L'odeur du foin coupé ( 12 chapitres) Chapitre 1 / Alicia

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En cadeau pour 2021, je vous laisse ici, en feuilleton, un de mes romans paru en 2016 en espérant qu'il vous apporte ce qu'il faut d'émotions, d'évasion et de plaisir.
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Chapitre 1 :  Alicia

 

 

On était vendredi soir.

 

La maison était posée comme en suspens, tout au bout du village, la façade nord en balcon sur la vallée du Rhône. Il faisait très froid pour la saison. Le vent soufflait en rafales, produisant un sifflement qui, avec un peu d’imagination, vous transportait en des lieux qui ressemblaient aux forêts canadiennes ou à la Sibérie. Pour peu, s’y serait ajouté le hurlement des loups. Les arbres alentour se pliaient avec des craquements sinistres. On était presque à fin mars et pourtant la neige tombait abondamment, le vent la guidant presque à l’horizontale.

 

Alicia colla son visage à la vitre, tentant de distinguer quelque chose dans la nuit noire striée de zèbrures blanches. Elle n’apercevait même pas la petite route qui, après avoir serpenté dans les vignes, traversait le hameau avant d’aboutir chez eux. Elle tendit l’oreille, essayant de capter le bruit de moteur qui lui annoncerait l’arrivée de Matteo.

 

La journée s’était avérée déjà été assez pénible sans en rajouter une couche. Enceinte de cinq mois, après plusieurs années de vaines tentatives, en congé médical depuis une semaine, Alicia avait du subir toute la journée la présence de sa belle-mère dont les remarques en matière de tenue de du ménage et d’hygiène de vie tenaient plus des reproches déguisés que des conseils bienveillants.

 

Elle avait poussé un soupir de soulagement et béni le dieu des pannes mécaniques quand sa belle-mère, momentanément privée de voiture, avait enfin quitté leur domicile pour attraper le dernier bus de la journée qui descendait en plaine.

 

La plaine, la ville… Parfois Alicia y pensait.  Fille d’un ouvrier brasseur fribourgeois et d’une coiffeuse d’origine espagnole, elle avait grandi à Fribourg, une ville d’environ 40 000 habitants et s’y était beaucoup plue : les copains du quartier, les places de jeu, l’accès à des magasins et des centres commerciaux riches en tentations pour des enfants et des ados, les cinémas, la troupe de scouts. Elle y serait peut-être encore s’il n’y avait eu ce beau valaisan, ce montagnard pour lequel elle avait craqué, rencontré alors qu’il terminait un stage à la bibliothèque universitaire de Fribourg. Il l’avait séduite, convaincu, emballée et ramenée dans ses bagages à Sion. Mais après quelques années, Matteo avait senti le besoin de vivre plus près de la nature, de s’endormir en écoutant le bruit du vent, des torrents et le cri des rapaces noctures. Il n’avait eu de cesse de trouver un logis correspondant à la fois à leur budget et à ses aspirations de calme et de sérénité montagnarde.

 

Parfois elle regrettait d’avoir quitté leur appartement de Sion pour cette maison de Sapinhaut qu’ils avaient acquise voici bientôt six ans. Certes, ils possédaient maintenant leur maison dont le prix avait été bien inférieur à ce qui se pratiquait en plaine ou de l’autre côté de la vallée à l’ensoleillement beaucoup plus généreux. Mais de temps en temps, Alicia jugeait que cette tranquillité se payait, comme aujourd’hui, en longues minutes d’inquiétudes de savoir son homme devoir emprunter quotidiennement cette interminable route en lacets.

 

Avant, elle n’avait jamais pris garde à l’isolement dans lequel ils vivaient. Quand elle travaillait encore, comme vendeuse dans un commerce de Martigny, ils descendaient ensemble jusqu’à Saxon où elle prenait le train alors que Matteo continuait en voiture jusqu’à Sion. Mais depuis que le médecin lui avait ordonné de rester tranquille en raison d’un risque de fausse-couche, elle découvrait aussi que l’éloignement de la ville avec ses commodités et le sentiment de sécurité qu’elle en retirait, pouvait parfois être pesant.

 

Après le départ de sa belle-mère, elle avait pourtant savouré ces quelques heures de solitude, de silence et de paix, avant de s’activer à la préparation du repas et de se réjouir de l’arrivée imminente de Matteo.

 

Il avait près d’une heure de retard. Ce n’était pas inhabituel mais en général, il avertissait toujours. Elle avait bien essayé de l’atteindre sur son portable mais à chaque fois, elle avait eu droit à la sempiternelle annonce «  l’abonné désiré ne peut être atteint pour l’instant , veuillez rappeler plus tard ». De la contrariété et l’énervement, elle était passée à l’inquiétude. Une angoisse sourde montait en elle, provoquant une crampe diffuse au creux du ventre et la rendant incapable de poursuivre une activité suivie. Elle tournait en rond dans leur logement, passant du potager sur lequel mijotait une soupe aux légumes à la fenêtre sur laquelle elle plaquait avec force son visage en écarquillant les yeux, comme si cela eût pu accélérer le retour de son homme.

 

Une heure plus tard, Alicia s’était presque assoupie. Elle était assise à califourchon sur l’une des chaises de la cuisine, la tête reposant sur ses bras croisés sur le dossier. Elle sursauta. Elle reconnut le bruit caractéristique de la vieille Ford de son homme. Elle enfila une veste et se précipita à l’extérieur, se dirigeant vers l’abri à voitures qui jouxtait leur maison. Matteo ne sortait pas de son véhicule. Elle s’approcha, ouvrit la portière et ne put réprimer un cri d’effroi : Matteo avait le visage en sang. Une grosse coupure à l’arcade sourcillère gauche faisait comme une césure sur les sourcils.

 

–       Matteo, ça va ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

 

–       Ils m’ont bien arrangé, hein ?

 

–       Qui ça, ils ? Tu t’es battu ?

 

–       Battu non, mais défendu, oui. Mais je ne faisais pas le poids. Ils étaient deux et  plus baraqués que moi. En plus , ils avaient des manches de pioches.

 

–       Mais qui ?

 

–       Je n’en sais rien. Des sales types sortis de nulle part. Ils faisaient des signes au bord de la route, juste avant l’embranchement. J’ai pensé qu’ils avaient manqué le bus et qu’ils montaient au village…

 

–       Et alors… ?

 

–       Alors, ça m’apprendra à vouloir rendre service. Avant que j’ai eu le temps de réaliser ce qui se passait, ils me sont tombés dessus : Ils m’ont tiré dehors de la voiture et roué de coups de poings, de pieds, de bâtons. Ils m’ont même frappé avec une chaîne ou un antivol à vélo, je n’ai pas bien pu voir. J’ai essayé de me défendre mais j’étais déjà à terre et n’ai rien pu faire. J’ai pensé qu’ils voulaient me voler la voiture et je n’attendais plus qu’une chose : qu’ils la prennent et disparaissent. Mais ils continuaient. Une voiture est arrivée avec quatre cantonniers qui rentraient au village. Tu sais, les deux fils Carron du café et deux portugais qui logent chez Romaine. Ils se sont arrêtés et les deux mecs se sont tirés en courant. Je ne sais même pas s’ils avaient une voiture. Un des portugais m’a conduit la voiture jusqu’au village. Après, j’ai repris le volant jusqu’ici.

 

–       Ils disaient quelque chose pendant qu’ils tapaient ?

 

–       Oui, ils criaient « tu vas le payer ! ».

 

–        Payer pour quoi ?

 

–       Je n’en sais foutre rien !

 

–       Tu les reconnaîtrais ?

 

–       Peut-être, je ne sais pas.

 

–       Ils avaient un accent ?

 

–       Pas vraiment, peut-être un peu français mais Lyon ou Paris. Tu sais, ce parler un peu pointu qui nous donne l’impression qu’ils se la pètent. Pas des gens du midi en tout cas et pas des savoyards d’à côté non plus.

 

–       Mais alors pourquoi toi ?

 

–       Je n’en sais rien mon amour. Ils se sont peut-être trompés. Mais là, je veux juste me poser, me soigner, me laver, boire un verre. Après on verra.

 

–       Mais il faut appeler la police !

 

–       Oui ma belle, on va le faire, mais pas tout de suite. Je veux me changer et mettre un pansement sur cette coupure pour éviter de saloper nos draps.

 

–       Pourquoi attendre ? Le plus vite sera le mieux. Et tu devrais appeler le médecin aussi.

 

–       Non, je t’assure, ça va. Je ne vais pas appeler le médecin pour une coupure aux sourcils et quelques bleus.  Quant à la police, que veux–tu qu’ils fassent ?

 

–       Je ne sais pas. Mais ces types pourraient recommencer ou même venir jusqu’ici.

 

–       Je ne pense pas. Ils ont dû me confondre avec quelqu’un d’autre. Je m’entends bien avec tout le monde au boulot et dans le village. Je n’ai jamais eu d’ennemis, je n’ai aucune fonction publique. Qui pourrait en vouloir à un obscur bibliothécaire de Sion ?

 

–       Obscur bibliothécaire peut-être mais aussi grand écolo devant l’éternel, pourfendeur des bétonneurs de nos Alpes et déconciateur en chef des magouilles immobilières, de la corruption des édiles et autres délits d’initiés. Sans compter les caricatures des intégristes d’Ecône que tu as publiées dans le journal de Carnaval. Et en Valais, les petits soldats de feu Mgr Lefèvre et les tenants de l’occident chrétien avec un grand C, commme Grands Cons, ont bien quelques adeptes. Tu n’as pas que des amis, Matteo, et même parmi tes copains guides.

 

–       Arrête, on parle de désaccords politiques, de vision du monde, de divergences bonnes à alimenter les apéros mais pas de haine et pas de quoi justifier une agression.

 

–       Tu te rappelles de ce secrétaire du WWF passé à tabac il y a quelques années et de la peine qu’ils ont eu à trouver les auteurs de cette agression ?

 

–       Allons ma belle, ne mélange pas tout. Le temps a passé et le Valais a bien changé depuis…

 

–       En es-tu si sûr ?

 

Alicia n’insista pas. Elle connaissait son homme : quand il avait décidé quelque chose, il s’y tenait mordicus et il fallait déployer des trésors d’arguments percutants et une patience infinie pour le faire changer d’avis. Alicia n’avait pas le courage en cet instant de se lancer dans ce genre d’exercice dont elle était pourtant coutumière.

 

–       Tu veux manger tout de suite ?

 

–       Non je vais mettre un pansement, prendre un douche. Après, on verra.

 

Alicia regarda son homme s’éloigner vers la salle de bain et se rendit à la cuisine. Elle baissa la cuisson du repas, ouvrit une bouteille et s’assit au coin de la table.

 

Le grand-père de Matteo, Francesco Galli, avec son épouse Alexia et ses cinq enfants, avait quitté son Tessin natal et la douceur des rives du lac Majeur pour venir travailler en Valais.

 

Il s’était fixé à Saillon où il avait fini, après quelques années, par acquérir une maison à l’époque vétuste, dans le vieux bourg médiéval, achetée en viager à une veuve octogénaire, sa voisine, et dont l’ensemble de la famille en avait fait une nonna de substitution, la mère de Francesco étant décédée depuis belle lurette.

 

Giovanni, le père de Matteo, dernier des cinq rejetons d’Alexia et Francesco, avait épousé une fille de Chamoson, la commune voisine, et s’était établi à St-Pierre-de-Clages, un village de la commune plus proche du Rhône alors que Chamoson s’étale quelques kilomètres plus haut,  entre deux montagnes, le long d’un cône de déjection couvert de vignes. Après un apprentissage de bûcheron, ce passionné de montagne entreprit une formation de guide qui lui permit de faire vivre sa famille de trois enfants et faire trembler d’inquiétude, quasi quotidiennement, la mère de Matteo qui n’appréciait la montagne que sur des chemins pédestres et des pistes de ski balisées.

 

Matteo avait hérité de cette passion de la montagne mais pas au point d’en faire un gagne-pain. Il aimait beaucoup son métier de bibliothécaire et vouait aux livres et à la diffusion de la littérature un dévouement sans bornes mais chaque fois qu’il le pouvait, il chaussait ses skis en hiver,  ses chaussures de marche ou de varappe en été.

 

Il avait un caractère correspondant à ses passions : ouvert et curieux comme un livre ; têtu, tranché et imprévisible comme la montagne. Alicia l’avait appris à ses dépens : selon les circonstances, il fallait éviter de le contrarier et attendre qu’il revienne à de meilleures dispositions. Le problème était qu’il était parfois difficile d’identifier ces moments. Dans le doute, et pour éviter la confrontation, Alicia préférait parfois renoncer. Il arrivait pourtant qu’elle prenne goût à ces joutes oratoires qui s’apparentaient à des combats de titans dont l’enjeu n’était pourtant et souvent qu’une peccadille, comme l’opportunité d’entreprendre une excursion,  de décider du temps de cuisson d’un plat ou de la manière la plus rationnelle de ranger la cave, le grenier ou les chausettes dans les tiroirs de la commode.

Par bonheur, ils étaient tous deux adeptes de l’auto-dérision, savaient très bien que ces petits désaccords ne remettaient pas en cause leur amour et que de surcroît, les informations que déversaient chaque jour les médias leur rappelaient que s’appitoyer sur des petits conflits domestiques frisaient l’indécence quand des millions de gens vivaient au quotidien la guerre, la famine, l’injustice et l’oppression générées par l’appât du gain ou la folie aveugle et meurtrières des fanatismes religieux ou nationalistes.

 

Ce soir, elle avait tout de suite opté pour une défaite acceptée : elle était fatiguée et ne se sentait pas d’attaque à se quereller avec son compagnon. Ils appelleraient donc la police demain.

 

Elle entendit l’eau couler. Elle se dirigea vers  la salle de bain, ouvrit la porte.

Matteo avait déjà posé un pansement sur son arcade sourcillière. Comme d’habitude, il avait fait cela «  à l’arrache », et le pansement trop grand lui donnait un petit air de pirate ou de baroudeur des films du milieu de XXe siècle. Il la regarda d’abord d’un air étonné, puis lui sourit.

 

Elle se déshabilla et le rejoignit sous la douche. Tant la douche que la nuit qui suivit, leur donnèrent l’occasion de procéder, avec force, passion et tendresse, à moult frottements d’épidermes couronnés d’échanges de fluides, honnis par les hyginénistes et les pudibonds religieux mais prisés par les amoureux et par tous ceux qui savent que rien ne vaut l’acte d’amour pour éloigner soucis, angoisse et peurs existentielles.

 

******

 

Le lendemain matin, Alicia ouvrit les volets et découvrit un paysage immaculé : La neige était tombée jusqu’en plaine et recouvrait même la vallée d’un tapis blanc strié de brun et de gris par les rubans du Rhône et de l’autoroute. Seuls émergeaient les toits des différentes localités enchassées dans cet écrin de ouatte.

 

Le soleil brillait et Matteo affichait une mine réjouie à l’idée de rejoindre quelques copains du club alpin pour une excursion à skis prévue de longue date, « si la météo le permettait » selon l’expression consacrée, juste en face, de l’autre côté de la vallée, du côté du Grand Muveran . La météo semblait tenir ses promesses ce qui, pour une fois, ne provoquait pas forcément l’enthousiasme délirant d’Alicia qui s’apprêtait à passer une journée de plus, et de surcroît de congé, sans son homme.

 

Alicia tenta de rappeler à Matteo l’opportunité d’informer la police de l’agression dont il avait fait l’objet la veille. Ce dernier écarta la proposition d’un revers de la main, tout en commençant à préparer son matériel de randonnée.

 

Matteo embrassa Alicia, lui fit mille recommandations et promit de lui envoyer un message quand il serait de retour à Ovronnaz, point de départ de leur excursion.

 

Alicia se lança dans des activités de ménage et de rangements qui l’occupèrent jusqu’à midi. Après une petite collation faite de salade de carottes, de pain de seigle, de fromage et de jambon cru, elle s’étendit avec un roman, ne tardant pas à le poser sur la table de nuit. Le manque de sommeil de la nuit passée se faisait insistant et ses paupières fermèrent boutique un instant.

 

A 15.00 h précise, un message de Matteo lui annonçait que la randonnée s’était très bien passée et sous un soleil radieux. Le temps de faire quelques courses à Martigny avant la fermeture des commerces, et il serait de retour à la maison.

 

A 18.15 h, un appel la détourna du roman dans lequel elle s’était plongée en attendant Matteo qui devait avoir prolongé ses courses par un apéro avec des copains rencontrés en ville.

 

–       Mme Galli ? épouse de Matteo Galli

 

–       Oui, c’est bien cela.

 

–       Police cantonale, caporal Mayoraz. Nous avons le regret de vous informer que votre mari a été retrouvé sans vie dans son véhicule qui, apparemment, a du quitter la route dans un virage, peu avant le hameau de Montagnon, au-dessus du village de Leytron.

 

–       …. ??!!

 

 

–       Nous passerons vous prendre d’ici une demie-heure environ. Voulez-vous

que nous avertissions quelqu’un d’autre et désirez-vous  l’aide d’un psychologue ?

 

–       Non, je ne crois pas…. Je vous attends…

 

Alicia s’effondra dans le canapé, incapable de pleurer, incapable de bouger avec juste une grosse envie de crier qui restait coincée au fond de sa gorge, un besoin de hurler que ce n’était pas vrai mais qu’elle ne pouvait extérioriser et satisfaire.

 

A 19 h., une patrouille de police passait prendre Alicia pour l’emmener à Sion..

 

A 19.45 h., accompagnée d’un inspecteur de la police judiciaire, elle reconnaissait le corps de son mari  dont le front montrait très nettement l’impact d’une balle. Epinglée sur sa poitrine, une feuille de papier au format A4 sur laquelle étaient collées des lettres découpées dans des journaux portait le message suivant :

 

« Puisses-tu ainsi expier ta faute, Dieu, peut-être, te pardonnera »

 

Ce n’était pas un accident. C’était un meurtre.

 

 

******

 

Alicia était anéantie. C’était comme si on lui avait coupée une partie d’elle-même. Tout ce qui faisait son bonheur, sa raison de vivre venait de disparaître brutalement.  La source qui alimentait ses projets, ses espoirs, son avenir venait de se tarir  d’un seul coup et elle nourissait des bouffées de haine à l’égard des salauds qui avaient commis ce crime abject. Mais là, maintenant, le sentiment de vide, de plongée dans le néant, surpassait encore ne serait-ce que l’idée même d’une improbable vengeance.

 

La police lui avait proposé l’aide d’un psychologue. Elle l’avait déclinée. Elle ne voulait plus parler, elle ne voulait plus rien. Elle voulait juste pleurer. Pouvoir pleurer. Aller chercher ses larmes que cette douleur trop intense retenait au fond d’elle-même.

 

Elle erra dans les rues de Sion, grimpa le chemin qui mène aux collines de Valère et Tourbillon, fit demi-tour une fois arrivée pour redescendre aussitôt en ville. Elle marchait comme un automate, le regard dans le vague, incapable d’élaborer la moindre pensée rationnelle sur ce qui venait de se passer, ne parvenant toujours pas à donner libre cours à son chagrin.

 

Alors qu’elle abordait la place de Planta, une main se posa sur son épaule :

 

–       Alors, on s’ennuie de la ville ? T’as un petit besoin de shopping ou une petite atttaque de fièvre acheteuse ?

 

–       Odette !

 

Reonnaissant leur ancienne voisine, une infirmière dans la quarantaine, Alicia ne put ajouter autre chose que le prénom de son interlocutrice et tomba dans ses bras. Elle pleurait, enfin !

 

Patiente, Odette attendit qu’Alicia put lui expliquer, entre deux sanglots, ce qui lui arrivait.

 

–       Quelqu’un t’attend ? Tu dois aller à quelque part ? là, juste maintenant ?

 

–       Non. Il y aurait mes parents, mais Fribourg est trop loin, ou ma belle-mère, mais je n’ai pas le courage : il faudra parler et je ne peux pas.

 

–       Viens chez moi. Paul, mon mari sera en camp de ski toute la semaine prochaine avec la classe de notre fils aîné. Aujourd’hui, ils sont partis jusqu’à demain installer le chalet pour recevoir les élèves dès lundi. Justine, la petite, est chez mes beaux parents ce week-end. Aujourd’hui, je suis donc libre comme l’air et, quoique tu décides, il y a de la place chez nous et tu peux rester le temps qu’il faudra. Dans l’immédiat, il me semble que tu as d’abord besoin de dormir, d’oublier un petit moment. Et j’ai de quoi t’y aider.

 

–       Je ne prends jamais rien pour dormir.

 

–       Tu feras comme tu veux. Mais là, je crois que l’on est devant un cas de force majeur. Tu ne penses pas ?

 

–       Peut-être… ?

 

–       Alors tu viens ?

 

–       Je ne sais pas. Revoir la maison où l’on habitait avec Matteo… je ne sais pas si je pourrais..

 

–       Pas de problème ma belle, on a déménagé ! après la naissance de Justine, c’était devenu un peu petit. On loue une maison à Bramois maintenant : c’est grand, c’est calme. Il y a un jardin et on y est bien même si le soleil n’est pas aussi généreux qu’en ville, et du côté droit de la vallée

 

Alicia accepta la proposition. L’idée d’échapper, ne serait-ce que quelques heures, à cette souffrance sans nom, lui parut nécessaire.

 

 

******

 

Lucien Bétrisey était inspecteur de la police judiciaire valaisanne. Ce n’était pas la première fois qu’il accompagnait quelqu’un reconnaître le corps d’un proche à la morgue. Mais à chaque fois, l’exercice s’avérait toujours aussi pénible. Il ne s’habituait pas. Il supportait et faisait son possible pour apparaître le plus calme, le plus disponible et le plus empathique possible. Cette confrontation à la peine et au chagrin insoutenables des proches le bouleversait à chaque fois. Très rapidement, il tentait de s’immerger le plus profondément dans les enquêtes liées à ces décès et de ne se concentrer que sur un seul but : la découverte de la vérité.

 

Cela lui permettait d’évacuer, ou tout au moins d’atténuer, les bouffées d’émotions négatives qui le bouleversaient à chaque cadavre, à chaque famille éplorée.

 

Il repensa à la jeune femme de hier soir: elle était enceinte et venait reconnaître le corps du père de son enfant. Venue seule, sans personne pour lui tenir la main et la consoler, elle ne s’était pas effondrée. Elle avait longuement regardé son mari, des larmes perlant au coin des paupières mais ne coulant point. Elle avait hoché la tête, murmuré un « oui, c’est bien lui » et avait aussitôt pris congé, ne laissant pas le temps à l’inspecteur, de proposer qu’on la ramenât chez elle.

 

Il avait pourtant besoin d’elle pour entamer l’enquête sur ce meurtre. Il n’avait pas tenté de lui poser la moindre question lors de la reconnaissance du corps : l’exercice était suffisamment traumatisant sans en ajouter une couche avec des questions. Il lui avait juste tendu une carte avec son nom et son téléphone, en lui disant qu’elle pouvait l’appeler à n’importe quelle heure. Elle avait empoché le papier sans rien dire. Il se dit qu’il allait laisser passer quelques heures avant de la rappeler, un jour peut-être, histoire de ne pas la réveiller pour autant qu’elle ait pu trouver le sommeil.

 

******

 

Il faisait jour. En cette saison, cela signifiait qu’il était au moins 8 heures. Alicia avait dormi comme une masse d’un sommeil agité, peuplé de cauchemars où Matteo était omniprésent. Elle se leva et se dirigea vers la salle de bain. Elle appela Odette mais n’eut aucune réponse. Elle décida, avant toute chose, de prendre une douche puis de boire un café. Après, elle aviserait.

 

En sortant de la douche, elle se retrouva nez à nez avec son amie, qui venait d’entrer, les bras chargés d’un journal et d’un cornet de croissants. Elle la suivit dans la cuisine et se laissa tomber sur une chaise. Odette se contentait de sourire tout en préparant du café et en disposant assiettes, couteaux, beurre, confitures et croissants sur la table de la cuisine.

 

–       Odette, je..

 

–       Tais-toi, va. Mange, bois, ne dis rien. Profite de ce moment. On  parlera après.

 

–       Merci pour ton amitié, mais je crois que ça ira. Ne me ménage pas trop. Il faut que je parle, que je puisse comprendre.

 

–       Comprendre quoi ?

 

–       Pourquoi quelqu’un lui a fait ça !

 

–       Il n’avait pas d’ennemis ?

 

–       C’est ce que je croyais jusqu’à peu. Mais avant-hier, il s’est fait agressé par deux types.

 

–       Où ça ?

 

–       A la sortie de Saxon. Ils étaient au bord de la route. Ils les a crus en panne, s’est arrêté. Ils l’ont sorti de sa voiture et l’ont rossé en criant qu’il devait le payer.

 

–       Payer quoi ?

 

–       Alors ça… Si je le savais !

 

–       Il n’a pas pu les reconnaître ?

 

–       Non, il se protégeait la tête et tout est allé très vite. Après, une voiture est passée et ils se sont enfuis.

 

–       Il n’a pas posé plainte ?

 

–       Non. Tu connais Matteo, il a, enfin, il avait toujours besoin d’attendre et ne dramatisait jamais.

 

–       Mais si tu veux comprendre ce qui lui est arrivé, tu dois parler de cet incident à la police. Il y a quand même de fortes chances que ces voyous, n’ayant pas pu arriver à leurs fins la veille aient remis ça le lendemain.

 

–       Tu as raison. Je vais appeler cet inspecteur, maintenant !

 

–       Laisse-lui aussi ton numéro de portable. On ne sait jamais …

 

–       Bonne idée. Je vais le faire.

 

 

******

 

Lucien Betrisey raccrocha le téléphone. L’information qu’il venait de recevoir lui donnait un soupçon de piste, une direction dans laquelle commencer à chercher. L’enquête pouvait, vraiment, se mettre en route.

 

Il y avait fort à parier que les agresseurs de Matteo Galli avaient terminé leur sinistre besogne interrompue la veille par l’arrivée de témoins. Néanmoins, un détail le chicanait :, Matteo avait raconté à son épouse que lors de l’agression, ses agresseurs avaient agi à visage découvert et donnaient l’impression qu’ils voulaient faire passer un message à Matteo. Cela ne concordait pas vraiment avec cet assassinat au fusil sur une personne au volant. On pouvait envisager également que Matteo ayant aperçu ses agresseurs, ces derniers aient décidé de l’empêcher de parler.

 

Bref, la priorité étaient de retrouver ces types tout en cherchant qui, et pour quelles raisons, aurait pu en vouloir à ce point au mari d’Alicia Galli.

 

Lucien adorait son métier. Une fois qu’il avait passé le cap des émotions négatives, de la révolte face à ces morts inutiles, de la nécessaire empathie face au deuil des proches, il se lançait dans l’enquête comme dans les descentes en ski qu’il affectionnait particulièrement, surtout après  après les longues montées en peau de phoque : prudemment, anticipant son parcours mais avec un enthousiasme sans faille et toute l’obstination nécessaire pour arriver à un résultat.

 

Marié, la cinquantaine, avec deux enfants aux études à Fribourg et Genève, une épouse infirmière qui avait repris un plein-temps depuis le départ des deux jeunes, Lucien pouvait, plus qu’autrefois, s’immmerger totalement dans une enquête sans compter son temps ni chipoter sur les heures supplémentaires parce qu’il lui tardait de rentrer. Travaillant les deux avec des horaires irréguliers et dans des professions très envahissantes émotionnellement, ils en avaient pris leur parti et s’arrangeaient pour se ménager des vacances et quelques week-ends rien que pour eux, loin de toute sollicitation professionnelle. Autrement, ils se retrouvaient, souvent tard, à la maison où ils échangeaient beaucoup tant sur leurs activités respectives que sur les nouvelles de leurs deux grands fils aux études. Ils avaient su aussi garder toute la complicité et la tendresse nécessaire pour que leur couple reste une réalité dans laquelle puiser des forces et de la rage de vivre plutôt que d’en gaspiller en vaines disputes.

 

Aujourd’hui, sa priorité était donc de retrouver les deux agresseurs de Matteo. Pour cela, il fallait d’une part tenter de trouver qui aurait bien pu en vouloir à la victime et d’autre part, procéder à une enquête de voisinage près du lieu de l’agression. Ces types n’avaient pas pu apparaître par miracle sur le chemin du jeune homme ni disparaître comme par enchantement à l’arrivée des ouvriers qui avaient pris Mateo en charge pour le ramener au village.

 

Il obtint de son chef que deux gendarmes se chargent de l’enquête de proximité. De son côté, il  tenait à s’entretenir avec la veuve et l’entourage de la victime. Il passa quelques coups de fil à la veuve, la maman, l’employeur de Matteo, puis prit et ventila ses rendez-vous sur toute la journée, excepté pour Alicia avec qui il se contenta de s’entretenir au téléphone mais sans qu’elle puisse lui donner un seul indice utilisable à part un compte-rendu détaillé de l’agression dont Matteo avait fait l’objet la veille et le fait qu’il ne s’était sûrement pas fait que des amis en dénonçant le laisser-aller et les pratiques de copinage qui existaient dans certaines communes du canton en matière de zones à bâtir et de permis de construire. Mais cela restait très vague.

 

L’entretien avec la maman du défunt et un voisin lui permit une première fois de mettre des noms sur la liste des suspects.

 

La maman d’abord, une femme dans la soixantaine, au visage fermé, habillée de noir qui le reçut sur le pas de la porte. Elle évoqua un promoteur immobilier, ancien édile d’une commune située sur l’autre versant de la vallée, avec qui Matteo avait eu des démêlées à propos d’un complexe d’appartements de luxe sur une zone autrefois protégée. Matteo avait accusé le promoteur de s’être dépêché de faire passer ce terrain en zone à bâtir alors qu’il était au conseil communal afin que cela se réalise avant l’entrée de loi fédérale sur l’aménagement du territoire, approuvée en votations fédérales, et qui limitait fortement les nouvelles constructions et particulièrement celles concernant les résidences secondaires. Une enquête avait été ouverte, le promoteur condamné à une forte amende, une peine de prison avec sursis et le projet avait évidemment capoté. L’homme, dont la fortune le mettait pourtant largement à l’abri du besoin, avait accusé Matteo de l’avoir ruiné en déclenchant l’ouverture de cette enquête et lui avait affirmé qu’il ne perdait rien pour attendre.

 

La mère de Matteo en profita pour critiquer vertement sa belle-fille, cette fille de la ville qui avait certainement mis dans la tête de Matteo ces foutues préoccupations écologiques. Lucien passa d’abord sur ces réflexions malveillantes comme chat sur braises mais finit par faire remarquer à madame Galli mère que, malgré sa douleur qu’il comprenait,ce n’était pas vraiment opportun d’émettre ce genre de jugements  face à sa belle-fille, enceinte, qui avait d’abord besoin de soutien et pas de critiques.

 

Un bref passage à la bibliothèque ne lui apprit rien de plus si ce n’est que Matteo était apprécié de tous ses collègues et donnait totale satisfaction à son employeur.

 

Une heure plus tard, il sonnait à la porte de Gonzague Anatole Giroud, promoteur immobilier, ancien épicier de village devenu riche grâce à la vente de terrains familiaux situés sur l’une des stations de ski les plus huppés de la région. Un rien d’audace, une absence de scrupules et un bagoud hors du commun, le tout associé à une affiliation au parti majoritaire dans le canton, lui avaient servi de porte d’entrée à l’exécutif de sa commune et de tremplin au développement de sa fortune et de son influence.

 

Lucien dut forcer le passage et menacer de le convoquer au siège de la police cantonale pour que ce monsieur accepte enfin de répondre à ses questions. Mis au courant du motif de la visite du policier, il réagit d’emblée avec une morgue et un mépris qui devaient lui être coutumiers.

 

–       Cher monsieur, je n’ai pas l’intention de perdre du temps avec vous. Si le décès de cet excité m’indiffère, sachez que je n’y suis pour rien même si j’aurais eu du plaisir à lui casser la figure pour le remercier de m’avoir ruiné.

 

–       Ruiné, le mot est peut-être un peu fort, osa Lucien avec un regard entendu sur la décoration dispendieuse et ostentatoire qui parsemait les pièces de sa luxueuse demeure.

 

–       Ne vous fiez pas aux apparences. Les pertes dues à l’abandon du projet sur le terrain des choucas s’élèvent au bas mot à quelques millions.

 

–       Mais vous avez menacé publiquement M. Galli à plusieurs reprises , non ?

 

–       Vous savez comment c’est, on se met en colère et nos mots dépassent notre pensée…

 

–       Pourriez-vous me préciser ce que vous faisiez avant-hier soir entre 17 et 18.30 h ?

 

–       Hier-soir j’étais en séance dans mes bureaux avec des représentants de la commune de Bagnes. Et avant-hier, laissez-moi réfléchir, je devais être en train de prendre l’apéritif aux café les Portes d’Octodure à Martigny avec des amis dont je peux vous fournir l’adresse.

 

–       C’est bien, nous allons vérifier. Je crois que ce sera tout, pour le moment.

 

Lucien prit congé. Quand il arriva à Sion, il s’empressa de vérifier l’alibi de l’entrepreneur qui s’avéra exact. Ses collègues chargés de l’audition des éventuels témoins de l’agression avaient un semblant de piste. Un agriculteur, au volant de son tracteur, avait évité de justesse une Golf rouge bordeau, immatriculée dans le canton de Vaud, qui lui avait coupé la route à vive allure, à quelques centaines de mètres de l’embranchement de la route cantonale où Matteo s’était fait rossé. Il n’avait relevé que les deux premiers chiffres de la plaque d’immatriculation, mais cela pouvait être utile.

 

Consultés, leurs collègues vaudois avaient fait la relation avec une voiture identique arrêtée pour un excès de vitesse dans la région de Villeneuve. Vu le dépassement, la voiture roulait à 170 km/h au lieu des 80 autorisés sur ce tronçon, les pandores avaient confisqué le véhicule et conduit les deux occupants au centre ville de Villeneuve, leur conseillant d’utiliser les transports publiques en attendant la décision du juge qui impliquerait à coup sûr un retrait de permis doublé d’une amende salée, voire d’une peine de prison. La marque, la couleur et les deux chiffres de la plaque relevés par l’agriculteur correspondaient. La voiture appartenait à un français, originaire de Dijon, sommelier âgé de 35 ans, domicilié à Lausanne. Son passager était un ressortissant suisse de 27 ans au chômage, domicilié à Vevey.

 

Les policiers vaudois n’eurent donc aucune peine à mettre la main sur les deux suspects. Le chômeur fut cueilli à domicile, au pied du lit. Le  sommelier tenta de s’enfuir par l’entrée de service du restaurant où il travaillait, après avoir entendu les policiers demander à son patron d’aller le chercher. Après une brève course-poursuite dans une petite rue en pente de la capitale vaudoise, le pauvre ne prêta pas attention à un pavé qui faisait le fier et s’élevait au-dessus de ses congénères. Il s’étala de tout son long et se retrouva plaqué au sol et menotté avant d’avoir eu le temps de réaliser ce qui lui arrivait.

 

Les deux individus furent immédiatement remis à la police valaisanne qui les transféra dans les locaux de la police judiciaire à Sion.

 

Ils commencèrent évidemment par nier toute implication dans l’agression dont avait été victime Matteo. Lucien dut insister pour qu’enfin le plus jeune se décide à répondre.

 

–       OK, puisque vous niez toute implication, vous allez gentiment me dire ce que vous faisiez au moment de l’agression ?

 

–       Moi, j’étais chez ma meuf à Lausanne, vous n’avez qu’à lui demander .

 

–       On vérifiera. Et on verra si elle est prête à prendre les risques que constitue un faux témoignage. Et vous ?

 

–       Moi j’étais chez moi à faire des téléphones pour trouver du boulot.

 

–       Ça aussi on peut le vérifier auprès de votre opérateur téléphonique …Vous vous foutez de ma gueule tous les deux ?!  Votre voiture a été formellement identifiée par un témoin et, manque de pot, vous vous êtes faits chopés pour excès de vitesse par les vaudois 30 minutes après l’agression ?!

 

–       C’est vrai. On vous a menti. On revenait d’acheter du vin à Martigny et on allait un peu vite mais ce type, on ne le connaît pas.

 

–       Ce type comme vous dites, s’est fait asssassiné le lendemain de son agression. Alors là, on parle de meurtre et pas d’une simple bagarre. Et pour le moment, je ne vois pas comment vous pourrez me prouver que vous n’avez pas agressé ce monsieur. A dire la vérité on s’attire toujours la clémence de la justice. A vous de savoir…

 

–       Bon ça va. On n’a tué personne. On devait juste lui donner une leçon, lui faire peur pour qu’il arrête de chercher des poux à quelqu’un.

 

–       Qui ?

 

–       Vous promettez de ne pas lui dire que ça vient de nous ?

 

–       Je ne promets rien du tout. Pour le moment, vous êtes suspects dans une affaire de meurtre et à votre place je n’hésiterai pas.

 

–       C’est cet entrepreneur, ce Giroud. On avait fait des petits boulots au noir sur ses chantiers et il nous a contacté pour que nous tabassions ce Galli pour 4000 frs chacun. Mais on n’a rien fait de plus. Je vous le jure. Les armes, c’est pas notre truc.

 

Lucien se tourna vers l’autre suspect en lui demandant s’il confirmait les dires de son comparse. Ce qu’il fit immédiatement.

 

Les deux individus allaient être déférés au juge au moins pour l’agression et Giroud pour l’avoir commanditée. Pour le meurtre, Lucien était assez enclin à croire les deux jeunes : ils avaient plus l’air de petits délinquants d’occasion que de meurtriers. Est-ce que le commanditaire aurait trouvé une tierce personne pour se débarasser de Matteo. C’était à vérifier mais Lucien ne voyait pas ce notable, déjà épinglés pour d’autres délits, perdre à ce point la raison et commanditer un meurtre. Le billet retrouvé sur les lieux du crime ne plaidait pas non plus dans ce sens.

 

La suite lui donna raison : après 5 semaines d’enquête, aucune piste, aucune preuve ne permettait de rattacher l’agression au meurtre et la justice devrait se contenter d’une inculpation pour lésions corporelles simples, coups et blessures et agression en bande. Mais pour le meurtre, il n’y avait aucun autre indice que ce mystérieux billet manuscrit, donc vraiment peu de chose.

 

******

 

Alicia vivait chez Odette. Elle était retournéee dans sa maison le jour précédant l’enterrement de Matteo. Odette l’avait accompagnée, Alicia ne supportant pas l’idée d’y dormir toute seule . Elle avait décliné l’offre de sa belle-mère de venir s’installer chez elle le temps de sa grossesse. Autant elle appréciait sa belle-mère pour son caractère entier, souvent jovial, ses compétences ménagères et son sens de la famille, autant c’était juste inimaginable de devoir supporter ses conseils des mois durant et de raviver sa douleur en l’entendant évoquer Matteo à journée faite.

 

L’enterrement avait été un moment extrêmement pénible. Les deux familles étaient là au complet ainsi que tous leurs amis communs et ceux de Matteo : ses collègues, les guides, sa famille.

Le curé parla sobrement, sans fioritures, avec beaucoup d’émotion de ce jeune qu’il appréciait beaucoup et qui resterait présent dans le cœur de tous ceux qui l’aimaient. Un collègue et un ami guide lui rendirent aussi hommage.

 

Chacun passa devant Alicia, postée à la sortie de l’église avec ses beaux-parents comme c’est la coutume. Ils avaient tous les larmes aux yeux ou alors cet air gêné, cette envie mais cette impossibilité de faire quoi que ce soit pour soulager les proches, ce sentiment d’impuisssance que nous avons tous face à cette souffrance indicible qui terrasse ceux qui perdent un être cher.

 

Sitôt l’ensevelissement terminé au cimetière du village, Alicia était repartie à Sion, chez Odette. Le lendemain, cette dernière l’amenait à l’hôpital : Alicia faisait une fausse-couche, comme si cet enfant tant attendu n’avait pas voulu venir au monde sans père.

 

Presque trois mois plus tard, Alicia avait repris un travail de vendeuse et de gérante d’une boutique de vêtement sise dans une rue pavée de la vieille ville, au pied de l’église et du château de Valère qui fait face aux ruines de celui de Tourbillon sur l’autre colline .

 

Ce jour-là, elle avait rendez-vous avec Odette dans un café de la place, après son travail. Une dame d’un âge certain s’éternisait, hésitant entre deux ensembles pour finalement renoncer à tout achat. Alicia ravala son irritation et son impatience, prit congé poliment de la cliente et s’empressa de fermer la boutique.

 

Elle courut jusqu’au café où Odette l’attendait en feuilletant le « Nouvelliste », le quotidien valaisan, en sirotant un verre de blanc. Les deux amies se saluèrent et Alicia commanda à son tour un apéritif avant de se diriger prestement vers les toilettes.

 

Après 10 minutes, Odette se dirigea à son tour vers les toilettes de l’établissement, craignant qu’Alicia n’ait eu un malaise. Les toilettes étaient vides. Elle refit le tour, ouvrant chaque cabine, mais aucune trace d’Alicia. Elle retourna sur la terrasse, espérant qu’elles se soient croisées : personne. Elle tenta un appel sur le portable de son amie : il était sous répondeur.

 

Elle se résolut enfin à rentrer avec le secret espoir qu’Alicia ait regagné l’appartement. Elle n’y était pas.

 

Après deux heures d’attente, de vaines recherches en ville, de coups de fil à sa famille et aux amis, elle se décida à appeler la police. Il fallait se rendre à l’évidence : Alicia avait disparu.

 

Elle se rendit immédiatement à la police et demanda à parler à l’inspecteur en charge de l’enquête sur le meurtre de Matteo Galli.

 

Lucien , par miracle, était présent et la reçut immédiatement.

 

–       Je vous remercie madame, de m’avertir de la disparition de votre amie, d’autant plus qu’elle se trouve être un témoin important dans l’enquête sur le meurtre de son mari. Mais avant toute chose, permettez-moi de vous poser quelques questions.

 

–       Vous ne voulez pas dire que vous la soupçonnez de quelque chose ? je vous assure , Alicia adorait son mari et…

 

–       Non, je vous rassure tout de suite. Je vous ai parlé de témoin, pas de suspecte. Sa disparition non seulement me dérange parce que je ne peux plus compter sur son aide pour l’enquête sur le meurtre de son mari mais en plus, elle m’inquiète et je ne trouve pas cela anodin. Vous avez bien fait de venir.

 

–       J’aime mieux ça.. Alors vos questions… ?

 

–       Oui, j’y viens. Est-ce que vous avez remarqué un changement d’attitude chez elle qui pourrait faire penser à une tentative de suicide ou quelque chose comme ça ?

 

–       Non, je ne crois pas. Alicia avait repris un travail. Ce n’était pas encore la grande forme et Matteo, je veux dire son mari, lui manque encore terriblement. Je pense qu’il lui faudra des mois ou plus pour s’en remettre, mais elle aime la vie. C’est une battante. Elle n’a qu’une envie c’est comprendre. Et je vous assure qu’elle n’avait aucune raison de disparaître volontairement.

 

–       Est-ce qu’elle avait reçu des menaces, des coups de fil, des mails ou des téléphones qui vous ont intriguée ?

 

–       Non, pas que je sache. A part sa famille et quelques amies que je connais, elle n’avait pas d’autres connaissances ou correspondants. En plus, elle me raconte tout. Mais c’est vrai aussi que je n’allais pas vérifier ses courriels et son téléphone.

 

–       OK. Vous allez me donner une description précise de son habillement le jour où elle a disparue et nous allons commencer les recherches, en débutant par une annonce publique avant le journal télévisé et dans le journal local.

 

–       Vous me tiendrez au courant ?

 

–       Comptez sur moi. Dès qu’il y a du nouveau, je vous contacte.

 

Lucien fit le nécessaire dans les minutes qui suivirent le départ d’Odette. Cette disparition le turlupinait : serait-elle liée au meurtre de Matteo ou son épouse aurat-elle décidé d’en finir avec une vie qui devait comporter bien plus de tristesse et de désespoir que de satisfactions ? Dans ce cas, on le saura très vite pensa-t-il : les candidats au suicide ne se donnent presque jamais la peine de mourir cachés de tous ou du moins en des endroits tels que leurs corps ne seraient pas découverts avant des lustres.

 

La journée avait été suffisamment rempli et Lucien décida de rentrer chez lui. Il se réjouissait de retrouver  sa femme et de lui raconter sa journée. Plus d’une fois, son intuition et sa sensibilité avaient aidé Lucien à se focaliser sur des détails qui, sans l’aide de son épouse, lui auraient échappés et fait traîner en longueur des enquêtes sur lesquelles il piétinait.

 

Il prit le chemin de Vez, un village qui surplombe la ville de Sion au Sud, à l’entrée du val d’Hérens. Il commençait à faire chaud. Les champs étaient couverts de fleurs et en plaine, certains agriculteurs avaient déjà commencé les foins. Il adorait l’odeur du foin coupé qui le ramenait des années en arrière, quand il aidait son oncle aux travaux des champs pendant les grandes vacances. C’était aussi l’odeur du foin coupé qui baignait la nuit étoilée de juillet où il avait fait l’amour pour la première fois avec celle qui allait devenir sa compagne d’une vie, son épouse et la mère de ses enfants.

 

Des nuages sombres s‘ammoncelaient maintenant et caressaient de leurs rondeurs les cimes des montagnes. En approchant du village, une autre odeur que celle du foin vint lui déranger désagréablement les narines et le sortir de sa rêverie : comme à chaque fois que la pluie s’annonce, les paysans du coin ( et de partout dans le pays, pensa-t-il) en profitent pour épandre du purin sur leurs champs avec l’espoir que la pluie fera illico pénétrer dans le sol ce liquide nauséabond et ferilisateur.

 

Son épouse infirmière ne travaillait pas aujourd’hui. Elle adorait cuisiner et expérimentait régulièrement de nouvelles recettes découvertes dans des magazines, sur internet ou offertes par des collègues de travail. Lucien avait la dalle et salivait déjà à la perspective de souper en tête à tête sur la terrasse couverte, à peine dérangés peut-être, par le martellement de la pluie et par les bruits qui montaient de la plaine du Rhône. Parfois les avions atterrissant ou décollant de l’aérodrome de Chateauneuf, aux portes de Sion, venaient interrompre cette sérénité.

 

Le repas fut délicieux, la soirée complice et tendre et les discussions fructueuses. Le lendemain,. Lucien repartit au travail avec une intime conviction : La disparition d’Alicia devait être liée au meurtre de son mari et il fallait sérieusement envisager la thèse de l’enlèvement.

 

 

******

 

Alicia se réveilla brusquement, en nage, émergeant d’un cauchemar où elle tentait d’arracher Matteo aux prises avec un monstre dont elle n’entendait que les rugissements. Essouflée, elle s’assit dans le lit et réalisa où elle se trouvait.

 

Elle avait compté : cela faisait maintenant onze nuits et dix jours qu’elle était là.

 

La pièce d’environ six mètres sur cinq, devait être en sous-sol : la lumière provenait d’une ouverture vitrée taillée dans le large mur de pierre, à environ trois mètres du sol. Les murs étaient en pierre, le sol carrelé. L’ameublement se limitait à trois lits dont deux munis d’un matelas, une table, une chaise, une commode rustique surmontée d’un téléviseur sans connexion mais équipé d’un lecteur DVD. Au pied de la commode étaient entassés une grosse bible et une vingtaine de livres de poche en français, en italien et en espagnol. Une porte ouvrait sur un local sanitaire équipé d’une douche, d’un lavabo et d’un WC.

 

La porte d’entrée disposait d’une sorte de guichet par lequel Alicia recevait chaque jour de la nourriture, de l’eau ou d’autres choses qu’elle demandait comme par exemple, des médicaments, des serviettes hygiéniques, de quoi écrire, des livres, des DVD, des revues de mode mais jamais de journaux traitant de l’actualité immédiate.

 

Alicia n’avait jamais rencontré son ou ses ravisseurs. La même voix masculine lui parlait à travers la porte, deux fois par jour, apparemment matin et soir, pour s’enquérir de ses besoins mais ne répondait jamais à ses questions.

 

Elle se rappelait simplement qu’en sortant des toilettes du restaurant, quelqu’un l’avait ceinturée, lui avait appliqué un chiffon humide sur le visage et qu’elle s’était réveillée dans cet endroit. Ce qui avait pu se passer entre deux, elle l’ignorait totalement tout comme elle n’avait pas la moindre idée du lieu où elle se trouvait.

 

Parfois, quelqu’un ouvrait la fenêtre du soupirail depuis l’extérieur, pour aérer la pièce où elle se trouvait. Dans ces moments-là, elle percevait le bruit du vent, des chants d’oiseaux et respirait à plein poumons une odeur, à nulle autre pareille, identifiable entre toutes, aux senteurs d’enfance et de vacances, l’odeur du foin coupé.

 

d’oiseaux et respirait à plein poumons une odeur, à nulle autre pareille, identifiable entre toutes, aux senteurs d’enfance et de vacances, l’odeur du foin coupé.

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