Créé le: 30.09.2019
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Papa, t’es où ?

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© 2019-2021 Mouche

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Papa a été envouté, je l’aime et je dois le sauver ! En tout cas, je vais essayer…Suivi d’un glossaire en p. 14
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Papa, t’es où ?

La brise nocturne soulevait les palmes dont le cliquetis paisible cernait les rizières du village. Fuyant le trano gasy familial, je m’y étais réfugiée après le repas du soir, laissant le soin des petites à ma cadette. Elle avait acquiescé avec empressement, arrondissant encore les billes qui lui servent d’yeux :

– Tu es la seule à pouvoir trouver une solution, prends tout ton temps.

Du temps ? Ce n’était pas ce dont j’avais le plus grand besoin. Mais le poids de ces dernières semaines écrasait mes frêles épaules : j’avais à peine seize ans et je croyais ne pouvoir compter sur personne… jusqu’à aujourd’hui. J’avais enfin osé m’adresser à mon oncle Pierre-Marie, le grand frère de Papa. Je lui avais parlé sincèrement, et j’avais désormais besoin de digérer ce qu’il m’avait dit et de décider de la suite de mes actes.

Ce matin, j’avais donc enfilé un lamba d’une propreté irréprochable et j’avais commencé par saluer ma tante, celle que mes petites sœurs surnomment la Vipère et qui est jaune comme un citron dont elle a l’acidité. Mais j’ai appris à me concilier ses bonnes grâces en lui offrant mes meilleurs mofo akondro, dont le secret de fabrication se transmet de mère en fille depuis des générations, depuis que Mama Dimbinandrianina eut l’idée d’y ajouter du miel de baobab fraîchement récolté.

Tout en savourant mes beignets, Tante me saoulait de commentaires déplacés sur ma famille. Je restai muette, retenant l’envie de lui répondre : « Je me les sers moi-même avec assez de verve, mais je ne permets pas qu’un autre me les serve ! » Ah, Cyrano… Un jeune instituteur français avait enflammé notre communauté quelques années plus tôt : il affirmait que l’école devait être un lieu de plaisir et de désir et il avait réussi à m’éveiller, moi et presque tous les autres, au bonheur de la langue française. Merci, Monsieur Paul !

 

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Mais je m’égare. Après de longues minutes consacrées à amadouer ma tante, je pus enfin rejoindre mon oncle et, assise à ses pieds, libérai mon cœur de la douleur qui l’habitait.

– Mon oncle, je suis venue vous demander conseil. Cela concerne mon père, votre frère Dominique. Nous sommes inquiètes…

– Exprime-toi sans crainte, Christine-Anne. Tu es ma nièce préférée : tu as toujours fait preuve de sagesse et je pense même que la solution est en toi. Mais explique-moi de quoi il retourne, peut-être mes humbles idées pourront-elles éclairer la voie à suivre…

J’avalai bruyamment ma salive, puis crachai le morceau :

– Je crains que Papa ait été envoûté !

– C’est une grave accusation.

– Mon oncle… Depuis la mort de Maman il y a trois ans, rien n’a été facile pour nous. D’ailleurs vous nous avez beaucoup aidés et je vous en remercie sincèrement ! Papa était effondré et, du haut de mes treize ans, j’ai tenté de maintenir le bateau à flot, avec l’aide de ma sœur Myriam. Nous avons tenu bon et Papa, après une longue période de deuil, est enfin sorti de sa torpeur et s’est remis au travail. Tout semblait aller pour le mieux. Nous fêtions son nouvel emploi il y a huit mois, vous souvenez-vous ? Mais depuis…

– Que se passe-t-il depuis ?

– Son enthousiasme devient ferveur : ce n’est plus un travail qu’il assume au service de Maître Jacques, mais une mission ! Nous ne le voyons plus. Ses journées s’allongent, il ne rentre que tard le soir et, si je suis éveillée, il me tient des discours qui m’effraient.

 

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– Que dit-il ?

– Il parle de sauver nos âmes. De repentir, de rédemption, de karma à purifier… je connais ces termes, bien sûr, mais ils me surprennent dans sa bouche, lui qui n’avait que mépris pour toutes les religions qui se disputent notre île. Oh pardon mon oncle, mais vous le saviez déjà, vous êtes un homme pieux et sage et vous savez pardonner.

Mon oncle sourit béatement et affirma :

– Il y a place pour tous sous les cieux de Madagascar, même pour les mécréants.

Sa bonté tranquille me remit d’aplomb. Buvant quelques gorgées d’orangeade, je levai les yeux vers lui puis me déplaçai légèrement pour lui avouer :

– Mon oncle, depuis quelques semaines, Papa nous fouette.

– Que dis-tu ?!

– Il prétend extirper le mal qui niche en nous, en Myriam et moi. Les deux petites sont encore innocentes, dit-il, mais il clame qu’il se chargera de les maintenir dans le droit chemin… Mais en ma sœur et moi, il semble discerner le démon – serait-il caché dans nos poitrines naissantes ? Je vous jure, mon oncle, que nous ne violons aucune règle de bienséance, nous avons bien trop à faire pour traîner avec les garçons !

– Je le sais, ne t’inquiète pas. Décris-moi plutôt exactement ce que fait mon frère.

– Eh bien, la première fois, alors que j’étais sur le point de me coucher (j’avais laissé pour lui un plat de vary amin’anana sur la cuisinière), Papa est entré en trombe dans la maison et m’a appelée :

 

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– Christine-Anne ! Viens ici !

Je me suis empressée, l’ai salué et lui ai proposé de servir son repas.

– Il ne s’agit pas de manger ! Viens ici et confesse !

– Que dois-je confesser, Papa ? répondis-je, effrayée par sa violence.

– Tes péchés ! Tes actes, tes pensées ! Je sais fort bien que tu nourris d’horribles pensées !

– Mais Papa, je… je n’ai rien à confesser, sincèrement.

– Ah vraiment ! Tu veux que je sois le seul à me sacrifier, à me purifier, pendant que tu salis la famille ?!

– Mais Papa…

– Assez !

Il s’empara alors de sa ceinture et m’intima l’ordre de m’agenouiller. Tremblante et sidérée, je m’exécutai, resserrant mon lamba et baissant la tête. Il me fouetta le dos et les fesses, en trois grands claquements. De peur de réveiller mes sœurs, je retins mes cris de douleur… mais comme ça brûlait !

– Ton silence en dit long sur ta culpabilité, s’exclama-t-il brutalement. Mais ne t’inquiète pas, va, nous extirperons le mal qui t’habite. Va dormir maintenant, et repens-toi !

J’étais sous le choc et allai me coucher sans oser lever mes yeux vers lui.

Myriam dormait et, dans l’obscurité du grand lit que nous partageons, je laissai couler mes larmes en silence.

 

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Le lendemain, je me levai de bonne heure, comme à l’accoutumée, mais Papa était déjà parti. Soulagée, j’accomplis toutes mes tâches sans piper mot de la scène écoulée. Je restai debout toute la journée, mon postérieur (pardonnez l’évocation, mon oncle) me brûlait trop pour pouvoir m’asseoir.

Et ce soir-là, Papa arriva à temps pour dîner avec nous. Il était jovial, riant des nouvelles tresses d’Élisabeth et du visage de clown de notre toute petite, qui s’était barbouillée de purée de patate douce. Nul ne mentionna son accès de la veille, et je me pris à croire qu’il ne se reproduirait jamais. Hélas…

Je me tus, envahie par la honte. Mon oncle, après avoir respecté mon silence, m’encouragea :

– Dis-moi, ma fille, parle sans crainte. Je dois tout savoir pour comprendre…

– Une semaine après (c’est généralement le vendredi qu’il revient dans cet état d’exaltation extrême), la scène se reproduisit. Mais cette fois, nous fumes deux victimes sur lesquelles s’abattirent et sa colère et sa ceinture ! Ma chère sœur Myriam, si tendre et si naïve, se vit accusée de trafic avec le démon ! Il la fouetta malgré mes supplications, puis se tourna vers moi et, affirmant qu’il agissait pour notre bien, me frappa également. Depuis, chaque vendredi soir, notre Papa est saisi de cette même

« sainte fureur », qu’il exprime par des cris ou des coups. Parfois, j’arrive à convaincre Myriam de se coucher avant son arrivée, mais elle m’aime et rechigne à me laisser seule…

Ce n’est que lorsque mon oncle Pierre-Marie essuya ma joue d’une main douce et tremblante que je compris que j’étais en larmes. Or, levant les yeux vers lui, je vis qu’il pleurait aussi ! Jamais je n’aurais imaginé pouvoir bouleverser cet homme sage et placide. Un long silence s’ensuivit. Enfin, il soupira et reprit la parole :

 

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– Ma chère nièce, tu es une bonne fille, courageuse et honnête, et tu as bien fait de venir me parler. Cette situation est intolérable et ne correspond pas du tout au Dom que je connais ! Quand il avait accepté cet emploi auprès de Maître Jacques, ce prosélyte néo-charismatique, je lui avais exprimé mes craintes, car cet homme distille quelque chose de malfaisant sous ses manières doucereuses. Mais Dom avait besoin de travailler et il m’a affirmé en riant qu’il ne se laisserait pas manipuler par ce « charlatan » (c’est lui-même qui a utilisé ce terme). Il était sûr de lui et j’étais heureux qu’il arrive à surmonter l’angoisse et le malheur paralysants où l’avait plongé le décès de ta mère. Mais, ce que tu me racontes aujourd’hui… cela change tout !

Mon oncle soupira à nouveau, trempa ses lèvres dans l’orangeade et continua, pesant ses mots :

– Je crois nécessaire de faire appel à la mosavy.

– Oh, mon oncle ! La sorcellerie, vraiment ? Y croyez-vous vous-même ?

– Ma très chère, j’ai vécu de longues années et j’ai pu constater les résultats des tradi-guérisseurs en matière de mauvais sort… D’ailleurs, le propre de la sagesse que tu veux bien me prêter est de ne rien rejeter. Ton récit semble prouver que ton père Dominique a effectivement succombé à une sorte d’envoûtement. Il existe un remède ; cependant, cette démarche ne peut s’entreprendre à la légère. Je t’invite à rentrer chez toi et à y réfléchir sérieusement, à sentir en ton cœur, en ton âme et conscience, si tu veux faire appel à l’Ombiasy de notre communauté. Je vais aussi y penser de mon côté. Va maintenant, et reviens quand tu auras pris ta décision.

 

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Et c’est ainsi que je me retrouvai ce soir-là sous les palmes frémissantes. Papa n’était pas encore rentré. Je tremblai à l’idée de lui imposer un désenvoûtement, auquel d’ailleurs je ne croyais que fort peu. Mais que faire d’autre ?! Mes pensées virevoltaient : « J’aime tellement Papa… et je lui dois le respect. Comment pourrais-je aller à l’encontre de sa volonté ? Pourtant, je refuse de le laisser s’abîmer dans cette folie purificatrice. Seule, j’aurais pu subir et me taire, mais ma chère Myriam !

Et bientôt Élisabeth, sûrement, si je n’interviens pas…

Oh, je hais ce Maître Jacques et sa langue perfide ! Maudit soit le jour où il a jeté son dévolu sur Papa, l’homme le plus tendre, le plus droit… et le plus laïc de l’île ! C’est la mort de Maman qui l’a rendu vulnérable. Mais hélas ! Je ne peux rien contre cet homme, il est suivi et protégé par des centaines de convaincus qui adorent ses « appels à la pureté ». Pureté, mon œil, il ne sème que haine et division !

Oublie Maître Jacques, Cristinán, pense à ton père… et à tes sœurs !

Dans deux jours, ce sera vendredi. Papa reviendra à nouveau totalement possédé. Allons-nous, vais-je le laisser faire ?!

Oh, Maman, tu me manques tellement ! Tes conseils me seraient si utiles ! Mais bien sûr, si la mort ne t’avait emportée, rien de tout cela ne serait arrivé… Que dois-je faire, que dois-je faire ?! »

La brise nocturne faiblit, laissant mon cerveau en ébullition. Je me levai lentement et rejoignis notre trano gasy, où Myriam avait couché les deux petites. Je lui résumai mon entretien avec notre oncle Pierre-Marie et lui demandai son avis.

 

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– Oh, Cristinán, je ne sais pas… mais j’avoue que Papa me fait peur. S’il existe un moyen de le guérir, de le sauver, il faut tout essayer !

– Très bien, nous sommes donc d’accord. Et puis, on ne risque rien à essayer… Je le confirmerai demain à notre oncle. Viens, Myriam, allons nous coucher maintenant.

Les doutes et la culpabilité m’empêchèrent de dormir, mais le lendemain je me rendis chez mon oncle et lui déclarai que nous étions prêtes à demander l’aide de l’Ombiasy. Satisfait, il m’expliqua la marche à suivre :

– Écoute-moi bien. Demain, je parlerai à l’Ombiasy et il te fixera une date pour la cérémonie. La veille, tu devras jeûner et, à l’aube du jour dit, te rendre au doany qui se trouve au sommet de la montagne. Je t’indiquerai le chemin, mais ne pourrai t’accompagner : seul un cœur pur, brillant par sa solitude et son amour, peut solliciter l’aide des esprits.

– Je ferai selon vos instructions, mon oncle.

– Bien. Retourne chez toi, occupe-toi de tes sœurs et de ton père comme si rien n’avait changé et prochainement, si les dieux le veulent, il sera libéré de cet envoûtement.

 

Dix jours passèrent sans nouvelles. Nous avions subi Myriam et moi deux vendredis violents, mais notre espoir secret nous aidait à surmonter la douleur. Enfin, mon oncle me fit venir chez lui pour me donner ses instructions et sa bénédiction.

 

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Le mercredi suivant, je passai la journée en jeûne et en profonde méditation et, à trois heures du matin, enveloppée dans mon lamba blanc et dans un châle rougeoyant ayant appartenu à Maman, j’entrepris la montée vers le doany. J’y arrivai juste avant le lever du soleil. Sans me laisser le temps de reprendre mon souffle ou d’admirer l’extraordinaire paysage qui s’étalait à me pieds, une voix sourde m’interpela :

– Christine-Anne, ton cœur est-il pur ?

Je scrutai l’ombre d’où émergeait la voix mais ne pus rien discerner. Je répondis :

– Je le crois.

– Viens-tu ici sans haine et sans reproche ?

– Oui.

– Alors approche.

Je quittai les rayons de l’astre naissant et pénétrai la pénombre créée par les rochers séculaires. J’y vis un honorable vieillard, que je connaissais de loin et qui m’inspirait une crainte certaine. Il était assis en lotus sur une natte tressée garnie de signes ésotériques ; son visage évoquait un aigle aux yeux jaunes, son corps était sec et décharné.

Je m’agenouillai et baissai la tête. Il entama une psalmodie à peine audible, dont les vibrations éveillaient les roches et le doany tout proche. J’y repérai le nom de mon père et celui de ses ancêtres, certains noms d’animaux sacrés, le prénom de mes sœurs et le mien. Mais lorsque les rayons du soleil atteignirent la natte, l’Ombiasy changea de ton et m’interpela :

– Christine-Anne !

 

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– Oui… ?

– Tu es venue demander la libération de ton Père. Je te remets ici cet ody sacré, qui brisera l’envoûtement dont il est victime.Il tendit ses paumes lisses vers moi. Il y reposait un objet étrange qui me sembla très ancien : deux bouts de bois étaient tenus en croix par une chaîne de quelques maillons patinés par le temps. Emplie d’effroi et de respect, je n’osai le prendre. Il poursuivit alors, et sa voix se fit douce, enveloppante, reprenant la tonalité et les accents de ma défunte mère :

– Va, ma fille, et pose-le discrètement sous le matelas de ton Père. Il serait plus efficace si celui-ci l’avait voulu lui-même, mais que ton amour et ton courage en renforcent les effets bénéfiques. En peu de temps, ton père sera libéré et reviendra vers toi.

– Oh… merci ! Merci, grand sage… ou comment dois-je vous appeler ?

– Tu ne m’appelleras point. Tout est entre tes mains désormais. Maintenant, rentre chez toi.

Je m’inclinai profondément, saisis l’ody avec révérence… puis ne sus qu’en faire.

Ouvrant un œil, l’Ombiasy grinça :

– Glisse-le sur ton sein gauche ; il se nourrira de l’amour qui vibre dans ton cœur. Va !

Je suivis son conseil, m’inclinai à nouveau et entrepris la descente. Hébétée, je posais un pied devant l’autre telle une automate, mais à chaque pas l’ody vibrait et caressait mon sein et, peu à peu, une vraie joie m’envahit. J’atteignis notre village vers onze heures : mes sœurs étaient à l’école et chacun vaquait à ses occupations. Seule dans notre trano gasy, je laissai vibrer encore l’objet sur mon cœur puis, après une brève prière, le glissai sous le matelas de Papa.

 

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 Je me rendis dans ma chambre pour me changer mais, épuisée, je m’étendis sur notre lit et… sombrai. Ce sont les rires et les bisous de mes petites sœurs qui me sortirent de mon profond sommeil. Il était 17 heures, alors que jamais je ne faisais la sieste ! Mais je me sentais fraîche et dispose, mon angoisse et ma fatigue s’étaient envolées et je fis le ménage avec énergie, puis nous préparâmes et prîmes ensemble le dîner, nous couchant avant le retour de Papa.

Le lendemain matin, je m’éveillai suffisamment tôt pour lui servir son petit-déjeuner et profitai de lui demander s’il avait bien dormi :

– Oui… enfin, non… enfin oui. Je ne sais pas. J’ai l’impression d’avoir combattu toute la nuit, je me sens épuisé.

– Oh Papa, j’en suis désolée. Je vais te masser les épaules et la nuque pendant que tu manges.

Cela faisait longtemps que je ne l’avais plus massé. Sa peau souple et brillante s’échauffait sous mes paumes, mes doigts s’attardaient à dénouer les nœuds de son corps d’homme mûr. Certes, j’aime lire et écrire et penser, mais le bonheur que procure le contact de la chair humaine est d’une sensualité enivrante, dans laquelle j’aime plonger. Ainsi, je savourais ces retrouvailles silencieuses.

Papa soupira d’aise après quelques minutes puis se tourna sur son siège, m’encerclant dans ses bras à hauteur de ma taille :

– Tu es brave, Cristinán… Ce soir, rejoins-moi, je t’attendrai au travail à 18 heures. Il est temps que tu grandisses et que tu comprennes certaines choses.

– Quelles choses ?

 

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– Tu verras bien. M’aimes-tu ?

– Oh oui, Papa ! Comment pourrais-tu en douter ?

– Alors fais-moi confiance. Tu ne le regretteras pas.

Il m’embrassa puis partit heureux, son long corps souple et détendu. Je passai la journée dans une attente fébrile, un grand sourire aux lèvres : Papa m’avait invitée,  j’existais à nouveau pour lui ! Serait-il possible que déjà le talisman agisse ? Je voulais tellement y croire.

 

Aussi arrivai-je en avance au Centre de Maître Jacques, ravie de parcourir en toute quiétude les allées ombragées envahies de fleurs luxuriantes dont le parfum me faisait tourner la tête et les sens. Les bruissements discrets d’animaux invisibles se mêlaient aux glouglous de l’eau qui partout s’écoulait, de ruisselets en écluses et en cascatelles. Je ne vis âme qui vive, pourtant le domaine semblait en avoir une qui lui était propre : il vibrait sur des harmonies que mes oreilles ne pouvaient capter mais que je sentais résonner au fonds de moi. Je suivis ce rythme interne qui me guida vers le cœur de l’action.

Je fus éblouie quand je vis Papa, tout de blanc vêtu, au haut de quelques marches. Dès qu’il me repéra, il m’offrit un sourire radieux et me tendit les mains ; le cœur battant, je m’empressai de le rejoindre. Il saisit mon visage de ses deux mains, cherchant à lire mon état d’esprit ;  je le sentis approuver ce qu’il y avait vu. Puis, reprenant son rôle d’acolyte de cérémonie, il me guida vers la grande salle commune, dont les murs blanchis à la chaux réverbéraient les couleurs chaudes des tapis qui, encadrés de dizaines de bougies, formaient un labyrinthe sur le sol.

 

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J’entrai dans ce labyrinthe, où circulait lentement une trentaine de personnes déchaussées et…

ô merveille ! Couleurs vibrantes, musique inspirée par les anges, ondes d’amour et de chaleur…

Je m’y sentis accueillie, aimée, heureuse comme jamais : je ne voulais plus en ressortir.

 

Papa avait raison. Je l’ai compris ce soir-là et je l’approfondis tous les jours depuis : il est une vie d’amour et de vérité. Maître Jacques est le gardien de l’une de ses portes. En se remettant à lui en toute confiance, pour suivre ses enseignements, on en découvre peu à peu les arcanes et on peut alors la vivre pleinement.

 

Quant à l’Ombiasy de notre communauté, je lui sais gré – si par hasard son talisman y est pour quelque chose – d’avoir su tourner la violence en amour. Car désormais, quand Papa enlève sa ceinture, c’est pour mieux s’unir à moi, dans mon lit et dans la joie.

 

Et bientôt, nous initierons Myriam. Je m’en réjouis déjà…

 

Papa, t’es où ? Glossaire

1. Trano gasy : Maison traditionnelle du centre de Madagascar

2. Lamba : Vêtement traditionnel malgache, porté par hommes et femmes, composé d’une pièce rectangulaire de coton ou de soie

3. Mofo akondro : Beignets de banane

4. Vary amin’anana : Plat à base de riz rouge, de cresson et de légumes

5. Mosavy : Sorcellerie traditionnelle, qui peut être négative ou bénéfique

6. Ombiasy : Homme-médecine, guérisseur traditionnel

7. Doany : Lieu sacré où sont vénérés les ancêtres

8. Ody : Talisman traditionnel

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