Créé le: 30.09.2015
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Peindre un miroir

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© 2015-2024 Jean Cérien

Chiner quelques idées en Chine: un miroir qui réfléchit, puis vous happe. Le monde littéraire en face de vous.
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Peindre un miroir

Passant devant un miroir, je vis un arbre se refléter sur sa surface, sans qu’il ne lui fît face. Je scrutai le miroir en recherche d’un indice sur sa fabrication, mais il ne s’agissait ni de pastel, ni d’aquarelle ou autre, c’était bien la surface d’un miroir. Un miroir qui réfléchissait un moment de souvenir ? Je me demandais s’il n’avait pas une âme, que déjà la bonimenteuse me faisait l’article : vous êtes intéressée ? c’est un très joli miroir qui ne reflète rien d’autre que cet arbre. Il fût créé ainsi, ne cherchez pas pourquoi, vous ne trouverez pas !  Par contre je peux vous faire connaître son histoire. Je ne pouvais y échapper et hochai la tête en guise d’acceptation.  Au dos, vous pouvez lire « le petit lapin est mort; quel dommage! ma foi nous sommes tous mortels…». Vous comprenez son histoire maintenant ! (un bref silence) non ? Un peu court pour connaître l’histoire d’un tel objet, lui répondis-je. Mais pas du tout, réfléchissez et revenez pour la suite; telle fût sa réponse avant de disparaître sans que je n’aie eu le temps de la voir partir. Il n’y avait pas là de quoi en faire une histoire. J’allai chiner un peu plus loin l’objet qui inspirerait mon prochain roman. Non, vraiment pas de quoi en faire une histoire.

Et pourtant, quelques jours plus tard, par le hasard de la nécessité, je passai devant la même bonimenteuse. Quelle ne fût pas ma surprise de m’apercevoir qu’elle me reconnut : Ma chère Madame, vous êtes de retour ! Alors il vous tente ce miroir ? Interloquée, je lui dis : «vous avez du passage ici, vous devez me confondre avec quelqu’un d’autre.»  Ah non, à chacun son histoire, il n’y a qu’à vous que j’ai dis qu’il est écrit au dos que le lapin est mort! Vous êtes comédienne, n’est-ce pas ? Touché coulé, en effet je suis comédienne! Mais comment le savait-elle, je n’ai aucune notoriété. Très chère Madame, une historienne d’art aurait eu un regard différent, elle aurait regardé l’épaisseur sur la toile et aurait scruté quelques points particuliers du miroir, un antiquaire aurait scrupuleusement cherché la signature de l’artiste en bas à droite mais avec discrétion pour ne pas attirer l’attention, au cas où il s’agirait de l’oeuvre d’un maître. Voyez-vous, à chacun son histoire! Je n’en croyais pas mes oreilles, comment pouvait-elle observer avec tant de précisions et en déduire la profession de ses clients ? Mais j’étais surtout gênée car je n’avais pas vraiment réfléchi à sa devinette. À tout hasard, je lui glissai, c’est plutôt un chat qui est mort dans le texte de Molière. Pourquoi y mettre un lapin  ? Elle avait disparu derrière son étale, avec la même magie que celle qui permettait au miroir de réfléchir un arbre qui n’existait pas.

Je réfléchissais en marchant : « Pourquoi Molière ? Plutôt Lewis Carole, oui ! Alice plutôt qu’Agnès ! » pensai-je, « avec ces jeux d’apparitions et de disparitions ». Pour le coup, j’étais prête à donner ma langue au lapin du pays des merveilles.  Aurais-je pu repartir aussi innocente que j’étais arrivée ? Je ne pouvais me défaire de cette question: « cette peinture aurait dû être un miroir à moins que le miroir eusse dû être une peinture; comment le savoir ? ».

Je tiendrais là le sujet de mon prochain roman, une rencontre entre Alice et Agnès, et je n’y retournerais pas afin de m’assurer qu’il n’est pas truqué ? Que nenni, je pourrais monter sur un lapin pour retrouver mon amant : ce miroir magique !

La bonimenteuse m’accueillit comme le père d’Agnès : « voilà la Mouette qui revient; vous êtes bien une mouette n’est-ce pas Nina ? » ou plutôt comme Trigorine ou Anton; j’étais un peu perdue, mais je glissai timidement : non Nadja, pas Nina mais Nadja. Qu’elle s’en aille, pensai-je, quelle virevolte comme une bibliothécaire qui conseille des clients, va chercher le livre puis passe à un autre sujet avec le client suivant. J’étais vraiment perdue dans le reflet d’un miroir qui ne reflète qu’un seul arbre et dans le quel mon âme se dissolvait; comment était-ce possible ?

Elle me froissa quelque peu et je quittai les lieux bien déterminée à oublier cette mésaventure. Je trouverai ailleurs le sujet de mon prochain roman!

Et pourtant, je ne le saisissais pas, ce sujet; malgré l’explosion combinatoire qu’offre le vivant, l’imaginaire et le monde minéral, je n’avais aucun autre objet pour mon roman que cet arbre dans ce miroir. J’étais emprisonnée dans son monde et par la nécessité de mon destin, je retournai voir la bonimenteuse.

Je l’entendis discuter avec une auteure célèbre; or bien qu’il n’y avait là qu’un miroir, elle le présentait comme s’il s’agissait de la collection de l’ensemble des productions littéraires de tous les temps !

Discrètement, je m’approchai de l’arbre qui se reflétait dans la moitié supérieure du cadre qu’il occupait entièrement, sans bouger; la moitié inférieure, elle, était coupée en deux par son tronc. Ce tableau me fascinait toujours autant : on y voyait un miroir sans aucun doute; mais c’était un tableau : il reflétait un arbre qui n’était pas à côté de moi.

En m’éloignant je me demandais ce qu’il représentait pour elle. Certainement quelque chose de très précieux.

C’est alors que dans mon dos, elle me chuchota à l’oreille : Voyez-vous ce miroir a été peint par le maître classique chinois Wang Wei. Ce tableau était l’esquisse de son chef d’oeuvre : la peinture d’une barque dans laquelle il prit place pour voguer vers l’horizon. Ce miroir est la porte de l’imaginaire, vous pouvez y voyager dans l’irréel et rencontrer Agnès ou Alice; vous y trouverez les figures de votre prochain roman, c’est le tableau de la littérature, avec en son centre l’arbre généalogique des personnages de fiction. Lorsque je revins à moi, j’avais marché longuement, j’étais déjà hors de cette cité interdite, j’avais quitté René Leys et je savais ne jamais pouvoir retrouver cette étale. Malgré tout, plusieurs fois, je recherchai cette bonimenteuse et son miroir, évidemment sans les trouver. Mais vous, si vous passez aux puces de Paris, vers le centre, allez à gauche puis à droite, c’est là que j’avais vu cette échoppe si particulière. Regardez au fond, vous y verrez peut-être le miroir. Approchez-vous et montrez que vous vous y intéressez ; une femme, les cheveux blonds comme les blés, vous racontera une belle histoire. Ah n’essayez pas de l’acheter, même avec la fortune de Crésus, à moins que vous ne lui offriez votre vie pour ajouter une branche à son arbre: quelqu’héros romanesque dans lequel se mire l’arbre généalogique de votre imaginaire.

Commentaires (2)

Chantal Girard
19.05.2021

Comme j'aurai aimé trouver ce miroir ! Bien sûr je n'aurai pu l'acquérir - je n'ai pas encore envie de mourir ! - et je ne suis pas plus riche que Crésus. . . Mais j'aurais tout de même voulu m'y refléter, ou m'y plonger, ou tout simplement l'admirer. Tableau ou miroir ? Je ne pourrai jamais savoir le fin mot de cette histoire, le seul mot dont je sois sûre est que l'histoire m'a enchantée !

Jean Cérien
12.09.2021

Merci pour ce commentaire encourageant. Un miroir n'est-il pas un tableau vivant et un tableau n'est-il pas le miroir de l'âme du peintre ?

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