04.11.2019 495 1 Les yeux noisette

Nouvelle

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© 2021 Daniel Bovigny

Comment une petite fille aux yeux noisette réussit à faire ressurgir de l’oubli une amie d’enfance ainsi que quelques souvenirs vécus (en partie du moins) à Zurich au début des années 60. Ce texte a obtenu une mention au prix de la ville de Meyrin en 2013.
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Fribourg, de nos jours.Premières douceurs de l’été, jupes légères, robes à fleurs, polos, chapeaux, shorts et glaces vanille. En cette fin de journée de fin de semaine, la population hétéroclite que je croise à la rue de Lausanne semble apprécier l’ombre et le calme de cet espace piétonnier. Parvenu au sommet, là où l’étroite ruelle débouche sur la Place Python, vaste espace encombré, empiétonné, envoituré, embicyclé, mais aussi empoisonné par les gaz d’échappement, je marque instinctivement un arrêt. Comme très souvent à cette période de l’année, je suis pris d’un furieux besoin de me retrouver en un lieu peuplé de solitude… Mes pas me dirigent vers la droite où un restaurant et sa grande terrasse ombragée m’attirent. Je jette un regard circulaire pour m’assurer que, parmi la foule de solitaires qui la peuplent, il n’y ait pas de silhouette familière, tout en repérant, en passant, une table libre un peu en retrait. Ce sera ma table pour cette dernière heure d’un après-midi passé sur les bancs de la Haute Ecole Pédagogique à écouter en baillant les théories d’un spécialiste du socio-constructivisme et de l’interaction enseignant-enseigné…. Dur de consacrer une semaine complète à la formation continue, alors que tous les élèves et bon nombre de collègues sont déjà en vacances…

Après une première gorgée de café et un rapide coup d’œil au journal, je me mets à observer les personnages qui m’entourent. Cela va de l’ouvrier au visage marqué par une chaude journée de labeur, qui sirote tranquillement sa bière, à l’homme d’affaire à l’attaché-case aussi carré que son costume et son visage réunis, en passant par la mère de famille qui boit son thé en compagnie de ses copines, laissant ses deux filles et une chaise accommodante jouer à l’élastique.

Entouré de tout ce monde tout en étant seul, je débute par étapes la construction de ma bulle de cristal en y plaçant successivement du sable chaud, un palmier, des coquillages avant de percevoir enfin le bruit doux des vagues du Pacifique qui étale le bleu de son infini juste en face de ma chaise longue. Mon corps qui se chauffe au soleil imaginaire se détend, ne bouge plus, n’existe plus, aidant ainsi à l’évasion de mon esprit. Etrangement, à travers la bulle opaque, je vois mieux les gens troubles, les ombres tranquilles qui m’entourent… ou plutôt, je les perçois mieux. Et tous ces fantômes qui vivent au ralenti et dont je n’entends qu’un vague murmure, un lointain brouhaha, tout ce paysage de ville qui s’estompe au loin, derrière mon palmier, ma plage et l’océan, toutes ces auras, ces âmes, ces esprits, tous ces éléments réunis me rassurent, me parlent, me guident, me permettent de réorganiser mes pensées, de reconstruire le monde, mon monde, de replonger dans mes lointains souvenirs, aussi. Souvenirs. La petite fille accroupie sur sa chaise, qui m’observe à travers les barreaux, m’en rappelle un que j’avais profondément enfui et dont je n’ai parlé à personne. Ces deux billes noires qui me fixent d’un air amusé sont bien les deux yeux noisette de Gaby. Tout dans ce visage me fait penser à cette autre fille d’une dizaine d’années dont le souvenir reste étroitement lié à cet incident vécu il y a si longtemps que j’hésite encore aujourd’hui à laisser ressurgir tant il fut à la fois douloureux et empli d’émotions…

Zurich, janvier 64. En ce début d’après-midi j’attendais Gaby à l’entrée de l’immeuble, comme convenu, pour l’accompagner au lac. Pas pour se baigner, heureusement ! Je ne savais pas (plus ?) nager depuis cet autre événement survenu quelques mois auparavant, alors que j’étais en colo au Tessin, et qui a bien failli me noyer. Mon père m’ayant appris les rudiments de la brasse peu de temps auparavant, je commençais à me débrouiller et à oser me lancer. Il a fallu que cet idiot de Max me pousse dans la piscine du centre de vacances alors qu’il n’y avait plus personne dans les parages pour que, trois minutes plus tard, après quelques milliers de mouvements de bras et de jambes désordonnés, après avoir bien cru ma dernière heure venue, après m’être agrippé à cette main salvatrice tendue depuis le bord par cet imbécile de pousseur-non-nageur, crachant les quelques litres d’eau chlorée que j’avais dans les poumons et dans l’estomac, je fasse la promesse solennelle que je ne mettrais plus jamais les pieds dans un quelconque liquide, quel qu’il soit… Donc à cette époque, je ne savais plus nager et de toute manière il faisait trop froid pour envisager une telle activité, mon habillement composé d’un pantalon de laine, gros pull, bonnet, mitaines, anorak doublé chaud ne suffisant pas à contenir les assauts de cette bise qui maintenait depuis près de deux semaines la température aux alentours des moins vingt degrés. Le lac même nous aurait d’ailleurs refusé fermement l’accès à son eau, puisque ce froid persistant avait provoqué un phénomène qui ne s’est jamais reproduit depuis : il avait entièrement gelé.

Gaby n’arrivait pas et j’allais moi aussi geler complètement. Mais je la connaissais bien et ces petits retards n’altéraient en rien notre relation amicale qui durait depuis toujours. On pardonne tout lorsqu’on a dix ans et qu’une fille du même âge arrive en courant et vous adresse un regard aussi fondant qu’une plaque de chocolat aux noisettes. Sa tenue était inhabituelle, mais parfaite pour la leçon de patinage à laquelle elle m’avait convié : gros pull en laine, épais bas blancs, petite jupette à carreaux rouges et blancs, bonnet, gants et écharpe, assortis, évidemment. A son habitude, elle m’observa de bas en haut et… éclata de rire à la vue de mes patins :

– C’est avec ça que tu veux que je t’apprenne à patiner sur le lac ?

Je regardai les deux lames soudées chacune à une plaque dont les lanières attachées par un gros noeud me permettaient aussi bien de transporter cet ersatz de patins autour de mon cou que de les fixer, plus tard, à la semelle de mes gros souliers de marche…

– Ben… oui ! Et je ne vois pas ce qu’il y a de drôle. C’est tout ce qu’on a trouvé : les magasins ont été dévalisés depuis qu’ils ont autorisé l’accès au lac.

Son rire ne me choqua pas. Je savais que dans le fond, elle ne se moquait pas de moi, mais simplement qu’elle trouvait amusant que je me pointe avec ces bouts de ferraille alors que pendaient dans son dos une superbe paire de patins blancs, en cuir, comme je n’en avais vus que dans les magazines… Mis à part ces quelques menus détails, la différence de condition n’était pas vraiment marquée et surtout jamais évoquée entre nous deux. L’entente avec cette voisine était parfaite et durait depuis notre naissance.

C’était ma seule véritable amie, ma condition de francophone parmi un demi million d’alémaniques ne facilitant pas vraiment les contacts avec les autres enfants pour lesquels j’étais « l’étranger ». Ils ne me croyaient guère lorsque je leur disais que j’étais aussi Suisse : pour eux, je parlais français, donc j’étais Français… Punkt Schluss ! Avec Gaby, c’était différent : on se connaissait depuis si longtemps et elle ne posait pas et ne se posait pas ce genre de question. Nous nous considérions plus comme frère et sœur que voisins ou simples camarades de classe. Je passais le plus clair de mon temps avec elle et nous avions vécu quelques aventures piquantes. A l’âge de trois ans déjà, nous avions entrepris de partir en voyage sur notre petit vélo, obligeant ma mère, affolée par la vue de ces deux minuscules “tricyclistes”, à parcourir plusieurs centaines de mètres en courant afin de nous empêcher d’aller à la découverte de la grande ville sur le dos de nos deux chevaux blancs… Une autre fois, Gaby m’emmena chez elle afin de me faire voir des photos d’elle, nue dans son bain en compagnie de son frère… Sa mère nous surprit à son retour tandis que la mienne me cherchait désespérément depuis plus d’une heure, alors que je découvrais, à travers ces images insolites, une différence entre elle et moi que je n’avais pas même soupçonnée jusqu’à ce jour…

– On y va ? me lança-t-elle en guise d’invite.

Quelque dix minutes plus tard, nous nous trouvions au bord du lac, sur ce quai où nous venions régulièrement jeter du pain sec aux cygnes et autres canards, durant la belle saison. Ayant arrimé ma ferraille aux godasses, je voulus m’élancer avant que Gaby n’ait terminé son long et fastidieux laçage. Deux secondes plus tard, son rire éclata en me voyant assis sur la glace… Je me relevai une bonne dizaine de fois avant qu’elle ne vienne à mon secours.

– Donne-moi la main, ça ira mieux.

Je l’acceptai sans hésiter et me retrouvai miraculeusement debout durant plus de trois secondes. Aux premières glissades timides succédèrent quelques mouvements de poussée hésitants d’abord, puis de plus en plus soutenus, encouragé que j’étais par les conseils de mon jeune professeur, et surtout rassuré par cette main douce mais ferme. Après une bonne heure de leçon, j’osai me lancer seul, sans entreprendre toutefois les différentes figures que Gaby exécutait devant moi avec tant d’aisance. Cessant de fixer mes patins qui pouvaient bien se débrouiller tout seuls, je me mis à observer, tout en avançant, la foule nombreuse qui peuplait le lac. On y trouvait un grand nombre de patineurs, mais aussi beaucoup de citadins qui profitaient de l’aubaine pour s’aventurer à pied sur cette immense patinoire naturelle, tirant parfois une luge avec un enfant. Des marchands de marrons avaient installé leur fourneau et l’odeur des châtaignes grillées eut raison des deux francs que nous avions en poche. Arrivés aux abords de la rive opposée, nous nous sommes reposés quelques instants sur un muret de pierre et de glace.La lumière du jour baissait progressivement et nous décidâmes de rentrer avant la nuit, comme nos parents nous l’avaient demandé. Le lac s’était presque vidé de ses nombreux points noirs qui le peuplaient. Coucher de soleil magnifique, de pourpre et de bleu sombre à peine voilé de quelques cirrus, devant lesquels se détachaient en ombres chinoises des roseaux annonçant la proximité de la rive et la fin de notre escapade. Et cette jeune danseuse, magnifique qui semblait littéralement voler sur la glace, s’en aller vers l’infini de ce paysage de rêve. Gaby avait pris au moins cent mètres d’avance, lorsque soudain je me rendis compte qu’elle avait disparu de ma carte postale, d’un seul coup…

L’angoisse me saisit : se serait-elle cachée ? Etait-elle tombée ? J’augmentai mon rythme de glisse-marche-course tant bien que mal. Arrivé à proximité, je passai sous la bande rouge qui marquait clairement un danger, et vis surgir de la glace une petite tête aux yeux noisette qui me fixaient, affolés. Le cri rauque qui suivit me glaça le sang. A deux mètres du trou béant entouré de fissures, je m’arrêtai net. Gaby avait à nouveau sombré et je ne voyais plus que quelques bulles et remous à la surface de l’eau. Je restai là, sans voix, ne sachant que faire… ne pouvant rien faire, surtout, bloqué par cette eau qui m’effrayait, plus que par mon impuissance. A sa seconde apparition, elle réussit à m’appeler par mon nom, m’invitant à agir, alors que j’étais tétanisé par cette situation qui me faisait revivre à l’envers ce que cet autre petit garçon avait vécu l’été dernier. Et, malgré son appel implorant, je restai sans réagir et je compris en un instant que le moi de l’été dernier, celui qui se battait avec l’élément liquide pour sauver sa peau, de même que celui de ce jour qui se bat contre ses fantômes étaient tous deux incapables de voler au secours de Gaby qu’il fallait à tout prix sauver. « Si ce n’est pas moi, si ce n’est pas lui, c’est qui ? » Crétin… C’est le troisième, celui qui aura su fusionner les deux précédents pour en former un nouveau, plus fort, plus courageux, celui qui, plus tard, osera se regarder dans la glace sans que celle-ci ne lui renvoie une image trouble. Je me mis à plat ventre et glissai sur la couche de glace amincie en cet endroit en raison de la présence des roseaux, comme je devais l’apprendre plus tard. Je parvins à quelques centimètres du trou juste au moment où Gaby réapparut en gigotant tant bien que mal. Elle savait nager aussi bien que patiner, mais à l’évidence pas très bien les deux à la fois : ses pieds encombrés et alourdis ne lui permettaient pas de rester longtemps en surface.

Elle eut juste le temps de gargouiller un mot:

– Vite !

Je tendis mes bras vers elle, mais trop tard. Je la vis disparaître quelques secondes avant de la voir remonter en douceur, sans un mouvement, comme morte… Je crus vraiment que c’en était fini et la panique me fit hurler à pleins poumons son nom qui doit encore résonner aujourd’hui au bord de ce lac maudit… Ce cri de désespoir, étonnamment, me redonna de la force et lorsque je vis devant moi ces deux yeux noisette, à quelques centimètres de mon visage, ces deux billes sombres et profondes qui semblaient me fixer sans me voir, ayant perdu toute trace de peur et cette bouche où se dessinait presque un sourire de bonheur, de béatitude, de calme infini, de confiance, ces mains qui se tendaient vers moi comme pour m’étreindre une dernière fois, je plongeai mes deux bras dans l’eau glacée et l’attrapai de toutes les forces d’un garçon de dix ans qui a peur de l’eau mais qui s’en serait voulu toute sa vie s’il n’avait rien tenté. Son corps, que je croyais sans vie ou presque, réagit et je réussis à l’attirer vers moi et à reculer en rampant sur la glace, malgré le poids de ses habits. La glace était plus solide que je ne l’avais imaginé. Gaby aussi… Elle toussota un bon coup et se mit à pleurer. Elle m’avoua qu’elle avait bien cru que j’allais l’abandonner à son sort et que sa dernière heure était venue. Je l’aidai à se relever, à ôter ses patins et à enfiler ses souliers aussi trempes que tout le contenu de son petit sac à dos. Le retour se fit rapidement, car elle grelottait de plus en plus, parvenant à peine à prononcer quelques mots. Arrivée devant la porte de son appartement, elle me rendit ma veste et me supplia de ne rien dire à personne, jamais. Juste avant de refermer, elle me lança un regard empli de douceur, un regard chargé de toutes les émotions vécues, un regard qui exprimait à la fois remerciement, reconnaissance, fidèle amitié, amour…

Ce fut la dernière fois que je vis les deux yeux noisette de Gaby. Les jours suivants, elle ne quitta pas son lit et la maîtresse de classe nous annonça qu’elle souffrait d’une pneumonie, suite à un mauvais refroidissement. Comme c’était la dernière semaine que nous passions à Zurich, mes parents ayant décidé de « revenir » en Suisse romande, je ne pus revoir cette fille et gardai notre secret jusqu’à ce jour, sans savoir si elle en avait fait autant.La veille de notre déménagement, je demandai à ma mère si elle avait eu de ses nouvelles.

– Elle va un peu mieux, mais sa maman ne veut pas de visites… A propos, tu ne m’avais pas dit que lorsque vous étiez allés patiner au lac, elle était tombée dans une fontaine en voulant boire de l’eau ? C’est à cause de ça qu’elle a eu cette pneumonie…

– Heu… oui… non… j’ai dû oublier de t’en parler !

Je sus au moins qu’elle avait trouvé une bonne excuse pour ne pas avouer cette transgression, involontaire sans doute, de zone interdite.Mes visions s’estompent et le palmier-roseau disparaît. De même que la plage de glace et la mer de Zurich… Ne restent que les deux yeux noisette de la petite fille sur sa chaise qui continue à m’observer et me fait un sourire fondant que je lui rends avec toute la reconnaissance que je lui dois d’avoir permis à Gaby de ressurgir de ce trou d’oubli dans lequel je l’avais trop longtemps abandonnée.

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