Créé le: 15.09.2021
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Temps tragique

Correspondance, Philosophie

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© 2021 Jean Cérien

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Dans le bois de mon cercueil, je couche cette dernière lettre.
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Mes mains posées l’une sur l’autre, l’odeur d’humus, un noir profond, ma respiration remplit mes oreilles.

Pas la place de me retourner, juste de taper contre cette planche sourde.

Depuis le temps que je cogne, pas de réponse, pas d’air, pas de vie, juste l’ombre de la mienne qui s’en va.

Quelqu’un pour me rendre au jour ? Personne pour ouvrir ma tombe avant que le seuil de ma vie ne soit trépassé ?

Suis-je ici depuis quelques minutes ? Quelques heures ? Quelques jours ?

Rien ne me permet de le savoir ; je ne sais à quoi comparer cet espace clos.

Mon épaule semble saigner un peu. Un peu d’espoir de faire savoir, quand on ouvrira ma tombe, que j’y étais. Non pas seulement mon cadavre, mais moi !

Que puis-je faire d’autre que de laisser une lettre raconter ma dernière histoire ?

Le réveil strident de la chambre, le morbier battant du couloir, la pendule teintant au salon, le chant du coq, le cri des grillons, tout me ramenait à toi, tout me liait à ta fuite, ma vie entière prisonnière de ta course. Et maintenant que tu n’es plus, je te regrette, je hais ton absence, j’implore de pouvoir compter sur toi.

Tu as accompagné toute ma vie, tu l’as précédée, tu l’as suivie et pourtant je n’ai jamais pu te dire à quel point tu l’as bridée, ma vie. Tu n’as pas laissé mon destin suivre son cours, aller à ma guise, tu as bousculé mes actions, freiné mes attentes. Comment as-tu pu te jouer autant de moi, comme l’on joue du pipeau en attendant l’aube ?

Comment ai-je pu croire que tu existais, alors que tu n’étais qu’un jeu de mon ego qui comparait mes ambitions avec les succès et les échecs de mes connaissances, qui comptait mes courses effrénées à l’aide des jouets mécaniques de mon enfance, qui faisait comparaître les objectifs de ma spiritualité devant les ukases et caprices de mes marionnettistes ?

De mon sang, je t’écris de ma tombe, ô Chronos, toi qui m’as donné vie, toi qui as volé ma vie; et pourtant, je sais que tu n’es qu’une chimère, une invention qui n’explique rien: un rescapé du rasoir d’Ockham.

Qui ? pour venir à ma recherche. Qui ? pour croire que je suis encore en vie.

Pierre ? Paul ? Jacques ? Autant dire, personne.

Tu liras ma lettre, dieu virtuel, et ça te fera sortir de tes enfers, produit de mon imagination ! Tu devras alors révéler le secret de ton handicap, la contrainte qu’impose au monde ta direction unique. Explique-toi ! Pourquoi marches-tu toujours dans le même sens ? Comment pourrais-je revenir en arrière, montrer aux croque-morts qu’il n’est pas temps de me croquer, si tu ne reviens jamais sur tes pas ?

Je me souviens du temps où je rentrais de l’école, rêvant de devenir adulte, soupirant d’être encore enfant. Je me souviens des voyages dans les pays lointains où je découvrais que le passé n’était pas notre oubli ni nos souvenirs, mais le royaume des anciens; je me souviens des jours où j’avais perdu, de ceux où j’avais gagné, de ceux où j’avais admiré qui avait gagné. Je me souviens des bribes de ma vie qui ne sont plus rien d’autre aujourd’hui que des produits de mes neurones trop excités comblant le noir de ce présent trop défini.

Comment m’échapper de cette sensation de clôture que procure cet espace confiné ? Mes souvenirs, mon passé, qu’est-ce d’autres que ma capacité de m’émouvoir, de rire, de pleurer, de m’étonner, de découvrir ou de rêver pour échapper à mon temps ?

Mais j’avais prévu d’aller encore une fois au théâtre, revivre les drôleries de Molière -au cœur de son temps- frémir aux limites de la condition humaine de Shakespeare -temps éternel- me replonger dans les complexités de Corneille -hors du temps- et d’échapper à l’attente de Godot -l’intemporelle ! J’avais prévu de combler mes rêves, de réaliser mes projets et de savourer mes frustrations, il y en a tant, tout le temps.

Oh que je hais cette invention humaine, cette manie de comparer des mouvements qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, qui n’ont de lien que par notre imaginaire ! Cette folie de ramener à une aiguille qui tourne en rond, au va-et-vient d’un balancier, à quelques mouvements obscurs d’un atome la beauté d’un paysage enchanté, l’émotion née d’un spectacle, les plaisirs offerts par les proches.

Chronos, je t’écris sur le bois de mon cercueil pour arrêter le temps, pour te figer dans tes enfers, pour que personne n’oublie que tu n’es que le fruit de l’isolement d’une portion de l’univers, de mécaniques adorées par les gens trop pressés. Tu es né des catégories, des images figées, des concepts arrêtés dans un monde d’espaces qui bougent sans aucun besoin de toi !

Depuis le temps que je tape, pas un bruit, pas une lumière; mes respirations qui m’énergétisent de moins en moins, je m’éteins comme un feu faiblit, puis braise et s’en va dans une dernière fumée.

Viendras-tu me faire face avant mon dernier soupir ? Je n’ai pas le temps de t’attendre, à ton tour de t’activer, de me montrer ton visage.

Es-tu un vieil immortel à la grande barbe blanche ? Es-tu une jeune femme qui danse dans les prés ? Je t’imagine enfant capricieux qui a décidé de suivre la ligne dessinée au sol sans jamais la quitter, sans tomber, sans se retourner.

Peut-être es-tu une femme enceinte  qui n’accouche jamais, portant un futur toujours promis, mais jamais né, d’un instant qui s’est figé dans la gestation d’un tout arrêté à jamais ?

À moins que tu ne sois que formules mathématiques, équations à tant d’inconnues que plus rien n’est certain, suite de signes tellement intriqués que chacun les lit comme il lui plaît.

Ô dieu qui a perdu le contrôle du monde, mon sang se tarit, ma lettre va bientôt arriver à sa fin, à sa destination.

Peut-être es-tu simplement le couvercle de ce cercueil qui porte mes mots que je ne peux lire dans le noir ? Sauf à ce que tu ne sois qu’une idée qui tente de survivre d’instant en instant, d’échapper à son présent, à la recherche de ce qui n’est pas, un réseau de neurones sorti du fonctionnement normal du cerveau : tout occupé à analyser les sensations, choisir les réponses et organiser la vie dans le corps.

Chronos, réponds-moi, si tu passes, es-tu parfois ici, parfois là-bas ? Passes-tu comme l’ambulance et sa sirène qui change de ton ? Où passes-tu comme un avion supersonique, faisant bang ?

Et si tu ne passes pas, qu’es-tu d’autre que l’instant présent ? Comment peux-tu vivre en ta propre absence ?

Le temps qui ne passe pas est mon pire ennemi et celui qui passe est l’ennemi qui m’a fait fuir toute ma vie, les pieds devant.

Ô Chronos, dieu perdu en diable, j’attends que tu viennes mourir à mes pieds, que tu disparaisses dans mon dernier soupir, fruit des erreurs de mes choix d’embrasser le monde.

Tu fais bouger les ombres et courir les humains, tu agites les planètes et consumes les étoiles, tu façonnes l’univers, mais une fois décédé avoir vécu une seconde ou un siècle, quelle différence pour qui n’est plus dans le temps qui passe ?

Je peux te l’écrire, tu restes mon pire ennemi, mais je n’angoisse plus face à toi; je ne saurai jamais pourquoi je suis dans mon cercueil, en vie. Je ne suis plus de taille à lutter pour une information devenue si vaine ; et que puis-je faire ? Procrastiner ? Je devrais m’en réjouir, inonder mon cerveau de dopamine, de récompenses rapides et futiles. Je n’ai rien d’autre de prévu ! Mais tourner en rond est un plaisir quand cela permet d’éviter de se confronter aux contraintes, aux exigences, aux désirs d’autrui, à tes frasques; par contre, c’est une torture quand on ne peut ni lever les bras au ciel ni relire sa propre lettre.

L’espace m’est tout, le mouvement est ma vie et toi qui n’es personne je ne te fuis plus, tu peux tout reprendre maintenant qu’il est temps.

Sauf ma lettre, qui saigne ces mots qui disent à quel point j’aurais voulu me passer de toi, qui signe ces mots qui indélébilisent à quel point je n’ai pu vivre sans toi : tu passes, je trépasse, tu ne suis plus ton fil, je ne suis plus. Fulgurance, pour moi, tu meurs avec moi.

Ohé !

Il y a quelqu’un là-haut ?

Commentaires (11)

Thierry Villon
28.11.2021

Grand bravo Jean, pour cette récompense et pour cette belle valse à trois temps qui, comme le chantait le poète, a mis le temps avant de finir dans le trou autour duquel tous chanteront (ou chialeront) un jour ou l'autre, quand le moment sera venu d'échapper au temps, précisément.

Webstory
28.11.2021

Félicitations à Jean Cérien, lauréat du 3e Prix du concours d'écriture 2021

Omar  BONANY
21.11.2021

À ma grande honte, j’avoue que je découvre ce texte, cher Monsieur. C’est magistral. Il y a là, tout ensemble, «Tête d’or» de Claudel (qui m’avait laissé sans voix en son temps), et Maldoror. (Kurt Fidlers ou Marie Vallaury parleront sûrement, eux, de Lovecraft, [«Je suis d’ailleurs»]). Je revois donc mon palmarès, et je vous décerne la timbale

André Birse
06.10.2021

J'aime beaucoup. Enfin, j'éprouve l'effroi auquel mène votre belle écriture. Cette boîte... Serait-elle une étape vers l'infini de l'inexistence ou, sait-on jamais ? Votre texte est à la fois sombre et digne. Il bouscule en définitive le fini qui, avec Chronos, ferait bien de vous lire aussi.

Jean Cérien
07.10.2021

Je suis 'aux anges' que vous ayez apprécié cette histoire et je puis vous assurer que Chronos a bien lu ce texte (enfin dans ma tête pour le moins...) Quant à la boîte, c'est celle d'un magicien qui fait disparaître le temps lorsque le mouvement s'éteint. Merci pour votre lecture; je vous souhaite de beaux moments d'écriture.

Jean Cérien
29.09.2021

Merci Ema pour cette critique enrichissante. Devrais-je remplacer les points d'interrogation par : Novodiévitchi, 14 avril 1930 ? Ah, la force des mots, leur pouvoir de créer ce qui n'existe que par eux. Je vous souhaite une belle suite dans l'espace de Webstory

Ema Cera
27.09.2021

Le temps te torture pour notre plus grand plaisir…C’est de la poésie! On dirait du Maïakovski! Un texte qui fait prendre de la hauteur…Bravo!

Mo

Motus
26.09.2021

Excellent choix d'ennemi, très bien traité en plus

Jean Cérien
26.09.2021

Merci Motus, Autant d'avoir lu la lettre que de laisser un commentaire. Ça fait toujours plaisir !

Marie Vallaury
21.09.2021

Entre bonheur et sidération d'avoir pris le temps de te lire, bien que cela nécessite plusieurs lectures pour espérer à peine en frôler les multiples couches. Ce texte ouvre vers l'infini... C'est magnifique

Jean Cérien
22.09.2021

Bonjour Marie, Merci d'avoir lu ma lettre et d'avoir laissé un commentaire. J'apprécie et ça me touche. Mais je serais heureux que tu m'expliques comment tu "prends le temps", je ne suis jamais arrivé à l'attraper, c'est toujours lui qui me coince dans un couloir ;-) Bonne suite pour ta production littéraire.

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