Créé le: 03.03.2017
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Nuage

Allégorie

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© 2017-2021 Chantal Girard

© 2017-2021 Chantal Girard

Un soir de pluie. Chacun de nous en a connu de plus ou moins sympathiques, mémorables ou exécrables, selon l'instant, l'emploi du temps à cet instant, la situation et la ou les personne présentent à cet instant. Bien sûr, c'est le lot de tous! Mais vous êtes-vous déjà demandé d'où venait une averse?
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Nuage

 

C’est étrange les nuages…

Le ciel est bleu, intense, immaculé, infini, sans une trace et puis, comme par enchantement, sans que l’on sache comment, un nuage apparaît.

Il est là, bien présent, suspendu, léger, blanc.

D’où vient-il ?

Quand s’est-il constitué ?

Comment ?

On ne sait pas, mais il est là, blanc sur fond bleu.

On regarde ailleurs un instant puis, intrigué, on revient à ce petit nuage saugrenu… Il n’est plus.

Il a disparu, il s’est envolé, fondu, évaporé…

De rien il est devenu nuage, il a pris forme, a évolué, s’est étiré pour se dissiper dans la profondeur de l’azur, dans l’infini…

 

* * *

 

Là-bas, entre eau et soleil – profitant de l’évaporation de l’une grâce à l’intermédiaire de l’autre – il s’était élevé, sans volonté réelle mais plutôt par insouciance, ou peut-être par curiosité, saisissant là l’opportunité de voir le monde autrement. Il s’était laissé soulever par quelques forces vibrantes qui l’avaient entraîné vers le haut, au-dessus de l’étendue bleue dont, un instant plus tôt, il faisait encore partie. Pendant ce temps, qu’il n’aurait pu évaluer, son existence avait été mise entre parenthèse; sans apparence ni consistance lors de cet état transitoire il avait expérimenté l’immatérialité et réalisé que ce nouvel état ne lui garantissait aucunement le retour à sa condition première… Cette constatation déclencha en lui un vent de panique: il voulait arrêter l’aventure tout de suite! Oui, là, sur-le-champ! Redevenir ce qu’il était dans les secondes précédentes. Réintégrer l’élément liquide qui était le sien. Oh oui! Tout simplement retrouver sa vie d’avant…

 

Trop tard, hélas, à ce stade il n’avait plus le choix, il devait faire confiance et se laisser porter par les alizés dans la poursuite de son ascension.

Il s’éleva donc, encore et encore, et fut bientôt si haut qu’il put voir, pour la première fois, ce qu’était l’océan. Jusqu’alors il avait fait partie de lui et n’avait jamais pris conscience de ce que représentait cette immensité d’eau d’un bleu si profond. Cela lui donna le vertige. Pour échapper à cette sensation il regarda au-dessus de lui et s’aperçut qu’il approchait de plus en plus vite d’une masse blanche et phénoménale sans rien pouvoir faire pour l’éviter. A la fois fasciné et horrifié devant cet incommensurable magma composé de mille rondeurs cotonneuses, toutes plus énormes les unes que les autres, il ne se méfia pas d’un vent violent tourbillonnant à la hauteur où il se trouvait. Happé par ce courant et entraîné dans une sorte de valse effrénée, sans comprendre ce qu’il lui arrivait, il disparut, absorbé par la fabuleuse masse blanche.

 

* * *

 

Aucun bruit ne perturbait la paix du lieu où il se trouvait maintenant. Étonné d’avoir repris consistance, il lui sembla pourtant n’être pas redevenu exactement comme avant, l’impression d’être rigide et glacé le traversa et la peur, une nouvelle fois, s’empara de lui ; aussitôt, venue de l’épaisseur laiteuse où il flottait, il s’étonna d’entendre une voix répondre à sa question non encore formulée:

 

« Ici tu n’es plus entouré par la fluidité bleue de l’Atlantique mais par la blancheur compacte des nuées. Le froid que tu ressens nous accompagnera jusqu’au continent, notre destination. Bienvenue à bord de ce cumulonimbus! »

 

Ainsi commença le voyage qui allait l’emmener à la découverte de la terre ferme. Au cours de ce périple il apprit qu’il portait désormais un nom: « cirrocumulus » et faisait partie d’un groupe composé d’une multitude de spécimens, plus ou moins semblables, tous réunis dans le même convoi à destination de l’Europe. Tel un prodigieux vaisseau naviguant dans la troposphère, le cumulonimbus – à bord duquel notre petit nuage avait embarqué – poursuivit sa voie, se liant au fil de sa croisière à tant d’autres congénères qu’il semblait, par moment, que le ciel tout entier se déplaçait.

 

En contre-bas l’Atlantique défilait, lisse, semblable à une pièce de satin couleur saphir, ponctué par-ci, par-là de cargos, paquebots et autres navires qui, de cette altitude, prenaient des airs de coquilles de noix perdues au milieu de l’immensité marine.

 

L’arrivée au-dessus du Golfe de Gascogne perturba la tranquillité de cet équipage céleste.

Malmené par des courants houleux il se transforma et devint d’un seul coup menaçant. S’alliant au vent du nord-ouest, véritable balai du ciel soufflant sous cette latitude, il accéléra son train pour pénétrer dans les terres de France par la côte basque et déferler sur le pays à une allure vertigineuse. Soutenue par un roulement continu et inquiétant, l’armée de nuages se densifia et s’assombrit, plongeant dans une obscurité soudaine la région toute entière. Les grondements s’amplifièrent et le premier coup de tonnerre éclata, accompagné d’un éclair gigantesque. Sous les feux de ce projecteur surnaturel le paysage s’illumina une seconde avant de s’obscurcir à nouveau. Un deuxième éclair, suivi d’un troisième, déchira le ciel d’une clarté fulgurante et la nuit retomba. Puis ce fut le silence. Un silence inhabituel.

 

Ecoutez…

 

Les mammifères des bois et des champs ont rejoint leurs abris; inquiets, oiseaux et grillons se sont tus; dans les prés le bétail, immobile, reste aux aguets. La vie semble retenir sa respiration. Au milieu de ce décor pétrifié, marchant côte à côte sur un chemin caillouteux sillonnant la campagne, deux promeneurs, sac au dos et bâton à la main, accélèrent le pas en direction de la ville. Un kilomètre au moins les sépare de la cité où ils comptent faire étape et la couleur du ciel ne présage rien de bon. Il faut faire vite, d’autant plus vite qu’alentours aucune cabane ou autre refuge ne propose un semblant de toit pour s’abriter. Un arbre, unique, dressé au milieu des blés semble leur faire signe de son feuillage épais et verdoyant. Voilà peut-être le salut espéré. « Un arbre isolé, avec l’imminence de l’orage ? non vraiment ce n’est pas une bonne idée », dit l’un. « Mais il pourrait faire l’affaire le temps de sortir les pèlerines », rétorque l’autre. Le premier marque une légère hésitation. Elle en profite pour insister. Lui, tente de la dissuader. Éole s’en mêle: d’un souffle il interrompt leurs tergiversations. Une bourrasque arrache le couvre-chef d’un des randonneurs et malgré la rapidité du geste qu’il tente pour le rattraper, celui-ci n’est d’aucune utilité: le bob s’envole hors de portée. Oiseau de chiffon chahuté par le vent, il virevolte et voltige dessinant, sur fond de ciel anthracite, une arabesque rouge avant de disparaître, englouti par la pénombre.

 

Au-dessus d’eux, dans l’impressionnante masse de nuages, un en particulier – un cirrocumulus en quête d’aventure – s’amuse de cette diversion colorée; depuis un moment il observe du haut de son balcon privilégié le spectacle grandiose engendré par les éléments. Il ne savait pas, lorsqu’il se fondait dans les profondeurs océaniques, que le ciel pouvait ainsi faire se déchaîner ces éléments, qu’il était capable d’engendrer la peur en poussant les nuages à déferler avec autant de violence que les vagues. Il est fasciné par le spectacle s’offrant à lui, au point d’oublier qu’il fait partie de ce déchaînement et… « Mais?… Mais que se passe-t-il?! »

Quelqu’un le pousse sans ménagement, « Non, non! Attention, je vais tomber!! »

« Eh bien tombe! le moment est venu pour toi! »

 

Il n’a pas le temps de réaliser que déjà il se précipite sur tout ce qui se déploie au-dessous de lui: champs de blé, arbre, chemin, bétail, marcheurs, chapeau de coton rouge et mille autres choses encore qu’il découvre avec émerveillement au fur et à mesure de sa descente.

Il respire!

Il est libre!

Il était vague, perdu dans l’immensité des eaux, avant de devenir nuage, loin de tout, inatteignable, et le voilà pluie, formé de myriades de gouttes d’eau! Et lorsqu’il s’épanche sur ce coin de terre, il comprend la raison de son voyage.

 

Depuis la nuit des temps il fait partie de ce cycle infini, il est l’élément qui désaltère, celui qui mouille et s’infiltre, régénère et redonne vie. Il sait qu’il peut être aussi celui qui noie, inonde et détruit, mais en ce moment-même il est pluie! Rien d’autre qu’une ribambelle de gouttelettes qui éclaboussent les pierres du chemin, sautillent dans les flaques naissantes, dansent sur les feuilles, s’insinuent dans les épis, glissent sur les plumes des oiseaux, ravivent les fleurs, crépitent sur les toits… Et à cet instant précis – quel délice! – il se fait larmes ruisselantes sur les joues des randonneurs.

 

Eux, justement, se sont blottis l’un contre l’autre tentant vainement d’empêcher l’averse de les tremper jusqu’aux os, et s’ils tremblent ce n’est pas de froid, non, c’est de rire! Cette situation inconfortable ne les affecte pas, au contraire, la pluie les fait rire aux éclats. L’un des deux, elle sans doute, souligne en gloussant qu’il est important d’avoir une pèlerine dans son sac en cas d’orage! Il acquiesce riant de plus belle et, lâchant sa compagne, s’éloigne en esquissant un pas de danse. Pataud dans ses chaussures de randonnée, il tournoie tête en arrière et bras écartés, s’offrant ainsi tout entier à cette eau du ciel vivifiante! Autour d’eux, peu à peu le martèlement de l’averse s’estompe. L’armée de nuages encore en vigueur poursuit sa route et celui qui a éclaté juste au-dessus de ce coin de pays – un petit cirrocumulus né à des milliers de kilomètres dans la profondeur bleuté de l’Atlantique – n’est déjà plus qu’un souvenir. Ses dernières gouttes, avant de disparaître absorbées par le sol, se mêlent aux ultimes rayons du soleil couchant pour accompagner d’un arc-en-ciel majestueux les pèlerins repartis sur le chemin menant à Compostelle.

 

* * *

 

Et si c’était ça la vie ?

Et si c’était, à l’image d’un nuage, n’être rien et devenir quelque chose…

Grandir, prendre de l’ampleur, marquer l’espace de son passage, s’estomper et disparaître sans laisser de traces.

Peut-être est-ce ça la vie.

Etre nuage…Tout en rondeurs blanches, cotonneuses. Ample et majestueux.

Naître pour pleurer, être pluie pour abreuver la terre, et puis s’évanouir pour devenir vapeur fumante au-dessus des champs, s’élever jusqu’aux nues, se reconstituer, redevenir nuage…

Éternel recommencement…

 

Septembre 2016

 

 

 

 

Commentaires (1)

Webstory
01.06.2020

De rien > devenir autre chose > résister au changement > vouloir retourner à sa vie d'avant > s'élever > découvrir le monde > être absorbé par quelque chose de plus grand > grandir > s'épanouir > se transformer... Quelle belle allégorie de la vie!

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