Créé le: 04.07.2014
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Marcher jusqu’à la fin

Auto(biographie)

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© 2014-2021 Thierry Villon

Seule dans la nuit sur un chemin de campagne, la vieille dame avance vers son destin
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Elle s’en va, marchant à pas menus, le dos légèrement voûté, son gros sac de cuir flétri à la main. Le spectacle qu’elle offre à ses voisins massés sous les vérandas est celui d’une voisine seule. Pauvre vieille, murmurent-ils parfois, tandis qu’elle passe devant eux et qu’elle leur prodigue quelque petit signe de tête en guise de bonjour. A peine un sourire s’esquisse-t-il sur ses lèvres toujours pincées, et cela uniquement devant les enfants. Oui, les enfants, ce sont eux qu’elle a le plus aimés durant son existence. Maintenant que l’amour et toute autre espèce d’affection l’ont définitivement quittée, il ne lui reste comme tout sentiment humain qu’une vague attention envers les enfants . En-dehors de cela, rien, le désert glacé de l’hiver comme seul horizon, la solitude, la vraie, la grande, la définitive. Cette solitude s’est construite peu à peu, insidieusement, jour après jour, laissant des pans de sa vie complètement à l’abandon, jusqu’à n’être plus qu’un grand vent froid, soufflant jour et nuit, parcourant la grande maison de son souffle mortel, là même où bien des années auparavant, il y avait eu la vie, les rires des enfants, les élans de l’amour. Mais, ce qui voûte son dos, ce qui pince ses lèvres, ce qui suscite la pitié chez ses voisins, ce qui lui souffle à l’oreille l’irréparable, certains soirs, lorsque c’est plus insupportable que d’habitude, c’est le sentiment du néant, du vide total, qui est venu remplacer la vie d’avant. Cette sorte de maladie du caractère qui fait que tout fuit autour d’elle, que tout s’éloigne lorsqu’elle s’approche, que tout se tait lorsqu’elle arrive, que tout s’éteint lorsqu’elle veut sa part de lumière. Le rejet, elle connaît, la certitude qu’elle ne vaut pas le temps qu’on passe avec elle, elle sait, les rires et les quolibets derrière son dos, elle suppose bien plus qu’elle n’en est certaine. Elle doit parfois

faire de violents efforts pour ne pas dire ce qu’elle ressent alors que la tristesse enserre son front et que l’ennui la gagne. Mais d’ailleurs, à qui les dirait-elle ses sentiments, dans quelle oreille les déverser, vers quel cœur les diriger ? Elle en est là de toutes ses réflexions tandis que les pavés inégaux de la rue défilent sous ses grosses chaussures confortables, mais peu élégantes. Le raclement que la droite produit à chaque pas et qui vient de ses douleurs de rhumatisme hivernal, accentue son air pathétique. Les dernières lumières s’éloignent, elle ne voit plus personne, elle marche droit devant elle, avec l’idée de ne pas revenir. C’est fou, cette envie qui l’a saisie tout-à-coup de fuir sa maison, ce village, ces gens, une envie furieuse d’en finir avec tout ce gâchis. Plus rien ne la retarde, ni sa fausse claudication, elle marche très bien, sans boiter, car son rhumatisme n’est qu’une invention pour se faire plaindre. Essai raté, ils s’en foutent tous autant qu’ils sont, sauf le pharmacien qui a toujours quelque chose à lui vendre. Son dos se redresse, car elle a toujours eu et a encore malgré sans âge la colonne vertébrale bien solide. Petit à petit, ses mâchoires se desserrent, ses lèvres redeviennent presque aussi pulpeuses que lorsqu’elle était plus jeune, dans les années d’avant la guerre…. Sa démarche se fait plus assurée, son pas plus vif, la silhouette de l’église disparaît très loin derrière elle, tant mieux, le curé ne sera plus là pour me hanter avec ses questions et ses réponses toute faites. Sa rancœur contre le clergé ne fait qu’une courte halte dans son esprit, tellement celui-ci est occupé à échafauder au plus vite la suite du plan. Mais elle n’a pas de plan, il se construit tout seul, elle se laisse aller et les mètres se succèdent sur cette petite route sans nom qui conduit quelque part, ailleurs ou nulle part ailleurs… qui sait ?

Le grondement vient de très loin, une vibration assez basse qui va et vient, peut-être un paysan qui travaille encore dans ses champs ? non, impossible, nous sommes dimanche et le travail est interdit, sauf dérogation spéciale du curé, les jours où les orages menacent les récoltes sur pied ou pas encore mises à l’abri dans les granges.

Non, le bruit se rapproche, c’est un véhicule sur la route, mais il doit être bien loin encore, à quelques kilomètres, juste le temps qu’il lui faudra à se décider. Car elle n’est pas encore tout à fait sure d’elle, à cause de l’enfer surtout. C’est le point sur lequel sa décision bute depuis si longtemps, l’enfer des bannis de la vie, l’enfer de ceux qui n’ont plus le courage de regarder l’avenir, l’enfer de ceux qui ont épuisé toutes les sources de courage et de bonne volonté, l’enfer où finissent ceux dont plus personne ne veut, personne et même Dieu. C’est pire, mais cela doit être bien clair, l’enfer pour les suicidaires, ce n’est pas leur mort, c’est leur vie, au point qu’ils décident parfois de stoper l’expérience.

Une sorte de fièvre la saisit, elle sent la peur venir enserrer sa poitrine, le courage ultime, disent-ils parfois, ne va pas l’abandonner encore cette fois. Elle ouvre frénétiquement son sac, farfouille dans les objets qu’il contient. Ses doigts rencontrent les grains reliés entre eux par les petits maillons, le chapelet sacré de la grotte de Fatima. Son contact la calme un peu, son cerveau est en ébullition, franchir le pas, oser le faire, aller jusqu’au bout, ne plus remettre en question la décision prise depuis quelques semaines, se donner une chance de passer à l’acte, balayer enfin toutes les contre-indications qui n’ont pas manqué de peser de tout leur poids. Elle a extrait le chapelet et l’a pris dans sa main, comme mue par des automatismes séculaires.

Elle a commencé à marmonner ses Je vous salue Marie. Incantatoires, elle a trouvé que les mots avaient un certain pouvoir de fortifier sa décision, lorsqu’ils étaient prononcés à haute voix, et plus c’est fort, mieux elle se sent. Ne pas penser à Marie, mère de leur dieu, en train de cajoler son gosse Jésus, c’est un tableau trop touchant, cette vision la brise, la casse, la démolit à chaque fois. La prière rituelle ponctuée d’une respiration de plus en plus rapide, son cœur tape trop fort, les grains défilent sous ses doigts de plus en plus vite. Le bruit du moteur est maintenant reconnaissable, des sillons de lumière crèvent de temps à autre l’obscurité, illuminant complètement une petite fraction du paysage, les arbres, les barrières, les champs. Enfin, elle apparaît, soudain dessinée en silhouette dans le halo des phares saccadé par les irrégularités de la route, la masse imposante d’acier est comme animée d’un rythme frémissant de bête terrifiante. Elle avale les derniers mètres qui la séparent encore du moment de l’écrasement. Le chauffeur aperçoit une silhouette de femme qui s’affale devant le camion. Il plante sur les freins aussitôt et se précipite au bas du véhicule et voit son corps étendu à quelques mètres du lourd pare-chocs d’acier. Elle ne bouge plus, c’est une personne âgée, son corps est chaud, mais sous la jugulaire, plus de pouls.

Merde, pense-t-il, venir mourir sous mes roues, comme cela, c’est trop bête à cet âge. Je ne l’ai même pas touchée, elle ne porte aucune marque de choc. Heureusement que j’ai pu m’arrêter à temps. Sinon, les gendarmes m’auraient accusé de l’avoir tuée.

_ Hé, vous là-bas, vous avez vu quelque chose.

– Qu’est-ce qui se passe ?

Des voix, des pas se rapprochent. Les villageois sont là derrière sa nuque, contemplant la vieille étendue.

– Il faut appeler les gendarmes

– Il faut appeler le curé

– Si c’est pas malheureux….

– Vous auriez pu faire attention, vous avec votre monstre en pleine nuit sur cette petite route, imaginez que cela aurait pu être un de nos enfants !

– Cela suffit, elle n’a pas été écrasée, regardez elle n’a aucune trace, j’ai tout vu et je n’étais pas loin.

La voix est celle d’un jeune homme dont le teint pâle est rendu encore plus blafard par la lueur des phares qui l’éblouissent.

– Je l’ai juste entendue qui hurlaient ses prières en marchant, puis elle a poussé comme un grand cri, juste lorsque le camion arrivait et elle s’est écroulée juste là au-milieu. Elle criait Marie, Marie, aidez-moi, rendez-moi forte, mère de Dieu…

– …. bon ça suffit, on connait aussi les paroles, le coupe un paysan plus grand, plus gros, plus bouffi, plus plein d’assurance, plus musclé, une gueule de chef…. c’est certainement une crise cardiaque, à cet âge, on tombe comme une mouche ! Allez, vous le chauffeur, venez avec moi qu’on téléphone aux gendarmes, à l’ambulance, toi le jeune, reste avec nous, et vous tous les autres, rentrez chez vous, il n’y a plus rien à voir. Au fait, quelqu’un connaît-il le nom de la victime ?

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