Elle m'a guidé dans Genève. Son lieu préféré, son point de chute est facile à trouver : 5, rue des Chaudronniers. Je peux la voir d'ici, attablée au café, en train de bouquiner et même l'imaginer, buvant un chocolat.
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La place du Cirque était vide, près de moi marchait Amélie. Elle avait un joli nom, ma guide, Amélie. Après le spectacle à l’Usine, on irait au café Slatkine boire un chocolat.
Moi, je voulais tout voir, elle voulait tout montrer : le pont de la Machine, l’Île Rousseau, le parc des Bastions, le mur de la Réformation, et puis retourner chez Slatkine, disserter sur Soljenitsyne. Amélie adorait me conter la journée d’Ivan, comme si elle l’avait connu.

 

Dans sa chambre, à l’Université, une bande d’étudiants me racontaient leur vie d’avant, fantasmaient leur vie d’après, Amélie traduisait. On a bien trop bu, jusqu’à tout mélanger : la Rade, Rachmaninov, Florissant-Malaugenou, Novossibirsk et le Pont du Mont-Blanc. On a ri, on a beaucoup dansé, toute une nuit à déguster la vie.

 

Au petit matin, Amélie m’a pris par la main, l’a serrée très fort et m’a fait voir les quais. Dans le port de Genève, les voiliers en grève, tiraient sur leurs chaînes, pour que le beau temps revienne. Le jet d’eau boudait derrière un lit de brume. De sa voix éreintée, Amélie commentait. Je buvais chaque mot, pour faire durer le rêve.

 

Au Palais des Nations, une manifestation nous a barré l’entrée. Au milieu du Parc, en amoureux collés, on s’est uni aux autres et on a crié : “Liberté pour Yulia, justice pour Anna Stepanovna.”

 

Déjà dimanche matin, aéroport de Cointrin, Amélie lâche ma main, part retrouver ses copains. Dans l’avion qui décolle, près de moi sa place est vide. À quelques heures de vol du pays des Slatkine, un seul nom me console : Amélie. Et puisque tout est chanson, dans mon carnet secret, j’écris :
“Déjà c’est l’heure du départ, moi je dis que la vie maintenant nous sépare, mais nos coeurs savent bien qu’un jour de retrouvailles arrivera. Oui, on s’en va, mais tu seras toujours là, présente tout au fond de mon coeur, à chaque jour et à chaque heure, ça ne s’oublie pas des moments de bonheur. Au revoir, Amélie, nos coeurs restent ensemble, до свидания я тебя люблю.”

 

La promenade était vide, l’Observatoire regardait Amélie. Elle marchait solitaire et chantait dans sa tête. Ses paroles douces-amères disaient à Nathalie : je t’aime, ma grand-maman chérie, je ne vous oublie pas, ni toi, ni ton François. De loin, les bulbes dorés de l’église l’appelaient en vain. Les hymnes dans son coeur, un matin de grand froid, s’étaient soudain éteints. Tout l’or des icônes ne les lui ramènerait pas.

 

Elle ira au café Slatkine, demandera un chocolat. Si Igor est là, il le lui servira, puis lui demandera comment elle va, lui proposera peut-être un bouquin :
“L’Archipel d’une autre vie, je suppose que tu connais déjà.
– Oui, Le Testament français également.
– C’était en 2019, déjà deux ans…
– Alors, Makine n’a-t-il rien écrit de nouveau ? S’est-il endormi sur son île ?
– Non, pas du tout, il vient de sortir l’Ami Arménien, si tu veux essayer.
– D’accord, et peux-tu mettre un peu de musique, s’il-te-plaît.
– Tu voudrais entendre quelque chose de là-bas, je suppose ?
– Non, pas aujourd’hui, je voudrais bien réécouter cette vieille chanson, qui parle d’une guide à Moscou.
– Ah! Nathalie de Gilbert Bécaud, le chanteur français, disparu il y a 20 ans.
– Bravo Igor, belle érudition. Tu as dit : 20 ans ? déjà !
– Oui, c’est bien ce que j’ai dit, pourquoi ?
– Oh! rien, Igor, sais-tu comment il s’appelait, en vrai ?
– Non, je l’ignore, dis-moi.
– François, François Silly. Nathalie, ma grand-mère maternelle, l’a bien connu.”

Commentaires (3)

Mouche
31.03.2021

Merci pour ce texte magnifique, rythmé par la mélodie que nous connaissons tous. J'aime lire tes textes depuis longtemps, ce fut un bonheur de faire cette balade littéraire avec toi !

Marie Vallaury
24.03.2021

J'ai adoré, toute cette tendresse et cette poésie...

Thierry Villon
30.03.2021

Merci, Marie, ton appréciation me touche beaucoup.

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