22.01.2016 4773 0 L’Ombre

Nouvelle

Un rien aurait pu changer le cours de ce qui était en marche. Mais Samuel l’a vu trop tard.
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1. Prologue

Samuel Pérégrin a perdu son innocence un soir d’automne froid et humide. Samuel est passé du côté des coupables par manque d’attention. Le simple fait d’exister en un lieu et un moment précis suffit. Les lois profondes qui régissent ce monde ont leur propre logique. Cette logique n’est pas atteignable par la raison. Tout au plus peut-elle être saisie fugacement par une intelligence plus subtile qui est celle du cœur, mais au moment des faits, Samuel n’avait pas encore accès à cette dimension. Un rien aurait pu changer le cours de ce qui était en marche. Mais ce rien était resté invisible pour Samuel.

2. Lundi 25 octobre

Samuel devait reconnaître que la Salva Care offrait un bon café à ses employés. Invariablement, il commençait sa journée de travail en baladant son espresso matinal de bureau en bureau au gré de la présence de ses collaborateurs. Samuel était un homme comblé. Du moins dans sa vie professionnelle. Car Samuel était un bon Suisse : dur à la tâche, honnête comme on est propre, c’est-à-dire jusqu’au bout des ongles, exact dans ses rendez-vous autant que dans la rédaction de ses rapports et surtout en possession d’une qualité que ses employeurs appréciaient au plus haut point, une loyauté sans concessions.

Il passa chez Sandrine. Il devait passer chez Sandrine. Sandrine était sanctifiée, elle représentait l’arrière-garde de Salva Care quand l’entreprise s’appelait encore Salva Assurance et avant que celle-ci ne sacrifie son nom à un patronyme plus dans l’air du temps. Sandrine était pour lui une icône. Déjà là quand il était arrivé il y a trois ans, il lui vouait une reconnaissance sans défaut. Elle l’avait apprivoisé puis instruit de tout ce qui n’était ni officiellement dit ni écrit sur le fonctionnement de l’entreprise. Elle lui avait apporté la connaissance des couleuvres circulant entre les membres qui composaient, selon le hasard du moment, une équipe forcée. Un groupe dont le seul devoir était de poursuivre un but commun : le succès et la croissance de ce succès pour l’entreprise. Tous, et ils le savaient, étaient payés pour ça.

Aujourd’hui, Samuel évolue dans cet univers de façon qualifiée de brillante. Samuel se pose parfois la question du sens. Gagner de l’argent, de l’estime et de la considération, ce qu’il sait très bien faire, a-t-il un sens ? Ce champ de réflexion est toujours présent, mais en arrière-plan. Ses choix fondamentaux de vie ont été faits et il s’y attache.

D’ailleurs il a deux objectifs pour ce jour : 1. Régler le conflit latent entre Joachim et Colette. Ils travaillent dans la même unité, mais les résultats attendus ne sont pas réalisés. Samuel soupçonne une mésentente profonde entre ces deux personnes. Il doit trouver une solution. 2. Terminer son rapport trimestriel sur la stratégie adoptée pour les nouveaux partenaires.

À la fin de sa journée, lorsque les locaux se vident, Samuel ferme la porte de son bureau pour établir un bref bilan de son travail. Il rédige quelques notes sur son ordinateur et quitte les lieux vers 18 h 30. Samuel est un homme organisé. Il a appris que son énergie n’est pas inépuisable et que le seul moyen de la préserver est de s’en tenir à cette organisation.

C’est donc content de lui-même qu’il s’installe au volant de sa voiture de fonction et tourne la page de sa journée professionnelle pour orienter ses pensées vers les deux activités qui comblent le reste de son temps.

D’abord le piano. À vingt-deux ans, il avait dû décider. La musique lui ayant paru trop aléatoire pour garantir son aisance financière, il avait opté pour la Haute École Administrative et son diplôme. Le piano et la musique sont aujourd’hui devenus son refuge, sa tanière privée, là où peut être exprimé tout ce que l’univers du travail exclut. L’autre moitié, il la consacre à sa vie intime avec sa compagne, Joane, avec qui il vit, tantôt chez lui, tantôt chez elle au gré de leurs humeurs, depuis huit ans. Cette semaine Joane n’est pas là. Elle suit une formation post-grade à Genève. Ceci laisse Samuel totalement libre de ses choix quant à l’emploi de son temps, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Toute la vie de Samuel est là. Il n’est certainement pas asocial, mais il n’est pas mondain. Sa vie est remplie et il ne voit aucun intérêt à une activité dite sociale si elle n’est pas directement liée à l’un de ces trois pôles.

Pour l’instant, il conduit lentement, suivant son itinéraire coutumier qui longe le bord du Rhône et qui l’éloigne du trafic des axes principaux. La nuit est déjà là. Le passage à l’heure d’hiver aura lieu le prochain dimanche.

Dans la nuit environnante, après une courbe de la route, Samuel plisse un peu ses yeux. Il voit un homme loin devant. Debout dans la clarté des phares sur le bord de la route. Vêtu d’une veste épaisse, il regarde la voiture qui s’approche. À un moment, il lève la main pour demander.

Samuel, surpris, ralentit, s’arrête et ouvre sa fenêtre. L’homme penche son visage maculé et demande sans saluer :

– Vous allez à Uvrier ?

La voix est douce, un peu sourde, dans un visage qui n’a pas été rasé depuis plusieurs jours. Un instant Samuel hésite, mais il ne voit pas très bien comment répondre par la négative, sachant que Uvrier est le prochain village dans le sens de la route.

– Montez, c‘est là que je vais.

L’homme ouvre la portière, ne remercie pas et s’assoit. Il a posé sur ses genoux la besace de son casse-croûte. Il regarde devant lui.

– Vous habitez Uvrier ?

Après un silence.

– Oui

À la dérobée, Samuel observe son passager. Immobile, le regard fixé sur la route, il est jeune, mais son allure le fait paraître sans âge, déjà fatigué.

– Vous avez de la chance, il ne passe pas beaucoup de voitures sur ce chemin.

– Oui.

Visiblement l’homme ne mènera pas plus loin une conversation. Samuel ne s’en offusque pas et comme tous les soirs à cette heure-là, il allume son auto radio. Elle est déjà préprogrammée sur la chaîne qui diffuse l’émission de musique spirituelle « Clef de voûte ». Le générique, « Fratres » de Arvo Pärt, est en cours. C’est une nouvelle annonce de l’émission et il reconnait la version qu’il possède en CD.

Après environ une minute de diffusion, la musique s’efface lentement pour faire place au sujet du jour. L’homme se tourne alors vers Samuel et lui dit avec ce qui pourrait être un sourire :

– C’est très beau

– N’est-ce pas ? Et Samuel se lance autant par intérêt que pour meubler ce silence un peu gênant dans une explication de la composition de « Fratres ».

Ils sont arrivés dans les environs de Uvrier plus vite qu’il ne l’aurait cru et l’homme qui l’accompagne l’interrompt :

– C’est ici.

Ici, c’est encore nulle part. Il fait nuit, mais Samuel sait qu’on est encore en pleine campagne et que les premières maisons de Uvrier sont à environ deux kilomètres. Samuel arrête la voiture, l’homme ouvre sa portière et sort. Debout, il reste un instant en arrêt puis se penche vers Samuel. Ils se dévisagent quelques secondes fixement puis, toujours avec cette voix douce, il prononce :

– Merci

Samuel rentre chez lui un peu interloqué. Drôle de bonhomme. Drôle d’entrevue. Il se rend compte que ni l’un ni l’autre ne savent rien de l’un et de l’autre.

Dans la soirée, lui revient le souvenir de cet homme silencieux. L’obscurité réveille en lui le goût singulier, indéfinissable de cette rencontre. Il y avait déjà ce fait inattendu chez lui de s’arrêter pour embarquer un auto-stoppeur inconnu. Était-ce la présence de la nuit ? Ou du lieu isolé dans lequel il se tenait ? Il avait le sentiment d’avoir été pris par surprise. Qui était-il ? Ses vêtements, sa besace avaient parlé un peu pour lui qui n’avait rien dit. C’était sans doute un ouvrier qui travaillait dans un chantier proche… Ou alors… Oui, peut-être, il y avait en contrebas de la route, l’usine d’incinération.

Lentement, ses pensées glissent vers Pärt. Puis vers le sommeil.

3. Mardi 26 octobre

Mardi est un jour de séance de direction à Salva Care. Samuel commence donc sa journée à 7 heures. Cela lui procure deux heures de préparation à cette rencontre hebdomadaire.

L’après-midi est consacré à la rédaction du procès-verbal de la séance. Cette tâche qui n’est pas spécialement agréable ni gratifiante est cependant traditionnellement dévolue au dernier arrivé dans l’équipe. Il se plie donc sans rechigner à ce passage obligé. Le travail est publié à 17 h 30 et il peut dès ce moment se consacrer à la préparation de la suite de la semaine.

Comme hier et comme demain, il quitte son bureau à 18 h 30. Installé au volant, il met en fonction sa radio avant de partir. Son émission de musique va commencer et il ne voudrait pas la rater. Puis pris d’un doute, il recherche le CD de Fratres. Il est certain que le générique de « Clé de voûte » utilise cette version. Il glisse le disque dans le lecteur et se met en route.

Plus tard et plus loin, l’homme au bord de la route ne peut pas le reconnaître. Il est face aux phares de la voiture et est aveuglé. Samuel ne s’en rend pas compte, mais il a ralenti en le voyant et arrivé à quelques dizaines de mètres, il voit l’homme se lever et faire un pas vers la route. Samuel ne peut s’empêcher une exclamation de surprise.

Brutalement, il appuie sur la pédale de frein et ouvre la portière :

– Bonsoir, vous avez encore raté votre bus ?

L’homme esquisse un faible sourire : « Oui ». Puis en guise d’explication sur son mouvement vers la voiture de Samuel : « Je savais que c’était vous. C’est votre voiture, j’ai reconnu ses phares. »

Il n’a encore jamais articulé une phrase aussi longue. Samuel entend dans la douceur de sa voix les couleurs du sud.

– Je vous conduis à Uvrier ?

– Oui.

– Vous travaillez à l’usine d’incinération ?

– Oui.

Silence. Puis : « Jusqu’à jeudi. » … « Jeudi, je dois partir. »

– Ah, vous avez terminé votre travail à l’usine ?

L’homme ne répond pas, mais montrant le lecteur CD il dit : « C’est très beau. »

Samuel fait alors un geste spontané, pour lui incongru, qui le prend au dépourvu, il tend la main à l’homme assis à côté de lui :

– Samuel Pérégrin.

L’homme regarde la main de Samuel sans sembler la voir. Ses yeux se sont éteints. Puis détournant le vide de son regard :

– Diego Jordaô.

Diego est redevenu immobile et silencieux. Absent. Il se redresse à un moment pour dire doucement :

– C’est ici. La brume automnale est installée pour la nuit et rend le lieu encore plus isolé.

Arrivé chez lui, Samuel prend une douche chaude en méditant sur ces deux rencontres. Une intuition diffuse de quelque chose d’anormal s’est installée aux frontières de son esprit. Et cela le dérange dans son ordre.

Mais Samuel a pour lui la conscience du juste et sa nuit sera calme.

4. Mercredi 27 octobre

Cette journée du mercredi n’est cependant pas à l’image de la nuit. Contrairement à l’attitude lisse et pondérée qu’il adopte habituellement, Samuel se montre aujourd’hui impatient et irritable. Au point que même Sandrine lui demande si tout va bien. Il répond machinalement que oui bien sûr, mais la vérité est qu’une brèche s’est ouverte sur un espace intérieur soigneusement clos. Dans cet espace, quelque chose s’est réveillé et s’agite.

Il avait ouvert les yeux au petit matin avec dans l’esprit un souvenir qui avait fait son nid pendant la nuit. Il avait déjà rencontré un regard semblable à celui de Diego lorsqu’il lui avait tendu sa main hier soir. Ce qu’il avait lu dans ses yeux éteints était le même vide qui l’avait happé dans les yeux d’une petite fille dans une rue de Calcutta vingt ans plus tôt. Tous deux avaient ce regard blanc, absent fixé sur quelque chose, quelque part, qui lui demeurait invisible. Le regard du nonêtre, celui que Georges Orwell avait décrit dans son 1984. Celui que le Parti obtenait à force de tortures et de privations. Le regard de celui qui n’existait plus. Le regard du néant.

Dans un sursaut volontaire, Samuel se blâme. Quelque chose n’est pas clair avec ce Diego, soit. Mais il n’est pas raisonnable ni fondé d’accorder autant d’importance à cette situation. Très honnêtement, il s’interroge sur les possibilités de faire quelque chose d’intelligent et il doit tout aussi honnêtement répondre qu’en l’état, il ne dispose que de trop peu d’éléments et surtout trop vagues. L’intelligent est donc de laisser de côté ce qu’il ne peut maîtriser et de se concentrer sur ce qui est à sa portée.

Plus serein après cette saine réaction, il se met au travail en montrant son allant habituel durant la journée. Il s’agace cependant de ressentir une petite morsure à mesure que l’on s’approche de la fin du jour.

C’est néanmoins avec un calme retrouvé qu’il s’installe au volant de sa BMW à 18 heures 45. En sortant de la ville, il s’arrête dans une station d’essence pour remplir son réservoir. À la caisse, lorsqu’il s’acquitte du montant dû, il ajoute un paquet de cigarettes. Il n’a pas fumé depuis des semaines, mais ce soir il ressent le besoin de s’en procurer. Sur la petite route secondaire qui longe le Rhône, Samuel se demande si Diego sera là. À la sortie du virage, il ne peut cependant pas voir le lieu où Diego se tenait les soirs précédents. La brume s’est épaissie et ne permet plus de distinguer l’environnement au-delà d’une trentaine de mètres.

Mais soudain, là, à la lumière des feux antibrouillard, Diego apparaît, assis sur son tronc. Il n’a pas entendu arriver la voiture de Samuel et il attend. La tête basse, il semble fatigué.

– Bonsoir Diego. À son insu, Samuel a pris une voix sonore. Cette sorte de voix positive et artificielle que le personnel soignant apprend à utiliser lorsqu’ils s’adressent à un patient qui, visiblement, est à la peine. Diego prend place lentement au côté de Samuel. Sans le regarder, il lui répond :

– Bonsoir… Je vous attendais. Il montre le lecteur audio : il n’y a plus cette musique ?

Samuel fait défiler les différents titres jusqu’à Fratres. Les harmonies de Pärt emplissent la voiture. Plus rien ne sera dit entre Samuel et Diego. Ne reste que le partage de cette écoute entre deux solitudes.

– C’est ici. La voiture est à l’arrêt, mais Diego ne fait aucun geste. Puis se tournant vers Samuel : Vous serez là demain ? … Je finis demain.

Samuel regarde Diego. Diego regarde Samuel.

C’est Samuel qui rompt ce temps suspendu : « Au revoir Diego… À demain, même heure. »

Diego est parti. Très vite il a disparu dans la brume noire. Quand Samuel se penche pour refermer complètement la portière laissée non verrouillée, son regard est attiré par un petit rectangle pâle dissonant dans l’ordonnance méticuleuse de son véhicule. Il saisit la feuille de papier un peu froissée et pliée en huit.

Il s’agit d’une lettre avec en-tête, mais Samuel ne pouvant la lire dans l’obscurité allume le plafonnier.

UMO SA

Berges 17

CH 1950 Sion

Suisse

À Diego Jordaô, le 28.10.2014

M. Diego Jordaô

Chemin des Saules

1958 Uvrier/Sion (VS)

Poste restante

Lettre recommandée

Monsieur,

Au cours de l’entretien préalable, conduit en date du 25 octobre 2014, nous vous avons demandé de vous expliquer sur les agissements dont vous avez été l’auteur, à savoir : le motif des poursuites pénales engagées contre vous par le Ministère public du canton du Valais sur plainte de l’UMO. (cf an. Jointe à ce courrier)

Ces faits constituent une faute grave. Nous sommes donc contraints de mettre fin à votre contrat de travail, les faits qui vous sont reprochés rendant impossible la poursuite de votre activité professionnelle au sein de notre entreprise.

Par la présente, il vous est donc notifié votre licenciement, sans préavis ni indemnité de rupture. Celui-ci prendra effet le vendredi 29 octobre.

Vous ne ferez plus partie du personnel de l’entreprise cette date.

Votre certificat de travail est à votre disposition, ainsi que les salaires et l’indemnité qui vous sont dus à ce jour.

Veuillez recevoir, Monsieur, nos salutations distinguées

UMO – Direction

Kurt Leuthen

Samuel range soigneusement la lettre dans son portefeuille. Il scrute la brume devant lui déconcerté. Il lui apparaît que Diego, sans nul doute, a laissé volontairement ce pli derrière lui. Pensif, il conduit lentement sa voiture pour rentrer chez lui.

Son appartement lui semble grand et vide. Ce soir Joane lui manque. Il s’assoit à son piano et entame une rhapsodie de Brahms qu’il joue distraitement. Tout compte fait, la lettre trouvée soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Quelles poursuites pénales ? Pour quels motifs ? Et si Diego a laissé délibérément ce courrier derrière lui afin que Samuel en prenne connaissance, quelle était son intention ? Quel est le sens de tout cela ? Et enfin cette question qui tourne en boucle dans son esprit depuis le matin, pourquoi lui ? Qu’a-t-il à voir avec Diego dont la rencontre ne lui semble pas due au hasard ?

Comme hier et comme demain, il passe le temps nécessaire à réorganiser son état d’esprit. La maîtrise de sa méditation n’est cependant pas aisée. La force singulière de pensées parasites lui demande une concentration plus longue et plus soutenue qu’à l’accoutumée. Il parvient pourtant, persévérant et tenace, à retrouver un calme intérieur qui repousse toutes ces interrogations jusqu’au lendemain.

Mais contrairement à son attente, la nuit est mauvaise. Une petite sonnerie bourdonne au loin jusque dans son sommeil.

5. Jeudi 28 octobre

En ouvrant les yeux dans la nuit du petit matin, Samuel comprend immédiatement que cette journée se passera dans l’attente et qu’il doit s’y préparer.

Arrivé sur son lieu de travail, il fait sa tournée habituelle pour lancer la journée. Il n’est cependant pas dans son assiette, quelque chose lui a échappé. Tout va trop vite. Dans la matinée, las de cet état indéterminé, il se résout à agir et il s’isole dans son bureau. Il empoigne les outils qui lui sont familiers : analyse et synthèse et il rédige :

1. Je prends un homme en auto-stop lundi soir sur la route que j’emprunte habituellement pour rentrer chez moi. Il n’est pas communicatif. Il réagit à l’écoute de Arvo Pärt.

2. Cet homme est au même endroit mardi soir et m’’informe qu’il terminera son travail à l’usine d’incinération jeudi soir. Son prénom est Diego. Tout dans son attitude dénote qu’il est dans une situation difficile. Il connait ma voiture.

3. Pour la troisième fois, Diego est au bord de la route à la même heure. Il me dit clairement « Je vous attendais ». Il est encore plus absent que la veille. Il m’a demandé d’être là ce soir. Il a laissé (volontairement ou involontairement), sur le siège de la voiture sa lettre de licenciement. Les motifs de cette décision sont d’ordre pénal à son encontre.

En relisant rapidement ses observations, Samuel note :

a) Diego me connait ou connait ma voiture

b) Diego est dans une situation compromettante

c) Je ne sais pas ce que Diego me veut

À cet instant Samuel a une intuition subite. Il se lève précipitamment de son bureau et bondit dans celui de Sandrine.

– Excusez cette intrusion Sandrine, mais j’ai besoin dans l’urgence d’une information. Avons-nous dans nos dossiers d’affiliés un assuré du nom de Diego Jordaô ?

Sandrine le regarde avec un sourire qui le décontenance et lance :

– Ah, vous l’avez enfin rencontré ?

– Comment ça enfin ? répond Samuel avec un ton soudain impatient.

Sandrine est un peu troublée par l’attitude inhabituelle de Samuel, mais lui répond de manière très professionnelle. Monsieur Jordaô a appelé il y a une dizaine de jours. Il semblait être dans une situation difficile. Il n’avait pas pu payer ses primes d’août et septembre. Notre système central de gestion lui avait fait parvenir automatiquement un rappel de facture avec le texte officiel qui met en garde l’assuré sur les conséquences d’un non-paiement de primes. Comme, visiblement, il n’avait pas les informations nécessaires pour gérer une telle situation, je lui ai proposé un rendez-vous dans la journée avec vous. Il devait s’organiser pour l’horaire, mais il ne m’a pas rappelé. J’ai pensé qu’il vous avait directement contacté. Je me souviens très bien lui avoir donnée vos coordonnées professionnelles en précisant que Monsieur Pérégrin allait très certainement pouvoir lui proposer une solution.

– Quand, quel jour ce contact téléphonique a-t-il eu lieu ?

– Je peux vérifier cela, pour le jour exact, mais ce devait être il y a une dizaine de jours. Il y a un problème ?

Samuel hésite puis soupire, « Aucun. »

Il lui reste encore une heure avant son repas d’affaire. Il a ce temps à disposition pour demander une entrevue qui l’éclairera peut-être sur la posture à adopter.

Après une demi-heure, il a obtenu la rencontre qu’il souhaite. Il n’est cependant plus aussi certain de l’opportunité de cette démarche.

Le repas de midi lui paraît interminable. Il lui faut mettre en œuvre tous ses réflexes de courtoisie pour montrer une attention tout juste polie. À 14 heures 30, il salue ses clients et quitte le restaurant pour se rendre à son rendez-vous.

À 15 heures 30, il parque sa voiture devant le bâtiment de l’UMO en contrebas de la route sur les berges du Rhône.

L’entretien avait duré une trentaine de minutes. Malgré son exposé sur les motifs qui l’amenaient à s’inquiéter sur la vie de Diego, le responsable du personnel de l’UMO, Monsieur Lormont, s’était montré réticent à donner des informations. Samuel n’avait donc rien pu obtenir de précis sur le pourquoi du licenciement. Mais il était resté sans voix lorsque Monsieur Lormont lui apprit que Diego n’était pas reparu sur sa place de travail depuis lundi à midi, soit depuis la conduite de l’entretien de licenciement. Et lui, l’avait pris dans sa voiture le lundi soir pour la première fois. Puis mardi. Puis hier soir.

Au volant, Samuel prit la direction de Uvrier et roula lentement vers le lieu où Diego l’avait arrêté chaque soir. Il faisait encore jour et arrivé à l’emplacement où il disait « C’est ici », Samuel remarqua une voie agricole qui s’enfonçait dans les champs. Il avança dans cette voie cahoteuse. Il n’y avait aucune habitation dans les environs et Samuel commença à douter. Plus loin, un tracteur agricole labourait. Il s’approcha et quand la machine fut au bord du chemin, il fit un signe au chauffeur.

Après quelques échanges l’agriculteur lui montra une direction puis sans prolonger la conversation, embraya son tracteur et poursuivit son travail.

Oui avait-il dit. Là-bas au fond du champ, il y avait une caravane et il avait croisé plusieurs fois son occupant qui semblait bien correspondre à la description que Samuel en avait faite.

Il avait traversé la terre humide avec ses chaussures de ville sans prêter attention aux éclaboussures qui souillaient le fond de son pantalon. Il fit le tour de la caravane et frappa à la porte. Il n’y avait aucun bruit hormis le ronronnement du tracteur dans le lointain. Une légère brume commençait à sourdre du sol. Samuel actionna la poignée de la porte qui s’ouvrit. Il appela encore puis entra.

L’intérieur était dans un ordre irréprochable, presque impersonnel, comme on laisse un lieu qu’on va quitter. Samuel s’était assis et il contemplait ce lieu de vie dans le silence, cherchant il ne savait quoi. Un détail. Un signe.

Le temps était allé. Dans le silence des pensées de Samuel, l’obscurité avait envahi la caravane. Samuel soupira. Il devait se rendre là où il avait promis d’être. Il ne cherchait plus à comprendre ni expliquer. Les choses étaient en marche et il ne pouvait plus maintenant que suivre ce cours qui se mouvait dans sa propre dialectique vers son terme.

À 18 heures, il arrêta le moteur de sa voiture près du tronc d’arbre en bord de route. Il alluma une cigarette et ouvrit sa fenêtre. La brume enveloppait la route et les arbres alentour. Plus loin, il voyait la lueur des phares des véhicules qui quittaient l’usine d’incinération. Le silence vint peu à peu et Samuel attendait seul.

Puis, presque simultanément il entendit deux échos distincts venant du contre-bas où se situait l’usine d’incinération : d’abord un bruit sourd métallique, comme des tonneaux qui tombent. Puis … un son léger comme la brume qui portait le thème de Fratres. Il démarra sa voiture pour rejoindre la route conduisant à l’usine. Par la fenêtre, il écouta et

L’Ombre

Il l’entendit

Furtif.

Il arrêta sa voiture,

Et entendit

Encore

Là-bas

Le violon

Fugitif.

À pied,

Il traversa les voies

Qui luisaient, jaunes,

À la pauvre lumière

Du vieux lampadaire.

Il hésita

Il écouta.

À travers la brume-nuit

Elle était là,

Noire,

Immobile,

Suspendue.

Elle inclinait sa tête

En prière étranglée.

De sa nuque courbée

Brisée de trop d’humilités

Jaillissait un trait sombre

Vertical

Désespérément tendu

Qui se perdait dans le halo

De la lampe usée.

L’ombre priait

Suppliciée vers le sol.

Elle priait de reposer

Ses membres raidis et usés

Dans la terre refusée.

A côté des fûts rouillés

Qu’elle avait repoussés de ses pieds,

Le violon s’étouffait

Dans la petite radio

Posée

Au pied du poteau.

Et l’ombre restait roide

Seule et impavide

Dans son silence immense

Longue et froide

Tendue vers le limon humide.

Avide et goulu,

Il réclamait son dû.

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