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Chapitre 1

1

Un petit conte avec un escargot pour héros. Et comme dans tous les contes, il y a une part de réalité...
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C’était arrivé bêtement. D’ailleurs comment aurait-il pu en être autrement ?

 

Gaspar, un escargot ordinaire, devait son état singulier à un vampire aviné. Ce vampire, que nous prénommerons Alexandre pour préserver son anonymat, avait eu le malheur de planter ses crocs dans un alcoolique notoire. Cela aurait pu demeurer une anecdote, mais il n’en était pas à son premier ivrogne et le mot circulait parmi ses semblables que soit il faisait preuve d’une malchance incroyable, soit il les ciblait volontairement. La tendance populaire penchait plutôt pour la seconde option, d’autant plus que personne ne se souvenait de la dernière fois où il avait été vu sobre.

Ainsi, ce soir-là comme à peu près tous les soirs, le sang d’Alexandre charriait plus de Beaujolais Nouveau que de globules rouges. Incapable de marcher droit, tenant tout juste debout, Alexandre avait préféré se métamorphoser en chauve-souris, l’autre forme du vampire traditionnel.

Il tournoyait dans les airs en quête d’un en-cas pour éponger les dégâts, persuadé que cette apparence le préserverait des dangers. Des dangers peut-être, mais pas des méprises. Pourquoi la chauve-souris s’attaqua-t-elle à Gaspar ? Qu’est-ce que son cerveau embrumé d’alcool lui fit voir ou croire ? Impossible de le deviner. Toujours est-il que le vampire fondit sur l’escargot.

Quand il vit la chauve-souris plonger sur lui, Gaspar se réfugia rapidement dans sa coquille, mais pas assez. Car même s’il comprend vite, l’escargot n’est pas reconnu pour sa célérité. Avant qu’il n’ait pu intégralement se recroqueviller, une douleur lui vrilla le côté droit désormais garni des deux petits trous caractéristiques d’une morsure.

Surpris par la rétraction de sa proie, Alexandre étudia la coquille, réalisa qu’un liquide visqueux coulait sur ses gencives et décida que la collation ne convenait pas à son goût subtil. Il décolla, chassa d’un coup d’aile dédaigneux le gastéropode dans un buisson et voleta en titubant (oui c’est possible) jusqu’à sa cachette.

Tapi au fond de sa coquille, Gaspar se reposa le temps de régénérer son épiderme et de se remettre de son traumatisme.

 

Une semaine plus tard, il sortit une corne, puis deux, puis les quatre pour s’assurer qu’aucun danger ne le guettait. Satisfait, il offrit son corps à la douceur de l’aube. La fraîcheur et la rosée de potron-minet le rassérénèrent, seul le léger tiraillement de la petite cicatrice sur le côté lui rappelait le funeste événement. Mais comme il n’existait aucune explication logique à ce drame, Gaspar le classa dans les aléas du passé et se concentra sur son présent.

Une idée lui occupait l’esprit (et l’estomac) : trouver à manger. Bien que ce soit normal après une période d’hibernation, si courte fût-elle, il avait la nette impression que sa faim le tenaillait plus que d’ordinaire. Il glissa, le bulbe olfactif en alerte, et remonta la piste d’une odeur de salade fraîche.

Le repas s’avéra gargantuesque. Gaspar mâchouilla de sa langue dentée les pousses les plus tendres, parsemant de trous et de dentelles son festin qui de batavia passa à tondue. Il attaqua ainsi feuille après feuille cinq plants et malgré son estomac tendu, une fringale sourde grondait toujours au fond de lui.

Au moment où il visait une sixième salade, le soleil se leva, provoquant en lui un violent choc qui se répercuta jusqu’au fond de ses entrailles. D’instinct il fuyait toute source de chaleur et d’assèchement, mais jamais il n’avait ressenti une telle aversion. La crainte devenait physique, comme si le soleil détenait soudain le pouvoir de le réduire en cendres. Gaspar se hâta de gagner l’ombre la plus proche et se calfeutra dans sa coquille.

 

Quand il sortit au crépuscule, la faim le taraudait encore. L’odeur d’une laitue à portée de bouche ne l’attirait pas. Elle le dégoûtait même, semant le trouble et la confusion dans l’esprit de Gaspar.

Il rampa au hasard des courbes du terrain, se laissant glisser là où son pied l’entraînait. Sa vision peu développée ne représentait pas une donnée majeure dans ses déplacements, il se servait principalement de son odorat et de ses cornes tactiles. Surtout qu’à sa hauteur, l’horizon se résumait à la prochaine brindille, la prochaine feuille, le prochain caillou ou, plus rare, le prochain champignon. Aussi réalisa-t-il tardivement que ses yeux lui dévoilaient un monde nouveau.

Dans son champ de vision d’ordinaire peu précis se mouvaient des formes lumineuses. Si une ou deux restaient statiques, la plupart suivaient des itinéraires rigoureux. Intrigué, Gaspar rampa vers les lueurs.

Il s’arrêta à quelques centimètres d’un monticule qui dépassait des herbes : une fourmilière dont chaque ouvrière se déplaçait sous la forme d’un point lumineux.

La vision de tous ces petits corps pleins de vie provoqua chez Gaspar une montée de salive qui se matérialisa sous forme de bave abondante. Mû par un instinct qu’il ne se connaissait pas, le gastéropode se précipita vers une colonne de fourmis qui, peu habituées à se faire attaquer par un escargot, ne bronchèrent pas et poursuivirent leur chemin.

Arrivé à portée de proies, Gaspar sentit les petites dents sur sa langue enfler d’exaltation et croqua deux fourmis d’un seul coup. Affolées, les autres se dispersèrent alors que Gaspar se retirait dans les herbes hautes.

Malheureusement le menu ne s’avéra du goût d’aucune des deux facettes qui habitaient désormais le gastéropode. La première fut révulsée, écœurée par sa propre conduite, car un escargot n’est pas omnivore et manger des êtres vivants est contraire à sa nature. Quant à sa part sombre, elle manifesta sa frustration par une violente crampe d’estomac affamé. Il faut préciser ici que, comme tout entomologiste en herbe le sait, les fourmis ne possèdent pas d’hémoglobine, mais un liquide constitué principalement de globules blancs dans lequel baignent leurs organes.

Gaspar eut un haut-le-cœur et régurgita son agape, navré pour la fin tragique et inutile des insectes, incapable de s’expliquer son comportement saugrenu. Désemparé, il se replia sous un taillis obscur et se recroquevilla à l’intérieur de sa coquille avec l’espoir que tout serait redevenu normal après une bonne nuit de sommeil.

 

Le lendemain, le besoin de manger le tourmentait toujours et il avait compris qu’il ne l’assouvirait pas avec des feuilles de salade.

Dans son malheur, il pouvait se consoler d’avoir la chance qu’aucun animal ne se doutait qu’un escargot puisse représenter un quelconque danger.

À l’affût dans l’ombre d’une marguerite, Gaspar fit preuve d’une patience digne des plus grands prédateurs, ce qui, en fin de compte, correspondait à son nouvel état. Sa proie, un lézard qui se prélassait au soleil, ne semblait pas disposée à bouger. Il fallut l’apparition d’un autre prédateur, félin celui-ci, pour le déloger. Le lézard se croyait à l’abri, au frais derrière un caillou. Comment aurait-il pu se douter que l’escargot qui bavait plus qu’à l’accoutumée à côté de lui représentait un danger aussi impitoyable qu’un chat ?

Ainsi Gaspar put étancher sa faim en mordant dans le lézard qui lui céda bien involontairement sa queue, tribut peu élevé pour éviter une contamination fatale.

À nouveau, ce repas provoqua des réactions antagonistes chez notre prédateur néophyte. Son côté vampire, enfin satisfait, émettait des ondes d’exaltation, pendant que son côté gastéropode se révulsait.

Son méfait accompli, Gaspar se retrancha, honteux, au plus profond d’un sombre buisson et s’installa sur une branche. Il se replia dans sa coquille et s’y terra quelques jours, pour se remettre de ses émotions.

 

Un bruit assourdissant suivi d’un choc violent le tira de son sommeil. Le ciel semblait vouloir le punir de son geste. Un grêlon l’avait délogé de son perchoir et il gisait, coquille intacte quoiqu’à l’envers, sur le sol. Il se retourna aussi rapidement que lui permettait sa condition et s’activa vers un abri. Il se tassa contre un tronc et attendit que l’orage passe.

Alors qu’il patientait, la faim contre nature revint, réclamant son dû. C’en était trop pour Gaspar, il ne voulait pas de cette existence, il n’aimait pas le goût du sang et encore moins ôter une vie, peu importe si les queues de lézard repoussent. Il souhaitait simplement manger des salades, des poireaux et des haricots, comme il l’avait toujours fait. Mais la part obscure en lui se dressait en vitupérant contre cette idée.

Déchiré, abattu, Gaspar décida d’en finir. À quoi bon vivre si la vue d’une batavia ne lui procurait plus de plaisir ?

Il escalada la surface rugueuse et verticale du mur d’une maison, rampa sous les poutres extérieures de la toiture, franchit l’obstacle de la gouttière avant de remonter une à une les briques, contourna une cheminée et poursuivit vaillamment pour enfin atteindre le sommet du toit. Il longea encore le faîte et s’arrêta tout au bord, face au vide. Cinq mètres plus bas, la terrasse de marbre dur semblait l’attendre comme une promesse engageante. Alors Gaspar se laissa tomber, coquille la première pour assurer la réussite de son geste.

Heureux de se libérer de l’incompréhensible malédiction qui le torturait, il accueillit le vent de la chute avec allégresse. Soudain, plus rien. Pas d’impact, pas de choc, pas de douleur. Il ne percevait plus l’appel de la gravité. Au contraire, il se sentait flotter.

Il lui fallut un moment pour réaliser que c’était précisément ce qui lui arrivait. Il volait. Et il n’était plus un escargot. Comme le vampire humain se transforme parfois en chauve-souris, l’escargot se métamorphosa en insecte volant. Ainsi Gaspar se retrouva coincé dans un corps de hanneton, mettant un terme définitif à sa tentative fatale de rencontre avec le sol de la terrasse.

Gaspar ne possédait aucune compétence dans l’art du vol. Il ne savait pas comment se diriger, utiliser ses ailes et encore moins se poser. Il esquissait des mouvements désespérés et désordonnés, incapable de maintenir sa stabilité. La terreur causée par son incompétence à maîtriser ses déplacements l’empêchait heureusement de réfléchir à sa nouvelle condition de hanneton qui venait s’ajouter à tous ses tracas précédents.

 

Entra alors en jeu Sven, un moineau commun qui adorait gober les hannetons (oui, il est beaucoup question de manger ou être mangé dans cette histoire). Il aperçut Gaspar dont la trajectoire lente lui offrait une opportunité immanquable. Sven piqua sur sa proie, certain de son festin. Mais, dans un brusque mouvement d’ailes maladroites, Gaspar vira de bord au moment où le moineau allait l’avaler.

Emporté par son élan, Sven heurta le sol de manière brutale. Alors qu’il reprenait ses esprits, un chat qui se réjouissait de ce repas tombé du ciel bondit sur lui. Dans un réflexe salvateur, Sven battit des ailes et s’éleva loin des griffes du félin.

Une douleur transperça alors tout le corps du moineau : une buse venait de le saisir en plein vol. Elle le serrait fermement dans ses griffes, empêchant toute fuite. Sven ne se laissa pas démonter pour autant, il lui picora les serres jusqu’à ce que l’oiseau le lâche.

À nouveau libre, le moineau voulut s’éloigner au plus vite. Malheureusement la buse lui avait déchiré les ailes et Sven piqua telle une pierre en direction de l’asphalte.

 

À peu près au même moment, Alexandre, notre vampire aviné, cherchait une nouvelle proie. Il arpentait le quartier des bars d’un pas incertain et traînant, car il n’avait pas dessoûlé depuis la nuit fatidique et n’envisageait pas de changer d’état.

Il repéra un ivrogne qui tenait à peine debout, promesse d’une proie facile, et se précipita vers lui. Il téta goulûment, s’enivra encore plus puis, repu, il abandonna sa victime exsangue.

Dans son brouillard imbibé, Alexandre entreprit de traverser une rue, mais le trafic soutenu de fin d’après-midi le maintint sur le trottoir.

C’est alors que Sven, le moineau en perdition, s’écrasa sur le pare-brise d’un poids lourd. Surpris, le chauffeur fit une embardée et percuta de plein fouet le vampire qui patientait sur le bord de la route. Alexandre fut projeté sept mètres plus loin où le camion le rattrapa et l’écrabouilla, l’entraînant dans son freinage d’urgence.

Le vampire aviné à l’origine des malheurs de Gaspar était, cette fois, définitivement décédé.

 

Il est temps de revenir à notre gastéropode. Comme tout le monde le sait, lorsque le vampire à l’origine de votre transformation, celui dont l’empreinte des crocs est gravée sur vous par deux petits trous, lorsque cette créature-là meurt, la malédiction se dissipe et vous retrouvez votre état d’origine (humain pour la plupart, escargot dans notre histoire). À une condition tout de même, sinon ça serait trop facile : que vous n’ayez pas à votre tour consommé trop de sang étranger et que votre taux de globules rouges autochtones demeure prédominant dans vos veines.

C’était précisément le cas pour Gaspar, qui n’avait pas embrassé sa carrière de prédateur avec suffisamment d’enthousiasme pour la rendre définitive.

Or Gaspar, alors sous sa forme de hanneton, voletait comme il pouvait en se demandant comment mettre fin à ce cauchemar qui justement prit fin au dernier souffle d’Alexandre. Le gastéropode retrouva son corps et sa coquille, et il chut.

Pour une fois, les circonstances lui furent favorables. Ses mouvements désordonnés et incertains l’avaient mené dans un quartier en banlieue, au-dessus d’un parterre de trèfles où il atterrit sans encombre.

La terrible faim contre nature ne lui tenaillait plus les entrailles et sa vision ne lui présentait plus des formes lumineuses. La normalité était de retour.

Le soleil commençait à poindre à l’horizon et Gaspar se réfugia sous un bosquet de marguerites bien frais et humides pour attendre des conditions plus clémentes à son état de simple escargot.

Depuis ce jour, à chaque pleine lune, quand il se replie dans sa coquille pour se reposer, Gaspar rêve de salade de roquette saupoudrée de fourmis lumineuses.

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