Chapitre 1

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Le premier chapitre se passait en Valais. Allons un peu plus au Sud jusqu'en Ligurie, dans la belle ville de Chiavari, pour faire connaissance avec d'autres protagonistes de cette histoire.
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Il faisait chaud en cet après-midi de septembre. Pierre Michellod pressa le pas. Il avait fermé son cabinet médical pour la journée. Perdu dans ses pensées, il faillit bousculer plus d’un passant qui déambulaient sous les arcades de la vieille ville. Les cloches de l’église sonnaient déjà. Comme on disait dans son village natal, c’était ristrette pour être dans les temps. Et pourtant, il tenait à n’afficher aucun retard à l’enterrement de celui qui avait été pour lui, dès son arrivée à Chiavari, un mentor, un père de substitution et surtout, simplement un ami.

 

Il essayait d’imaginer ce que pourraient être les funérailles de Salvatore Cencini, libre penseur, humaniste émérite, anarchiste sur les bords, un large bord se plaisait-il à préciser, et grand pourfendeur de tous les vendeurs de certitudes, de croyances et d’idéologies calibrées. Salvatore, médecin à la retraite dont Pierre avait repris le cabinet, l’avait introduit dans le microcosme particulier de sa petite ville et lui en avait expliqué tous les jeux de pouvoir, d’argent, toutes les rivalités personnelles et politiques, tous les pièges à éviter, le tout avec un langage fleuri pour le moins explicite. Le vieux médecin lui avait demandé un prix ridicule pour la reprise de son cabinet. Pierre lui avait fait part de son étonnement.

 

–       Tu es sûr ? Tu ne vas pas t’en sortir à ce prix-là. Tu sais, il n’ y a aucun problème pour moi : je peux faire un emprunt que je rembourserai après quelques années de pratique.

 

–       Ma daï ! Ne va pas te mettre dans les dettes avant même d’avoir commencé. Et l’idée que tu doives payer des intérêts aux banques me donne des boutons. Et les boutons, d’habitude je les soigne mais ne les engendre pas.

 

–       Mais tu vas faire comment ?

 

–       Ecoute, ma maison est payée depuis longtemps : elle l’était déjà du temps de mon père. Je ne sors ni ne dépense plus beaucoup depuis que mon épouse nous a quitté pour vérifier s’il existait bien un paradis, il y a presque dix ans. J’ai un jardin potager, un verger, quelques vignes, de petites économies et une maigre pension qui me vient du temps où je travaillais à l’hôpital. Tout cela va bien faire l’affaire le temps que je finisse d’user ma carcasse et que je la rende à dame Nature.

 

–       Je ne sais pas comment te remercier..

 

–       Tu ne sais pas, mais un jour, je te promets, tu sauras….

 

Salvatore avait une patientèle régulière d’enfants de la région dont souvent, il avait aussi soigné les parents. En plus,ce qui lui attirait l’inimitié des xénophobes locaux et de certains de ses confrères, il prenait en charge gratuitement les enfants Roms ou ceux des nombreux immigrés, majoritairement érythréens ou syriens de passage, qui remontaient la botte transalpine en quête d’un hypothétique refuge dans un autre pays, dont la Suisse, la France, l’Allemagne ou l’Angleterre. De simples confrères quand ils avaient fait connaissance, les deux médecins étaient devenus amis. Salvatore avait engagé Pierre pendant une année avant de prendre sa retraite et de lui remettre son cabinet. Depuis sa retraite, il se consacrait exclusivement à ces démunis qui passaient ou vivaient dans la région, soit en oeuvrant bénévolement dans une association d’aide aux réfugiés, soit directement en donnant petits coups de main et conseils.

 

Pierre et son mentor partageaient la même vision de leur mission : soigner tous les petits patients qui se présentaient même s’il fallait, pour cela, faire payer le plein tarif aux parents argentés et ainsi pouvoir offrir leurs services aux plus démunis. Depuis la retraite du vieux médecin, ils se retrouvaient au minimum une fois par semaine, histoire de refaire le monde autour d’un verre de vin ou simplement, de papoter de ces petites choses du quotidien qui font le sel de la vie.

 

Médecin pédiatre d’origine suisse, Pierre pratiquait donc la médecine à Chiavari, une bourgade au sud de Gênes d’où était originaire son épouse Ornella. Cette  dernière l’avait convaincu de venir s’installer en Ligurie, dans la maison familiale, inoccupée depuis le décès des grand-parents, toute la famille ayant émigré en Suisse des années auparavant.

 

Après une enfance suisse à Lourtier, petit village du val de Bagnes en Valais,  au pied du Grand Combin et aux confins du val d’Aoste italien, Pierre avait fait son lycée à St-Maurice, chez les chanoines, puis avait quitté les Alpes pour les Préalpes et avait opté pour des études de médecine à Fribourg d’abord, puis à Lausanne.

 

C’est à Fribourg qu’il avait connu Ornella. Elle était la sœur de son colocataire, Paolo, un étudiant en géologie italien dont les parents avaient quitté leur village de Sant’Andrea di Rovereto, un hameau sis un chouïa au nord de Chiavari, pour émigrer en Suisse peu avant sa naissance. Ornella étudiait l’anglais et l’espagnol avec l’intention de l’enseigner plus tard, ce qu’elle faisait actuellement dans un lycée de la banlieue de Gênes. Quinze ans avaient passé depuis ce jour où Ornella l’avait rejoint dans sa chambre un soir d’hiver.

 

Si les vieux murs de molasse de leur logement miteux en vieille ville de Fribourg pouvaient parler, ils raconteraient en rougissant ce soir de janvier et le feu d’artifice sensoriel vécu par les jeunes amants, les cris de plaisir d’Ornella et les rugissements de Pierre. Ce déferlement de décibels fut possible grâce à l’absence momentanée des colocataires du jeune étudiant. En évoquant ce moment, Pierre sentit un début d’érection qu’il s’empressa de réfréner, tant les circonstances graves du moment rendaient cela incongru, voire pour le moins inconvenant. Quoique, pensa-t-il,  le truculent Salvatore, où qu’il soit à présent, aurait plutôt trouvé ces pensées sympathiques et émoustillantes.

 

Pierre activait assez facilement sa machine à souvenirs : un bruit, une senteur, une saveur, une parole, une pensée fugace pouvaient le projeter dans des retrouvailles sensorielles ou auditives avec son passé. Une odeur d’éther et le voici projeté dans les couloirs de l’hôpital ; des relents de tabac froid associé à ceux du métal chauffé le renvoyait dans les gares qui avaient parsemé sa vie d’étudiant ; le bruit du vent et le parfum de vanille le transportaient sur les nombreux sentiers de montagnes où pousse l’orchys vanillé.

 

En ce moment-même, les cloches de l’église qui battaient le rappel pour ce dernier adieu religieux à Salvatore, le ramenèrent dans son val de Bagnes natal où, à l’âge de l’école primaire et comme la plupart de ses camarades de classe, il oeuvrait comme servant de messe. Déjà à l’époque on ne disait plus enfants de chœur. D’ailleurs, le comportement de Pierre et de ses camarades n’aurait que peu correspondu à ce qualificatif : les croches-pattes en pleine messe qui faisaient s’étaler le porteur de sonettes dans un grand tintamarre, le vin de messe bu à la sauvette, les jeux de mots qui engendraient des fou-rires interminables et dont Pierre souriait maintenant à les évoquer : il entendait encore ses acolytes lui demander en réfrénant leurs rires  « Qui c’est qui quête ? » ou alors «  pourquoi le curé il dit en agitant son goupillon:  les asperges me dominent ? »

( « Asperges me domine » ) et enfin, le plus « sportif » : « allez Louya, allez ».

 

Enfin il atteignit l’église qui était bondée à craquer. Il réussit tout juste à entrer et se haussa sur la pointe des pieds pour guigner entre les têtes des participants, tentant en vain d’apercevoir le cercueil de son ami trônant dans l’allée centrale.

 

Salvatore, âgé de 89 ans, était décédé d’une crise cardiaque alors qu’il faisait sa promenade quotidienne sur les quais bordant la Méditérranée. C’était vraiment une personnalité dans la région : ancien résistant au fascisme et à l’occupation allemande, il avait passé deux ans de sa jeunesse dans les geôles mussoliniennes. Devenu médecin, il avait soigné des générations d’enfants. Il était également renommé autant pour son engagement auprès des plus pauvres que pour son franc-parler, son irrespect total de la hiérarchie, fusse-t-elle politique ou religieuse. On le connaissait aussi pour sa propension à dénoncer tout ce qui lui déplaisait dans la politique locale, qu’il s’agisse d’atteintes à l’environnement, de permis de construire délivrés à la légère et de tous les soupçons de corruption et autres « combinazione » dont il avait eu vent.

 

Bien que parfaitement bilingue, Pierre ne retint, ni n’écouta vraiment, le sermon dithyrambique du curé et les hommages des autorités locales à ce médecin aimé et dévoué qui n’hésitait pas à se déplacer jusque dans les hameaux perdus dans la montagne pour soigner les enfants du pays.

Il regretta  simplement que personne n’ait pensé à donner la parole aux petites gens de la cité, aux agriculteurs des environs, aux Roms, aux réfugiés, dont Salvatore, veuf depuis presque une décennie, en avait presque fait sa deuxième famille. Le brave docteur avait un fils, ingénieur à Milan et une fille, enseignante à Turin. Ces derniers ne rentraient que rarement visiter leur paternel et ne mesuraient pas vraiment, ou voulaient peut-être ignorer, la place que tous ces sans-voix et sans-le-sou avaient pris dans la vie de leur père.

 

Cet aspect de la pratique de Salvatore, adoptée par Pierre quand il avait repris le cabinet, n’était d’ailleurs pas sans poser quelques problèmes avec d’une part l’inévitable petite bande de xénophobes que l’on retrouve, bon an mal an, dans toutes les villes du monde et, d’autre part, avec quelques entrepreneurs, mafieux peut-être, qui exploitaient sans vergogne cette main d’oeuvre de passage, vulnérable et craintive, les payant au lance-pierre, les logeant dans des taudis insalubres et forçant parfois les plus jeunes à arpenter les trottoirs pour servir de chair fraîche aux pervers polymorphes du coin ou de passage.

 

Quand il était évident que de jeunes patients se trouvaient dans des situations de logement ou d’encadrement familial déficients, ce qui était souvent le cas quand les parents travaillaient sur des chantiers ou dans les champs parfois dix heures par jour, Pierre, tout comme son prédécesseur, avait pris l’habitude de dénoncer ces situations, quitte à monter à Gênes où se trouvaient les autorités provinciales ou à alerter la presse pour faire bouger les choses. Cela, évidemment, ne plaisait pas à tout le monde.

 

Pierre, tout comme  le vieux médecin avant lui, recevait parfois des menaces voilées de deux provenances distinctes : les xénophobes en général, délivraient  des messages au racisme primaire lui disant peu ou prou que « s’il était venu ici pour soigner aussi les singes et les Roms, il n’était plus le bienvenu et pouvait repasser les Alpes en vitesse ». Les exploiteurs de leur côté, usaient d’un langage moins direct et plus élaboré lui conseillant , poliment mais fermement, de s’en tenir strictement à son rôle de soignant. Le fait de s’intéresser de trop près aux conditions de vie des familles de ses petits patients ne pourrait lui apporter que des ennuis. Le mot ennuis écrit en gras ou souligné et suivi de points de suspension laissait libre place à tout ce que la peur peut suggèrer.

 

Pierre avait été invité avec Ornella par les enfants de Salvatore à partager le repas qui suivrait la cérémonie. Ornella s’était déjà excusée, n’ayant pu trouver de remplaçant pour assumer ses cours au lycée. Pierre n’appréciait pas outre-mesure ces agapes qui suivaient les funérailles ni n’entretenait de relations proches avec la famille de Salvatore. Mais par souci de respecter la tradition et par amitié pour son confrère décédé, il avait accepté. Il était sorti de l’église dans les premiers et battait la semelle devant le parvis de l’église. Le reste de l’assistance sortit ensuite. Passé le temps des hommages et du départ du corbillard vers le cimetière, une bonne partie de la foule se dispersa peu à peu dans les rues avoisinantes.

 

Pierre allait prendre la direction du cimetière quand il fut abordé par un africain qu’il connaissait de vue pour l’avoir vu vendre des babioles sur la plage pendant la saison estivale. Il s’adressa à Pierre dans un italien plus qu’hésitant. Pierre tenta alors l’anglais sans succès puis passa au français. L’homme eut un grand sourire.

 

–       C’est mieux comme ça. J’ai appris le français à l’école. Je suis Malien. Je m’appelle Mamadou Cissé.

 

–       Bonjour Mamadou, enchanté. Moi c’est Pierre.

 

–       Je sais qui vous êtes. Vous êtes le toubib qui a remplacé Salvatore.

 

–       Je peux vous aider ?

 

–       Oui je pense. J’ai une lettre de Salvatore pour vous. Il m’a dit de vous la donner s’il mourait avant d’avoir pu achever ce qu’il voulait accomplir pour ma famille.

 

–       Ah bon ?! et c’est quoi ?

 

–       Je crois que c’est mieux que vous lisiez la lettre. Après on parlera.

 

–       D’accord, mais pas ici. Je vous paie un verre. On sera mieux pour discuter.

 

Pierre se dit qu’il trouverait bien une excuse, une urgence ou autre chose, pour excuser son absence auprès des enfants de Salvatore. Il emmena son interlocuteur dans un café à deux rues de l’église, disposant d’une terrasse ombragée. Il commanda à boire puis se mit à lire la missive de son ami.

 

Bonjour mon ami,

 

Si tu lis cette lettre, c’est que je serai passé de l’autre côté, en cet endroit d’où l’on ne revient pas mais où j’espère avoir la chance de retrouver ma tendre épouse et tous ceux, partis trop tôt, qui ont compté pour moi. Je n’aurai donc pas eu le temps de faire ce que je voulais pour Mamadou et sa famille. Tu te rappelles ce que je t’avais dit , quand tu as repris ma pratique de pédiatre : tu ne savais pas comment me remercier de te l’avoir cédé pour trois fois rien et je t’avais dit qu’un jour tu le saurais. Eh bien le jour est venu, jeune homme, de t’acquitter de ce que tu considérais comme une dette.

 

J’ai rencontré Mamadou il y a deux ans environ. Il avait débarqué à Lavagna, la ville voisine, en provenance de Sicile après un long  périple à travers l’Algérie, la Lybie puis la Méditérannée. Je te passe les péripéties du voyage de quatre mois qui les a amenés en Italie. Tu lis assez les journaux pour savoir ce que vivent, et ce que meurent devrait-on-dire, tous ces réfugiés de la guerre et de la misère, victimes de passeurs sans scrupules et de l’indifférence coupable d’une bonne partie de l’Europe qui préfère se voiler la face, se barricader et laisser l’Italie ou la Grèce se débrouiller avec ce flot continu d’êtres humains simplement en quête d’une vie possible et digne.

 

Mamadou est menuisier de profession. La table et les chaises qu’il m’a réparées montre qu’il maîtrise bien son métier. Il cumule les raisons de venir chez nous. Il habitait le Nord Mali. Musulman pratiquant mais ouvert, il a épousé une chrétienne originaire du Burkina Faso. Ils ont décidé de donner à leurs enfants une éducation mixte avec l’idée de les laisser choisir leur religion plus tard. Il a souffert des exactions des fanatiques d’AQMI et consorts lors de la guerre civile et son épouse a du cacher son appartenance religieuse. A propos de religion, permets-moi une parenthèse :

 

Les religions ont été inventées par les hommes à la fois pour se donner un code de conduite face à leurs semblables mais aussi, c’est plus rassurant, pour croire qu’il y a Quelqu’un, un Dieu, qui a créé le Monde et qu’il y aura quelque chose après la mort : un endroit paisible où l’on retrouve tous ceux que l’on a aimés.

 

C’est une idée généreuse, sympathique et intelligente, peu importe le nom que l’on donne à son Dieu, du moment qu’elle nous aide à respecter nos frères humains.

 

J’ai été éduqué dans la religion chrétienne mais avec la chance d’avoir des parents qui n’ont jamais prétendu que c’était la seule croyance possible ni la meilleure. C’était simplement dû au hasard de ma naissance, en ce lieu, à cette époque et dans cette famille. Il n’ y avait là ni choix, ni mérite.

 

Mais les religions ont aussi engendré les fanatiques : les crocodiles de bénitiers qui égorgent et dévorents les infidèles au petit-déjeuner ou les dysentriques religieux qui nous chient des anathèmes ou des fatwas dans lesquelles marchent les plus crédules ou les plus fêlés, empuantissant ensuite l’humanité de leurs exactions et de leur fanatisme nauséabond.

 

Comme me le disait récemment Mamadou, pourtant musulman pratiquant, « ceux qui veulent imposer par la force leur religion, quelle qu’elle soit d’ailleurs, ou pire, qui tuent au nom de Dieu, ne méritent pas le nom d’être humains : ce sont des bêtes sauvages, des porcs. »

 

L’Histoire n’a pas manqué de porcs de ce genre dans beaucoup de religions, y compris chez les chrétiens. Rappelons-nous les croisades, l’inquisition, les guerres de religion entre protestants et catholiques, sans compter tous les dictateurs sanglants qui ont utilisé la religion ou même l’absence de religion pour assouvir et justifier leur goût du pouvoir : Hitler, Mussolini, Franco, Pinochet, Videla, Khadafi, Staline, Kim il Sung et tant d’autres.

 

Extirper ce mal de la planète est l’affaire des politiques, des militaires parfois aussi malheureusement. Ainsi en a-t-il été du régime nazi et ainsi en sera-t-il probablement de même pour Daech ou d’autres bandes d’assassins.

 

Mais accueillir celles et ceux qui fuient ces massacres n’est pas que du ressort des politiques mais d’abord de notre responsabilité. Une humanité qui ne se soucie pas des autres court à sa perte. Et, cerise sur le gâteau, ceux parmi les réfugiés qui resteront chez nous permettront de rajeunir nos sociétés occidentales et d’empêcher, comme l’ont prouvé les démographes, que le vieillissement de la population rende impossible la solidarité entre générations

 

Les religions, avec l’appât du gain, l’égoïsme érigé en dogme et le goût du pouvoir, sont les principaux fauteurs de guerre et pourvoyeurs de victimes innocentes de toute l’histoire de l’humanité. Et là, je ne parle que des pires aspects de la chose. Il faudrait y ajouter des maux religieux moins mortels mais très dangereux à long terme : par exemple, les femmes brimées, la destruction du patrimoine culturel, construit ou scientifique, l’homophobie, la disparition de connaissances médicales ancestrales comme l’herboristerie, le shamanisme, les secrets qui soignent, tout cela diabolisé et mis au pilori par des « missionnaires » bornés qui y voient des manifestations d’un diable qui n’existe que dans le brouillard têtu de leur obscurantisme.. Et j’en passe ….

 

Mais je m’égare. Revenons à nos moutons, ou plutôt à mon ami Mamadou qui n’a rien d’un mouton.

 

Mamadou a donc profité de la confusion qui a suivi l’intervention des troupes françaises pour fuir le pays et tenter sa chance en Europe. Qui peut le lui reprocher ? personne ! Tu aurais certainement fait pareil !

 

J’ai connu Mamadou en deux circonstances : d’abord, il m’a sauvé la vie en me tirant sur le trottoir alors que, distrait comme d’habitude, je m’apprêtais à traverser devant un poids lourds lancé à pleine vitesse. Ensuite, j’ai soigné sa cadette atteinte d’une vilaine grippe à peine deux semaines après cet incident.

 

Arrivé ici, sa première préoccupation, partagée par son épouse Aminata, a été de faire scolariser ses trois enfants : Ali, Désiré et Yasmina, âgés respectivement de 10, 8 et 6 ans et de trouver du travail pour subvenir à ses besoins. Il a fait quelques travaux agricoles avant de se faire harponner par la bande de malfrats qui fournissent les vendeurs ambulants que l’on voit sur les plages. Ces derniers doivent acheter les vêtements, montres et autres babioles à prix fixes, toujours chez le même fournisseur et payer en sus une sorte de « droit d’exercer » sans lequel on ne leur vend aucun stock. Les fournisseurs vont jusqu’à l’intimidation voire le passage à tabac pour décourager les récalcitrants qui tenteraient de s’approvisionner ailleurs.

 

Mamadou avait réussi, avec l’aide d’un jeune italien de mes connaissances, à se fournir directement en Chine par le biais d’un site internet, probablement le même qu’utilisent les mafieux, mais sans la commission qu’il s’octroient au passage. Il en a parlé autour de lui et quelques-uns de ses collègues ont suivi son exemple. Leurs fournisseurs habituels ont vite remarqué que la demande baissait sans que les ventes sur les plages ne diminuent. Ils ont réussi à dissuader tous ces petits marchands de faire cavaliers seuls en les tabassant et les menaçant de faire pire s’ils n’optempéraient pas. Parfois , ils s’en débarassaient en les accusant de vol ou d’autres délits, toutes preuves fabriquées, ce qui entraînait des peines de prison voire des expulsions, ce que craignent par dessus-tout les clandestins.

 

Mamadou est un homme intègre et courageux mais parfois un peu téméraire. L’influence qu’il a sur les autres vendeurs ambulants en fait une cible de choix pour ces mafieux. Il a été battu et menacé à plusieurs reprises. Ils ont commencé à suivre ses enfants à la sortie de l’école. Je me sens redevable envers cet homme qui non seulement m’a sauvé la vie mais m’a fait connaître de près une réalité que je ne faisais qu’imaginer ou lire dans les journaux. Il est donc temps qu’il s’en aille tenter sa chance en des lieux plus sereins.

 

C’est ce départ que je suis en train de préparer, avec l’aide d’un ami, Luca Sopranzi, inspecteur de la police judiciaire de Gênes qui ne doit de conserver sa place qu’à ses talents d’enquêteur exceptionnel . Il est mal vu d’une partie de sa hiérarchie et de certains collègues pour avoir affiché trop ouvertement son désaccord avec certaines pratiques de la police, comme lors des manifestations alterrmondialistes de 2001 où plusieurs jeunes avaient été brutalisés gravement et lors desquelles était décédé le jeune Carlo Giulani. Et ce départ, c’est toi qui va le concrétiser, Pierre. Merci, je savais que je pouvais compter sur toi. Je t’embrasse, Salvatore

 

Pierre resta un moment sans voix, abasourdi, angoissé à la fois par la teneur de la tâche et la peur de ne pas être à la hauteur de la mener à bien. Il se tourna vers Mamadou.

 

–       Vous savez ce qu’il y a dans cette lettre ?

 

–       Le docteur Salvatore m’a juste dit de vous la donner et que s’il n’était plus là, c’est vous qui le remplaciez, pour tout, même pour nous aider à partir.

 

–       D’accord… Alors voilà ce qu’on va faire Mamadou. Je vais passer quelques coups de téléphone, puis je vous recontacte peut-être ce soir, demain au plus tard.

 

–       Entendu ! Merci Pierre. A demain.

 

 

Pierre avait laissé sa voiture à sa place de parc habituelle, en ville devant le cabinet. Il s’engouffra sous les arcades qu’il parcourut à grandes enjambées avant de rejoindre son véhicule parqué dans une ruelle, à quelques pas de la place du palais de justice. Il fit le trajet vers Sant’Andrea presque en pilote automatique, attentif au trafic mais perdu dans ses pensées.

 

Arrivé à domicile, il appela Ornella qui devait avoir fini ses cours et travailler encore un moment au lycée. Il appréhendait sa réaction mais une fois de plus, son épouse l’étonna en l’encourageant à poursuivre la tâche que s’était fixée le vieux docteur. Elle alla même plus loin, en suggérant à Pierre de contacter son frère qui avait une entreprise de menuiserie et charpentes dans la région d’Orsières,  petite bourgade sur la route du Grand St-Bernard. Il se pourrait qu’il ait du travail pour Mamadou. En tous cas, on ne perdrait rien à lui en parler. Les éventuels passeports français prévus pour la famille permettraient de légaliser cet engagement sur la base des accords de libre circulation des personnes et non par une demande de permis de travail  concernant un extra-européen, ce qui reste très difficile à obtenir, voire imposssible pour un simple menuisier. En plus, il fallait faire vite, la Suisse ayant non seulement refusé d’assumer sa part dans l’accueil des réfugiés de la guerre en Syrie mais en plus, semblait sur le point de prendre d’imminentes décisions particulièrement restrictives en matière d’immigration, même européenne. On murmurait que d’éventuelles mesures de rétorsions de l’Union Européenne pourraient encore compliquer la donne et pourrir l’atmosphère entre la Suisse et ses voisins dans les semaines à venir.

 

Il appela ensuite Luca Sopranzi. Ce dernier réagit immédiatement dès que Pierre lui mentionna le nom de Salvatore. Il lui proposa un rendez-vous d’ici trente minutes sur une aire de repos de l’autoroute, à mi-chemin entre Gênes et Chiavari. Pierre accepta et demanda un signe de reconnaissance. Son interlocuteur ajouta :

 

–       Je suis frisé, noiraud, barbu et j’ai la quarantaine pas encore trop bedonnante. Je porte des jeans et une chemise bleue. J’aurai «  la Reppublica » dans la main et vous attendrai à l’extérieur de ma voiture.

 

–        J’arrive.

 

Les évènements s’accélérèrent ensuite. Pierre se prit de sympathie pour ce policier atypique. Ce dernier l’informa que les passeports étaient prêts. Salvatore avaient fourni les photos de toute la famille et il ne restait plus à Pierre qu’à prendre possession des précieux papiers, authentiques et plus vrais que vrais précisa en riant Luca, à une adresse en ville de Gênes qu’il lui communiqua. Il  ajouta que cela coûterait cent euros, ce qui est un cadeau, le montant ne couvrant probablement qu’à peine le prix d’achat des documents et certainement pas le travail du faussaire, un artiste dans son genre, par ailleurs informateur occasionnel de l’inspecteur et qui lui devait un retour d’ascenseur. Il informa Pierre que s’il pouvait y aller immédiatement, il passerait simplement un message au fournisseur pour l’avertir. Ce qui fut fait.

 

Après avoir pesté contre la circulation insupportable en ville de Gênes et failli plus d’une fois laisser des souvenirs de son passage sur la carrosserie de sa voiture, Pierre prit possession des passeports dans l’arrière-salle d’un café proche du port. Il était de retour chez lui en fin de journée avec les précieux documents. Ornella l’attendait sur le pas de porte :

 

–       J’ai pris l’initiative d’appeler mon cher beau-frère Olivier. Il te fait bien embrasser et se réjouit de voir que tu es toujours l’emmerdeur que tu as toujours été. Mais ta demande tombe bien : un petit jeune qui avait terminé son apprentissage renonce à poursuivre son travail chez ton frère et vient de le lâcher pour travailler au département bois d’une grande surface en ville de Martigny. Il lui manque donc quelqu’un dans le département menuiserie alors qu’il a plusieurs chantiers en route. Il veut bien prendre ton bonhomme mais se donne deux mois avant de lui faire un CDI. Ta belle-sœur Clémence s’occupera des démarches administratives et de leur trouver un logement. Mais il est pressé : plus tôt il pourra commencer, mieux ça sera.

 

–       Alors ça tombe à pic parce que plus tôt cette famille pourra mettre les voiles, mieux ça vaudra pour eux !

 

–       Comment tu penses faire ?

 

–       Demain c’est samedi et je ne suis pas de garde. Je vais appeler Mamadou et lui dire de préparer leurs bagages pour demain matin. En moins de 5 heures, on sera à Orsières.

 

–       Parfait ! Ça me fera une journée sans mon mari dans les pattes où je pourrai appeler ma copine Ginevra pour une séance papote-médisances et shopping. Mais en attendant…

 

–       En attendant quoi ?

 

–       En attendant demain je voulais vérifier si mon petit mari, malgré tous ses soucis du jour, était encore assez vigousse, comme on dit chez vous, pour se rappeler qu’une épouse ne vit pas que d’eau fraîche et d’engagement humanitaire…

 

Au diable la bienséance qui m’interdirait de vous narrer par le menu la symphonie de soupirs et de cris de plaisir qui s’ensuivit. Pierre s’approcha de sa compagne et l’embrassa tout en l’entraînant à l’intérieur du logement dont il referma la porte d’un coup de pied. Elle lui rendit son baiser pendant qu’il laissait ses mains s’insinuer sur ses seins et y agacer d’un index agile les tétons déjà dressés. Elle lui rendit son baiser tout en défaisant sa ceinture et saisit à pleine main le sexe de son homme indiquant midi à l’horloge du désir. Ils n’atteignirent pas le lit conjugal mais conjuguèrent leurs efforts, à même le sol et au même rythme, pour atteindre ensemble un orgasme explosif et libérateur.

 

Ils en avaient l’habitude, mais à chaque fois, les époux s’étonnaient ensemble qu’un tel amour et un tel bonheur fussent à ce point possibles.

 

Après un repas frugal arrosé d’un petit rouge du pays, la nuit fut bonne et réparatrice, à peine interrompue par une plus confortable répétition des étreintes au creux des draps neufs qui sentaient bon la lessive et le sèchage au grand air.

 

Le lendemain à huit heures, tous les membres de la famille Cissé et leurs maigres bagages embarquaient dans le break six places de Pierre préalablement vidé de tout son matériel médical.

 

Les enfants n’arrêtaient pas de poser des questions : comment avaient été construits tous ces tunnels et ces ponts qui s’enchaînent sans discontinuer dès la sortie de Gênes ? Quels étaient ces grands champs tout mouillés ? demandaient-ils quand l’autoroute cotoie les rizières de la plaine du Pô. Y avait-il encore des chevaliers dans tous ces châteaux du Val d’Aoste ? Pierre y répondait gentiment malgré les injonctions de Mamadou et de son épouse à laisser le docteur conduire tranquille.

 

Pierre profita également du trajet pour donner quelques indications de base sur la ville de Menton sensée être le lieu de résidence de la famille Cissé, ce qui expliquait l’entrée en Suisse par le tunnel du Grand-St-Bernard. Même s’il nourrissait quelques doutes qu’un gabelou italien ou suisse puisse avoir une connaissance détaillée de cette cité, ces informations ne seraient pas perdues. Sait-on jamais ? Cela pourrait leur servir dans d’autres circonstances.

 

Le passage de la douane, au tunnel du Grand St Bernard, donna lieu à un examen approfondi des passeports, tant du côté italien que du côté suisse. Les enfants se taisaient et les adultes en éprouvèrent quelques sueurs froides. Mais tant les documents que le discours de Pierre prétendant inviter ses amis français à visiter son beau Valais natal achevèrent de convaincre les douaniers.

 

A l’entrée de Bourg-St-Pierre, un drapeau suisse flottait près d’un chalet. Pierre se fit à haute voix la réflexion que ça faisait un bail qu’il n’avait pas vu la panosse claquer au vent. A Mamadou qui ne comprit rien à ce charabia, Pierre expliqua que l’expression « ça fait une bail »  voulait dire longtemps et qu’au service militaire, on parlait du lever de la panosse pour le lever de drapeau.

Il n’alla pas plus loin, se disant que son frère Olivier et les futurs collègues de Mamadou allaient vite se charger d’inculquer aux Cissé les rudiments du parler suisse romand en général et valaisan en particulier. Il sourit en pensant à la réaction de Mamadou la première fois qu’on évoquerait devant lui la nécessité de « donner un coup de panosse » , ce que les français et quelques suisses qui dédaignent le parler local traduisent par « passer la serpillère ».

 

Plus il se rapprochait de sa destination, plus les souvenirs d’enfance l’assaillaient. C’était un peu comme si le paysage le pénétrait comme une eau gazeuse inondant ses neurones et dont chaque bulle, en éclatant à la surface de sa conscience, libérait des images, des sons, des visages, des odeurs, des paroles. Il voyait les vaches monter à l’alpage,  il entendait le bruit des cloches, le murmure de la rivière, les expressions en patois de son grand-père ; il sentait l’odeur du pain de seigle, de l’étable et du foin coupé. Sa mémoire complice opérait un tri sévère et ne lui restituait que des morceaux de bonheur enfantin. Il mesurait vraiment la pertinence de cette chanson de Jean Ferrat intitulée « on ne guérit jamais de son enfance ».

 

Il était d’ici, y avait ses racines et autant celles qu’il avait planté en Ligurie se consolidaient peu à peu, il ne pourrait jamais se détacher complètement des montagnes de son enfance dont il était fier. Ce sentiment n’a rien à voir avec le nationalisme qui compare, enferme, rejette, rappetisse. On peut se sentir citoyen du Monde mais rester patriote, fier de son coin de terre et attaché aux lieux et aux valeurs qui ont bercé notre enfance. Il se rappelait que quelqu’un avait dit que le patriotisme c’était aimer son pays alors que le nationalisme, c’était détester les autres. La détestation n’est pas un sentiment qui permet de construire quoi que ce soit.

 

En début d’après-midi, la famille d’Olivier Michellod accueillait les Cissé. Clémence emmenait Aminata et les enfants s’installer dans le chalet de vacances d’un couple âgé de Sion, amis d’Olivier et de Clémence, qui ne l’utiliserait pas avant l’été prochain. Ils avaient sans hésiter accepté de le prêter en attendant, le temps de laisser les Cissé s’acclimater à leur nouvelle vie et trouver leur propre logement. Olivier tenait à faire visiter l’atelier à Mamadou qui s’extasia sur la profusion d’outils et de machines à disposition et exprima son enthousiasme face à ce nouvel envol professionnel qui l’attendait. La famille pouvait compter sur la discrétion des voisins et du village le temps des démarches nécessaires pour obtenir un permis de travail et de résidence, ce qui ne devrait pas poser trop de problèmes, vu leur leur « nationalité française » et l’attestation de l’employeur, en l’occurrence Olivier.

 

Pierre ne s’attarda pas chez son frère. Il tenait à rentrer avant la nuit et s’il voulait prendre le temps de descendre à Lourtier embrasser ses parents, il était temps de prendre congé. Il serra Olivier et Mamadou dans ses bras et fila faire la bise aux enfants et à leur maman. Il réussit tout juste à voir ses parents qui s’apprêtaient à partir chez des amis à Martigny. Comme d’habitude, il repartit avec son lot de confitures, de viande séchée, de pain de seigle, de vin du pays et des inévitables conseils de prudence prodigués par ses parents. A quinze heures, il reprenait la route du Grd-St-Bernard et de l’Italie.

 

Dans la voiture, désertée de la présence animée de la famille Cissé, il alluma la radio pour lui tenir compagnie et tomba sur une émission parlant de démographie. Un spécialiste reprenait les théories du bon vieux Salvatore en expliquant que l’immigration allait sauver le pays d’un vielllissement galopant qui menaçait autant la prospérité que la nécessaire solidarité entre population active et retraitée. Quant aux réfugiés de la guerre, beaucoup pourront et voudront, un jour, rentrer chez eux reconstruire leur pays même si, dans l’immédiat, les sauver de la mort et les intégrer dans notre communauté faisait partie des devoirs de n’importe quel pays qui se définit comme démocrate et se réclame des droits de l’homme.

 

A ceux qui rétorquaient que l’identité nationale était menacée, le démographe rappela la bonne intégration de plusieurs génération d’immigrés qui avaient adopté sans souci les comportements  et les valeurs qui fondent et permettent notre démocratie sans compter, plus loin dans l’histoire, l’apport des réfugiés à la construction de notre pays. Que serait devenu Genève par exemple, sans l’apport des réfugiés huguenots ?

 

Pierre se dit qu’il venait, somme toute, d’apporter très modestement sa petite contribution à l’avenir de la Suisse .

 

Juste après, un flash d’information informait que l’Union Européenne venait de rétablir le visa pour les ressortissants suisses et que tous les accords bilatéraux avaient été dénoncés suite à la victoire de l’initiative de ce parti nationaliste suisse qui demandait l’arrêt total de l’immigration et un moratoire de 10 ans sur l’accueil des réfugiés. A Bourg St-Pierre, à l’entrée du tunnel du Grand St- Bernard, une file interminable de véhicules étaient bloqués à la douane. Les particuliers sans visa étaient refoulés, les camions fouillés par les gabelous italiens pour être dédouanés.

 

Comme résident italien et double-national, Pierre passa sans encombre. Il se fit la réflexion que si la Suisse ne changeait pas sa politique du repli sur soi, ce serait peut-être, d’ici quelques années, les Helvètes qui seraient contraints à l’exil par l’effondrement de leur économie.

 

Il coupa la radio, mit un CD du chanteur Francesco di Gregori, «  un vieux mais un bon » comme  le définissait Ornella, et poursuivit sa route vers le Sud, vers son domicile ligure et vers sa compagne …

 

******

 

 

A vingt-deux heures tapantes, il se parquait devant leur domicile. Il aperçut Ornella sur la terrasse de pierres sèches à l’arrière de la maison, assise sur un transat. Ses bras pendaient de chaque côté du fauteuil, sa tablette numérique posée à ses pieds. Pensant qu’elle dormait, il renonça à l’appeler et se dirigea vers elle à pas de loup avec l’intention de la réveiller en douceur.

 

En arrivant à ses côtés, il constata avec effroi une grosse tache de sang sur sa poitrine et un filet de liquide rosâtre s’écoulant au coin des lèvres. Il hurla un « non » qui dut s’entendre jusqu’au village puis, reprenant ses esprits, tira déclicaement le tissu de sa robe et reconnut immmédiatement une blessure par balle à quelques centimètres en dessous du cœur. Elle respirait faiblement mais était inconsciente. Pierre ne disposait d’aucun matériel médical utile pour ce genre de blessure. Il sortit son portable et appela les secours. La téléphoniste le connaissait et, au vu des descriptions de Pierre, lui assura qu’un hélicoptère décollerait dans les meilleurs délais, le temps de trajet de l’ambulance risquant d’être fatal à son épouse. Sur la table, il vit un morceau de papier calé par un caillou blanc ramassé dans l’allée, apparemment déchiré dans un bloc-note, où il était écrit, en français :

 

« Puisses-tu ainsi expier ta faute, Dieu, peut-être, te pardonnera ».

 

Pierre se décida dans l’instant à joindre ce policier dont il venait de faire connaissance. Par chance, ce dernier répondit immédiatement.

 

–       Il faut que vous m’aidiez, on a tiré sur ma femme

 

–       Elle est…

 

–       Non, elle respire encore mais c’est grave. Il faut la prendre en charge immédiatement !

 

–       Vous avez fait quelque chose ?

 

–       Non, je n’ai rien ici et à l’endroit où se trouve l’impact, dans la poitrine, je ne peux rien faire avec le peu matériel que j’ai à domicile.

 

–       Vous avez appelé les secours ?

 

–       Oui, ils envoient un hélico.

 

–       Vous avez une idée de quand cela s’est passé ?

 

–       Je n’en sais rien. Je viens d’arriver de Suisse où j’ai amené la famille Cissé. Mais à voir son état et le sang  qui n’a presque pas coagulé, cela a du se passer il y a moins de deux heures.

 

–       Il y avait un billet..

 

–       Comment un billet ?

 

–       Un papier sur lequel il était écrit en français « puisses-tu ainsi expier ta faute, Dieu, peut-être, te pardonnera » . Je ne comprends rien. Ornella n’ a jamais eu d’ennemis. Vous pensez que ça vient de ceux qui m’en veulent ainsi qu’à Salvatore ?

 

–       Je n’en sais rien. Mais ne bougez pas ! J’arrive !

 

Pierre eut à peine le temps de boucler son portable et de s’agenouiller aux côtés de son épouse qu’il entendit l’hélicoptère. Cinq minutes plus tard, Ornella s’envolait vers l’hôpital et Pierre envoyait un message à Luca : «  Je pars à l’hôpital de Gênes, je vous appelle de là-bas ».

 

Il empocha le message mystérieux, de crainte qu’il ne s’envole, le laissa dans le vide-poche de sa voiture et démarra sur les chapeaux de roues en direction de la grande ville ligure.

 

Arrivé à l’hôpital, on l’informa qu’Ornella était au bloc opératoire et qu’il lui fallait être patient.

Il rongeait son frein dans une des salles d’attente, tentant de tuer le temps en jouant au scrabble sur son smartphone. Après trente minutes à peine, il vit débarquer Luca Sopranzi. Il l’entraîna dehors, lui remit le message qu’il avait laissé dans son véhicule et regagna aussitôt l’étage où l’on opérait Ornella, de crainte de manquer le moment où quelqu’un lui donnerait des nouvelles.

 

Ce billet laissait l’inspecteur génois perplexe. Aucun des voyous ou des maffieux du coin ne se serait exprimé en français et qui plus est, sans faute d’orthographe. A moins que ce message ne soit là pour brouiller les pistes, il restait sceptique quant à un quelconque lien entre l’agression d’Ornella et les activités de Pierre ou de son confrère retraité auprès des immigrés. Il ne savait vraiment pas par quel bout empoigner cette affaire et devait momentanément avouer son impuissance malgré la sympathie que lui inspirait le jeune médecin et l’envie de relever le nouveau défi que constituait cette enquête. Il allait commencer par transmettre ce papier à la police scientifique. Ensuite, il faudrait qu’il prenne le temps de discuter plus longuement avec ce médecin. Mais pour cela, il était nécessaire qu’il soit lucide et disponible. Mieux valait donc attendre qu’il soit fixé sur le sort de son épouse.

 

Arrivé à l’étage, un confrère attendait Pierre :

 

–       Dottore Michellod ?

 

–       Oui, c’est moi. Alors ?

 

–       Techniquement, l’opération a réussi. Nous avons pu extraire la balle et l’avons mise de côté pour la police. Par une chance extraordinaire, la balle a cassé une côte et s’est logée dans le poumon gauche, à trois centimètres à peine du cœur, occasionnant de gros dégâts tant au poumon qu’à la plèvre et déclenchant une forte hémorragie. Nous avons du mettre votre épouse en coma artificiel afin de laisser une chance à son organisme de récupérer. Mais notre pronostic bien entendu reste fortement réservé. Vous êtes un confrère et je ne vais pas vous raconter d’histoire : les chances qu’elles s’en sorte sont vraiment infimes.

 

–       Je peux la voir ?

 

–       Oui, pas de souci.

 

–       Merci.

 

Pierre se rendit au chevet de son épouse, lui tint la main, carressa son visage, lui répétant tout son amour et la suppliant de rester vivante. Puis il sortit de l’hôpital et regagna le parking avec une démarche d’automate.

 

En arrivant chez lui, à peine sorti de la voiture, il sentit qu’on lui tirait les mains dans le dos en même temps qu’on appliquait sur son nez un chiffon imbibé d’une substance dont il crut reconnaître l’odeur avant de sombrer dans l’inconscience.

 

 

******

 

Quand il reprit ses esprits, il était couché sur un  lit, dans une pièce aux murs de pierre, à peine éclairée par ce qui devait être un soupirail. Quelqu’un lui parlait, une voix de femme :

 

-Monsieur, monsieur ?

 

–       Oui. Je suis où ?

 

–       Je n’en sais rien. Mais vraisemblablement, on vous a enlevé pour vous amener ici .

 

–       Enlevé ? par qui ? pourquoi ?

 

–       Je n’en sais pas plus. Tout ce que je sais c’est qu’il doit y avoir une quinzaine de jours que je suis là. On m’apporte à manger et à boire par cette ouverture dans la porte munie d’un petit plateau que vous voyez là-bas, un peu comme les judas des prisons. Je n’a jamais vu mon ravisseur. J’ai juste entendu sa voix. Il parle français sans accent particulier.

 

–       Et vous ?

 

–       J’arrivais chez moi après être allée à l’hôpital où ma femme était dans le coma suite à ce qui ressemble à une tentative d’assassinat. On lui a tiré dessus.

 

–       J’ai perdu mon mari de la même manière.

 

–       Je suis désolé… Et vous avez une idée de l’endroit où l’on se trouve ?

 

–       Non, mais à entendre les cigales, on doit se trouver assez au Sud. Et il y a cette odeur …

 

–       Celle du foin coupé vous voulez dire ?

 

–       Vous connaissez ça ? Enfin oui, vous devriez. A vous entendre, vous devez être valaisan, tout comme moi . Et partout chez nous, à part en pleine ville, tout le monde connaît cette odeur des mois de juin et juillet.

 

S’ensuivit un dialogue où chacun raconta à l’autre les évènements qui avaient précédé leurs enlèvements. Mais aucune hypothèse ne put être évoquée quant aux raisons, tant des agressions de leurs conjoints que de leur séquestration.

 

******

 

L’examen du message par la police scientifique n’avait rien donné qui permit une quelconque hypothèse sur la suite à donner à l’enquête : la feuille provenait d’un bloc-note en vente dans la plupart des supermarchés, surtout en France et en Suisse et, de moindre manière, en Italie. Aucune empreinte ni trace ADN ne s’y trouvaient. Les techniciens y trouvèrent par contre des traces d’un polymère utilisé pour la fabrication de gants médicaux, ce qui constituait la preuve que l’auteur du message n’avait voulu laisser aucun indice.

 

Luca décida de commencer par s’entretenir plus longuement avec ce médecin. Ne pouvant le joindre ni sur son fixe ni sur son portable, il fit route vers le domicile du docteur Michellod. Arrivé sur place, constatant que la voiture de Pierre y était garée, il alla sonner. N’obtenant pas de réponse, il appela en faisant le tour de la maison et du jardin mais sans plus de résultat.

 

Cette absence de réponse le dérangeait. Un instant, il eut peur que le mari désespéré par le sort de son épouse n’ait envisagé de mettre fin à ses jours. Il appela le commissariat pour qu’on lui envoie au plus vite quelqu’un capable de forcer la serrure. Dix minutes plus tard il était dans la maison accompagné des deux carabiniers en uniformes qu’on lui avait envoyés. La fouille de la maison ne donna aucun résultat. Il fallait qu’il en parle à son supérieur. Il renvoya les deux carabiniers et prit, à leur suite, la route de Gênes.

 

Il appréhendait cet entretien. Le supérieur de Luca, le commissaire Calabresi, ne l’aimait pas et c’était réciproque. Calabresi portait le même nom que ce commissaire milanais soupçonné, mais jamais inculpé, d’avoir défenestré, le 15 décembre 1969, un jeune cheminot, le militant anarchiste Luigi Pinelli. Ce dernier, alors au terme d’une détention provisoire, en était mort sur le coup.  Rien que cette coincidence refroidissait déjà Luca quand il devait rencontrer son supérieur, connu pour ses sympathies avec la droite nationaliste et xénophobe qui, comme dans tous les pays d’Europe, sévissait aussi ici dans ce beau coin de terre transalpin.

 

Les parents de Luca faisaient partie de la mouvance d’extrême-gauche et anarcho-syndicaliste des années 70. Luca se souvenait de ces manifestations immenses, à Bologne ou à Milan, sur les épaules de son père, pendant que la foule clamait des slogans et chantait l’Internationale, la Ballata di  Pinelli, Contessa, Avanti popolo ou Bella Ciao. Luca connaissait encore toutes les paroles de ces chants qui avaient bercé son enfance. Sans partager tous les engagements de ses parents, Luca avait une fibre sociale et ce qu’on appelle une « sensibilité de gauche » qui le rendait attentif à toutes les injustices et défenseur sans concession des droits humains.

 

Il avait choisi d’étudier le droit et la criminologie par goût de la justice et pour ne pas laisser la police et la magistrature aux seules mains des partis de droite, voire d’extrême droite si l’on pensait à certains services de la police et de l’armée. Heureusement, il n’était pas le seul et les choses avaient bien évolué depuis son enfance, à commencer par la magistrature qui comptait dans ses rangs beaucoup de juges intègres qui ne redoutaient plus, parfois au prix de leur vie, de traquer les différentes mafias, la corruption, et la compromission de certains élus avec le crime organisé. Dans la police et les carabiniers aussi, les choses évoluaient et un bon nombre de ses camarades de promotion voyaient leur mission comme un service à la population et plus comme une tâche uniquement répressive non critiquable au service du pouvoir en place.

 

Il arriva devant le bureau du commissaire, hésita, prit son souffle et frappa. Aussi tôt il entendit la grosse voix éraillée de Calabresi crier :

 

–       Avanti !

 

–       Bonjour commissaire. J’aurais besoin de votre avis.

 

–       Qu’est-ce que tu viens m’emmerder Sopranzi ? ! Tu te rappelles que tu as un chef et qu’il peut servir à quelque choses ?

 

–       C’est à peu près ça, Commisaire.

 

–       Alors vas-y ! Accouche ! Je n’ai pas que ça à faire .

 

–       Il s’agit de l’agression de Mme Michellod, vous savez, l’épouse du pédiatre de Chiavari.

 

–       Ouais, et alors ?

 

–       Alors il y a beaucoup de choses bizarres dans cette affaire. D’abord un billet écrit en français posé sur la table du salon, près de la victime, qui, soit dit en passant, est aux soins intensifs avec un pronostic vital encore engagé pour le moment. Ensuite, le docteur Michellod a disparu après sa visite à l’hôpital en laissant son véhicule parqué devant chez lui.

 

–       Ou c’est lui qui a agressé sa femme ou il est parti se saoûler dans les bars pour noyer son chagrin.

 

–       Permettez , mais là je doute que…

 

–       Vous m’emmerdez Sopranzi. Plus du quart des agressions dont nous devons nous occuper sont commises par des proches des victimes. Quant au billet en français, c’est peut-être simplement une note que l’un des deux a écrit pour un mot croisé ou pour une autre raison. Ils sont tous les deux bilingues. Exact ?

 

–       Exact, mais…

 

–       Laissez vos mais… là où ils doivent. Et commencez par faire le tour des débits de boisson de Chiavari et, si vous ne le trouvez pas, lancez un avis de recherche. Pour moi, ce sera tout. Au revoir Sopranzi. Et tenez-moi au courant.

 

 

Sopranzi mamonna un au-revoir et sortit du bureau. Il était persuadé que les recherches en ville de Chiavari et dans les alentours allaient rester lettre morte. L’avis de recherche pourrait aider, certes, mais Luca en doutait un peu. Quant à la culpabilité du médecin, il se refusait de l’envisager même si ce qu’avait affirmé Calabresi sur les statistiques des agressions s’avérait malheureusement exact. Il lança donc l’avis de recherche et mobilisa les effectifs disponibles, soit un stagiaire, une jeune inspectrice et deux  policiers en uniformes pour les recherches sur le terrain. A tout hasard, il fit un scan du message en français et le transmit à Interpol pour que cet organisme supranational le diffuse dans les différents pays d’Europe, en priorité dans les pays francophones, en France, en Belgique et en Suisse.

 

 

******

 

Dix jours que Pierre partageait ce qu’il fallait bien appeler sa prison avec Alicia. Pour passer le temps, ils parlaient, beaucoup, se racontaient leur vie d’avant ces évènements inexplicables qui les avaient conduit ici. Ils avaient déjà épuisé la dizaine de DVD et lu les livres qui jonchaient le sol devant la commode. Pierre avait traduit pour Alicia les 4 livres en italien. Elle en avait fait de même pour lui avec les 5 livres en espagnol. Ils avaient chacun terminé depuis longtemps les ouvrages en français. Ils avaient aussi conclu une sorte de pacte de survie ou d’accord de bienveillance : ils s’engageaient à ne pas se disputer ni même à laisser des tensions s’insinuer entre eux pour ne pas ajouter encore de l’inconfort à leur situation déjà difficile. Ils voulaient consacrer l’essentiel de leur énergie à supporter leur enfermement, à y survivre et surtout à trouver le moyen d’en sortir.

 

La nourriture était correcte, l’hygiène acceptable si l’on faisait abstraction du manque de lumière naturelle. L’homme avait même demandé si ses « hôtes » comme il se plaisait à les appeler avaient des médicaments réguliers. Seule Alicia demanda s’il pouvait lui fournir sa pilule contraceptive qu’elle prenait, depuis peu après sa fausse couche, non pas pour son utilisation première mais pour prévenir d’insupportables maux de tête dûs à des problèmes hormonaux. Il déclara que c’était contre ses convictions mais que comme elle était de toute façon déjà damnée, il répondrait favorablement à sa demande. Pierre rappela qu’il était médecin et demanda si, en cas de maladie de lui ou d’Alicia, il serait autorisé à demander des médicaments adéquats. L’homme lui répondit que cela ne posait aucun problème. Pierre ajouta qu’il serait même à disposition pour leur ravisseur, si nécessaire, en tant que médecin et malgré toute la colère que lui provoquaient son enlèvement et sa séquestration incompréhensibles.

 

Chaque deux jours, le même personnage, du moins le supposaient-ils en reconnaissant sa voix, masqué d’une cagoule noire, vêtu d’une combinaison de mécano, ouvrait la porte et les tenait en respect avec un fusil, leur intimant simplement de ne pas bouger et d’attendre ses ordres. Un accolyte vêtu de la même manière mais qui ne parlait jamais, posait un aspirateur, du matériel de nettoyage. Ils apprirent son prénom, celui qui semblait être le chef  l’apostrophant régulièrement en disant « plus vite Yann ! ». Le premier individu, celui qui parlait, obligeait alors Pierre et Alicia à nettoyer la chambre et la salle de bain attenante ainsi qu’à fermer les sacs de poubelles dont son comparse s’emparait pour les poser à l’extérieur. Il prenait également en charge les habits sales qu’on leur rendait lavés le lendemain. Au début, leur ravisseur leur avait fourni des sous-vêtements, des survêtements et des chaussettes qu’ils portaient en alternance avec les vêtements qu’ils avaient sur eux le jour de leur enlèvement. Le tout durait au maximum trente à quarante minutes.

 

Ce jour-là, après le nettoyage et contrairement à son habitude, leur ravisseur ne referma pas la porte mais attendit, toujours en les tenant en joue, que son complice apporte un matelas dans la pièce pour en équiper le troisième lit qu’ils avaient utilisé jusqu’à présent pour y poser des livres ou des habits. Puis ils verrouillèrent la porte sans un mot d’explication.

( à suivre)

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