Créé le: 15.07.2022
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Manuel de savoir-lire

Nouvelle

Comme le disait Céline : « Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. »
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L’homme assis en face de moi ressemble à un bourreau. Élégant, veston gris, cravate noire, mince, vieux, chauve, lèvres fines, yeux doux, il est parfait pour actionner une guillotine. Donner la mort demande un visage tendre et sérieux. Ce Monsieur qui rayonne de sagesse inspire de nobles sentiments aux condamnés.

Au temps de la peine capitale, l’Europe de l’Ouest respirait la santé. L’avoir abolie : quelle erreur ! Depuis, ce sont les psychiatres qui tranchent les têtes.

Créature infortunée ! Tu as le physique d’un bourreau, mais tu dois te résoudre à exercer un métier sans gloire. Avocat peut-être… ou médecin… banquier… professeur… Comme c’est triste ! Toi qui étais né pour incarner un rôle généreux, pour avoir le privilège d’accomplir le geste vengeur… Las ! condamné par l’évolution des moeurs à mener une existence au service de je ne sais quel idéal minable ! Qu’as-tu fait de ton talent, bourreau potentiel ?

Je n’ose lui demander. Trop timide… ou trop prudent. Il n’entre pas dans mes habitudes d’engager la conversation avec des inconnus. Surtout quand je prends le train… C’est risqué… On adresse la parole à son voisin, puis on se mord les doigts d’avoir déclenché le bavardage d’un raseur qu’il va falloir écouter pendant trois plombes…

Le diable sait pourquoi j’ai choisi le train ! J’ai oublié les raisons qui ont fait pencher la balance. Et surtout, j’ai oublié d’emporter un livre. Incroyable ! Moi, le boulimique de bouquins, je me retrouve dans un wagon sans un seul volume à me placer sous les mirettes !

Et si je lisais les lignes de ma main… ? La droite, elle me racontera moins de salades. Voyons voir !

La ligne de chance. Je pars du bas et je la remonte. La chance… une idée si peu claire que j’ai besoin d’un guide-âne. Fortiche en calcul des probabilités, je donne ma langue au chat de Schrödinger si on me défie de définir la chance. Le dictionnaire est un cimetière. Il est hanté par des revenants que nous pouvons nommer. Oui, les noms gravés sur la pierre, nous les connaissons bien, ils nous paraissent familiers… Mais les fantômes qui les portent, que savons-nous d’eux ? D’une vision floue au regard filou, l’illusion règne.

En suivant la ligne de chance, j’arrive à l’endroit où la ligne de coeur la coupe. Un sphinx m’y attend. Un sphinx grec, je précise. Rien à voir avec celui de Gizeh ! Mon sphinx a le nez de Maria Callas. Il me pose une première énigme : « De quoi l’amour est-il une chance ? » Trop facile, même pour un pithécanthrope de mon acabit, si peu doué pour le concubinage ! Je réponds : « L’amour est une chance d’en sortir avec une âme enrichie. » Le sphinx rend son verdict : « Réponse acceptable, mais de justesse. Seconde énigme : de quoi l’amour est-il une malchance ? » Vérole ! Ce monstre veut casser l’ambiance. Pitoyable question ! Je refuse d’agiter la menteuse pour composer une formule d’impolitesse. Mon hors-jeu rend le sphinx maboul. Il se jette par la fenêtre. « È pericoloso sporgersi ». Heureusement que la Callas a des ailes, le train file à 200 km/h !

Mes yeux reviennent se promener sur ma ligne de chance. Voici qu’elle croise la ligne de tête ! Au carrefour, le gendarme Gödel m’arrête et veut me conduire en prison.

« Pas de chance d’avoir des cellules grises qui carburent à fond ! me dit-il. Les penseurs indécidables, les poètes de l’incomplétude, les marins de l’hypothèse, on les enferme au château d’If. Comploter contre le devoir d’affirmer sans preuve, c’est le crime suprême en régime parlementaire. »

Ce Gödel use d’une rhétorique apprise dans les cahiers de Goebbels. Je lui brûle la politesse en brûlant le feu rouge et je fonce sur la ligne de chance jusqu’au bord du lac Majeur.

Je me jette dans l’eau, je la rame, je la godille, je la sabre, histoire de passer le temps. Hélas, dans ma fougue, je passe aussi la frontière. Or, si la flotte suisse consent à mon désir lubrique, la flotte ritale ressent ma baignade comme un viol et largue un #metoo sur les ondes lacustres.

Je reprends le train sous la garde mercenaire d’un contrôleur qui s’ingénie à me consteller de piercings au moyen d’une poinçonneuse à main, sortie d’un musée des transports. Chaque trou lui permet de m’accrocher une étiquette. Voilà qui offre un peu de lecture aux passagers.

« Cerveau qui déraille » annonce l’étiquette pendue à mon oreille gauche. Mon pif éternue un « mauvais sujet ». Et ma lèvre inférieure bave une « langue inconvenante ».

Le train pique vers Rome. Je prépare ma défense. Mon seul espoir est d’obtenir du Pape une indulgence. Je ne pensais pas qu’il était si dangereux de voyager sans livre.

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