Créé le: 09.08.2026
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Les douze Légions (1) : TEMPS – Chapitre 9 : Secrets de famille
Les chemins qu'on emprunte chaque jour nous semblent familiers. Alors, quelle direction prendre lorsque ces chemins deviennent impraticables ?
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Chapitre 9 : Secrets de famille
On se glissa sans aucune hésitation dans le tunnel, ce qui eut l’air de surprendre tante Susanne. Elle nous jeta d’ailleurs un regard étonné juste avant qu’on ne parte.
C’était la partie la plus pénible du 16 mai 2022 qui recommençait à cet instant. On savait tous les deux ce qui nous attendait dans le Couloir, et justement, pour ma part, j’étais presque aussi inquiet que la dernière fois. Gert me fit immédiatement remarquer que nos coudes et nos avant-bras étaient intacts. Ils ne portaient aucune trace physique de notre premier passage ! Cela prouvait que nous avions vraiment été transposés dans les versions de nous-mêmes qui précédaient la traversée du Couloir. Notre voyage devait durer une minute environ, mais cette minute nous avait semblé s’étendre sur une éternité lors de notre première traversée, ce qui nous laissait le temps de faire un point de situation, tout en avançant bien sûr.
– C’est quand même étonnant que les faux policiers n’aient pas débarqué chez nous ce matin, non ? demandai-je à Gert.
– Ce doit être à cause de l’accident évité. Rien ne s’est passé comme ils l’avaient prévu. Mais ils vont forcément revenir.
– Oui, j’imagine, répondis-je. On s’en occupera plus tard. Au fait, sur Temps, on m’a parlé de téléportation d’objets. J’en déduis donc qu’il est possible de déplacer discrètement le Temporion, à condition de maîtriser la Téléportation et surtout de savoir où l’emmener…
– Écoute, tu entends ça ? m’interrompit Gertie.
Les voix du passé se mirent soudainement à retentir au-dessus de nous, et il nous sembla que c’était bien plus tôt que la dernière fois. Nous n’étions pas encore en train de léviter dans le Couloir. La discussion que nous pouvions entendre nous laissa tous les deux sans voix :
– Papa, Agathe n’y est pour rien, expliquait une jeune fille. Ce n’est qu’un bébé. Ce n’est pas de sa faute si maman est morte. Ce n’est d’ailleurs la faute de personne.
– Je sais Susanne. Je sais très bien, répondit une voix d’homme. Mais depuis que ta mère nous a quittés, tout est si compliqué. Et cette enfant en plus. Je me demande parfois s’il n’aurait pas mieux valu qu’elle perde la vie dans le ventre de votre mère, le jour de l’accident. C’est une bouche en plus à nourrir et tes petits frères te donnent déjà assez de travail Susanne ! Charles et toi, vous êtes des enfants formidables. Je suis si fier de vous. Mais on n’arrivera pas à élever vos deux petits frères, et encore cette petite Agathe qui s’ajoute au lot.
– Si, on y arrivera Papa. Et je ne veux plus t’entendre dire des choses aussi horribles sur bébé Agathe. Elle est innocente ! Si maman a perdu la vie, c’est parce qu’elle a fait ce malaise dans l’eau, en voulant sauver Paul, mais …mais non c’est peut-être de ma faute. J’aurais…j’aurais dû mieux surveiller les garçons et rien de tout cela ne serait arrivé. Oui, c’est de ma faute…, sanglota la jeune fille.
– Non, je t’interdis de dire ça ! Susanne, ta mère et toi, vous avez sauvé notre petit Paul, et c’est …
La voix de l’homme devint soudainement inaudible. Et d’autres voix s’y mêlèrent. On entendit également les pleurs d’un bébé. Les nouvelles paroles qui parvenaient à nos oreilles étaient incompréhensibles. Gertie me demanda alors :
– Ben, tu penses à la même chose que moi ?
– Je n’en sais rien. Si tu considères que ce Couloir spatiotemporel nous fait entendre des discussions ayant un lien avec le passé de notre propre famille, alors oui, je pense la même chose que toi. C’est juste hallucinant.
– Un lien avec le passé de notre propre famille ? Mais Ben, il ne s’agit pas seulement d’un lien, mais c’est carrément notre arrière-grand-père et tante Susanne quand elle devait avoir à peu près mon âge qu’on vient d’entendre. Tu te rends compte ? Ils ont parlé tous les deux d’oncle Paul. Tu te souviens de l’histoire qu’il nous avait racontée au sujet de son accident dans la rivière, dans le Doubs[1], quand il était petit ?
– Oui, je m’en rappelle, bien sûr. Oncle Paul avait failli mourir noyé parce qu’il jouait au bord de l’eau et que tante Susanne, sa sœur, l’avait sauvé.
– Oui, mais il ne nous a pas tout dit. D’après la discussion, leur maman, notre arrière-grand-mère Gertrude, est morte noyée ce jour-là ! Et elle attendait un bébé, une petite fille, ce qui veut dire qu’on a une autre tante ! Une tante Agathe dont on n’a jamais entendu parler avant aujourd’hui. Et si j’ai bien compris, cette tante a survécu à la noyade de notre arrière-grand-mère, alors qu’elle était encore dans son ventre ! Tu imagines ?
– Oui, ça semble incroyable, j’avoue. Mais pourquoi on ne nous a jamais parlé d’elle ?
– Je ne sais pas. Décidément, tout est de plus en plus étrange.
– C’est juste complètement fou. Pourquoi on nous aurait caché son existence ? insistai-je.
– Si tu veux mon avis, je pense qu’on ne tardera pas à le savoir.
Et on continuait à avancer tout en discutant. Le temps passa étonnamment plus vite que la première fois. Peut-être était-ce parce que nous savions tous les deux que nous ne mourrions pas dans ce tunnel. Enfin, j’espérais surtout que tout se passerait bien pour Gert au moment du passage sur sa Légion, comme la dernière fois. J’avais retenu ce qu’elle m’avait raconté dans les moindres détails, et je n’avais pas oublié que certaines personnes destinées à la Légion Foudre avaient perdu la vie avant d’arriver pour la première fois au Quartier Général. Ma sœur était incroyablement courageuse pour son âge. Elle savait ce qui l’attendait, et pourtant elle ne paniquait pas. Elle n’en parla même pas. Au bout d’interminables discussions et de nouvelles blessures sur nos bras, nous arrivâmes enfin dans la zone « apesanteur ». C’était le soulagement. On savait qu’on arrivait bientôt à l’intersection. Et en effet, elle n’était plus loin. On se sépara alors encore une fois. Il ne me restait plus qu’une petite distance à parcourir dans la pénombre pour arriver jusqu’à ma Légion.
Gert dut repasser par l’eau glacée et réussir à s’extraire de la cascade, puis arriver vivante jusqu’au Quartier Général de sa Légion. De mon côté, tout s’enchaîna comme la première fois : infirmerie, visite du chalet du Grand Maître du Temps Archibald Lester, séance d’informations, banquet et Grande Question. Les étapes étaient les mêmes que celles de ma sœur, si ce n’est que mon épreuve à moi devait avoir lieu lors de ma prochaine venue sur Temps. Je retrouvai les mêmes personnes que lors de mon premier voyage. Je leur fis évidemment croire que nous nous rencontrions pour la toute première fois.
Le banquet était très sympa sur Temps. Nous pûmes déguster des produits provenant des meilleurs endroits au monde en matière de gestion du Temps et de fabrication de montres. Je n’étais ainsi pas trop dépaysé, puisque ces endroits sur Terre étaient la Franche-Comté, une région de France où étaient fabriquées des horloges comtoises ressemblant au Temporion, mais aussi la Suisse, et surtout le Jura, connu également dans le monde entier pour ses fabuleuses montres mécaniques. On dégusta une Raclinette, sorte de raclette au poivre et au paprika, placée dans une grosse pomme de terre fendue dans la longueur, et cuite dans un grand four de pierre. Tout était identique à la première version du 16 mai. Pour le dessert, on eut droit à des Gourmontres, petites montres de chocolat au lait avec un bracelet en biscuit. À l’heure précise de la Grande Question, comme la dernière fois, j’acceptai d’intégrer la Légion du Temps.
À mon retour dans la réserve de la maison, ma montre affichait 14h10. C’était seize minutes plus tôt que la première fois. Gert arriva à peu près en même temps que moi. Nous nous rapprochions lentement du Temps 0, ce qui nous rassura tous les deux. Tout devait s’être passé comme prévu pour Gert, car elle ne me raconta presque rien. Mais pour moi, l’essentiel était qu’elle soit revenue en vie.
Nous avions passé le pire. Enfin, c’était ce que nous pensions. Personne ne vint nous chercher dans la réserve. Alors nous en sortîmes pour voir si papa et maman se trouvaient à la maison. Comme l’accident avait été évité de justesse, et que tous les passagers étaient sauvés, nos parents devaient simplement être au travail à cette heure de l’après-midi.
Une fois arrivés au rez-de-chaussée, nous fûmes tout d’abord surpris d’entendre leurs voix dans la cuisine. On resta cachés quelques minutes afin d’écouter leur discussion :
– Si au moins les enfants pouvaient éviter d’enchaîner les bêtises, enfin surtout Ben, ça nous aiderait un peu, déclara maman.
– Mais ma chérie, tu sais bien qu’il est perturbé. À mon avis, il souffre beaucoup dans cette école, et il ne sait plus comment crier au secours, expliquait papa. Il a besoin de notre aide.
– Notre aide ? Mais Louis, nous ne faisons que ça : l’aider. Et comme si nos ennuis ne suffisaient pas, avec ton père au plus mal à l’hôpital, voilà que je dois me rendre encore une fois de plus à l’école pour voir la directrice. Et pourquoi ça ? s’exclama maman dans une colère noire. Parce que mon fils de 14 ans ne trouve rien de mieux à faire que de perturber la circulation routière un lundi matin, aux heures de pointe !
Gert se dressa pour avancer vers la cuisine. Je pus la retenir de justesse par le bras.
– Non, mais qu’est-ce que tu fais ? lui chuchotai-je.
– Je vais simplement leur expliquer pourquoi tu as fait ça !
– Mais t’es complètement folle ? Surtout pas. Ils ne doivent rien savoir ! Tu as oublié les conseils de grand-père et de tante Susanne ? Tu vas nous attirer encore plus d’ennuis si tu leur parles !
– Mais Ben, il faut qu’ils sachent ! Écoute ce qu’ils pensent de toi ! Tu vas être puni pour avoir sauvé tous ces élèves ! C’est injuste !
– Oui, je sais. J’avoue que l’accueil est moins sympa que dans la première version du 16 mai, mais ça ne fait rien. Leur parler serait encore plus grave. Je dois prendre sur moi et accepter ce qu’ils pensent, en tout cas pour l’instant. J’espère pouvoir leur prouver que je vaux mieux que ça. En attendant, tu as entendu maman ? Apparemment, je vais devoir rencontrer la directrice à cause de ce qui s’est passé ce matin. Mais je m’en fiche après tout. Viens, allons les rejoindre.
– Attends ! Et on leur dira qu’on était où pendant tout ce temps ? On ne nous a pas vus à l’école. Il faut trouver une excuse. Il est presque 14h30 !
– T’inquiète pas pour l’excuse, je l’ai.
Gert, tout étonnée de me voir si confiant, me suivit jusque dans la cuisine. L’accueil, en effet, ne fut pas très chaleureux. Papa semblait furieux contre nous, mais ce n’était rien à côté de maman qui avait l’air toute prête à exploser.
– Désolé p’pa. Désolée m’man, balbutiai-je, ne trouvant rien d’autre à dire.
– Désolé ? répéta maman. Tu as vraiment de quoi l’être ! C’est sans doute toi qui vas payer les frais dus à ton intervention de ce matin ? Non mais qu’est-ce qui t’as pris franchement ? Bloquer la circulation ! Je n’y crois pas !
– S’il le faut oui, je paierai. Je t’ai dit que j’étais désolé, m’man.
– Ah, et avec quoi vas-tu payer, hein ? Ton argent de poche peut-être ? Parce que d’après ce que je sais, tu ne gagnes pas encore ta vie ! Alors, qui va devoir finalement passer à la caisse ? Papa et maman bien sûr, je me trompe ? rugit-elle.
– Ce matin, j’ai entendu à la voix de grand-père au téléphone, qu’il était de nouveau très malade, tentai-je. Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais l’impression qu’il allait très mal. J’ai eu un très mauvais pressentiment à son sujet. Et j’étais tellement inquiet pour lui, que j’ai commencé à angoisser terriblement dans le bus. Et ça m’a carrément donné la nausée. Je devais vomir. Alors, comme je ne voulais pas me donner en spectacle devant les autres, j’ai préféré sortir du bus. J’avais de la peine à respirer. D’ailleurs, comment va grand-père ? J’espère qu’il va bien ? Vous avez des nouvelles ?
Papa et maman ne se doutaient pas du tout que Gert et moi étions au courant pour l’hospitalisation de grand-père. Je n’avais malheureusement pas trouvé d’autre moyen que d’utiliser ma connaissance des événements à venir jusqu’au Temps 0 pour obtenir le pardon de mes parents. Maman paraissait surprise et perturbée par ma réponse. Le ton de sa voix changea instantanément et devint plus apaisé :
– Ben, je ne sais pas comment tu as pu deviner que ton grand-père allait si mal, mais …enfin vous savez tous les deux qu’il est bien malade depuis déjà un bon bout de temps. Et en effet, il ne va pas très bien en ce moment. Votre grand-mère Pauline l’a ramené au CHUV. C’est la raison pour laquelle nous sommes tous les deux rentrés du travail plus tôt. On va aller voir votre grand-père ensemble, ça vous va ?
– Oui, m’man, répondit Gert.
– Je ne sais pas si c’est une bonne idée que les enfants viennent à l’hôpital, rétorqua papa. De toute façon, avant cela, il va falloir aller t’expliquer devant la directrice. On t’a évité la police. Mais tu as mis en retard trente-sept camarades de classe et plus encore si on compte ceux qui étaient amenés en voiture par leurs parents et qui étaient bloqués dans le trafic par ta faute. Sans compter les élèves qui se trouvaient dans le même bus que ta sœur et toutes les personnes qui devaient se rendre au boulot ce matin. Que tu fasses une crise d’angoisse, Ben, parce que tu es inquiet pour ton grand-père, c’est une chose, mais de là à bloquer tout le trafic ! Tu imagines, tu aurais même pu provoquer un accident ! Tu m’avoueras que tes comportements sont parfois étranges. Si tu veux te faire de vrais amis, je pense qu’il faudrait évoluer et changer d’attitude. D’ailleurs, est-ce que je peux savoir où vous êtes passés tous les deux entre ce matin et maintenant ? La directrice nous a avertis de votre absence à tous les cours de la matinée. Alors ?
– On était chez tante Susanne, tous les deux, intervins-je rapidement pour devancer ma sœur qui semblait prête à répondre. Gertie m’a rejoint devant le parc de la Légende. Et comme j’étais angoissé pour grand-père, elle m’a proposé de nous rendre chez la personne la plus proche de lui, tante Susanne. De toute façon, on aurait été sanctionnés tous les deux pour notre retard. Et j’avais besoin de parler à quelqu’un. J’avais terriblement peur de débarquer à l’école après ce qui venait de se passer. Vous, vous étiez au travail. Tatie nous a fait un thé et elle nous a beaucoup parlé de grand-père. On s’excuse, mais vous devez aussi comprendre que c’est très dur pour nous de savoir grand-père en mauvaise santé.
Des larmes sincères, mais qui tombaient également parfaitement bien, se mirent alors à couler le long des joues de Gertie.
– Bon, bon, on va tâcher de régler ça tous les quatre auprès de la directrice du collège, et ensuite vous rentrerez à la maison pendant que j’irai à l’hôpital avec maman, déclara papa. Rien de tout ça ne tient la route. J’ai l’impression que vous nous cachez des choses les enfants, et je n’aime pas du tout ça ! Si j’apprends que vous nous avez menti, les conséquences risquent d’être déplaisantes pour vous. Je préfère vous avertir.
Papa se méfiait de quelque chose, et cela m’angoissa au point que je faillis m’étouffer avec un amas de salive avalé par le mauvais trou. Heureusement, Gert eut le bon réflexe de me donner une forte tape dans le dos.
– Alors, vous êtes bien sûrs que vous ne nous cachez rien ? insista papa.
– Nous sommes très sûrs papa, répondit ma sœur.
– Très bien, conclut-il. Bon, allons-y.
– Mais papa, nous voulons voir grand-père après notre passage dans le bureau de la directrice, supplia ma sœur.
– Non, je ne veux pas que vous le voyiez dans cet état. Je préfère que vous gardiez un bon souvenir de lui.
– Je ne suis pas du tout d’accord, se révolta Gert à nouveau larmoyante. Et on ira voir notre grand-père, que tu le veuilles ou non !
– Vous désobéiriez à votre père ? hurla-t-il, sans doute pour nous effrayer.
Ma sœur, encore plus téméraire que d’habitude, s’écria d’une voix forte et confiante :
– Oui, on désobéira s’il le faut. On aime grand-père et on veut rester auprès de lui jusqu’au bout. On n’est plus des bébés, tu sais ! On a très bien compris qu’il allait bientôt mourir ! Mais ça ne change rien. On doit nous aussi être auprès de lui, parce qu’il a besoin de nous.
– Bon…alors vous viendrez…un petit moment… tout à l’heure, se résigna papa, la voix tremblante face à l’obstination de mon incroyable sœur.
– Merci, conclus-je tout ébranlé par la détermination de Gertie et par la faiblesse de papa.
Trente minutes plus tard, nous étions, papa, Gert, maman et moi-même assis en face de la directrice de l’école. C’était à moi qu’elle en voulait. Elle commença par me sermonner et me demander si j’avais conscience de la gravité de ce que j’avais fait. Et je lui donnai la même explication que celle donnée à mes parents. Elle ne sembla pas plus convaincue qu’eux par mon excuse. Et elle finit par me sanctionner de dix heures d’arrêt, dont quatre à passer avec la femme de ménage.
Malheureusement, comme à son habitude, Gert ne put s’empêcher d’intervenir et elle fut également sanctionnée car elle se permit d’ajouter qu’elle trouvait injuste que je sois pareillement puni « seulement » parce que j’avais bloqué la route quelques minutes. Gert considérait qu’il n’y avait pas eu de blessés et que c’était le plus important. Ainsi, elle trouvait que ma sanction était disproportionnée. Les parents n’intervinrent pas du tout et ils avaient même l’air de dire que nous méritions tous les deux ce que nous venions de récolter.
À notre sortie de l’école, maman nous avoua tout de même avoir été surprise par notre solidarité. Gert n’avait cessé de me défendre alors que maman avait l’habitude de nous voir nous chamailler et nous accuser l’un l’autre des pires choses. Peut-être que toute cette histoire nous avait déjà fait grandir, et nous avait surtout rapprochés. Nous sentions bien, ma sœur et moi, que nos parents étaient tous les deux frappés par les changements qui s’étaient opérés en nous ce jour-là.
Il était temps d’aller rejoindre grand-père. Nous hésitions encore Gert et moi à lui parler de notre retour dans le temps. Nous arrivâmes à nouveau dans le couloir du 16ème étage, au CHUV. Grâce à l’accident évité, nous sentions déjà que l’ambiance était beaucoup plus détendue dans l’hôpital. Je remarquai surtout l’absence de Madame Smith à l’étage, ce qui contribua à me soulager encore plus. Georges Smith, à cette heure-là, devait être devant un de ses jeux vidéo préférés, bien au chaud à la maison, ce qui était quand même mieux que de se trouver dans un cercueil.
Nous étions enfin devant la chambre de grand-père. Grand-mère était déjà auprès de lui. Papa, qui semblait dépassé par sa tristesse, alla se chercher un café. Maman entra avec nous. Nous devions absolument trouver le moyen d’être un moment seuls avec grand-père et grand-mère.
– Charles, comment ça va ? demanda gravement maman.
– Comme un type qui est sur le point de mourir, bredouilla grand-père qui avait l’air dans le même état que dans la première version du 16 mai.
– Ne plaisantez pas avec ça, s’il vous plaît, lui répondit maman.
– Mais je ne plaisante pas, c’est la vérité Alice. J’aurais tellement voulu revoir tes parents, pour leur dire adieu. Anne et Jean sont des personnes extraordinaires. Tu leur diras de ma part que je les remercie infiniment pour tout, et que même infiniment, ce n’est pas encore assez par rapport à tout ce qu’ils ont fait pour moi.
– Je le leur dirai Charles, comptez sur moi. Je sais que vous vous aimiez beaucoup tous les quatre, mais qu’ont-ils fait pour être remerciés à ce point ? Je peux savoir ?
– Non, non, désolée, Alice, ça, je préfère le garder pour moi, répondit grand-père les yeux larmoyants. Contente-toi simplement de les remercier, tu veux bien ? Ils comprendront.
Grand-mère, qui était toujours dans la pièce, rassura grand-père :
– Ne t’inquiète pas mon chéri, on leur transmettra.
– D’accord. D’accord, répondit maman, vraisemblablement déçue de ne pas en savoir plus.
– Maintenant, Alice, si tu le veux bien, va retrouver mon fils, ton époux, et allez prendre un peu l’air tous les deux pendant que je profite de passer encore un peu de temps avec mes petits-enfants, implora-t-il avant de reprendre péniblement son souffle.
– Je comprends, d’accord, je vous laisse, répondit maman en lui saisissant la main. On reviendra vous voir dans un petit moment. À tout à l’heure Charles. À tout à l’heure Pauline.
– Oui, c’est ça. À tout à l’heure Alice, répondit grand-mère.
Et maman embrassa grand-père sur le front. Je pus voir les larmes qu’elle essayait de retenir. Et je remarquai également son hésitation. Elle se retourna plusieurs fois pour nous observer avant de vraiment quitter la chambre, comme si elle craignait qu’il ne se passe quelque chose en son absence. Puis, elle se résigna et ferma la porte derrière elle.
– Grand-père, grand-mère, on a réussi ! ne put s’empêcher de s’écrier Gert juste après le départ de maman.
– Réussi quoi ma Gertie ? répondit grand-mère Pauline.
– Euh, se ressaisit-elle, je ne sais plus trop.
Ma sœur était tellement impulsive que cela lui avait déjà bien souvent joué des tours. Elle ne pouvait s’empêcher de dire tout haut ce qui lui passait par la tête. De mon côté, je préférais rester le plus silencieux possible pour éviter de sortir des énormités qu’il fallait rattraper par la suite.
– Grand-mère, ce que Gert veut dire, c’est qu’on a réussi notre retour dans le temps, avouai-je.
– Quoi ? intervint grand-père, déjà très mal en point. Ne me dites pas, ne me dites pas que vous avez utilisé le …le Temporion ? Vous vous rendez compte de ce que ça signifie ?
– Oui, on s’en rend parfaitement compte et c’est même toi qui nous as expliqué son fonctionnement.
– Non, s’affola-t-il. Ce n’est pas possible ! Pourquoi avez-vous fait ça alors que la situation sur les Légions et sur Terre est déjà si compliquée ?
– Parce que ce matin, dans la première version de ce matin plutôt, un grave accident de bus scolaire a eu lieu, commençai-je. J’étais dans ce bus, mais il ne m’est rien arrivé. Par contre, la conductrice et douze de mes camarades sont morts. Les vingt-cinq autres ont dû être hospitalisés. Nous devions faire quelque chose pour les sauver et pour changer la tournure des événements ! On vous en a parlé Gert et moi, et vous étiez d’accord pour qu’on le fasse. Je sais grand-père que tu as placé le Temporion à la maison afin de faire la même chose pour nous s’il nous était arrivé malheur. Et j’ai vu la détresse et l’angoisse des parents qui avaient perdu leurs enfants. Il fallait prendre une décision. Nous avions entre nos mains un pouvoir incroyable : celui de les ramener à la vie. Je n’aurais pas pu passer mon existence à repenser à cet accident et à l’occasion manquée de les sauver tous. Vous comprenez ?
– Charles, intervint grand-mère, visiblement émue. Tu te rends compte à quel point nos petits-enfants sont courageux ?
– Déjà ? Vous en êtes déjà là ? murmura-t-il péniblement. Vous êtes déjà amenés à prendre de si grandes décisions. Oh mes petits, si vous saviez comme j’aurais voulu vous épargner tous ces risques et tous ces dangers ! Votre grand-père Jean, vos grands-mères et moi-même, nous nous étions promis d’éviter à nos enfants de découvrir les Légions. Mais nous n’avons pas réussi à faire de même pour nos petits-enfants. Oh, j’en suis tellement désolé…
– Mais grand-père ! intervint ma sœur. Les Légions sont juste extraordinaires ! Pourquoi vouloir nous protéger d’elles ? Elles sont utiles à l’humanité et elles nous préparent à aider les êtres humains en temps de crises alors pourquoi nous protéger de quelque chose d’aussi merveilleux ?
– Parce que les Légions sont tout aussi dangereuses que merveilleuses, Gert, bredouilla-t-il avec difficulté. Pour que les Légions aident l’humanité à trouver un équilibre sain, elles doivent elles-mêmes conserver leur propre équilibre. Chaque Légion doit rester autonome et ses membres unis. Aucun Grand Maître ne doit essayer de posséder un pouvoir Suprême sur sa Légion ou encore pire, sur toutes les Légions. C’est la règle de l’Équilibre. Et chacune des douze Légions est indispensable au maintien de cet Équilibre, car chacune y joue un rôle bien précis. Si le désordre règne sur l’une d’elles, ce désordre sera ressenti jusque sur Terre. Oh, Pauline, explique-leur, je t’en prie.
Et grand-mère prit le relais :
– Les enfants, vous savez, il y a bien longtemps, l’une des douze Légions a failli à son devoir. L’un de ses Grands Maîtres a acquis un pouvoir Suprême. Les autres Grands Maîtres se sont soumis à sa volonté. Ensuite, il a souhaité agrandir encore son pouvoir et dominer les autres Légions. Il a proposé d’être le Grand Maître Suprême de toutes les Légions, ce que les autres ont catégoriquement refusé. Mais comme beaucoup de Légionnaires le suivaient à cause des promesses qu’il leur avait faites, une guerre s’est engagée entre les Justes et les Corrompus. Les Justes étaient ceux qui combattaient pour maintenir l’Équilibre, et les Corrompus étaient ceux qui combattaient pour hisser ce Grand Maître au pouvoir. Nous avons connu ça tous les quatre, nous, vos grands-parents. Et nous avons participé à cette terrible guerre des Légions, en 1962.
– Dans la première version de ce 16 mai 2022, vous avez nommé quelqu’un de très dangereux, l’interrompit ma sœur.
Grand-mère lança un regard interrogateur à grand-père. Et lui-même enchaîna :
– De qui s’agit-il Gertie ? De qui a-t-on parlé ?
– D’un certain Asniok…non pardon …Osniak je ne sais plus quoi…, répondit ma sœur.
– Leprems, complétai-je très sûr de moi. Et grand-père, tu nous as même dit que certaines personnes attendaient son retour, et que la météo de ces derniers jours ressemblait à celle que vous aviez eu avant les événements de 1962. Grand-mère, toi, tu étais d’avis qu’on ne risquait rien parce qu’il était censé être enfermé dans la prison la plus surveillée du monde depuis cette année-là jusqu’à la fin de ses jours. Mais grand-père, on a vu ton inquiétude à ce sujet. Est-ce lui ce fameux Grand Maître Suprême qui en a corrompu certains ?
–Oui, oui les enfants, c’est bien lui, confirma grand-mère. Mais ne parlez de cela à personne surtout ! Il est encore en vie, même s’il a été mis hors d’état de nuire. La guerre des Légions de 1962 a pris fin au moment de son arrestation. Et il a évidemment été condamné à la prison à perpétuité pour tous ses crimes. Je suis surprise d’apprendre tout ce que vous savez déjà. Mais après tout, si on vous a renseignés dans la première version de ce jour, il faut bien qu’on en fasse autant dans la deuxième version.
– Bon, alors tout va bien. S’il est dans cette prison, il n’en sortira jamais, déclara Gert avec soulagement. Et de toute façon, il doit être super vieux s’il était déjà adulte en 1962.
– Justement, déclara grand-mère sans détacher son regard de celui de grand-père, comme pour avoir son approbation avant de poursuivre. C’est là que vous intervenez. Beaucoup racontent qu’il se serait récemment échappé ! Ce ne sont peut-être que des rumeurs, mais les Grands Maîtres ont demandé à ce que vous soyez formés tous les deux au plus vite, dans le cas où il tenterait à nouveau d’accéder au pouvoir. Il est très âgé, mais paraît-il encore en bonne forme physique.
– Mais pourquoi nous ? implorai-je, de plus en plus angoissé à l’idée de devoir intervenir dans des affaires aussi graves.
– Parce que vos grands-parents ont grandement participé à la victoire des Justes lors de la Guerre des Légions, répondit grand-ère. Les Grands Maîtres pensent que vous avez les mêmes qualités en vous. Votre père et votre mère ont été épargnés car la situation s’était calmée une fois qu’Osniak Leprems s’est retrouvé en prison. Et on ne voulait surtout pas les mêler à d’aussi terribles choses. Mais depuis quelques mois, voire même quelques années, les événements nous montrent qu’un nouveau danger plane sur les Légions.
– Mais ça signifie qu’ils sont très nombreux à le suivre ?
– Oui, ils sont en effet de plus en plus nombreux, nous confirma grand-mère.
– Mais pourquoi tous ces gens suivent-ils un homme qui veut posséder tous les pouvoirs ?
– C’est bien pour ça qu’on les appelle les Corrompus, poursuivit grand-mère. Ce Grand Maître, Osniak Leprems, leur a promis tellement de choses merveilleuses pour le jour où il accéderait au pouvoir, que non seulement ils le croient, mais ils sont absolument prêts à tout pour le hisser au sommet. Et si cela devait arriver, ce serait tout simplement catastrophique pour l’humanité.
– Et nous serons mêlés à tout ça ? demandai-je tétanisé.
– J’espère le moins possible, murmura grand-père dans un ultime effort. Mais les Corrompus savent que vous faites partie d’une famille qui a participé au tournant positif de la Guerre des Légions. Et ils veulent éviter que des Justes ne se rassemblent pour les affronter à nouveau. Il est plus facile de prendre le pouvoir lorsqu’on ne rencontre aucune résistance. Beaucoup de nos amis Grands Maîtres le savent et c’est pourquoi ils organisent justement cette future résistance en recrutant des nouveaux Légionnaires aux grandes capacités, comme vous, afin de les former au plus vite aux enseignements des Légions.
– Mais grand-père, comment savoir si les gens que nous fréquentons sont des Justes ou des Corrompus ?
– Fiez-vous à votre instinct. L’instinct des Gigon et des Brooks est fin et aiguisé. On a ça dans le sang. On ne l’explique pas.
– Mais comment faire pour être sûrs d’être guidés par notre instinct grand-père ? demanda ma sœur.
– Vous apprendrez. Et sur ces dernières vingt-quatre heures, vous avez déjà prouvé tous les deux que vous pouviez le faire. Celui ou celle qui se fie à son instinct prend toujours la décision qui préservera au maximum les vies humaines et la paix. Vous avez jugé qu’il était préférable de sauver trente-huit personnes, en prenant de terribles risques. Oh, je suis si fier de vous mes petits, si fier !
– Mais, en dehors de vous, nos grands-parents, y a-t-il encore d’autres membres des Légions dans la famille ?
– Votre tante Susanne et oncle Paul, répondit grand-mère.
À ce moment-là, Gert me regarda, sans doute pour avoir la confirmation que je pensais bien à la même chose qu’elle. Nous repensions tous les deux à la drôle de discussion entendue entre notre arrière-grand-père et sa fille tante Susanne, alors que nous traversions le Couloir de la réserve. Tout était forcément lié aux Légions. Fallait-il parler de ce que nous avions entendu à nos grands-parents ou attendre de revoir notre tante pour l’interroger ? Gert eut la confirmation de mon feu vert à mon simple hochement de tête. Alors, elle se lança sans détours :
– Grand-père, grand-mère, qui est Agathe ?
L’électrocardiogramme de grand-père commença à s’affoler à cette simple question. Aucun mot ne sortit de sa bouche, mais son visage se crispa de douleur. Il se tint soudainement la poitrine, comme s’il avait beaucoup de peine à respirer. Grand-mère nous poussa tous les deux afin de nous éloigner de son lit et elle appuya sur la sonnette d’urgence. Une infirmière entra et nous demanda de sortir immédiatement. Nous ne voulions pas. Nous savions que l’heure de grand-père était arrivée, mais malgré tout, je ne pouvais m’empêcher de culpabiliser à l’idée d’avoir laissé ma sœur lui poser cette question. Un médecin fit son entrée dans la chambre avec papa et maman. Ceux-ci nous ordonnèrent sévèrement à tous les deux de sortir. Ils durent nous saisir par nos bras douloureux pour nous tirer vers l’extérieur. Quelques minutes après, grand-père était mort. Grand-mère Pauline sortit de la chambre et s’approcha de nous deux. Nous ne l’avions jamais vue aussi triste. Même dans la première version du 16 mai, à la mort de grand-père, elle ne nous était pas parue dans un tel état.
– Grand-mère, c’est de ma faute ! Je l’ai tué, gémit Gertie.
– Non, ma chérie, la rassura notre grand-mère. Ton grand-père Charles était au bout et nous le savions. Son heure était arrivée, et il nous a quitté en paix.
– Je ne crois pas. Il a eu l’air de souffrir quand j’ai parlé d’Agathe.
– Alors, ne prononce plus jamais ce nom, même devant moi ! ordonna sévèrement grand-mère. Tu ne pouvais pas savoir la première fois. Mais maintenant je te le dis. C’est un nom qui sème la mort. Tu viens d’en avoir la démonstration je crois. Alors, oublie-le. N’y pense plus.
J’étais abasourdi. Il devait décidément y avoir un énorme secret de famille autour de cette personne, cette Agathe, pour que grand-mère réponde aussi froidement à Gertie. J’étais certain que cette femme était ma tante et qu’elle avait bien existé. Mais qu’avait-elle bien pu faire pour que la seule énonciation de son nom puisse accélérer la venue du décès de grand-père ? Toute cette histoire prenait des proportions démesurées.
[1] Rivière qui passe en France et en Suisse, dans le Jura
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