Que reste-t-il qui ne soit pas humain ?Texte de l’atelier d’écriture de G. et S. De Clavière sur le thème de la Nature 
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Ma vie

J’abreuve les libellules couleurs pétrole.

Elles virevoltent et prennent mes genoux pour des perchoirs.

Elles cherchent des insectes que je ne peux voir, n’ayant que mon lit pour me reposer.

En raz-eau, elles bruissent de leurs ailes, jouent à se chorégraphier, se perdre puis se rassembler.

Les poissons se cachent sous mes cailloux et sortent lorsque les regards disparaissent.

Déambulant à la force du courant, les jeunes inconscients se frottent au delta.

Adultes, ils ondulent en eau contraire et cherchent la source de leur vie.

Là, ils reproduisent la magie de leur naissance.

Dans les eaux basses, trois habitants filent, ne laissant pour seule trace que des petites vagues à ma surface.

Elles viennent de nulle part et s’éteignent aussitôt.

 

Une large feuille morte marron, plissée, glisse sur ma peau ; bientôt rattrapée par une ronde et verte, plus rapide.

Mal orientée, la plus petite s’empale sur de la verdure accrochée à un bois sec. Affalé au milieu de mon lit, sans gêne et sans perspective : celui-ci se pose en tronc mort.

 

Mon image

La lumière m’habille des arbres qui me protègent du regard des curieux.

Les herbes jouent avec mon limon et la clarté de la boue qui m’habite illumine d’un ocre verdoyant un de mes bras peu arrosé.

De pierre en pierre, de saut de puce en saut de puce, le titillement en cascade caractérise mon passage. 

 

Transparente et fluide, je n’existe que par des reflets, des rides savamment orchestrées et la noirceur que j’ajoute aux rochers; de ceux qui restent blancs sur le rivage séché.

 

Les petites courbes autour des galets font partie de ma nature et parfois un chien vient s’éclabousser, sauter de joie avant de s’ébrouer de mes gouttes. Puis les rides reviennent me parcourir.

 

Un crayon bleu, d’un bleu bien humain, gît dans le sable. Rien à y faire, il faut s’habituer à ces incursions déplacées.

 

Mes abords sont pentus, glissants, encombrés de racines.

Un passage dessiné par les pas des promeneurs longe mon tracé, parfois praticable, parfois infranchissable ; doublé d’un chemin propre et balisé qui sinue entre les arbres et évite les écueils.

 

Mes amis

Des voix s’élèvent sur un promontoire, inaudible dans l’écho de ce sanctuaire, elles se répondent calmement mais fortement.

 

Pour passer de mon bord sauvage à la terre rebattue par les destinées humaines, les chevilles des vagabonds sont coudées ; les semelles glissent et les mains s’accrochent à un vieux bambous.

 

Un petit banc plein de mousse accueille les penseurs ; ceux que j’entends refaire le monde sans limite, affranchis de leur environnement.

Parfois, il y a aussi de ceux qui ne parlent jamais que de leur monde, fermé, clos et prisonnier.

 

Les petits animaux sauvages viennent s’abreuver, se désaltérer, s’humidifier ou simplement se rafraîchir sur mon flanc.

Ils me considèrent comme leur maison, leur table d’hôte, leur salle de bain et même leur chambre à coucher pour certains.

 

Les civilisés viennent éteindre leur soif, leurs bouffées de chaleur, leurs peurs de l’inconnu et repartent remplis de ma force douce.

Ils viennent vers moi en papotant; ils s’en vont en silence après s’être confiés d’une portion de leur âme ou délesté de toute leur mélancolie.

 

Mon étranger

Lui ?   il avait un livre brun à la main, avec des dorures sur la tranche. Il tournait les pages, lentement, l’une après l’autre, en silence. Parfois il s’arrêtait, se mouchait, essuyait le bord de ses yeux d’un tissu brodé.

Il lisait debout, il se sentait libre, allait et venait sur le chemin sécurisé, sans se soucier des arbres, des racines et des paysages.

Il me parlait souvent ; au début, il n’y en avait que pour lui, ses pensées, ses avoirs et les calculs savants de ce qui pourrait troubler le défilé de ses jours.

 

Avec ses souliers bruns foncés, son chapeau brun foncé et un vieux pantalon golf brun foncé laissant ses mollets à l’air, il se reconnaissait sans hésitation. De loin, lorsque des taches Terre d’Ombre naturelle bougeaient, il n’y avait aucun doute, le petit bonhomme réapparaissait.

 

Le chemin pouvait se faire du souci : il allait être piétiné durant des heures, sans égard, sans relâche !

La tête baissée sur son livre, il ne le regardait jamais, certain que la terre supporterait ses pas sans en faire une histoire.

 

Parfois, taquine, j’avais très envie d’inonder le chemin pour voir cette frêle créature patauger dans la boue et glisser jusqu’en mon sein. Vider son livre de ses mots, le rendre à sa blancheur initiale; chatouiller le bout de ses pieds et détremper ses fesses, quels débordements !

 

Ma chance

Quand ils étaient méprisants, seuls les cailloux conservaient ses mots blessants :

« La Seymaz n’a rien de caractéristique; de sa source qui jaillit près de la maison forte de Rouelbeau jusqu’à sa perte dans l’Arve, elle suit un tracé dicté par la géologie.

Son débit est faible. Il serait tout à fait concevable de l’enterrer. »

 

Pendant longtemps, il ne se montra plus.  Les galets, de pierre, ne se faisaient plus écho de ses  tourments; n’ayant rien à dire, ils se taisaient n’osant pas renvoyer le tintillement léger des bulles d’eau  s’allongeant à leurs pieds. Ils étaient lisse de garder secrètes les blessures répétées.

Transparente, l’ambiance millénaire de mon gite diffusait sa douceur enveloppante, protectrice de mes hôtes.  Quelques badauds légers en profitaient sans la dénaturer; ils échangeaient leurs savoir-être et donnaient vie au sentier qu’ils traçaient en le caressant de leurs traces.

 

Inchangée depuis la nuit des temps, ma demeure se renouvelait dans le calme, la lumière et la beauté, offrant à chacun ce que chacun amenait et ne retenant ce qu’aucun ne reprenait.

 

Seule mon eau passait sans s’arrêter, sans faillir, sans se lasser; elle venait des profondeurs pour aller se perdre dans l’immensité, banal mouvement de vie.

 

 

Son destin

Bien plus tard, j’appris de ses mots qu’il ne se promenait pas bien loin : il découvrit un pré paradisiaque à quelques pas du ravin qui m’abrite.  Le lieu était habité par un arbre japonais qui avait choisi d’être légèrement décentré.  Plante couverte de feuilles lumineuses qui s’égrainaient sous les branches comme des petites lanternes. Parfois certaines s’envolaient et se fixaient dans les aires, légèrement au-dessus du rameau. Ses troncs partaient d’une souche basse que tout hérisson agile pouvait gravir en s’étirant. Ils s’élevaient tout droit vers le ciel puis se perdaient dans un chatoiement de chlorophylle tendre.

 

Le petit bonhomme attiré par la luminosité du lieu et la plénitude de l’arbre lisait en tournant autour de l’hôte de ces lieux. Petit à petit, il prit conscience que le lieu était occupé par une végétation abondante et magnifique. Il succomba à sa contemplation. Les pages du livre se tournaient bien plus lentement; le regard se perdait dans les nervures des  feuilles, happé par la lumière mordorée de leurs  supports.

 

Puis vint le jour où le livre se referma doucement sur son marque-page : les idées er remarques se faisaient petites, de plus en plus discrètes, impromptues, justes prêtes à remplir la prochaine évasion de l’esprit, dès qu’elle se présenterait.

 

La nervosité retombait dans les feuilles du volume à la tranche dorée et une expiration sans fin reposa sur la terre ferme, laissant le corps à sa pleinitude, sa légereté, son pouvoir inaliénable de remplir juste l’espace qui lui est propre, à cet instant. 

 

Ses éternités

Une autre page de son livre exhibait l’arbre japonais, il brillait de ses mille feuilles vert tendre. Seul au milieu d’une clairière, il s’imposait majestueusement mais avec retenue dans ce lieu d’exception. Il était encadré de fusains foncés sur la gauche, de sanguines rouge sang séché à l’opposé et devancé par des fleurs couleur de l’arnica.

 

Il me raconta sa transformation en quelques mots; ces phrases étaient devenues indépendantes, chacune pour soi, autonome, chacune chez soi, inébranlable.

 

Certaines sont encore chantées par mes eaux, il suffit d’écouter attentivement leur champs pour deviner la magie de leurs mots :

« D’année en année, jamais les mêmes alevins ne sortent des fraies, jamais la même eau ne coule entre les rives et pourtant, ici, rien ne change.»

 

La dernière page de son livre, celle dans laquelle il grava tant de promenade, tant de volonté de se changer me représentait dans tous mes états : perlée de la rose du matin, réhaussée de l’orange du soir, noircie des nuages de l’orage, piquée des gouttes  du tonnerre  ou effacée dans la nuit noir du repos.

 

Son croquis me représentait dans toute ma diversité, de quelques jets de couleurs, maîtrisés, impulsifs, à chacun unique.

 

Notre éphémérité

Puis, il se rapprocha de moi, il emprunta le sentier qui bordait mes illusions d’éternité.

Je pu voir sur  sa feuille, chaque arbre, chaque rayon de soleil qui se repaissait d’une eau particulière. Les gris résonnaient du clair au foncé, seuls les troncs tutoyaient le sombre en compagnie d’un mur, noir d’encre, arquant le paysage.

Le chant des oiseaux s’envolait du papier et les traits rappelaient l’humus.

Le coup de crayon laissait peu de blanc à la lumière filtrée, il s’efforçait de chatoyer pour faire luire tous les verts reflétés ou réfractés.

Le clapotis de l’eau, discret, continu, émanait de taches rondes enfoncées dans le lit de limon.

Le ciel en confettis, jamais lisible, lézardé de troncs qu’occupaient l’espace vertical était fouillis au milieu de gribouillis.

Tout en bas, devant le regard du peintre, une petite brise profitait de l’espace libéré, un jeu de lumière s’animait entre le reflet des troncs ; quelques feuilles s’amusaient à rompre l’harmonie. Les couleurs terreuses épongeaient les échos.

Les feuilles mortes, en vrac, rappelaient le cycle de la vie, et les ondes donnaient une sensation de mouvement au passant qui les suit du regard.

Le peintre ferma les pages de son cahier et disparu au milieu de ses  pensées : “le crayon glisse d’un trait vers un mot, libérant à chaque trace, l’instant qui retient sa nature”.

Commentaires (1)

Starben CASE
23.10.2020

Ma rêverie préférée comme une promenade sur un nuage qui regarde le paysage d'en bas

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