Voici venu le moment d'achever ce tome 1... À découvrir prochainement dans le tome 2 : le destin hors du commun de William Brooks, l'arrière-grand-père de Ben et Gertie.
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Chapitre 15 : Espoir

 

À mon arrivée, Antony était à son poste, comme d’habitude. Il faisait déjà nuit sur ma Légion. Nous étions en début de soirée. Sans attendre, je me précipitai vers lui pour demander :

– Antony, sais-tu où se trouve le professeur Koffi ? Il faut absolument que je lui parle !

– Mais Ben, tu n’as rien à faire ici à cette heure ! D’ailleurs, le professeur, comme tous les autres, est certainement à la maison, chez lui, sur Terre. Il s’est téléporté vers le Togo il y a déjà trois heures.

– Mais il faut absolument que je lui parle tout de suite ! insistai-je.

– Non, désolé Ben. Tu attendras demain matin. Tu ferais mieux de rentrer chez toi et d’aller à l’école là où tu habites.

– Non, j’ai obtenu un congé d’une semaine dans mon école terrestre. Est-ce que je peux passer la nuit sur Temps et attendre Monsieur Koffi jusqu’à demain matin ? Je dois absolument lui parler ! Ou alors, tu peux m’envoyer sur la Légion du Ciel ?

– Ni l’un, ni l’autre, déclara-t-il fermement. Allez ouste maintenant ! Entre dans une chambre de Téléportation et retourne chez toi sans faire d’histoires, s’il te plaît !

Il était hors de question de rentrer à la maison. Mais je savais également qu’Antony ne céderait pas. J’exécutai alors ce qu’il m’avait demandé. J’entrai dans une chambre. Mais je ne fis aucun code-pas à l’intérieur et je pris soin de laisser la porte entrouverte. Je sortis plusieurs fois ma tête pour l’observer. Au bout de quelques minutes, il me tourna enfin le dos. J’en profitai donc pour m’éclipser le plus discrètement possible en espérant que le plancher du chalet ne soit pas trop bruyant. C’est alors qu’une clochette sonna au moment où je m’apprêtais à descendre l’escalier central. Quelqu’un venait d’arriver dans une autre chambre. Antony alla ouvrir à cette personne. Je me retournai. C’était Archibald Lester ! Je ne pus m’empêcher de courir à sa rencontre.

– Benjamin ? m’interpella-t-il froidement. Qu’est-ce que tu fais ici ?

– Oh, décidément, intervint Antony. J’ai essayé de le renvoyer chez lui, Maître, je vous le promets. Mais le gamin n’a pas voulu m’écouter.

– Ce n’est pas grave, répondit Archibald. Tu n’as rien à te reprocher Antony. Ne t’inquiète pas pour lui, je m’en occupe. Viens avec moi Benjamin.

Tremblant comme une feuille, je le suivis. Archibald ne dit pas un mot durant notre trajet. Quant à moi, j’étais si tendu qu’aucun son ne put sortir de ma bouche. Il finit par s’arrêter devant un chalet, à deux pâtés de maisons de là. Il ouvrit la bâtisse avec une clé qu’il me transmit. Puis, il me demanda de choisir une chambre à coucher et d’y dormir jusqu’au lendemain. Il ne me posa étonnamment aucune question sur la carte. Il devait deviner que quelque chose avait mal tourné. Mais je ne pouvais le laisser repartir sans lui parler.

–       Archibald ! C’est…c’est, sanglotai-je. C’est ma sœur Gertrude. Elle m’a trahi. Elle nous a tous trahis. Mais je vous en supplie, ne lui faites pas de mal. Elle est partie avec l’Intendante après lui avoir donné un deuxième morceau de carte ! Elle est sur Roi. Et mon oncle Paul est mort ! C’est horrible…

– Benjamin ! lâcha-t-il sans montrer le moindre étonnement, ni la moindre émotion. Je suis déjà au courant. Ton oncle a été ramené sur Eau par Isabella Ranoir, Georges Smith et un jeune garçon orphelin. Une cérémonie en son honneur aura lieu demain matin sur sa Légion. Tu viendras avec moi. Nous avons renvoyé son corps sur Terre au petit matin, de façon à ce que sa femme puisse croire à une mort naturelle pendant son sommeil. Les autres Légionnaires de ta famille sont au courant à l’heure actuelle. À ce stade, je pense qu’il est préférable que tu rentres chez toi dès demain, après la cérémonie d’hommage.

– Mais je ne peux pas ! hurlai-je, horrifié par cette proposition. Ma sœur a suivi l’Intendante ! Comment voulez-vous que j’explique cela à mes parents ? Et les deux fragments de carte ? De toute façon, j’ai encore quelques jours devant moi avant que ma famille ne s’inquiète à notre sujet. Il faut essayer de raisonner et sauver ma sœur.

– Ça c’est impossible, crois-moi. Elle est une Corrompue maintenant, on ne peut plus rien faire. Si l’Intendante possède deux parties de la carte, c’est signe que la situation s’aggrave. Je vais envoyer quelqu’un d’autre investiguer sur Roi, afin de savoir exactement ce qui s’y passe.

– Alors envoyez-moi là-bas !

– Ce n’est pas à toi de prendre ce genre de décisions et je n’ai pas d’ordres à recevoir de ta part Benjamin ! rétorqua sévèrement Archibald. Après vos bêtises des dernières vingt-quatre heures, j’ai perdu une bonne partie de la confiance que j’avais en vous. Et en ce qui concerne ta sœur, ce sont tous les espoirs placés en elle qui viennent de s’envoler. C’est une lourde perte, crois-moi. Tu comprendras donc ma profonde déception. Maintenant, entre dans ce chalet, choisis une chambre et dors. Si tu le souhaites vraiment, tu peux exceptionnellement rester ici jusqu’à jeudi prochain, jour où tu rentreras chez tes parents. Votre tante Susanne trouvera bien une excuse pour justifier votre absence sur Terre à l’enterrement de votre oncle. Je me désole d’avoir cru en votre maturité. Mais vous n’êtes après tout que des enfants ! Il est tard. Alors contente-toi d’aller dormir comme les autres jeunes gens de ton âge.

Je me sentis désespéré comme jamais après avoir entendu ses paroles. Maître Lester avait pourtant raison sur toute la ligne. J’étais aussi faible qu’un moins que rien. Au vu de la honte qui pesait sur moi, je n’avais plus d’autre choix que de passer la nuit dans ce chalet vide.

La cérémonie pour oncle Paul eut lieu le lendemain, comme prévu. Je me rendis sur Eau avec Archibald. Malgré ma profonde tristesse, je ne pouvais rester insensible à la splendeur de cette Légion. Pour faire simple, la planète ressemblait à un savant mélange de Caraïbes et de Polynésie. Nous étions entourés d’une eau turquoise et limpide, transparente. Le sable était aussi blanc et fin que de la farine fleur. Il faisait chaud et humide à la fois. Des cocotiers s’étendaient jusque dans les eaux claires. La cérémonie d’hommage à Oncle Paul avait lieu sur une très large plage. Nous étions des centaines. Dans un bref élan d’espoir, je ne pus m’empêcher de chercher Gertie des yeux. Mais évidemment, elle n’était pas là.

Un Grand Maître de l’Eau prit la parole. Il rappela que l’accident mortel de notre oncle était le deuxième drame de ce genre à avoir touché notre famille. Pendant quelques secondes, je me demandais quel avait été le premier. Puis, notre deuxième passage dans le Couloir me revint en mémoire. Nous avions entendu tante Susanne parler avec son père d’une noyade, celle de notre arrière-grand-mère, enceinte à l’époque. Cet accident avait eu lieu au bord du Doubs. D’après ce que je savais, oncle Paul avait été sauvé des eaux par sa mère et par sa grande sœur, notre tante Susanne. Mais leur maman, mon arrière-grand-mère Gertrude, y avait perdu la vie.

J’appris également, lors de cette cérémonie, que notre oncle, par son sacrifice spontané pour sauver les Légions, devenait un Grand Maître du Ciel. Je compris alors que pour obtenir ce titre, il fallait avoir été formé sur une autre Légion, et s’être illustré par un acte de bravoure absolument fabuleux et exemplaire. On devenait alors Double Légionnaire, même après la mort. Je me demandai alors ce que pouvait bien avoir accompli le Grand Maître Archibald Lester pour devenir, de son vivant, un Grand Maître du Ciel.

Les jours suivants, je me rendis à l’école de la Légion du Temps, sur les conseils d’Archibald, même si je n’étais pas du tout motivé à apprendre quoi que ce soit. Avec le décès de grand-père Charles, puis celui de notre oncle et la terrible traîtrise de ma sœur, c’était comme si le ciel m’était tombé sur la tête, comme si ma vie s’était soudainement arrêtée. Je n’arrivais pas à croire ce qui m’arrivait. Je regrettais d’ailleurs profondément que les Légions soient entrées dans nos vies.

Ylva essaya de me remonter le moral tout en se montrant discrète. Elle ne me posa pas trop de questions. Nous eûmes droit à différents types de cours. J’eus notamment l’occasion de commencer la fabrication de ma montre à gousset, avec le professeur Koffi, qui nous enseignait aussi la mécanique de précision. Il nous expliqua comment les montres pouvaient mesurer le temps et il nous fit découvrir des mécanismes fabuleux.

Il nous avertit au sujet de la fabrication de notre montre. Ce devait être un travail de patience et de minutie qui allait s’étendre sur deux années. Nous devions commencer par la fabrication de chaque pièce composant la montre. Malgré toute la tristesse que j’éprouvais ces jours-là, je ne pus m’empêcher de me dire qu’Archibald avait eu raison d’insister pour que je me rende aux cours de ma Légion. Commencer la fabrication de cette montre me donnait l’étrange impression de me rapprocher de grand-père Charles, qui avait consacré toute sa vie à l’horlogerie. Je repensais à la montre qui avait fait son succès, La Gardienne du Temps. Je me souvenais avec quelle délicatesse il sortait de son écrin le premier exemplaire de cette montre à la renommée mondiale. Et je me disais qu’un jour peut-être, moi aussi, comme grand-père, j’aurais le bonheur de voir mon nom devenir une marque de montre prestigieuse.

Grand-père disait souvent qu’une montre est comme un être humain. Elle a besoin d’énergie pour fonctionner, mais elle a aussi et surtout besoin d’un cœur pour réguler et distribuer correctement cette énergie, selon un rythme bien équilibré. Ainsi, tous les mouvements de la montre se coordonnent parfaitement pour donner l’heure la plus précise possible. Le gros travail de l’horloger, selon lui, était justement de gérer la distribution de cette énergie. C’est ainsi que mon grand-père parvenait à fabriquer des montres qu’on ne remontait qu’une seule fois tous les quatre jours. Le cœur de la montre, la partie la plus complexe, me fascinait particulièrement, plus j’en apprenais à son sujet. On l’appelle l’échappement. Et c’est justement ce qui permet à l’énergie de s’échapper au rythme de tics et de tacs parfaitement réguliers. Cet échappement est composé d’un balancier, d’un spiral, d’une roue d’échappement et d’une ancre. Je me demandais comment nous allions pouvoir fabriquer des pièces aussi subtiles que le spiral, plus fin qu’un cheveu.

L’entier de la montre devait être fabriqué par nos soins, ce qui donnait à cet objet une dimension particulière. J’étais tant absorbé par mes débuts dans l’horlogerie, que par moments, j’en oubliais presque ma sœur. Au fil des heures et des jours, les tics-tacs qui retentissaient aux quatre coins de notre atelier, devenaient même une source de réconfort. J’avais l’impression que mon propre cœur se calait sur le rythme des montres, des morbiers et des horloges qui nous entouraient. Je me sentais protégé dans cet atelier, comme un oiseau égaré qu’on aurait pris soin de sauver et de mettre bien au chaud.

Mais, dans le fond, j’avais bien conscience que la semaine passait, et que j’allais bientôt devoir affronter la réaction de mes parents lorsqu’ils me verraient rentrer seul. Bientôt viendrait le moment de trouver une explication pour justifier la disparition de Gertrude.

En dehors de la fabrication de notre montre, nous eûmes droit à un cours passionnant sur les Couloirs spatiotemporels. On nous expliqua notamment pourquoi nous avions entendu des voix et des bruits en tous genres lors de nos traversées des Couloirs. Le Professeur Koffi nous apprit les raisons de ce phénomène fabuleux.

L’utilisation d’un Couloir prend beaucoup plus de temps qu’une Téléportation, même si cela ne dure, en réalité, qu’une petite minute. Pour nous faire comprendre les choses le plus simplement possible, le Professeur compara cela à une chute vertigineuse d’un très haut bâtiment. Même si la chute est très courte, la personne qui tombe a le temps de voir défiler toute sa vie avant de toucher le sol. Les Couloirs provoquent le même phénomène à la seule différence qu’on en sort sain et sauf, et que cette impression de voir défiler le passé ne se limite pas à notre propre existence. En effet, le Couloir permet d’entendre les voix de notre propre passé, mais aussi de celui de nos ancêtres. Plus nous nous éloignons du moment présent et plus nous découvrons nos racines communes en tant qu’être humain. Par exemple, lorsque nous avions entendu la discussion entre tante Susanne et notre arrière-grand-père, nous étions au début de notre traversée et ceci ne concernait que le passé de notre famille.

Le couple de paysans que nous avions entendu parler lors de notre premier voyage, était un couple ayant vécu à l’époque de Pierre Péquignat, puisque l’époux avait assisté à son exécution en 1740. Ces deux individus étaient sans doute aussi nos ancêtres, mais des ancêtres beaucoup plus lointains, et donc aussi liés à d’autres familles. Et lorsqu’au bout du Couloir, nous avions pris de la vitesse et entendu des bribes de latin, puis des langages de moins en moins compréhensibles, il s’agissait sans doute aussi de nos ancêtres. Mais ceux-là étaient si éloignés de nous que nous ne pouvions plus les comprendre. Toutefois, ils nous rapprochaient les uns des autres d’une certaine manière, puisque mes camarades de Légion m’avaient confié avoir entendu le même type de langages. Puis, en fin de traversée, nous avions tous perçu ces fameux sons semblant venir des profondeurs de la Terre. Ainsi, plus on se plongeait dans le passé, plus on s’apercevait que nous venions tous du même endroit. Cette révélation me fit le même effet que la découverte de l’Universelle, la langue parlée par toutes et tous sur nos Légions. C’était un effet étrangement rassurant malgré l’angoisse quasi permanente dans laquelle je vivais depuis la trahison de ma sœur.

D’ailleurs, durant toute la semaine, chaque soir, quand venait le moment de dormir, je ne pouvais m’empêcher de penser à elle. Je me demandais notamment ce qu’elle pouvait bien faire. Elle devait déjà avoir beaucoup changé. Cette idée m’angoissait tellement que je me sentais régulièrement sur le point de faire une syncope. Heureusement, mes amis et mes cours sur Temps m’empêchaient sans doute de devenir fou. Je fus malgré tout surpris de n’avoir aucune nouvelle des fragments de carte, ni des autres documents de grand-père. Et une idée m’obsédait par-dessus toutes les autres : celle de devoir, à un moment ou un autre, affronter ma sœur. Je me demandais d’ailleurs si elle allait oser rentrer à la maison.

Le jeudi du retour tant redouté arriva. J’étais totalement perdu. J’allais devoir expliquer à mes parents que ma sœur avait disparu. Et j’allais devoir affronter la réalité de la mort d’oncle Paul. Je me demandais encore comment tante Susanne avait pu expliquer notre absence à son enterrement à Porrentruy.

C’était le moment de rentrer, le cœur terriblement lourd. Mais tandis que je me dirigeai vers le centre de Téléportation, j’entendis quelqu’un courir derrière moi. Je me retournai. C’était Monsieur Koffi.

– Mon garçon, mon garçon ! s’écria-t-il à bout de souffle. Vite, il faut que tu te rendes sur Foudre sans perdre de temps. Il s’est passé quelque chose. C’est Maître Archibald qui m’envoie.

– Quoi ? Mais je dois rentrer chez moi.

– Non, tu vas bien au centre de Téléportation, mais ce n’est pas pour rentrer en Suisse. Va sur Foudre et, une fois là-bas, rends-toi le plus vite possible à la Tente Numéro 15, me précisa-t-il, en me tendant un papier sur lequel figurait un code-pas qui permettait de s’y téléporter.

La tente Numéro 15 ? Cela me disait quelque chose. Oui, d’après ce que ma sœur m’avait raconté en détails à propos de son premier voyage, c’était la tente de Maître Aziz Bols ! Je courus sans même saluer Antony. Celui-ci m’arrêta en me demandant d’attendre qu’une chambre se libère. Dès que l’une d’elles passa au vert, j’entrai en bousculant celui qui en sortait, un élève un peu plus âgé que moi.

– Eh, mais attention !

– Désolé, je n’ai pas le temps.

– Ces étudiants de 1ère année, vraiment tous les mêmes, grogna-t-il en s’éloignant.

Je refermai la porte derrière moi et j’essayai d’exécuter le code-pas que j’avais consulté à la va-vite juste avant d’entrer dans le bâtiment. Je n’étais encore jamais allé sur Foudre. J’arrivai dans la nuit totale et dans une tente dont je sortis rapidement. Des dizaines de tentes vertes et identiques étaient parfaitement alignées, ce qui leur donnait une allure très militaire, exactement comme ma sœur me les avait décrites. Elles étaient numérotées. À droite, c’étaient les chiffres pairs et à gauche les impairs. J’eus vite fait de trouver la tente Numéro 15 et j’y entrai directement. Un homme imposant semblait m’y attendre. Je reconnus alors très bien Monsieur Aziz Bols, que j’avais déjà rencontré à la cérémonie d’hommage de grand-père.

– Benjamin, suivez-moi mon garçon ! m’ordonna-t-il sans même me saluer.

– Oui, Maître.

Je n’osais poser la moindre question. Je le suivis et il m’emmena dans une autre grande tente qui ressemblait cette fois à une infirmerie. Tout au fond, à droite, j’entendis une voix très familière qui gémissait et qui bredouillait péniblement mon nom. Non, je ne pouvais y croire. Est-ce que … ?

– Ben ! Ben… c’est toi ? balbutia la voix.

– Gertie ! Mon dieu ! Non ! Mais qu’est-ce qui t’es arrivé ?

J’accourus alors auprès d’elle. Elle était dans un état effroyable. La moitié de son visage était complètement tuméfiée. Ses vêtements étaient ensanglantés. C’était épouvantable.

– Il faut faire quelque chose ! Je vous en supplie ! Il faut la guérir, hurlai-je.

– Nous devons l’envoyer sur Terre, chez vous, si on veut qu’elle vive, m’expliqua Monsieur Bols. Il n’y a pas d’hôpitaux sur les Légions. Nous avons fait venir la Doctoresse Sullivan. Elle l’a auscultée et elle estime que son état nécessite une hospitalisation d’urgence. Notre infirmerie ne peut rien pour elle. Il faut que tu la ramènes immédiatement, et ensuite, que tu appelles tes parents. Il va falloir leur dire qu’elle est tombée suite à une randonnée périlleuse dans votre campagne. Ta tante Susanne est déjà prévenue. Nous allons téléporter Gertrude tout de suite sur Terre. Elle devra être amenée au plus vite à l’hôpital le plus proche. Ses chances de survie diminuent à chaque minute qui passe. Mais nous devions d’abord la garder ici, car elle est revenue par ses propres moyens et elle a quelque chose sur elle qu’elle ne veut donner qu’à vous, Benjamin.

Je m’approchai de ma sœur, tétanisé par son état.

– Gertie, je vais te ramener et on va te soigner, éclatai-je en larmes. Désolé de t’avoir abandonnée à cette femme. Je suis le pire des frères. J’aurais dû savoir que tu étais trop jeune. Je suis tellement désolé de t’avoir entraînée dans tout ça…

– Ben, gémit ma sœur. Tu es le meilleur des frères. C’est pour ça que je t’attendais…je t’attendais pour te donner ça.

Et elle prit difficilement quelque chose dans la poche arrière de son jean. C’était une boîte étanche transparente, la même que celle qui avait servi à oncle Paul. Je l’ouvris. À l’intérieur se trouvaient les deux fragments de carte ! Ma sœur ne nous avait pas trahis. Au contraire, elle s’était comportée de manière si exemplaire pour son âge que j’en perdais mes mots. Je la serrai dans mes bras sans poser plus de questions, puis je pris soin de confier la boîte à Maître Aziz Bols. On déplaça ensuite Gertie sur une civière et elle fut emmenée jusqu’à la tente de Téléportation.

Quelques minutes plus tard, nous étions au bas des Sommêtres[1] dans le Jura. L’ambulance arrivait déjà grâce à tante Susanne qui était au courant de tout et qui avait pris les devants. La mise en scène était parfaite. Les ambulanciers ne pouvaient se douter de ce qui avait réellement mis ma sœur dans un tel état. Moi-même je ne le savais pas encore. Faire croire à une chute dans ces rochers était une idée de Maître Bols pour éviter d’éveiller des soupçons au sujet des Légions. Pour moi, tout ce qui comptait, c’était que Gertie s’en sorte. Je montai dans l’ambulance avec elle et tante Susanne.

Trente minutes plus tard, nous arrivions à l’hôpital de la Chaux-de-Fonds pour les premiers soins, qui en réalité avaient déjà été donnés sur Foudre. Avant la téléportation, la Doctoresse Sullivan avait bien sûr pris le temps de retirer tous les bandages et tout ce qui pouvait laisser penser que ma sœur avait déjà été prise en charge. Il fallait absolument faire croire à une chute vertigineuse lors d’une randonnée. C’était terrible de voir ma sœur souffrir autant. Le premier médecin que l’on vit nous posa un tas de questions. Je laissai surtout tante Susanne répondre, de peur de dire une bêtise. Elle expliqua que nous étions partis tous les trois pour une balade au sommet du rocher des Sommêtres, et que ma sœur avait fait une très sale chute. Le médecin répondit sur un ton accusateur :

– Pour une sale chute, c’est une sale chute, vous pouvez le dire. Votre nièce, Madame, a trois côtes cassées, le bassin fracturé, un fémur brisé et elle a perdu beaucoup de sang, ce qui va nécessiter une transfusion. L’état de son œil droit est également préoccupant. Bref, je vous passe les détails. Mais pourquoi avoir amené vos neveux dans un endroit si dangereux ?

– C’est nous qui avons insisté pour y aller, Monsieur. Notre tante n’y est pour rien, tentai-je pour la défendre.

– Vous avez insisté pour y aller ? Alors, sache mon garçon que si ta tante avait été raisonnable, elle aurait insisté pour ne pas y aller ! C’est le devoir de l’adulte responsable qui accompagne des enfants.

– Mais, on n’est plus des enf…

– Ben, s’il te plaît, le Docteur a raison, m’interrompit tante Susanne. Je suis entièrement fautive. L’essentiel est que Gert aille vite mieux.

– Elle aura besoin d’une longue rééducation, sur plusieurs mois, poursuivit le médecin. Ses poumons étaient à deux doigts d’être perforés par l’une des côtes cassées. Elle a eu une chance incroyable.

Ma sœur fut transportée le lendemain jusqu’au CHUV à Lausanne où nos parents nous attendaient, terriblement inquiets. Elle en avait pour un mois d’hôpital avant de pouvoir enfin rentrer à la maison. Papa et Maman en voulurent beaucoup à tante Susanne pour l’accident, ce qui nous mit très mal à l’aise ma sœur et moi, sachant qu’elle n’était responsable de rien. Mais notre tante adorée nous rassura en nous expliquant qu’il était normal que les choses se passent ainsi et que Gertie avait été plus qu’héroïque dans cette histoire. Durant son long séjour à l’hôpital, je visitais ma sœur chaque jour après l’école. Lors d’une de mes visites, elle me raconta dans les détails ce qu’elle avait vécu entre son départ vers Roi avec l’Intendante depuis notre cave et nos retrouvailles sur Foudre :

– Lorsque nous nous sommes retrouvés dans notre sous-sol face à cette horrible femme et à ses menaces, j’ai pris conscience qu’il allait être impossible de récupérer la carte qu’Anna Küng lui avait transmise et qu’elle portait précieusement sur elle dans tous ses déplacements. Alors, quand elle nous a proposé de la rejoindre, j’ai décidé de la manipuler en lui faisant croire que j’étais passée de son côté. Je savais que c’était très dangereux, mais sur le moment, je n’ai même pas réfléchi plus loin. Je me suis simplement dit qu’il n’y avait aucune autre solution. Et je ne pouvais évidemment pas te prévenir devant elle. Je n’avais aucun moyen de te faire part de mon idée. Je craignais ta réaction, mais j’ai fini par renoncer à faire marche arrière quand j’ai vu qu’elle était tombée dans mon piège et que j’avais si facilement gagné sa confiance.

– Mais Gertie, il y a tout de même un élément qui m’échappe. Comment pouvais-tu savoir qu’un deuxième morceau de carte se trouvait derrière notre machine à laver ?

– En réalité, je savais que quelque chose se trouvait au fond du trou, mais je n’étais pas sûre de ce que c’était. Je ne te l’avais pas dit, mais le jour de l’accident, quand nous avons trouvé le journal de grand-père, en le feuilletant pendant que tu refermais le trou, je suis tombée sur le premier morceau de carte. La texture du papier était si particulière et si attirante que je l’ai déplié discrètement. C’était très étrange. J’ai été à la fois abasourdie et apeurée par les effets que produisait le fragment de carte. Ses bords étaient très froids et le plan qu’elle cachait semblait se mettre en mouvement. En regardant plus longuement et en inclinant le papier, je me suis aperçue que celui-ci ressemblait terriblement à une photographie. C’était presque hypnotisant. Je pouvais même sentir sous mes doigts la fraîcheur et le courant de la rivière qui passait à travers le plan. C’était une image vivante ! Il fallait absolument que je la regarde plus en détails avant de t’en parler. Ça peut sembler ridicule, mais c’était tout simplement pour être la première à savoir ce qu’elle montrait vraiment. Ma curiosité m’a poussée à glisser discrètement la carte dans l’une de mes poches de jean, en me disant que j’allais la ressortir plus tard, probablement chez tante Susanne, et que je t’en parlerais à ce moment-là. Mais avec tout ce que nous avons vécu dans les minutes et les heures qui ont suivi, j’ai complètement oublié que la carte se trouvait dans ma poche ! C’est un miracle de ne pas l’avoir perdue durant notre traversée du Couloir et pendant mon passage dans la cascade sur Foudre ! Lorsque la Dre Sullivan m’a envoyée me doucher et me changer le jour de mon arrivée sur ma Légion, j’ai retrouvé le morceau de carte dans ma poche. Mon passage dans l’eau l’avait pratiquement détruit. J’étais horrifiée, même si je ne connaissais pas encore son importance ! Mais j’ai préféré n’en parler à personne. J’avais extrêmement honte ! Je l’ai donc simplement mis dans la poche du pantalon neuf que l’on m’avait donné. Et à notre retour, ne sachant quoi faire, et également terrifiée par l’état de grand-père et le décès de nos douze camarades, j’ai préféré rester silencieuse. Je craignais ta réaction si tu avais vu l’état dans lequel se trouvait la carte. J’ai donc décidé de la cacher à l’endroit où j’avais trouvé le journal, derrière la machine à laver, en attendant. Je me suis dit qu’elle était en sécurité à cet endroit. J’ai fait ça discrètement juste avant qu’on ne se rende à l’hôpital, lorsque je suis descendue à la cave pour trouver des habits de rechange. Et c’est là que j’ai été encore plus surprise de découvrir un papier semblable, caché beaucoup plus profondément dans le mur ! Je ne pouvais que le toucher du bout des doigts, mon bras n’étant pas assez long. Sa texture ressemblait exactement à celle du premier morceau.

– Mais pourquoi tu ne m’as pas parlé de cette deuxième découverte ? On devait se faire confiance non ?

– Parce que je n’en ai pas eu le temps ! Rappelle-toi ! Quand je suis remontée de la cave, nous sommes directement partis avec maman à l’hôpital, et ensuite, nous n’avons plus été seuls tous les deux, jusqu’à notre retour dans le temps. J’ai hésité à t’en parler dans les escaliers, lorsque nous attendions de pouvoir utiliser le Temporion. Mais j’ai jugé sur le moment, qu’on avait d’autres priorités, c’est tout. Je suis désolée Ben d’avoir gardé ça pour moi. À l’hôpital, quand nous étions auprès de grand-père, j’ai commencé à sentir le poids de la culpabilité lorsque tu as dit que nous n’avions rien trouvé d’autre que le journal. J’avais envie d’intervenir et de tout raconter sur la carte que j’avais trouvée et sur ce deuxième papier caché au fond du mur. Mais comme le premier morceau était détruit par ma faute, je n’en ai pas eu le courage. Je dois t’avouer que j’étais heureuse de le retrouver intact dans le journal de grand-père après notre utilisation du Temporion ! Rends-toi compte Ben ! Notre intervention sur les événements du 16 mai a non seulement permis de sauver tous les passagers du bus, mais elle a également permis de sauver le premier morceau de carte ! Après l’accident évité, quand nous sommes revenus à la cave, j’ai suivi les instructions de grand-père au sujet des changements dans la tournure des événements du passé. Et comme je ne t’avais pas parlé des deux papiers dans la première version du 16 mai, j’ai préféré faire de même dans la deuxième version, pour respecter au maximum l’enchaînement des événements de ce jour-là. Par contre, j’ai évidemment jugé nécessaire de ne pas imposer au morceau de carte un nouveau voyage destructeur à travers les eaux glaciales et mouvementées de ma Légion, afin de ne pas le détruire une deuxième fois. Je l’ai donc directement placé derrière la machine à laver, dans le mur, et non dans ma poche de jean comme la première fois. Je me suis également assurée de sentir du bout des doigts le deuxième fragment de carte tout au fond du trou, pendant que tu effectuais les recherches que je t’avais demandé de faire pour détourner ton attention. Et dès que l’Intendante a proposé qu’on intègre sa Légion, je me suis dit que notre seule chance était de la prendre à son propre piège, grâce à ce papier qui se trouvait caché tout au fond du mur. Anna Küng avait déjà pris possession du premier morceau en fouillant dans notre cave par ma faute. Je devais donc absolument trouver le moyen de me rattraper, raison pour laquelle j’ai fait cette tentative désespérée.

– Mais, comment Anna Küng pouvait-elle savoir qu’il fallait fouiller derrière notre machine à laver ?

– Eh bien, c’est justement pour ça que je devais absolument trouver une solution. À l’enterrement de grand-père, c’est moi qui lui ai parlé du morceau de carte caché derrière la machine ! Comme une idiote, je lui ai fait tout de suite confiance, vu qu’elle avait l’air au courant pour les documents. Je n’ai pas osé tout te dire. Je crois que j’aurais préféré mourir plutôt que de me sentir responsable à vie des catastrophes engendrées par le vol de ce morceau de carte. C’est pour cette raison qu’à l’assemblée extraordinaire, je me suis proposée pour aller la récupérer sur Roi, convaincue que je devais absolument me racheter en réparant mes bêtises.

– Et pourquoi ne pas avoir parlé du deuxième papier que tu avais découvert à Maître Archibald Lester ?

– Essaie de comprendre Ben, m’implora-t-elle. Même si ça ne se voyait pas, j’étais complètement perdue après le vol du premier fragment de carte ! À tel point que je ne savais plus à qui faire confiance. Et tu sais, ces derniers temps, j’ai commencé à comprendre qu’il valait mieux bien réfléchir avant de parler.

Je pris vraiment conscience du courage de ma sœur à ce moment-là. Elle avait su rester silencieuse face au poids de la culpabilité tout en attendant qu’une occasion de réparer ses fautes se présente. Et surtout, elle n’avait pas hésité à risquer sa vie pour récupérer deux morceaux de carte dont elle ne connaissait pas grand-chose. Elle s’était laissé guider par son instinct en faisant ce qui lui avait semblé juste. Elle poursuivit ses explications :

– Lorsqu’il m’a fallu gagner la confiance de l’Intendante dans notre cave, j’étais morte de trouille. Mais tu ne l’as sans doute pas remarqué. Mon cœur battait la chamade au moment où je lui ai indiqué où se trouvait le deuxième papier. Et après avoir été téléportée avec elle sur Roi, elle m’a fait accéder au Palais royal. Une chambre m’a été attribuée. Inutile de te dire que c’était plus une suite qu’une chambre. C’était le luxe absolu. Elle a essayé de m’entraîner toujours plus loin dans son monde en m’offrant de plus en plus de choses. Et je continuais à faire semblant de marcher. On m’a amené des vêtements super stylés à essayer. Ensuite, j’ai eu droit à tous mes plats préférés. On m’a proposé une baignade dans l’immense parc aquatique du palais. En temps normal, j’aurais été toute heureuse et toute excitée dans ce contexte, mais là, j’étais totalement apeurée et focalisée sur les deux fragments de cartes que je devais ramener. Soudain, une idée m’est venue en tête. J’ai repensé à la destruction du premier morceau de carte lors de mon passage dans la cascade de Foudre. Et je me suis alors dit que l’Intendante devait bien faire sa toilette à un moment donné, se doucher ou prendre un bain. À ce moment-là, elle était obligée de se séparer des cartes. Elle n’allait pas les prendre dans l’eau, évidemment. J’ai donc choisi cette astuce. Alors qu’elle prenait son bain, je suis entrée discrètement dans sa chambre et j’ai fouillé les poches de ses vêtements qui traînaient sur un grand canapé. Rien ! Je ne trouvais les cartes dans aucune des poches. Mais grâce à la porte entrouverte de sa salle de bain, j’ai eu la chance d’apercevoir un peignoir suspendu à une patère, juste à deux mètres de la baignoire. J’étais persuadée que les deux cartes se trouvaient dans l’une des poches. J’ai réussi à utiliser à distance le miroir de la salle de bain pour voir dans quelle direction l’Intendante regardait. Par chance, je me suis aperçue qu’elle tournait le dos à la porte. Elle avait l’air d’être concentrée sur son portable. Je suis donc entrée dans la pièce, j’ai fouiné dans les poches et j’y ai bien trouvé les deux cartes, dont je me suis saisi d’un geste rapide. Mais presque au même instant, l’Intendante s’est retournée et a commencé à hurler : « La sale voleuse, traîtresse, menteuse ! Attrapez-la ! ». Elle s’adressait aux gardes du palais, mais ceux-ci étaient à l’extérieur de sa chambre, évidemment. Dans la salle de bains de ma luxueuse suite se trouvait un tunnel à linge sale qui menait jusqu’au sous-sol. Il devait forcément y avoir le même genre d’installations dans sa salle de bains. Et en effet, après avoir ouvert la bonne porte d’armoire, j’ai carrément sauté la tête la première dans le tunnel à linge sale, en priant pour ne pas m’écraser au sol un peu plus bas. Le tunnel était très rapide mais il ne descendait pas à la verticale. Il tournait en virages serrés, jusqu’à ce que je tombe dans un immense chariot à linge sale presque vide. Autant dire que la chute a été violente ! Me sentant totalement brisée après mon violent atterrissage, c’est avec difficulté que j’ai réussi à m’extraire de là, toujours avec les deux fragments de cartes dans une main. Les gardes arrivaient. « Attrapez-la ! Ne la laissez pas s’échapper » hurlait l’un d’eux. J’ai couru tout en boitant. Heureusement, j’ai pu me cacher grâce à l’aide de deux esclaves qui travaillaient à la buanderie. Ils m’ont guidée vers le local de repassage. Cela m’a laissé le temps de mettre les deux bouts de carte dans la boîte étanche qu’oncle Paul avait trouvée dans le bureau d’Anna Küng et que j’avais gardée sur moi dans le cas d’un passage sous l’eau. J’ai remis la petite boîte dans l’une de mes poches arrière, et j’ai tenté une nouvelle fois de m’échapper. À nouveau, d’autres esclaves m’ont aidée. Sans eux, je ne serais plus en vie. J’ai suivi le chemin qu’ils m’indiquaient pour trouver un endroit plongé dans la nuit totale et me téléporter. Mais un des gardes a réussi à m’assommer et ils se sont mis à plusieurs pour m’asséner des coups dans le ventre. C’était horrible. Je ne pensais alors qu’à une seule chose : protéger les cartes. J’ai pu saisir la boîte qui se trouvait dans ma poche arrière de jean, et je me suis mise à la serrer contre moi, avec une détermination et une énergie que je ne me connaissais pas. Heureusement, une quinzaine d’esclaves sont intervenus et ont réussi à les arrêter avant qu’ils ne me tuent. J’étais au sol, incapable de bouger ma jambe droite, et avec de grandes difficultés à reprendre mon souffle. D’autres esclaves sont alors arrivés et m’ont transportée jusque dans un local à linge sale tout sombre. Ils m’ont demandé où je devais aller. J’ai alors difficilement articulé « Foudre » avant de perdre connaissance. Je n’avais qu’une idée en tête malgré mes blessures : te donner directement les fragments de cartes pour te prouver ainsi que je ne t’avais pas trahi. Je ne sais pas comment les esclaves ont réussi à me téléporter, mais je me suis réveillée à l’infirmerie de ma Légion, où j’ai justement demandé à te voir le plus vite possible, persuadée que j’étais sur le point de mourir. Ben, je n’aurais jamais imaginé qu’il était possible d’avoir aussi mal qu’à ce moment-là !  J’étais dans un tel état que je doutais même d’être encore en vie.

– Et dire que moi, de mon côté, je pensais que tu nous avais tous trahis. Je suis … je suis si nul… et si désolé Gertie.

À son retour à la maison, ma sœur allait déjà beaucoup mieux. Elle portait un corset et marchait avec des béquilles, mais je commençais enfin à retrouver la sœur que j’avais perdue. Elle pouvait rire à nouveau sans que ses côtes n’en souffrent trop, et son visage avait retrouvé ses traits habituels.

Après tous ces événements, on s’aperçut que cela faisait très longtemps que nous n’avions plus ri ensemble, même bien avant notre aventure. Papa et maman, de leur côté, se remettaient gentiment des émotions des semaines précédentes. Et tante Susanne nous rendait régulièrement visite. Gert devait encore attendre un peu avant de revenir à l’école, à Lausanne, comme sur Foudre. Et elle commençait à s’ennuyer à la maison. Alors je l’occupais en lui racontant comment j’avançais dans la fabrication de ma montre sur Temps.

Un jour, tante Susanne nous rendit visite en l’absence des parents. Elle nous confia qu’Anna Küng était décédée à cause des téléportations qu’elle avait entreprises à son âge avancé. Par contre, notre tante fut étonnamment incapable de nous expliquer pourquoi l’Intendante était en si bonne santé, alors qu’elle-même se téléportait régulièrement, malgré son âge.

Elle changea d’ailleurs rapidement de sujet pour nous annoncer qu’une assemblée avait eu lieu sur Foudre et qu’il avait été décidé que ma sœur méritait le statut de Double Légionnaire. Son courage et les risques qu’elle avait pris lui avaient permis d’accéder à la Légion du Ciel, ce qui était une première pour une enfant de son âge. Il est vrai qu’elle avait risqué sa vie dans cette mission. Ma sœur allait ainsi bientôt avoir le privilège de découvrir l’incroyable Légion du Ciel.

Les vacances d’été étaient presque là lorsque Maître Archibald Lester me donna enfin des nouvelles du petit Setteco. Étant trop jeune pour intégrer une Légion, et n’ayant plus ses parents, le jeune garçon avait été placé dans un orphelinat en Inde, pays d’origine de sa maman. Heureusement, il n’avait passé que deux semaines dans cet endroit, avant d’être adopté par un couple de Légionnaires qui allaient lui offrir une enfance heureuse et équilibrée sur Terre, avant son entrée sur une Légion. Je pris conscience à ce moment-là qu’on ne le reverrait probablement pas avant très longtemps.

Georges, de son côté, avait finalement gagné son intégration à la Légion du Temps après m’avoir sauvé. Nos rapports étaient évidemment bien meilleurs qu’avant. On parvenait même à collaborer durant les travaux de groupe sur Temps. Qui l’eût cru ?

Isabella Ranoir, quant à elle, venait régulièrement à la maison pendant la convalescence de ma sœur pour l’aider à rattraper les cours manqués. Elle en profitait parfois pour nous donner un cours d’histoire des Légions, et nous raconter certaines anecdotes qu’elle avait vécue en tant que Légionnaire. Nous étions devenus si proches d’elle qu’il nous arrivait de la tutoyer et de l’appeler par son prénom devant d’autres personnes, notamment une fois devant nos parents. Ceux-ci s’étaient montrés très surpris et nous avions dû faire croire à une simple maladresse.

Les deux fragments de carte, qui faisaient partie des cinq documents secrets de grand-père, avaient quant à eux été ramenés en sécurité sur la Légion du Réveil, à la Bibliothèque centrale des Légions, plus précisément. Il en était de même pour l’ancien recueil de codes-pas en latin et le journal de bord de grand-père. Le Temporion avait été ramené au Quartier Général de Temps avec l’aide de grand-mère Pauline et d’Archibald Lester. Grand-mère avait raconté à nos parents qu’elle souhaitait récupérer la grande horloge comtoise pour la vendre à un brocanteur, car elle lui rappelait beaucoup trop de moments passés avec grand-père. Il nous restait encore à trouver le dernier document secret, le cinquième. J’avais tenté quelques investigations dans notre cave pendant la convalescence de Gertie, mais sans succès. L’Intendante, de son côté, ne s’était plus du tout manifestée, ce qui nous surprenait et nous inquiétait également Gertie et moi.

Des membres de notre famille avaient sauvé les Légions en 1962. Nous étions donc peut-être destinés nous aussi à jouer un rôle important dans les événements à venir, même si nous ne connaissions pratiquement rien de ce qui s’était vraiment passé cette année-là. La tempête grondait toujours dehors et les catastrophes naturelles s’enchaînaient un peu partout sur Terre. Est-ce que cela signifiait vraiment qu’Osniak Leprems était parvenu à s’échapper de prison, comme oncle Paul l’avait écrit ? Pouvait-il vraiment y avoir un lien entre le déchaînement de la nature et cette évasion ? Est-ce que nous devions nous préparer à vivre nous aussi une guerre des Légions, ou pire, une guerre universelle ?

Encore une fois, la réalité dépassait largement tout ce qu’on avait pu imaginer jusque-là.

[1] Chaîne rocheuse du Jura réputée pour l’escalade et la marche

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