Créé le: 13.09.2026
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Les douze Légions (1) : TEMPS – Chapitre 14 : Noyade
Une seule et unique pensée parvenait encore à irriguer mon cerveau, alors que cette apnée forcée achevait son oeuvre. Il me fallait sauver celui que j'avais entraîné dans cette si sombre affaire.
L'angoisse ressentie à la vue de l'éternelle culpabilité m'entraînait alors plus loin...
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Chapitre 14 : Noyade
Après les explications du petit Setteco, on s’arrêta tous un instant en se regardant silencieusement. Tout ce qu’il venait de raconter correspondait parfaitement au récit d’Isabella Ranoir. La Cité dont on s’approchait et qui s’étendait sous nos yeux ne couvrait pas une très grande surface, mais elle se déployait tout en hauteur. Elle ressemblait à un îlot de civilisation au milieu d’un désert infini. Le seul bâtiment qui s’étalait un peu était celui qu’on voyait au premier plan, à l’entrée. Il s’agissait d’un immense palais de style oriental, composé de plusieurs tours encerclant un majestueux bâtiment central. Les autres bâtisses qui s’élevaient autour du palais et dans le reste de la Cité étaient de gigantesques buildings vitrés. Leurs premiers étages étaient fixes, mais ils possédaient presque tous une partie supérieure mobile qui tournait sur elle-même. Les étages se décalaient les uns par rapport aux autres, puis se remettaient en place grâce un mécanisme très ingénieux.
Une quinzaine de ces gratte-ciels se dressaient face à nous, d’une manière si imposante, qu’on se sentait devenir minuscules plus on approchait. Tout autour de la Cité, ainsi qu’autour du palais, des rivières artificielles d’un bleu ciel limpide s’écoulaient. On pouvait y observer, même de loin, des poissons colorés qui nageaient en suivant un courant léger. Des ponts étroits et arqués permettaient de traverser ces rivières. D’ailleurs, en oubliant un peu les gratte-ciels, le décor prenait même un petit air vénitien[1]. Plus on s’approchait, plus on prenait connaissance de certains détails. Les rez-de-chaussée des bâtiments étaient occupés par des magasins dont les enseignes extérieures clignotaient et changeaient toutes les quatre ou cinq secondes. Au centre de la Cité se trouvait un grand parc d’attractions dont les grands huit vertigineux tournoyaient autour des buildings. D’imposantes fontaines et des jets d’eau complétaient ce décor fabuleusement artificiel. Quelques-uns d’entre eux montaient si haut qu’ils devaient facilement dépasser notre célèbre jet de Genève. Il faisait toujours une chaleur cuisante, mais nous nous réjouissions tous les cinq à l’idée de nous désaltérer dans la Cité. Nous étions à bout de forces.
Setteco nous expliqua qu’il n’avait plus le droit d’entrer dans la Cité en raison de ses vêtements trop usés. Madame Ranoir, qu’on appelait désormais Isabella, lui répondit : « C’est ce qu’on verra ». En arrivant enfin au bas de la dune, nous fûmes éblouis par la splendeur de l’immense palais royal. Les dômes qui surmontaient les quatre tours de garde et le bâtiment central étaient apparemment tous recouverts de feuilles d’or. L’ensemble de ces bâtiments rayonnait tant que c’en était presque écoeurant, comme un dessert trop sucré. Setteco nous confirma qu’il s’agissait bien du Grand Palais, l’endroit où avait régné le terrible Osniak Leprems jusqu’à la Guerre des Légions de 1962, et où vivait actuellement cette personne mystérieuse qu’on appelait l’Intendante. C’était là aussi que devait se trouver le morceau de carte qu’il nous fallait récupérer. Il était donc temps de réfléchir au moyen d’atteindre le bureau d’Anna Küng.
Mais avant de nous y rendre, nous devions absolument nous désaltérer de toute urgence. On fit alors notre entrée dans la Cité. Un grand panneau surplombait le chemin que nous empruntions en quête d’une boisson fraîche. Les mots suivants y étaient inscrits : « Bienvenue dans la Cité du Roi ». Au moins, c’était accueillant. Après quelques mètres à la recherche d’un rafraîchissement, nous arrivâmes à une fontaine sur laquelle il était indiqué que l’eau qui en sortait était destinée à être bue et qu’elle était potable. « Parfait ! », m’écriai-je. Mais Setteco m’arrêta net et nous expliqua que rien ne coûtait plus cher que l’eau sur cette planète quasi désertique. Même l’eau des fontaines était payante.
– Comme je vous l’ai dit, j’ai pensé à prendre quelques Royales avec nous pour nous dépanner, nous rassura Isabella. Il y aura juste de quoi nous payer à boire à tous, je pense. Mais l’eau est en effet trop chère. Il existe une autre boisson un peu moins désaltérante, ne contenant presque pas d’eau, et on la trouve en magasin. Tu peux vite nous emmener dans ce genre de boutique Setteco ?
– Vous voulez dire un magasin qui vend des Feebs ? Oui, bien sûr, il y en a un à deux pas, venez.
Nous le suivîmes. Ma sœur me confia qu’elle se réjouissait de voir à quoi ressemblait un ou une Feebs. Georges, de son côté, avait l’air prêt à s’écrouler sous cette chaleur torride. Nous arrivions enfin devant un magasin de Feebs. On entra tous les cinq. La boutique n’était pas très grande si on la comparait aux autres magasins des alentours. Le vendeur portait une casquette et un ensemble vert. Les odeurs étaient celles de fruits si mélangés et transformés que j’en étais à nouveau presque écœuré. De longs tuyaux longeaient le plafond de la boutique et parvenaient à de grands réservoirs munis de robinets automatiques. Le vendeur réagit quelques secondes après notre arrivée en nous demandant de faire sortir Setteco, car ses vêtements n’étaient pas acceptables dans la Cité. Isabella protesta et déclara :
– Très bien, Monsieur. Mais alors c’est nous tous qui quittons votre boutique si vous refusez de servir à boire à ce jeune garçon ! Étonnant pour une Cité qui met tant de choses amusantes à disposition, de voir comme vous traitez finalement les enfants.
– Toutes ces choses amusantes, comme vous dites Madame, sont payantes !
– Je le sais, et j’ai largement de quoi vous payer. Vous n’acceptez que les Royales n’est-ce pas ?
– On accepte aussi depuis peu quelques monnaies terrestres.
– Les francs suisses ? demanda notre enseignante.
Le jeune homme ne trouva alors rien de mieux que de rire pour se moquer de sa proposition.
– Alors, voilà dix Royales pour une Feebs chacun, se résigna-t-elle. C’est bien deux Royales la Feebs ?
– Oui, c’est bien ça. Mais ce sera une Royale de plus si vous voulez que j’accepte le garçon.
Isabella parut scandalisée par les propos du vendeur, mais elle lui tendit malgré tout une Royale supplémentaire. Ensuite, le jeune homme demanda à chacun de nous de choisir une couleur. C’était très étonnant de sélectionner une teinte et non un arôme pour une chose qu’on allait boire. Et c’était surtout inquiétant de devoir se réhydrater avec une boisson qui contenait l’équivalent d’une cuillère à café d’eau complétée par un liquide coloré aussi épais que du sirop. Le jeune homme nous remplit de drôles de grands gobelets incurvés en leur milieu. On avala cette boisson étonnamment désaltérante d’un seul trait. Puis on quitta le magasin agréablement climatisé pour nous retrouver dans la chaleur torride extérieure.
De l’autre côté de la rue, après avoir traversé un pont qui semblait mener au palais, on tomba sur une boutique de vêtements. Isabella nous demanda d’attendre à l’extérieur et elle entra pour demander s’ils acceptaient les francs suisses. Étonnamment, cette boutique-là les prenait. Elle revint donc chercher Setteco qui ressortit quelques minutes plus tard, habillé de baskets, d’un jean et d’un T-shirt neufs. Il avait l’air terriblement enchanté par ce cadeau.
Cette fois, nous nous dirigions enfin définitivement vers le palais. Mais, à notre arrivée, comme il fallait s’y attendre, une dizaine de gardes se tenaient fermement devant l’entrée.
– Alors Setteco, comment on fait ? demanda Georges. Non, mais vous êtes vraiment sérieux ? Vous voulez retrouver une carte là-dedans ? Et comment vous pensez entrer ? Bonne chance ! Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Non, sans moi les gars. Oubliez.
– Sauf que tu n’as pas le choix mon cher Georges, lui répondit Isabella. Dis-moi, tu tiens vraiment à intégrer une Légion, je crois savoir ? Et pourtant, il semblerait que tu aies raté ton épreuve d’admission. On te laisse une dernière chance, et au lieu de considérer cela véritablement comme une occasion de faire tes preuves, tu passes ton temps à faire des remarques déplacées. Je te préviens, ma patience a des limites. Tu as autre chose à rajouter ?
– Non, répondit Georges alors que ma sœur et moi retenions un rire moqueur.
C’est surprenant parfois comme les événements peuvent prendre une tournure inattendue. Quelques jours auparavant, j’étais encore le souffre-douleur de Georges, et voilà qu’il était en position de devenir le mien. Mais jamais je ne me serais abaissé à l’humilier. En réalité, il me faisait presque de la peine. Cependant, je ne pouvais m’empêcher de rire intérieurement de sa situation. Il avait l’air tellement mal dans ses baskets avec nous, plongé dans cette aventure malgré lui, juste parce qu’Isabella Ranoir tenait absolument à ce qu’il intègre une Légion.
Setteco finit par admettre qu’il était impossible de passer par l’entrée principale, mais il nous rassura en nous expliquant qu’il connaissait un autre passage, un passage souterrain. Il ajouta qu’il avait des amis capables de nous faire traverser jusqu’aux parties inférieures du palais. Cependant, il finit par admettre que nous allions devoir faire face à un petit détail des plus ennuyeux : tous les bureaux et les coffres-forts se trouvaient sous le niveau de l’eau !
Comme l’entrée principale du palais était bien gardée, la seule solution était de traverser le souterrain dont Setteco parlait. Il comportait plusieurs étages inférieurs, et des tunnels totalement inondés permettaient d’accéder à certains bureaux. Celui d’Anna Küng se trouvait au niveau de la zone immergée du palais. Et il n’existait aucun accès depuis la partie centrale non inondée. Pour l’atteindre, il fallait traverser sous l’eau, c’est-à-dire en apnée…une distance d’environ un demi-kilomètre ! Ce n’était pas humainement possible.
– Et nous le dire plus tôt ne t’aurait pas traversé l’esprit Setteco ? s’énerva Gertie.
– Je devais attendre de bien vous connaître. Je n’étais pas sûr de vos intentions. Et pour vous y rendre par Téléportation, il faudrait maîtriser le code-pas qui mène dans le bureau, et celui-là, vous vous doutez bien qu’à part Anna Küng et l’Intendante, personne ne le connaît.
– Attends, attends Setteco, le coupai-je. Tu es en train de nous dire que l’un d’entre nous va devoir parcourir 500 mètres sous l’eau sans reprendre son souffle pour accéder au bureau d’Anna Küng ? Mais dis-moi, l’aller-retour, ça fait bien un kilomètre non ?
– Exact. Son bureau possède un sas[2]. Lorsque vous entrez à l’intérieur du sas, la porte derrière vous se referme et l’eau est vidée dans le grand bassin. Une fois que le sas est vide, vous n’avez plus qu’à ouvrir la porte du bureau. Et vous êtes au sec !
– Ah oui, ça nous aide beaucoup, répondis-je démoralisé. Mais avant, il faudrait régler le premier problème. Qui parmi nous est capable d’un tel exploit ? Moi, perso, après trente secondes sous l’eau, je suis mort.
– Aucun de nous n’est capable de réaliser une chose pareille, ajouta Gertie. On est fichus. Quelle honte de rentrer sans la carte. Je crois que même les plus grands apnéistes du monde seraient incapables de nager aussi longtemps sous l’eau.
– Attendez, attendez, intervint Georges, soudainement animé par un éclair de génie. Si cette Küng a bel et bien un bureau pareil, ça veut dire qu’elle a suivi une formation sur la Légion de l’Eau non ? C’est le seul endroit où on apprend à nager en apnée si longtemps. Et selon toute logique, elle doit être capable de rejoindre son propre bureau par le souterrain indondé. Mon père m’a expliqué que quelques-uns des meilleurs apnéistes au monde étaient capables de rester une demi-heure sous l’eau.
C’est alors que la discussion entre tante Susanne et grand-père Jean à l’enterrement me revint brutalement en mémoire. Oncle Paul avait connu Anna Küng durant sa formation sur la Légion de l’Eau. Ainsi, il était peut-être capable de rester en apnée aussi longtemps qu’elle !
– Oncle Paul ! m’écriai-je. La solution c’est oncle Paul ! C’est un Légionnaire de l’Eau. Il est forcément capable de faire la même chose qu’elle.
– Ok, je veux bien, mais tu le fais venir comment ton oncle ? demanda Georges, de plus en plus impliqué dans notre mission.
– Les cabines ! s’exclama Isabella. On n’a qu’à lui lancer un coup de fil grâce à une cabine de télécommunications interplanétaires[3] et lui demander de se téléporter au plus vite jusqu’ici. Quel âge a-t-il ?
– Il doit être né dans les années 50, répondit Gert. Il est juste un peu plus jeune que grand-père Charles, son frère. Donc il faut oublier pour une Téléportation. S’il fait ça, ça lui coûtera sûrement la vie.
– Désolée ma petite Gertie, mais on n’a pas d’autre solution, soupira Isabella. Il faut au moins lui proposer de nous venir en aide. S’il est prêt à prendre ce risque pour sa santé, on devra le laisser nous aider, car nous n’avons malheureusement pas d’autre alternative. Et les conséquences à long terme si on ne retrouve pas le fragment de carte seront dramatiques. On lui proposera un retour par couloir spatiotemporel. De cette façon, on limitera les dégâts sur sa santé. Qu’en dites-vous ?
– D’accord, je vais l’appeler, se résigna Gertie.
Setteco nous guida jusqu’à une cabine de télécommunications interplanétaires, une Céti. Heureusement, Isabella avait encore une Royale sur elle. D’après les indications données sur la cabine, chaque minute au téléphone coûtait une Royale. Ça nous laissait donc une minute de discussion avec oncle Paul. Aucune monnaie terrestre n’était acceptée. La durée nécessaire pour établir une connexion avec la personne appelée ne comptait pas dans le prix. Setteco nous expliqua qu’il fallait être très patient pour entrer en contact avec la Terre, car elle était à des années-lumière de nous.
D’après lui, vingt minutes étaient nécessaires rien que pour établir une connexion. Heureusement que ces minutes-là étaient gratuites. Il était 13 heures sur Roi, et ainsi 2 heures du matin à Porrentruy, chez oncle Paul. C’était loin d’être gagné. Gert prit le téléphone d’une main pendant qu’Isabella insérait notre Royale restante dans la machine. Ma sœur composa le numéro d’oncle Paul en y ajoutant l’indicatif de la Terre, inscrit sur l’appareil, puis celui de la Suisse. Le téléphone émit un léger crépitement et une voix répétait sans cesse : « Vous êtes en train d’établir une communication avec la Planète Terre. Merci de patienter ». Puis le message changea au bout d’une quinzaine de minutes d’attente. C’était : « Nous vous souhaitons la bienvenue sur Terre. Merci de patienter encore quelques instants. Nous vous mettons en contact avec le destinataire demandé ». Finalement, on entendit enfin une sonnerie. Mais ce n’était pas encore gagné. Comment être sûrs que notre oncle allait répondre alors qu’il était certainement en train de dormir paisiblement ? La sonnerie retentit plusieurs fois. Personne ne répondait.
– Allez, répond tonton s’il te plaît, implorait discrètement ma sœur au téléphone.
– Allô ? répondit une voix toute déformée par le sommeil. Non mais vous avez vu l’heure ? Qui m’appelle en pleine nuit ?
– Oh, oncle Paul, c’est bien toi ? s’écria Gertie après avoir reconnu sa voix.
– Oui, c’est moi. Ma petite Gertrude ? Mais qu’est-ce qui te prend de m’appeler à une heure pareille ? Que se passe-t-il ?
– Tonton, j’ai très peu de temps pour t’expliquer, lança très vite Gertie, tandis qu’on observait tous les cinq avec nervosité l’écoulement progressif des 60 secondes sur l’écran. On a besoin de toi ici, sur la Légion du Roi, et au plus vite. La situation est très grave. On doit absolument récupérer un document ayant appartenu à grand-père Charles. Il n’y a que toi qui puisses nous aider. Mais tu dois te téléporter jusqu’ici et j’en suis désolée, vraiment. Si tu acceptes de nous retrouver et de nous aider, sache que nous sommes du côté ouest du palais, sur la passerelle au-dessus de la rivière. J’espère pouvoir te dire à tout à l’heure oncle Paul. Et…et sache que je comprendrais très bien que tu refuses de prendre ce risque pour ta santé. On t’aime.
– Mais Gertie, je ne comprends pas, de quel genre d’aide est-ce que…, poursuivit Oncle Paul avant d’être coupé par le manque de crédit dans le téléphone.
– Voilà, c’est fait, termina ma sœur en replaçant le combiné sur l’écran de verre. On n’a plus qu’à espérer qu’il vienne.
– Votre oncle est sans doute déjà venu plusieurs fois ici, indiqua Isabella. Il ne va donc certainement pas apparaître au même endroit que nous, mais en fonction du code-pas qu’il réalisera, il arrivera probablement dans la cabine de téléportation la plus proche. Allons vers celle qui est juste en face et attendons.
On se déplaça donc jusqu’à cette cabine, du côté ouest du palais. Nous n’avions en effet plus qu’à attendre. Sans notre oncle Paul, nous ne pouvions même pas envisager de nous rapprocher du fragment de carte.
Plusieurs personnes sortirent de la cabine à quelques minutes d’intervalle, mais ce n’était jamais oncle Paul. Peut-être avait-il renoncé par peur pour sa santé. Nous attendions tandis que les minutes passaient. Un homme s’arrêta soudainement vers nous et nous proposa un jeton gratuit pour aller jouer dans un casino à deux pas de là. Je fus très tenté à l’idée de gagner éventuellement de quoi nous racheter à boire ou alors de quoi rappeler notre oncle. Mais Setteco, qui était pourtant le plus jeune d’entre nous, me rappela de ne pas tomber dans les pièges tendus par cette Légion. Tout donnait envie, et il est vrai qu’il fallait lutter pour tenir bon face aux plaisirs et aux divertissements visibles, aux odeurs de crêpes et de bonbons, aux attractions et aux toboggans vertigineux du parc aquatique et du parc d’attractions tout proches.
Une chose me surprit tout de même. Nous n’entendions aucun cri de joie, ni aucun cri d’enfant. Les passants avaient l’air froids et pas du tout sympathiques, ce qui provoquait un contraste saisissant avec tous les loisirs et les divertissements proposés. C’était troublant et étrange. De toute manière, et peut-être heureusement pour nous, nous n’avions vraiment pas la tête à nous amuser.
Alors que nous désespérions de voir enfin arriver notre oncle, voilà qu’un homme grisonnant sortit de la cabine de téléportation, habillé d’un pyjama à carreaux rouges et bleus, pieds nus. C’était lui. Il était venu ! Même en pyjama, pour nous, il avait l’air d’un héros. Je préférais rester discret, malgré une grande envie de sauter dans ses bras. Il avait répondu positivement à notre appel. Ce qui me touchait le plus, c’était la confiance qu’il nous avait accordée. Il s’était contenté de l’appel de ma sœur pour venir en pleine nuit nous retrouver.
– Oh les enfants, c’est terrible, j’ai même oublié de me changer. Tout de suite après avoir raccroché le téléphone, je me suis discrètement glissé au grenier et j’ai ressorti mon vieux recueil de codes-pas. Oh, si votre tante s’aperçoit que je ne suis plus au lit près d’elle, ça va être terrible. Alors, dépêchons-nous. Que puis-je faire pour vous ?
– Merci oncle Paul d’être venu ! s’écria ma sœur en plongeant spontanément dans ses bras.
– Fais-toi un peu plus discrète je t’en prie Gertie, m’interposai-je. Nous avons besoin de toi oncle Paul pour nager 500 mètres sous l’eau, en apnée. Il faut que tu pénètres dans le bureau d’Anna Küng et que tu retrouves le morceau de carte qu’elle a volé dans notre cave.
– Quoi ? Vous parlez bien d’Anna Küng, mon amie d’enfance ? s’étonna-t-il.
– Oui. On parle de celle avec laquelle tu as suivi ta formation, qui est aussi celle qui s’est laissé corrompre par l’Intendante, et qui est aussi celle qui a volé ce fragment de carte sous nos yeux, à la maison, après l’enterrement de grand-père, et qui en plus a essayé de provoquer un accident de bus mortel lundi matin afin de nous tuer Gertie et moi !
J’en avais trop dit. Et cela ne passa pas inaperçu.
– Quoi ? intervint Georges. De quel accident tu parles ? T’es un gros mytho toi alors ! J’étais dans le même bus que toi lundi matin, et tout ce que j’ai vu, c’est Benjamin Gigon qui avait le mal de bus et qui a failli vomir devant tout le monde ! Ahahah !
– Je n’ai à aucun moment eu envie de vomir ce jour-là mon cher Georges ! lui hurlai-je à la figure, n’en pouvant définitivement plus de sa bêtise monumentale.
– Ben, s’il te plaît, essaya de me calmer ma sœur, tout en sachant que je ne devais éveiller aucun soupçon sur notre retour dans le temps.
– Ah bon ? insista Georges. T’as peut-être pas vomi, mais t’as dû faire dans ton froc alors.
– Je t’ai protégé d’une mort certaine espèce de petit con, alors ferme-la tu veux bien ? hurlai-je encore plus fort en le regardant droit dans les yeux. Je savais qu’Anna Küng allait provoquer cet accident ce matin-là et alors que j’aurais pu sortir du bus plus tôt et vous laisser rouler vers la mort, j’ai préféré bloquer le trafic et sauver tout le monde ! T’arrives à comprendre ça malgré ta cervelle de limace ?
– Qu…Quoii ? bafouilla Georges.
– Bon les enfants, au lieu de vous disputer, vous feriez mieux de me dire comment on va accéder au bassin inférieur de manière discrète, nous interrompit vivement oncle Paul. Je ne suis pas sûr de réussir ce que vous me demandez. Cela fait trente ans que je n’ai plus pratiqué l’apnée. L’exploit pour moi sera surtout d’en sortir vivant…et je ne vous cache pas que je sens déjà les effets de ma Téléportation…Je me demande d’ailleurs dans quel état je vais rentrer à la maison.
– Suivez-moi, intervint Setteco. Je vous emmène dans les souterrains. À partir de là, vous pourrez plonger, Monsieur oncle Paul. Je connais le passage le plus court et le plus sécurisé possible.
Nous suivîmes Setteco qui prit le temps, en chemin, d’expliquer qui il était à notre oncle. Lorsqu’il parla de ses parents et de leur disparition, oncle Paul parut très touché. Il devait sans doute les avoir connus. Mais apparemment, cela faisait bien longtemps qu’il n’était plus revenu sur Roi, ou peut-être même sur n’importe quelle autre Légion. Heureusement, personne ne reparla de ce que j’avais raconté au sujet de l’accident du lundi. J’étais tout de même assez tourmenté par mes propres paroles, et je m’étonnais que les autres n’aient pas plus réagi au sujet de mes prévisions sur un accident qui n’avait pas eu lieu et sur le rôle d’Anna Küng dans cette histoire.
Alors que nous étions toujours en chemin vers les souterrains, Oncle Paul nous confia à quel point il était bouleversé d’apprendre que son amie d’enfance nous avait tous à ce point-là trahis.
Après avoir atteint la limite extérieure de la Cité, Setteco nous fit passer par un petit chemin étroit qui menait sous l’un des nombreux ponts. Il nous fit entrer par une porte qui se trouvait sous la culée[4] du pont. On descendit des escaliers en colimaçon, puis on remonta quelques marches situées un peu plus loin, pour nous retrouver face à une grande salle souterraine où de nombreuses personnes vêtues de haillons, nous regardaient craintivement. Setteco leur fit vite comprendre que nous étions ses amis. Tout ce que le petit garçon et Isabella nous avait raconté était bien vrai. Ces gens étaient les esclaves de la Légion. Ce qui leur arrivait était dramatique.
On traversa la salle, avant de remonter quelques marches de l’autre côté. Nous devions nous trouver dans les égouts de la ville. L’odeur était pestilentielle. Il n’y avait pas que des adultes, mais aussi des enfants et ils vivaient tous dans la saleté. Ce sombre égout grouillait de rats. On arriva finalement au bord d’un bassin bleuté. On souhaita bonne chance à oncle Paul qui prit son courage à deux mains, et qui sauta dans l’eau après avoir fait quelques rituels de préparation respiratoire, et après avoir retiré son haut de pyjama. Il s’élança sans réfléchir. Par curiosité, je ne pus m’empêcher de sauter à l’eau et d’immerger ma tête pour voir ce qui attendait mon oncle. Je le vis s’engouffrer dans un long tunnel totalement inondé, mais heureusement éclairé. S’il devait reprendre son souffle dans les minutes à venir, il était mort. Il devait tenir bon jusqu’au bureau d’Anna Küng.
Et si nous avions mené notre oncle à la mort ? Rien que l’idée me glaçait le sang. Georges, de son côté, ne disait plus grand-chose. Il s’était étonnamment bien calmé.
– Si votre oncle arrive vivant et conscient jusqu’à la porte du sas, il va devoir appuyer sur un bouton qui va provoquer l’ouverture de la porte, nous expliqua Setteco. Puis, il devra entrer dans le sas, et encore attendre que l’eau se vide, avant de reprendre enfin son souffle. Ensuite, il n’aura plus qu’à ouvrir la porte du bureau, y entrer et chercher le fragment de carte. Finalement, il devra le mettre dans un étui étanche, repasser dans le sas, et effectuer le voyage en sens inverse.
– D’accord Setteco, répondis-je. Et d’après toi, tout cela va lui prendre combien de temps ? Quand doit-on nous inquiéter ?
– Il faut compter environ dix minutes pour nager les 500 mètres, ou un peu moins s’il est bon nageur. Le temps de chercher la carte, ajouté au temps du retour, je dirais qu’il faudra s’inquiéter s’il n’est toujours pas de retour après trente minutes. S’il y a quelqu’un dans le bureau, il est fichu. Il sera obligé de faire demi-tour et n’aura plus de souffle, ou alors il devra entrer dans le bureau et faire face à Madame Küng ou quelqu’un d’autre peut-être. Voilà, il ne nous reste plus qu’à attendre.
– J’ai allumé le chrono de mon portable au moment où il a immergé sa tête sous l’eau, comme ça on saura, dit Gertie, son smartphone à la main.
Nous attendions très silencieusement. Gertie se rongeait les ongles, tandis que Setteco restait totalement immobile sans rien dire. Georges, de son côté, émettait de grands soupirs à peu près chaque minute, des soupirs que j’interprétais comme une manière de montrer son angoisse à lui aussi. Dix minutes passèrent, et nous attendions toujours. Quelques habitants des souterrains se joignirent à nous pour regarder ce qui se passait. Après quinze minutes, Isabella, qui s’était montrée totalement silencieuse depuis l’immersion d’oncle Paul, nous confia soudainement avoir un mauvais pressentiment.
– Mais on ne peut rien faire à ce stade de toute façon, lui répondit Setteco. Soit il est mort ou alors il est en train de chercher le morceau de carte dans le bureau. Impossible de savoir. Il paraît que mes parents disaient toujours que ceux qui parvenaient à se sortir des pires situations étaient toujours ceux qui savaient garder leur calme. Alors, j’essaie de faire la même chose…
– Oui, attendons encore, déclara Isabella. Tu as raison, c’est ça, attendons.
En observant tous ces pauvres gens qui vivaient dans les sous-sols de la Cité du Roi, je sentis monter en moi un élan de grande révolte contre ce qu’ils vivaient. Ils n’avaient rien demandé à personne, et on les contraignait à travailler presque jour et nuit et à vivre dans ces sombres égouts. Je n’avais qu’une envie en tête : réduire à néant la dictature imposée par Osniak et son Intendante, rendre leur liberté à ces gens, et surtout leur permettre de rentrer sur Terre. Seul, je ne pouvais rien, mais je devais tout faire pour rallier d’autres personnes à ma cause, sans quoi, une dictature universelle pouvait se mettre en place, une dictature qui engloberait toutes les Légions, ainsi que notre bonne vieille Terre. Si rien n’était fait, nous nous apprêtions alors à vivre toutes et tous comme ces malheureux.
Plongé dans mes réflexions, je fus soudainement interrompu par ma sœur qui m’indiqua que, d’après son portable, trente-six minutes s’étaient déjà écoulées.
– C’est beaucoup trop long, s’inquiéta Isabella, de plus en plus nerveuse. Il faut intervenir.
– Alors, qu’est-ce qu’on fait ? demanda Gertie.
– Je vais plonger, me lançai-je. Je vais plonger et avancer le plus loin possible dans le couloir inondé. Peut-être qu’il n’a pas réussi à revenir jusqu’ici et qu’il est à un virage à quelques mètres. Je dois aller voir, tout de suite !
– Non, je te l’interdis, hurla Gert en sanglotant. Je dois te ramener vivant à la maison, tu comprends Ben ? Et de toute façon, t’es nul en sport et en natation, donc tu ne pourras pas aller bien loin. Par contre, tu vas te noyer à coup sûr si tu fais ça. Je te l’interdis, tu comprends ?
– Sœurette, je n’ai pas le choix et surtout pas de temps à perdre. C’est la seule solution. Je ne m’en remettrais jamais d’avoir amené oncle Paul jusqu’ici pour qu’il y perde la vie, et toi non plus d’ailleurs. Alors, lâche-moi, tu veux bien ? À tout de suite.
Ma sœur avait raison sur un point. J’étais très mauvais en sport et je n’avais aucune endurance. En conséquence, je savais pertinemment que je ne devais surtout pas m’engouffrer trop profondément dans le tunnel inondé, sans quoi je ne pourrais revenir en arrière vivant. Mon objectif était simplement de m’assurer que notre oncle n’était pas à proximité, inconscient. Je plongeai. Ou plutôt, je sautai maladroitement, les pieds en premier et le nez bouché. Je revins à la surface et je nageai jusqu’à la paroi qui se trouvait au-dessus de l’entrée du tunnel. Je pris la plus grande inspiration de ma vie, et voilà que je plongeai comme un canard, en descendant tout droit jusqu’à l’entrée du tunnel. J’entrai.
Je fus un instant effrayé à la vue d’un squelette gisant tout au fond. Tant pis, il fallait continuer. J’avançai assez péniblement, mais le plus vite possible en espérant voir oncle Paul venir à ma rencontre et pouvoir ainsi faire ensemble le chemin inverse. Je commençai à sentir le besoin de reprendre mon souffle. Retourner sans mon oncle ? Impossible. Pourtant, je savais pertinemment qu’en continuant tout droit, j’allais vers ma propre mort. Soudain, au tournant, sur la gauche, juste après le virage, il était là ! C’était oncle Paul. Il flottait sous l’eau, inconscient, peut-être déjà mort ! Je devais tout entreprendre pour le sauver. J’avais l’impression que mon cerveau ne recevait plus d’oxygène. Il me fallait impérativement reprendre une bouffée d’air ! Une douleur violente atteignit l’intérieur de mon crâne. Ce devait être une forme d’alerte avant la noyade, mais je devais ramener mon oncle ! Je parvins jusqu’à lui, le saisis et le tirai sur quelques mètres, ou centimètres, puis, ce qui était prévisible arriva. N’en pouvant vraiment plus, je pris une grande inspiration. Mais en lieu et place d’oxygène, c’était de l’eau qui remplissait violemment mes poumons. La douleur était terrible. Je m’étouffais et je ne pouvais plus rien faire. Après quelques secondes de combat interminable contre ma propre mort, je me sentis enfin mieux et apaisé. Le combat était terminé. Je l’avais perdu, et oncle Paul aussi.
À cet instant terrible, alors que tout semblait perdu, et que je pensais déjà à la souffrance de mes parents lorsqu’ils allaient apprendre que j’étais mort, je crus apercevoir Georges, oui, Georges Smith, qui s’approchait de moi à la nage. Puis, ce fut le trou noir.
– 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, …allez, jusqu’à trente compressions Georges, courage, ordonnait la voix d’Isabella Ranoir.
– Je vous en supplie Georges, Isabella, sauvez-le. Je vous en supplie ! gémissait la voix de ma sœur.
Soudain, je crus à nouveau m’étouffer. Je revenais à moi. Je crachais presque mes poumons d’où sortait une quantité incroyable d’eau. La sensation du liquide qui remontait était très désagréable, mais j’étais vivant, allongé sur le bord du bassin souterrain. Il me fallut quelques instants pour reprendre mes esprits. C’était sans compter sur notre petite équipe qui sauta à mon cou, sauf Georges, qui s’était rapidement redressé et qui me regardait sans dire un mot.
– Et oncle Paul ? demandai-je, inquiet.
– Il est là, répondit Setteco, en me montrant du doigt mon oncle allongé au sol.
– J’ai fait ce que j’ai pu, désolé mec, ajouta Georges.
Oncle Paul gisait sur les froides dalles de pierre au bord du bassin. J’étais tétanisé à l’idée qu’il soit mort à cause de nous. Une corde était attachée autour de sa poitrine.
– Mais qu’est-ce que c’est que cette corde ? hurlai-je. Vous me réanimez moi, mais pas lui ? Faites quelque chose ! Allez, il faut faire votre truc de trente compressions, dépêchez-vous ! Vite ! Qu’est-ce que vous attendez ?
Et je me mis à compresser la poitrine de mon oncle en comptant, comme Georges et Isabella l’avaient fait pour moi l’instant d’avant.
– Benjamin, ça ne sert à rien, arrête s’il te plaît, intervint notre prof en me saisissant les poignets, tandis que ma sœur pleurait à chaudes larmes.
– Quoi ? Comment ça, ça ne sert à rien ?
– Il est mort, sanglota Isabella. Tu ne peux plus rien faire pour lui. Je suis vraiment désolée Ben. Cela faisait déjà un moment qu’il avait perdu connaissance dans l’eau, sans doute. Après que tu aies plongé, Georges nous a avoué qu’il s’en sortait plutôt pas mal en apnée, depuis ses cours de natation. Il a sauté à l’aide d’une corde que ces gens ont eu la gentillesse de lui donner pour aller te repêcher…
– Juste après le virage, alors que je commençais à fatiguer, je vous ai aperçus toi et ton oncle, poursuivit Georges. Comme je devais vous sauver les deux et que ton oncle était depuis plus longtemps que toi sous l’eau, j’ai passé la corde autour de sa poitrine, j’ai fait un nœud, et j’ai donné trois petites tensions pour que les autres tirent dessus. Je me suis ensuite cramponné à la corde d’une main, et de l’autre, je t’ai tenu fermement sous la nuque. Lorsque nous sommes revenus à la surface, avec l’aide des esclaves, on a tout essayé pour vous sauver. Mais pour ton oncle, ça n’a pas marché. Je suis vraiment désolé mec.
– Non ! Non ! Non ! Oncle Paul, je t’en prie, t’as pas le droit de mourir ! S’il te plaît ! hurlai-je comme un fou.
Je ne pouvais accepter la mort de mon oncle. Il s’était sacrifié pour nous. Isabella proposa de regarder s’il avait la carte sur lui. Il faisait tellement de peine. Il n’avait même pas pris le temps de se changer pour venir nous aider. Il était tout de suite venu, en pyjama et il s’était sacrifié pour la cause que sa famille défendait. Il s’était sacrifié pour sauver le monde d’une terrible dictature. Il s’était sacrifié parce que ses neveux l’avaient appelé pendant la nuit pour lui demander de l’aide. Il s’était sacrifié sans broncher, sans poser de questions. Nous étions responsables de sa mort. Comment allions-nous expliquer ça à sa femme, notre tante ? Et à sa sœur, tante Susanne ? Comment expliquer que notre brave oncle avait couru à la mort pour nous sauver ? En moins d’une semaine, deux personnes de notre famille avaient perdu la vie par notre faute. Je ne pouvais pas accepter cela ! Cette fois c’en était trop !
Pendant que je désespérais, Setteco fouillait les poches du pyjama d’oncle Paul pour voir s’il avait eu le temps d’emporter le morceau de carte. Il tomba alors sur une boîte transparente, très fine, logée dans sa poche arrière de pyjama.
– Sûrement la carte ! s’écria-t-il, presque enthousiaste malgré l’horrible situation.
– Ouvre vite Setteco ! lui ordonna ma sœur.
– Oh non mince, ce n’est pas la carte. C’est un genre de lettre écrite à la va-vite.
– C’est sûrement écrit par lui. Lis-nous s’il te plaît, demanda Georges qui avait l’air soudainement tout aussi attristé que nous.
– D’accord, répondit Setteco, avant de lire avec difficulté :
Mes petits neveux,
Si vous lisez ces quelques mots, cela veut dire que je ne suis pas arrivé jusqu’à vous vivant. Désolé pour la mauvaise qualité de mon écriture, mais les conditions ne sont pas idéales pour écrire ici. Je vais quand même prendre le temps de vous transmettre certaines choses essentielles. Je suis entré avec succès dans le bureau d’Anna Küng, bien que très épuisé par mon épisode d’apnée et par ma Téléportation. Je doute d’ailleurs d’avoir les ressources pour le voyage de retour. J’aurais décidément dû continuer à pratiquer l’apnée ces dernières années, au lieu de passer mon temps devant la télé… J’ai cherché la carte partout, mais je n’ai rien trouvé. Désespéré et prêt à tenter de vous rejoindre les mains vides, j’ai remarqué un poste de messagerie vocale sur le bureau. Je l’ai allumé et j’ai entendu un message effrayant destiné à Anna Küng.
C’était l’Intendante qui parlait. Osniak prépare bien son grand retour et l’Intendante va hériter de tous ses pouvoirs lorsqu’il disparaîtra. Il s’est évadé de la prison ADX Florence ! C’est pourtant la plus surveillée au monde ! Ils veulent tenter tous les deux pour la seconde fois, d’imposer leur dictature. Nous serons tous soumis à leur volonté si nous ne faisons rien. S’ils détiennent les cinq parties de la carte qui mène à la XIIIème Légion, ils connaîtront son arme secrète et l’utiliseront pour réduire à néant l’Équilibre des douze Légions, ainsi que toute chance de ramener un jour cet Équilibre sur Terre.
Il faut les arrêter au plus vite. Ne perdez pas de temps. D’après le message vocal, c’est l’Intendante qui possède déjà le morceau de carte que vous recherchez ! Elle le porte apparemment toujours sur elle de manière à ne pas se le faire voler, et en attendant de réunir les cinq fragments de carte qui la mèneront tout droit vers le Quartier Général de la XIIIème Légion. Elle est également en quête du Temporion et s’apprête à venir le chercher chez vous ! Mais apparemment, elle ne sait pas à quoi il ressemble. Vous, vous savez. Mon frère Charles n’aurait pas quitté ce monde sans vous transmettre cette information, du moins je l’espère. Attention les enfants ! Soyez prudents ! Vous ne trouverez jamais plus dangereux et plus fous que ces gens-là !
Désolé, au nom de toute la famille, de vous avoir entraînés là-dedans ! Mais faire partie d’une Légion fut pour moi le plus grand honneur de ma vie. J’espère avoir contribué à l’Équilibre.
Courage mes petits !
Votre oncle Paul qui vous aime.
Setteco, en plus de ses difficultés à lire, s’était mis à sangloter à la lecture des trois dernières phrases. Même les esclaves dressés autour de nous, semblaient émus. Ce moment fut sans aucun doute l’un des plus terribles de ma vie. Oncle Paul s’était montré si courageux pour nous. Je crois qu’à cet instant, Gertie, tout comme moi, comprit que nous ne pouvions plus faire marche arrière. Rien qu’en nous regardant tous les deux, les yeux larmoyants, nous saisîmes enfin l’ampleur de la mission qui nous était confiée et du rôle que nous devions jouer pour les Légions et pour le monde. En quatre petits jours, nos vies à tous les deux s’étaient vues totalement métamorphosées. Nous étions passés de jeunes écoliers lausannois à aventuriers intergalactiques. Étions-nous prêts à affronter tout ce qui nous attendait ? Impossible de le dire à ce moment-là. Mais une chose était sûre, nous allions tout faire pour être dignes du sacrifice de notre oncle.
– Incroyable ! C’est donc chez vous que se trouve le Temporion ? lança Isabella, abasourdie. Il faut impérativement empêcher l’Intendante de l’atteindre. Elle sait qu’il est dans votre maison. Le seul délai que vous avez est celui qui sépare cet instant du moment où elle saura à quoi ressemble l’objet. On court à la catastrophe si elle met la main dessus. Écoutez, Benjamin, Gertrude, vous allez vous téléporter jusque chez vous afin de surveiller ce qui s’y passe pendant que nous nous occupons de ramener votre oncle sur Eau. Je sais comment m’y rendre. Georges et Setteco, vous m’accompagnez.
Sans opposer la moindre résistance, et sans poser la moindre question, on exécuta en confiance les instructions d’Isabella. Ma sœur se pencha encore une fois sur le corps de notre oncle. Elle s’excusa auprès de lui et prit sa main une dernière fois. De mon côté, je pris une minute pour remercier Georges qui m’avait sauvé la vie, je fis également mes adieux à mon oncle, et Gert et moi rejoignîmes le plus vite possible la cabine de Téléportation qui se trouvait à l’extérieur, celle d’où était sorti oncle Paul. Grâce au cordochemin de grand-mère Anne que j’avais gardé sur moi, nous eûmes vite fait de rentrer à la maison. Il était encore tôt à Lausanne et on entendait du mouvement au rez-de-chaussée. Papa et maman se préparaient à partir au travail. Nous étions le vendredi 20 mai. Il était très important pour Gert et moi de savoir quel jour et quelle heure il était à l’endroit où nous nous téléportions. Nos parents pensaient que nous étions chez tante Susanne pour la semaine, dans le but de changer d’air après le décès de grand-père Charles.
Il ne fallait donc pas qu’ils s’aperçoivent de notre présence dans la maison. Nous étions dans la cave. Il nous était impossible de ne pas être angoissés à l’idée que la terrible Intendante puisse débarquer à n’importe quel moment pour se saisir du Temporion. Nous ne savions pas à quoi elle ressemblait mais tout ce qui nous avait été dit sur elle était loin de nous rassurer. Tout comme nous, qui devions nous montrer discrets avant le départ des parents pour le travail, elle n’allait certainement pas débarquer tant qu’ils étaient dans les parages. Nous attendions, assis tous les deux sur le sol froid de la cave…
Une heure plus tard, à 6h30, Papa et Maman avaient enfin quitté la maison.
– Tu as l’air si fatigué Ben, me dit Gertie. Tu ne veux pas prendre un Voldrap, histoire de récupérer un peu ?
– Non merci. Même si je suis épuisé, ce n’est vraiment pas le moment de dormir. Si oncle Paul disait vrai dans son message, l’arrivée de l’Intendante ici est toute proche. Tu t’imagines que c’est la personne qui souhaite dominer notre monde ? Elle risque d’arriver d’une minute à l’autre ici et…
Je n’eus même pas le temps de terminer ma phrase que la porte de notre sombre remise s’ouvrit. Une femme de taille moyenne et d’une soixantaine d’années en sortit. Elle était mince et très élégante, caractéristique propre à la Légion du Roi. Ses cheveux châtains étaient rassemblés en un chignon parfait et elle était vêtue d’une robe bleu marine très sophistiquée et fermée comme un manteau. Un foulard rouge entourait son cou très fin. Une broche était fixée à l’encolure de sa robe-manteau. Il y était gravé : Grand Maître et Intendante de la Légion du Roi. Son allure distinguée et sa manière de relever le menton semblait contribuer à lui donner une grande confiance en elle. Au poignet gauche, elle portait une montre dont je ne pus distinguer les détails. Elle nous dévisagea curieusement avant de nous adresser enfin la parole, tandis que nous étions tous les deux tétanisés par la présence de cette femme dans notre petite cave de l’avenue d’Echallens, à Lausanne. Personnellement, je ne pouvais m’empêcher de penser aux effets que devait normalement avoir la Téléportation sur une femme de cet âge. Elle avait l’air étonnamment en forme.
– Alors voilà la descendance Brooks Gigon. Je pense que j’ai bien à faire à Benjamin et Gertrude ?
– Oui, c’est bien ça, répondit ma sœur avec assurance. Et vous, vous êtes l’Intendante de la Légion du Roi.
– Mais quelle fillette intelligente tu fais, petite Gertrude. Oui, c’est bien juste. Et savez-vous pourquoi je suis ici ?
– Non, pas du tout, qu’est-ce que vous voulez ? demandai-je rapidement pour éviter que ma sœur ne prenne les devants.
– Je suis en quête de plusieurs choses, et je sais que je vais en trouver certaines dans cette maison, à en croire ma fidèle conseillère Anna Küng, avec laquelle vous avez fait connaissance dernièrement. Il y a tout d’abord un objet de très grande valeur que j’aimerais rendre à Osniak Leprems. On l’appelle le Temporion, mais on ne sait pas encore à quoi il ressemble, alors je compte sur vous pour me le décrire, évidemment. Ensuite, je cherche à rassembler les cinq parties d’une carte, elle aussi très précieuse. Vous allez bien sûr m’aider à réunir tout cela.
– Vous pouvez toujours rêver, déclarai-je en colère. On ne vous dira rien. Repartez d’où vous venez. Jamais personne ne vous laissera prendre le pouvoir sur les Légions, et encore moins sur Terre.
En guise de réponse, la femme éclata de rire. Elle riait tellement qu’elle avait de la peine à reprendre son souffle. Au bout d’environ trente secondes, elle déclara enfin :
– Mes chers petits, ce que vous ne comprenez pas, c’est que nous sommes de plus en plus forts, et surtout de plus en plus nombreux. Si le même scénario qu’en 1962 se reproduisait aujourd’hui, nous en sortirions totalement vainqueurs. Regardez, même sur Terre, les esprits sont de plus en plus corruptibles. Mais ce n’est pas quelque chose de mal, c’est simplement humain de vouloir toujours posséder plus de biens, plus de pouvoir, plus de gloire. Et figurez-vous que c’est possible pour chacun de vous. Alors qu’attendez-vous ? Rejoignez-moi. Arrêtez de résister ainsi. Si vous aviez la chance de voir à quoi ressemble ma Légion, vous verriez des choses si merveilleuses que vous ne voudriez plus jamais retourner sur vos propres Légions ou même sur Terre. Vous seriez traités et servis comme on sert et on traite les princes. Vous pourriez posséder tout ce que vous désirez. Pourquoi continuez-vous à lutter pour le désordre ? Vous avez tous les deux un énorme potentiel et vous pourriez contribuer à faire régner l’ordre sur Terre et partout où vous le souhaiterez. Suivez-moi, montrez-moi le Temporion et je vous prends avec moi pour débuter votre formation sur Roi. Soyez raisonnables. Ce monde-ci n’a plus rien à vous offrir.
– Vous pensez vraiment ce que vous dites ? demanda Gert qui semblait totalement perdue.
– N’écoute surtout pas ce qu’elle dit Gertie ! Chaque Légion est importante. Chacune d’entre elles a un rôle bien précis à jouer pour maintenir l’Équilibre sur Terre. Pour cela, elles doivent toutes avoir leurs propres dirigeants ! Personne n’a le droit de commander sur une Légion qui n’est pas la sienne ! Cette femme n’a aucun droit ailleurs que sur Roi. Et d’ailleurs, les Légions ne doivent pas être un lieu de vie, mais un lieu de formation. Vous êtes donc censée vivre sur Terre et non sur Roi !
– Ahahah ! Pauvre petit être naïf ! C’est dommage que la nature t’ait fait bien plus stupide que ta sœur, cher Benjamin. Tu te contredis toi-même. Tu dis que chaque Légion doit avoir ses propres dirigeants, mais par contre, tu ajoutes également que les Légions doivent rester un lieu de formation et ne pas devenir un lieu de vie. Penses-tu vraiment qu’un roi puisse diriger un pays dans lequel il ne vit pas ? Tu imagines bien que non. C’est exactement la même chose avec les planètes du système Résien. Te rends-tu au moins compte de ta bêtise ? Dommage pour toi. La qualité de vie sur les Légions est pourtant bien meilleure que sur Terre. Gertrude, il faudrait raisonner ton frère, décidément.
– Benjamin, elle dit peut-être vrai. Après tout, on n’est sûrs de rien et on a déjà failli mourir plusieurs fois pour nos Légions. Peut-être que si on se soumettait à la volonté d’Osniak et à son régime, il n’y aurait plus de guerres ?
– Mais qu’est-ce qui te prend Gert ? hurlai-je en m’étranglant d’angoisse à l’idée que ma sœur puisse tomber dans ce vulgaire piège.
– Je …je suis désolée Ben, murmura Gertie. J’espère que tu réfléchiras et que tu changeras d’avis. J’accepte de vous aider, Madame.
– Quoi ? Mais non … m’étranglai-je, paralysé par la situation.
– Calme-toi mon garçon et laisse agir les gens réfléchis. Ma chère petite, si tu veux me suivre, il va falloir me prouver ta bonne volonté.
– Bien sûr Madame, répondit Gertie, comme hypnotisée par les paroles de cet individu. Que puis-je faire pour vous ?
À cet instant, je crus sérieusement que le monde allait s’effondrer autour de moi. Ma sœur basculait dans le mal absolu. J’en avais parfaitement conscience, et je restais là, impuissant face à ce désastre. Elle devait être ensorcelée par cette femme ! Après ce qui nous était arrivé, et tout ce que nous avions traversé en quelques jours tous les deux, voilà qu’elle abandonnait tout ce en quoi elle avait cru. Et si elle avait volontairement parlé des documents secrets à Anna Küng le jour de l’enterrement de grand-père ? Si un conflit ou une guerre éclatait, nous allions donc nous retrouver opposés l’un à l’autre ? Je ne pouvais imaginer pareille situation. Cependant, durant un instant, je me pris à penser qu’elle feintait pour nous sortir de cette situation et récupérer le morceau de carte que l’Intendante portait sur elle.
– Ce que tu peux faire pour moi ? demanda la femme. Commence déjà par me dire où se trouvent l’objet et les documents que votre grand-père a cachés dans cette maison.
– Je ne sais pas encore où se trouvent la plupart des documents. Tout ce dont je suis persuadée, c’est que l’un d’entre eux est dans le mur, derrière la machine à laver. J’ai souhaité l’atteindre plusieurs fois, mais le mur est si large et ce papier est placé tellement profondément à l’intérieur que je n’y suis pas parvenue. Peut-être qu’avec un cintre…
La femme souriait sournoisement tandis que ma sœur ouvrait la garde-robe de la cave pour se saisir d’un cintre pendu à la tringle centrale de l’armoire. J’étais abasourdi et atterré. Je m’étais assis dans un coin et je sanglotais. Je n’avais même pas la force de me battre contre l’ennemi ni d’entreprendre quoi que ce soit. C’était comme si toute ma vie et toute l’histoire de ma famille s’effondraient en même temps. Que devenait ma sœur ? Je ne pouvais croire ce que je voyais, et pourtant…
Gertrude, que je ne souhaitais plus appeler par le nom affectueux de Gert ou Gertie, montra à l’Intendante la petite niche qui se trouvait dans le mur, derrière la machine à laver. C’était là que nous avions découvert le journal de grand-père le jour de l’accident. Non seulement, Gertrude avait repéré autre chose tout au fond de la niche et elle me l’avait caché, mais en plus, elle nous trahissait toutes et tous en offrant cet objet à l’une des personnes les plus dangereuses au monde. Elle dut faire quelques efforts avant de pouvoir tirer à elle cette chose dont je ne savais rien. C’était un papier d’une teinte et d’une texture apparemment semblables au morceau de carte que l’Intendante portait sur elle. Ma sœur tendit sans hésitation le papier à la femme. Celle-ci le saisit dans une excitation nerveuse, comme si elle se doutait de ce que c’était. Elle se mit alors à rire sournoisement :
– Ahahah ! Fabuleux ! Cette fois, nous touchons presque au but ! Gertie, quelle fille extraordinaire tu fais ! Te rends-tu compte ? Il s’agit ni plus ni moins d’un deuxième morceau de la carte indiquant le QG de la XIIIème !
Je ne pus m’empêcher d’intervenir, car ce que Gertrude venait de faire me prouvait que j’avais perdu ma sœur à tout jamais.
– Non ! m’écriai-je en sautant sur l’Intendante dans le but de saisir le fragment de carte.
– Pauvre petit idiot, intervint la femme qui en profita pour me gifler. Ne vois-tu pas que ta sœur a des idées plus claires que les tiennes ? Allez, je te laisse une dernière chance. Viens avec nous. Je te montrerai ma magnifique Légion.
– Désolée, Ben mais je ne changerai pas d’avis, conclut froidement ma sœur.
Depuis l’instant où elle avait changé d’attitude, Gertrude ne manifesta plus la moindre émotion. Chacun de ses gestes et chacune de ses paroles étaient devenus du poison. Son visage n’avait plus aucune expression. Le moindre de ses regards faisait presque le même effet que celui des Gorgones[5] de la mythologie grecque. Elle me paralysait au point que je ne pouvais plus même bouger le petit doigt. Ce n’était plus du tout ma sœur.
L’Intendante sortit le premier morceau de carte de la poche de son manteau et elle le joignit au deuxième. Les deux parties s’assemblèrent de façon surréaliste. L’eau de la rivière semblait poursuivre sa trajectoire dans le décor de l’autre fragment de carte. Cette femme possédait-elle déjà l’une des trois parties restantes ? Si c’était le cas, le néant n’était pas loin. J’étais catastrophé, mais presque résigné. Gertrude suivit l’Intendante dans la sombre remise. Elles fermèrent la porte, et une minute après, elles avaient disparu toutes les deux avec deux morceaux de carte. Peut-être que ces deux fragments rassemblés suffisaient à donner des informations capitales sur la planète ou le lieu où se trouvait le Quartier Général de la XIIIème Légion ? Je dus me rassurer en me disant qu’après tout, elle ne pouvait posséder les cinq parties. Si cela avait été le cas, elle s’en serait vanté et en aurait parlé. Non, elle ne pouvait posséder les trois morceaux de carte restants ! J’étais si bouleversé, que je me sentais dans un état second. J’avais l’impression de me trouver entre la vie et la mort. Qu’allais-je dire à nos parents ?
Heureusement, il restait encore six jours avant que ceux-ci ne s’attendent à notre retour à la maison, ce qui me laissait une petite marge. Pour eux, nous étions chez tante Susanne jusqu’au jeudi suivant. Il fallait donc que je retourne au plus vite sur ma Légion. Et oncle Paul ? Mes pensées allaient dans tous les sens sans que je puisse y remettre de l’ordre. Je venais d’être trahi par ma sœur et je ne pouvais m’en remettre. Finalement, je réussis tout de même à trouver la force de me relever pour entrer dans notre remise et effectuer en larmes le code-pas qui devait me ramener sur Temps.
[1] qui ressemble à Venise
[2] Caisson étanche pour séparer deux milieux différents
[3] Nom abrégé : une Céti (pour cabine de télécommunications interplanétaires)
[4] Partie d’un pont qui se situe sur la rive et qui doit supporter le poids du pont
[5] Monstre à la chevelure faite de serpents, qui change en pierre quiconque la regarde fixement.
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