Chapitre 12

Le dénouement de cette histoire à découvrir dans ce dernier chapitre
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L’interrogatoire de Yann ne donna aucun résultat. Sans son cousin, sans son mentor et privé de tout point de repère, Yann ne répondait à aucune question si ce n’est par des propos incohérents où il était question de diables qui avaient tué sa maman, de bruits qu’il détestait, de vases en verre qu’il n’avait pu achever. Sinon, il restait prostré de longues heures sans rien dire. Après quelques jours, Luca, avec l’accord de son chef et du juge, décida de le renvoyer en France où il fut placé en hôpital psychiatrique.

 

Il s’entretint par contre en détails avec Pierre sur sa captivité, l’attitude et les éventuelles raisons évoquées par Devantou pour justifier ses actes. C’est  Pierre, apprenant la date exacte du crash du vol Lyon-Majorque, qui eut une illumination :

 

–       C’est pas vrai ! ce fou s’est trompé de date

 

–       Comment ça, ils s’est trompé ?

 

–       Mais oui. Regardez. Nous avons tous les trois réservé un vol pour Majorque, le 14.02 15 et le crash dans lequel a péri sa famille a eu lieu le 15.02.14. Ce con a du mijoter sa vengeance plusieurs mois et finalement, il s’est simplement planté dans des dates qui ont les mêmes chiffres mais pas au même endroit !

 

–       Vous avez raison. Ce doit être ça. Deux morts, une tentative de meurtre et trois enlèvements pour vous punir, d’abord de quelque chose dont vous ne pouviez pas être responsable mais en plus qui, même en suivant son raisonnement tordu, ne pouvait vous être imputé d’aucune manière ! quel gâchis !

 

–       A qui le dites-vous ! Raison de plus pour l’appréhender le plus tôt possible. S’il est capable de telles erreurs, d’une telle distraction et surtout, de se convaincre qu’il est dans son bon droit, il risque d’en commettre d’autres qui le feront réapparaître sur les radars d’une police ou d’une autre.

 

–       Prions pour que ce soit le cas.

 

–       Je ne prie pas tellement, mais dans ce cas, je veux bien essayer. Ce qui est sûr, c’est que je voudrais pouvoir lui annoncer personnellement qu’il a commis tous ces méfaits pour rien et que le châtiment que la justice des hommes lui infligera n’est rien en comparaison de ce que ce diable qu’il voit partout lui réservera.

 

 

Luca informa immédiatement Hanspeter et Lucien. Ce dernier était arrivé à la même conclusion en s’entretenant avec Alicia. Josepa, contacté par téléphone, confirma les dires de ses amis. Il restait à appréhender  Jean-Rodolphe Devantou où qu’il se trouve. Et ça, ce n’était pas gagné d’avance…

 

******

 

Presque deux mois passèrent. L’odeur du foin coupé embauma à quelques semaines d’intervalles les environs de Chiavari puis les champs de Sapinhaut où Josepa avait rejoint Alicia dès son retour de Barcelone où elle commençait à étouffer dans l’appartement de ses parents, couverte d’amour parental, choyée, nourrie, blanchie mais interdite de sortie tant ses parents, au courant de l’évasion du ravisseur de leur fille, craignaient pour sa sécurité.

 

Finalement, l’argument économique fut décisif. Les parents de Josepa n’avaient que leur maigre retraite pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur fille. Après son enlèvement, le salaire de Josepa avait été versé quelques mois et les virements réguliers qu’elle faisait déjà auparavant à ses parents avaient continué pendant ce laps de temps. Puis tout s’était arrêté. Elle avait déjà retiré le peu d’économies qu’elle avait en arrivant à Barcelone. Il lui fallait donc retrouver du travail et un revenu régulier. Quant aux éventuelles indemnités dues à son enlèvement, il faudrait attendre la conclusion du procès de son ravisseur.

 

Elle décida donc de revenir en Suisse. Avec une bonne recommandation de l’hôpital de Fribourg, elle fut engagée à celui de Martigny, ce qui lui permettait de répondre positivement à l’invitation d’Alicia. Cette dernière avait en effet demandé à Josepa, la seule personne dont elle se sentait assez proche pour partager sa vie, de venir la rejoindre en Valais.

 

Depuis maintenant deux mois, les deux femmes, cohabitaient dans la maison d’Alicia dont les parents étaient repartis chez eux. Les visites de la mère de Matteo, qui n’affichait que peu d’enthousiasme à la présence de Josepa dans la maison de son fils, s’espaçaient de plus en plus.

 

Les deux femmes goûtaient à ce calme retrouvé et cherchaient un équilibre dans cette vie commune qui ressemblait beaucoup plus à la cohabitation de deux sœurs très proches qu’à une vie de couple, même si parfois, elles comblaient ensemble un besoin de tendresse qu’elles n’arrivaient pas encore à chercher avec un autre homme que Matteo, Ali, ou même Pierre durant ces circonstances particulière. En effet, le souvenir lumineux de leurs deux compagnons éclipsaient encore tous les autres hommes et la seule intimité possible pour ces deux femmes  marquées par la même épreuve restait pour l’instant la leur.

 

Alicia avait repris son travail de vendeuse dans la boutique de Sion où sa patronne l’avait accueillie à bras ouverts. Elle mangeait parfois avec sa copine Odette qui l’avait hébergée et soutenue juste après la mort de Matteo. Josepa s’était bien acclimatée à son nouveau travail et se plaisait à Martigny dont elle appréciait à la fois le calme mais aussi la richesse d’une vie culturelle et sociale étonnante pour ce qui apparaissait à Josepa, après Barcelone et même Fribourg, comme une modeste bourgade.

 

A Chiavari, Pierre ne s’était contenté que d’une semaine de vacances, toujours sous protection policière, avec Ornella dans la campagne toscane pour se remettre de ses émotions et se préparer à reprendre son cabinet. On avait vu défiler pas moins de 8 remplaçants en quelques mois, pour la plupart de jeunes médecins en fin de formation, envoyés par l’hôpital de Gênes pour maintenir ouvert ce cabinet de pédiatrie et éviter que les familles de Chiavari et de la région n’encombrent les urgences des hôpitaux, les autres médecins du coin étant déjà surchargés.

 

Pierre avait gardé le dernier remplaçant avec lui : Paolo, un jeune originaire de Bergamo, en Lombardie, compétent et enthousiaste, avec qui Pierre se sentait prêt à collaborer à long terme. Le fait de partager ce cabinet diminuerait les revenus de Pierre mais permettrait aussi de mieux faire face à la demande, de garder du temps pour lui et pour Ornella tout en continuant à assumer, parallèlement aux patients réguliers, les soins aux immigrés et aux clandestins qui tenaient tant à cœur à Pierre et avant lui, à son mentor le Vieux Salvatore Cencini.

 

Une nouvelle inattendue allait bientôt bouleverser son quotidien et celui d’Ornella. Alors que ni l’un ni l’autre ne l’espérait plus, Ornella s’était retrouvé enceinte, à peine deux mois après le retour de Pierre. A cette nouvelle, Pierre se félicita d’avoir eu la clairvoyance de proposer à Paolo de le prendre comme associé : décider de partager le travail et les responsabilités avec un confrère constituait une décision encore plus judicieuse au vu de sa future paternité.

 

Contrairement aux deux jeunes femmes qui avaient refusé les offres de soutien psychologique et comptaient plus l’une sur l’autre pour se « décabosser » de cette épreuve et digérer tant bien que mal leur captivité, Pierre et son épouse avaient décidé d’entreprendre des démarches séparées en vue d’évacuer et de surmonter cette période. Chacun s’était donc trouvé, après de nombreuses recherches pour écarter ceux qui ne leur convenaient pas, deux psychologues chez qui ils pouvaient déverser tous leurs souvenirs, évacuer ou au moins gérer sainement, peu à peu, les réminiscences traumatisantes de cette période cauchemardesque. Ils n’en parlaient donc jamais ensemble, préférant se focaliser sur l’avenir et la construction de leur nouvelle vie de famille. Cette manière de faire s’avéra efficace pour chacun mais aussi pour le couple qu’ils formaient, plus uni que jamais.

 

Pierre avait expliqué sa démarche dans une longue lettre à Josepa et Alicia qui comprirent bien et acceptèrent sans regret que pour quelques temps, quelques années peut-être, il ne désirait pas reprendre contact avec elles même s’il garderait toujours le souvenir de leur amitié et de ces moments où leur proximité et leur respect mutuel avait permis à chacun de tenir le coup au quotidien et d’espérer.

 

Bref, la vie normale, quotidienne, avec ses grandes joies, ses petits soucis, ses contraintes et ses libertés reprenait ses droits, autant à Chiavari qu’à Sapinhaut.

 

******

 

Pour Luca, Hanspeter et Lucien, cette affaire restait ouverte et constituait une frustration qui ne s’effacerait qu’avec l’arrestation de Devantou. Mais ce dernier avait disparu de la circulation. Les victimes restaient sous protection policière, allégée dans le sens où l’imminence d’un danger immédiat s’estompait et que les problèmes budgétaires conjugués aux autres priorités des polices concernées, ne permettaient plus que l’on dégage en permanence du personnel pour suivre ou accompagner ces victimes. Par contre, celles-ci devaient informer la police de tout déplacement autre que les trajets routiniers ainsi que de tout mouvement suspect autour de leur domicile.

 

Les trois policiers avaient pris l’habitude de se retrouver une fois par mois, sur leurs jours de congé, à Aoste ou à Martigny, même si ce passage de frontière impliquait désormais des démarches administratives fastidieuses qui faisaient jurer les trois collègues et appeler de leurs vœux de sérieux changements aux prochaines élections fédérales suisses afin d’infléchir ce suicidaire repli sur soi initié par le parti nationaliste et renforcé par ses récentes victoires électorales qui lui donnait désormais presque la majorité absolue aux deux chambres du parlement.

 

Ils passaient beaucoup de temps à remâcher leur déception et à pester contre ces avis de recherche qui ne donnait aucun résultat et qu’il fallait régulièrement renouveler pour que cela ne tombe pas dans l’oubli, emporté par la tornade quotidienne des crimes et délits, sans parler des attaques terroristes, qui assombrissaient ou ensanglantaient l’actualité tous les jours en Europe et ailleurs.

 

Mais ils prenaient aussi le temps d’échanger sur leur métier, leurs familles, leurs loisirs et tentaient par là, de cultiver une amitié qui compensait l’impuissance dans laquelle ils se sentaient face à une enquête dont ils connaissaient maintenant les tenants et les aboutissants mais pour laquelle la justice ne pouvait pas encore être rendue : le coupable restant introuvable.

 

******

 

Plus de dix mois avaient passé depuis son arrivée dans ce petit village de la campagne fribourgeoise. Jean-Rodolphe n’avait eu aucune peine à se fournir en faux papiers : avec de l’argent en suffisance, tout s’achète ou presque. Il s’appelait désormais Jean-Christophe Ducret. Il avait tenu à garder un prénom composé trouvant cela plus raffiné. Il prétendait venir de Genève et avait trouvé un travail de vendeur dans une grande surface de la banlieue de Fribourg. Il s’était laissé pousser barbe et moustache et, avec sa casquette en feutre rouge toujours vissé sur sa tête, il affichait un petit côté père Noël qui inspirait la confiance.

 

Au début, il se tenait à l’écart de la vie villageoise et se contentait de saluer poliment les voisins du petit immeuble, le seul du village, où il logeait dans un modeste trois pièces au deuxième étage de ce bâtiment qui en comptait trois. Après 4 ou 5 mois à passer inaperçu, il s’enhardit à fréquenter régulièrement l’auberge la plus proche, un café de campagne dans le village voisin, tournant avec une clientèle d’habitués et quelques ouvriers de passage,. C’est là qu’il fit la connaissance de Michel, un fonctionnaire retraité fort en gueule, dont la principale occupation consistait à dénigrer les autorités communales et quantité d’autres citoyens dont la seule existence semblait le déranger.

 

Il venait de semer une zizanie mémorable dans le village en faisant opposition à deux immeubles, qui jouxteraient sa maison, lui faisant perdre un infime pourcentage de vue sur la forêt avoisinante. Pour appuyer sa démarche il avait récolté moult signatures sur une pétition où il avait noirci le tableau, faisant craindre aux villageois la construction d’hideux blocs de béton alors même que les immeubles prévus s’intégraient parfaitement au paysage, correspondaient à l’esprit de la loi fédérale demandant de densifier les centres des agglomérations, de ne plus étaler les terrains à bâtir et de construire des logements économes en énergie. Ayant perdu sa cause mais réussi à diviser les citoyens, il lui fallait un autre motif pour donner libre cours à sa mauvaise humeur naturelle.

 

La rénovation d’un ancien couvent pour en faire un centre d’accueil pour des requérants d’asile lui offrit cette possibilité. Dès la nouvelle connue, il partit en guerre contre ce projet, prédisant déjà un village rempli de musulmans fanatisés et de délinquants qui menaceraient de dévaliser les maisons et feraient courir tous les dangers possibles aux jeunes filles du crû. Il trouva en Jean-Rodolphe, qu’il rencontrait régulièrement au café, un interlocuteur bien intentionné, convaincu qu’il était par ce discours populiste, haineux, qui exhalait un peu l’eau bénite au rabais, fleurait mauvais la défense de l’occident chrétien et surtout empestait la bêtise crasse et dévastatrice des généralisations et des jugements menteurs et à l’emporte-pièces.

 

Pour calmer les esprits et expliquer le bien-fondé de ce projet, la municipalité organisa une soirée d’information dans laquelle devaient prendre aussi la parole des membres du gouvernement cantonal et des spécialistes fédéraux de l’accueil des réfugiés.

 

Ce soir-là, l’atmosphère était électrique et Michel comptait sur Jean-Rodolphe alias Jean-Christophe, qui avait le verbe haut et facile, pour contrer tous les arguments de ces angéliques inconscients qui voulait ouvrir le pays et leur village aux invasions barbares.

 

Jean-Rodolphe, tout à la joie et à la fierté de se voir nanti d’une nouvelle mission sacrée, n’avait pas prévu que la soirée serait couverte par des journalistes locaux et même par les caméras de la télévision. Du point de vue de Michel et Jean-Rodolphe, la soirée fut une réussite : les autorités, tant communales que cantonales tout comme les fonctionnaires fédéraux chargés de l’accueil des migrants se firent copieusement huer par une salle chauffée à blanc par le discours émotionnel, partial, stigmatisant et jouant sur les émotions que les deux comparses braillèrent à l’envi.

 

Josepa et Alicia partageaient un café en regardant les informations télévisés qu’en général elles enregistraient pour les regarder plus tard dans la soirée. Josepa fut particulièrement attentive à l’explosion de xénophobie qui dégoulinait des images de cette assemblée. Tout d’un coup, elle devint toute pâle et demanda à Alicia de mettre en pause la rediffusion du journal télévisé.

 

–       Arrête ! Mets sur pause ! Non, reviens un peu en arrière quand le barbu se lève au fond de la salle, encore un peu, et stoppe sur le gros plan !! maintenant ! Mets sur pause !! regarde !

 

–       Regarder quoi ?

 

–       Mais le mec là, le barbu. Fixe-le et imagine-le sans barbe !

 

–       Non, ce n’est pas possible… pas lui !!!

 

 

Alicia était sous le choc. Son cœur battait à tout rompre. Elle venait de comprendre le malaise de son amie. Ce qu’elle avait sous les yeux, elle en était presque sûr, c’était le monstre qui les avait séquestré, avait tué leurs compagnons et que la police recherchait depuis près d’une année.

 

Elles se regardèrent, abasourdies, choquées, tremblantes. Josepa se reprit la première, fouilla dans les papiers que la police leur avait laissés et trouva le téléphone personnel du policier valaisan en charge de l’affaire. Elle l’appela aussitôt et lui expliqua ce qu’elle espérait être plus que des soupçons pour qu’enfin, justice soit faite et que le poids de la peur cesse de hanter leurs nuits.

 

Lucien courut à son ordinateur et visionna le reportage du journal télévisé. Il se mit en contact avec Hanspeter et Luca qui visionnèrent à leur tour ces images. Ils conclurent tous les trois que même s’il subsistait quelques doutes, il valait la peine de vérifier cela au plus vite.

 

La localisation du suspect sur le territoire fribourgeois impliquait que ce soit Hanspeter qui prenne l’initiative. Pour éviter, le cas échéant, que le bonhomme ne s’évapore à nouveau, il fallait agir rapidement mais prudemment. La soirée avait eu lieu la veille, il fallait donc faire vite et sans donner à ce type le temps de s’inquiéter. Plutôt que de se lancer dans une recherche incertaine dans le village, Hanspeter prit contact avec l’un des élus communaux pour lui demander l’identité de ce citoyen qui s’était exprimé contre le centre. Il connaissait un peu l’élu pour avoir effectué dans la même compagnie deux ou trois « cours de répétition », ces périodes de services militaire auxquelles sont astreints tous les citoyens suisses aptes au service qui n’optent pas pour un service long ou pour le service civil.

 

Il lui demanda d’allumer son ordinateur, de lui fournir son adresse e-mail et de regarder l’arrêt sur image qu’il allait lui envoyer à l’instant. Le conseiller communal maugréa quelque peu de se faire ainsi déranger à passé dix heures du soir, mais une fois au courant que la police recherchait un suspect dangereux qui pourrait correspondre au signalement d’un de leurs concitoyens, il ne regretta pas le dérangement. Il donna sans problème l’identité du barbu qui apparaissait maintenant sur son écran d’ordinateur. Il s’agissait de Jean-Christophe Ducret, vendeur dans une grande surface du Centre commercial dont il précisa le nom. Cet individu était arrivé dans la commune il y a quelques mois en provenance de Genève. Il lui fournit également son adresse.

 

Hanspeter contacta le juge en charge de l’affaire, s’excusa de le déranger si tard et lui demanda un mandat pour aller cueillir l’oiseau au nid ou en tous les cas, pour vérifier que tant l’impression des deux victimes, des policiers et les 90% de résultats positifs du programme de reconnaissance faciale soient suffisants pour identifier Devantou. Hanspeter obtint sans problème le feu vert pour cette opération.

 

Peu avant minuit, accompagné d’une escouade du groupe d’intervention de la police cantonale, Hanspeter sonnait à la porte de l’immeuble non sans avoir pris la précaution de placer des hommes autour de l’immeuble au cas où le suspect tenterait de fuir par le balcon.

 

Bien lui en prit : alors qu’il allait donner l’ordre d’enfoncer la porte, il entendit des cris provenant de l’entrée de l’immeuble. Le suspect avait tenté de descendre en s’accrochant à son balcon puis à la terrasse de l’appartement du premier avant d’être cueilli, non sans se débattre, par deux policiers du groupe d’intervention qui l’avaient laissé accomplir toute cette gymnastique inutile avant de le ceinturer et de le menotter illico dès qu’il toucha terre.

 

A son arrivée au poste de police, il fut mis en cellule et son ADN fut prélevé, ce qui ne fut pas tâche facile, deux policiers devant le maintenir et lui ouvrir la bouche de force pour y passer aussi rapidement que possible un coton-tige tant il se démenait et insultait les représentants des forces de l’ordre. L’échantillon fut immédiatement envoyé à la police scientifique qui devait le comparer au profil transmis par les italiens suite à la demande d’entraide judiciaire qui avait suivi son arrestation à Aoste, il y avait plusieurs mois.

 

Hanspeter l’informa qu’il allait être écroué en attendant son passage devant le juge et qu’il était suspecté des meurtres de Matteo Galli, d’Ali Choisi Durand, de tentative de meurtre sur la personne d’Ornella Michelod et de la séquestration d’Alicia Galli, de Josepa Durand et de Pierre Michelod. A ces mots son visage se ferma un court instant et il eut juste une remarque : «  Dieu ne leur pardonnera pas ». Après quoi, il fut mis en cellule.

 

Alertés par Hanspeter, Lucien et Luca débarquèrent le lendemain. Lucien en milieu de l’après-midi et Luca à peine une heure plus tard, ayant pour une fois fait abstraction de sa détestation des transports aériens et rallié Genève en avion depuis Gênes. Le trajet de Genève à Fribourg en train lui prit presque plus de temps que le vol.

 

Les trois policiers voulaient procéder ensemble ou l’un après l’autre à l’audition du suspect afin d’étoffer leur dossier, si besoin était, pour permettre son inculpation par les juges concernés en Suisse et en Italie. Jean-Rodolphe commença par le grand jeu de la méprise, de l’erreur sur la personne et se campa dans son personnage de Jean-Christophe Ducret.

 

Il refusa d’expliquer la remarque qu’il avait grommelé la veille lorsqu’on avait évoqué devant lui le nom de ses victimes et prétendit  que les policiers présents avaient du rêver. Aucune question concernant les séquestrations et les meurtres n’obtint de réponse utile malgré les précisions que lui assénaient les policiers concernants les lieux, les faits et même le sort de son cousin interné en hôpital psychiatrique. Tout au plus pouvait-on déceler parfois une légère ombre dans son regard, mais il ne perdait rien de sa superbe et répondait toujours par des considérations grandiloquentes sur les erreurs judiciaires et la propension des polices à faire du chiffre et à trouver à tout prix des coupables, si possible avec des idées comme les siennes, qui dérangeaient l’establishment de gauche qui, selon lui, gouvernait toute l’Europe et même un peu la Suisse.

 

Luca trouva enfin le moyen de mettre fin à cette comédie qui les irritait tous les trois au plus haut point. Il fit quelques recherches sur internet, imprima quelques papiers, les rangea dans une pochette puis entra seul dans la salle d’interrogatoire où ils avaient laissé Jean-Rodolphe le temps qu’ils fassent le point. Il s’adressa au détenu en le regardant droit dans les yeux :

 

–       En premier lieu, nous savons que vous êtes Jean-Rodolphe Devantou et non pas ce  prétendu Ducret. Le résultat des analyses ADN ne vont d’ailleurs pas tarder à nous le confirmer. La deuxième chose que je tenais à vous dire, c’est que non seulement vous êtes coupable de ces meurtres et de ces enlèvements, et donc que vous êtes un criminel qui doit être jugé, mais qu’en plus vous êtes un sombre imbécile parce que vous avez fait tout cela pour rien.

 

–       Vous n’avez pas le droit de me traiter d’imbécile…

 

–       Taisez-vous ! non seulement j’ai le droit de vous le dire mais j’ajouterai encore que l’énormité de votre connerie n’a d’égal que l’horreur des actes que vous avez commis sans aucune raison. Vous vous êtes simplement trompé de date : les 3 couples sur lesquels vous vous êtes acharnés n’ont jamais voyagé à la même date que votre famille. Leur voyage a eu lieu le 14.02.15 alors que votre mère et le reste de votre famille sont décédés dans l’accident d’avion du 15.02.14.  Il y a, écoutez-moi bien, une année d’écart !! Ce n’est pas une petite erreur de quelques jours, c’est d’une année entière que vous vous êtes trompé !!

 

Non seulement vous êtes un salaud fini mais en plus lamentablement bête à manger du foin et même pas capable de relever correctement une date. Vous avez tué et séquestré des innocents M. Devantou, et croyez bien que la justice vous demandera des comptes. Mais à votre place, je m’inquiéterais aussi pour la suite et la paix de votre âme  : je ne sais pas comment le Très haut que vous invoquez constamment va prendre la chose….

 

Sur ces propos , il posa devant Jean-Rodolphe la liste des passagers du vol emprunté par ses victimes avec la date surlignée et un article de presse relatant le crash, avec, là aussi, la date surlignée. Jean-Rodolphe poussa un interminable cri de bête blessée, se leva, tenta de se précipiter contre le mur mais il se prit les pieds dans la chaise et s’étala de tout son long.

 

–       C’est vraiment pathétique et pitoyable : même votre suicide vous le loupez. Et même si je ne fréquente pas trop les églises, je crois savoir que votre Dieu ne vous permet pas de décider vous-même de mettre fin à vos jours. Pas vrai ?

 

Cette réflexion fut le coup de grâce. Devantou s’effondra, se mit à sangloter en murmurant sans cesse comme une litanie : «  Dieu pardonne-moi, pardonne-moi, pardonne-moi ». Il signa ses aveux, sans un mot, le regard vide.Luca fit signe à ses collègues et deux gendarmes vinrent le chercher pour le ramener en cellule.

 

Dans la salle d’à côté, la radio annonçait dans un flash d’information que des attentats venaient d’ensanglanter Bruxelles.

 

Luca rappela à ses collègues les affirmations de Mamadou qui disait «  on a le droit de dire Dieu est grand mais on doit aussi répéter que ceux qui tuent au nom de Dieu Le trahissent et connaitront les flammes de l’enfer : ces gens-là ne sont ni musulmans, ni chrétiens, ni rien du tout : ce sont des criminels, des porcs ». Il se fit la réflexion que l’odeur nauséabonde et conjointe du fanatisme religieux, des amalgames faciles, du racisme et de l’exclusion allaient encore une fois empuantir l’athmosphère même si la capacité de résistance, de résilience et même l’égoïsme ordinaire ou la volonté d’ignorer feraient que la vie continue, avec ses joies, ses drames, ses petits emmerdes quotidiens.

 

Comparé à cela, ils convinrent spontanément que l’enquête qui venait de se terminer apparaissait comme une simple anecdote policière et le coupable comme un exemple sordide de bêtise dévastatrice, sans nier toutefois que pour les personnes directement concernées par un drame, ce dernier revêt toujours plus d’importance que n’importe quelle catastrophe, fût-elle à l’échelle planétaire.

 

Avant de les raccompagner à la gare, Hanspeter convia ses collègues chez lui, histoire de procéder à une sorte de debriefing informel, de commenter l’actualité, de refaire le monde et de sceller leur amitié autour d’un verre.

 

 

******

 

Trois mois plus tard, ce samedi matin, Pierre et et Ornella promenait leur fille sur les sentiers qui serpentaient aux alentours de leur maison, sur les hauts de Sant’ Andrea, près de Chiavari. Le vent charriait des senteurs de forêt, de maquis mais aussi celle, reconnaissable entre tous, du foin coupé dans les petites prairies avoisinantes.

 

Au même moment, à Sapinhaut, en Valais, sur les hauteurs de Saxon, la même fragrance flattait les narines d’Alicia et de Josepa qui lisaient sur la terrasse. Alicia regarda Josepa, lui sourit et demanda :

 

–       Tu sens cette odeur ?

 

–       Ben oui, c’est l’herbe qui sèche.

 

–       On dit le foin en français, el heno en espagnol, entiendes ?

 

–       Oui je comprends. Tu m’aurais dit el fenc en catalan, que j’aurais compris tout de suite..

 

–       Ma mère est andalouse Josepa, pas catalane comme la tienne, je te signale. Donc , je reprends. J’étais en train de te dire que pour moi, le foin coupé, vois-tu, ce qu’il diffuse c’est un parfum de vie. Chaque année, il nous rappelle que la vie est un éternel recommencement. Cette odeur, je la savourais et m’en imprégnais chaque année quand nous marchions avec Matteo. Je l’ai sentie aussi dans mes premiers jours de captivité, quand nous avons été libérées et maintenant, avec toi, au moment où je peux enfin vivre le moment présent, où je commence à me dire que malgré tout ce qui peut nous arriver, la VIE est tellement plus forte, tellement plus belle si nous savons lui dire oui chaque jour, par tous les moyens possibles, …

 

–       Eh bien ça, je suis d’accord et ça me plaît bien, vois-tu !!! Et à propos d’aimer la vie, qu’est-ce que tu penses du nouveau facteur ? plutôt pas mal le mec, non ? Qu’est-ce que tu en dis ?

 

–       Rien de spécial, il n’est pas tellement mon type. Par contre, le petit flic italien que Lucien nous a présenté, là… Mais j’en dis aussi que tu vas vraiment mieux ma belle… !!  Moi pareil d’ailleurs et ça me fait un furieux bien de le constater ! !

 

Elles éclatèrent de rire.

F I N

 

 

 

 

 

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