Créé le: 06.09.2026
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Les douze Légions (1) : TEMPS – Chapitre 13 : Setteco
Setteco...
Ses yeux voient la même chose que toi. Pourtant, ils regardent différemment. Ses oreilles entendent la même chose que toi. Pourtant, elles écoutent différemment.
Existe-t-il une manière de bien regarder ? De bien écouter ?
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Chapitre 13 : Setteco
Antony nous ouvrit la porte. Il paraissait très surpris de me voir arriver avec ma sœur, et en avance sur l’heure du début des cours. Il était 6h30 du matin sur Temps.
– Benjamin ? me demanda-t-il après avoir ouvert la porte de la chambre de Téléportation où Gert et moi venions de débarquer.
– Oui, je sais Antony, j’arrive trop tôt. Mais on doit absolument voir le Grand Maître Archibald Lester, qui s’est occupé de la cérémonie de notre grand-père avant-hier. Tu sais où on peut le trouver ?
– Mais…mais Benjamin, tu n’as pas le droit de venir si tôt, et encore moins accompagné ! Que vais-je dire à mon responsable ?
– Antony ! C’est ma sœur Gertrude. Nous devons absolument parler au Grand Maître tous les deux. Fais-moi confiance. Tu te souviens de ce que les membres de notre famille ont fait pour les Légions il y a soixante ans de cela ? Alors aide-nous s’il te plaît.
– À cette heure-ci, il dort certainement encore, répondit-il après quelques secondes d’hésitation. Il séjourne dans une cabane sur le Mont Amplitude. C’est juste à quelques minutes du lac Memorium où a eu lieu l’hommage à votre grand-père. Mais attention, même s’il avait prévu de rester quelques jours ici, j’ai entendu dire hier soir, avant de repartir chez moi, qu’il avait un contretemps important et qu’il devait retourner sur Ciel ce matin.
– Merci Antony. Je me souviens maintenant ! Il a parlé du chalet No 14 ! Il faut se dépêcher alors. Viens Gert.
– Merci Monsieur Antony, ajouta Gertie.
Nous étions à environ deux kilomètres du petit lac, mais la montée était raide et le soleil n’était pas encore levé. Ma sœur me demanda si on pouvait envisager que je coure. Je lui répondis, avec une motivation que je n’avais jamais connue auparavant, que j’étais prêt à courir jusqu’aux confins de l’univers si c’était nécessaire pour retrouver la carte de grand-père. Elle me crut et on se mit en course. Je ne me doutais pas du tout de mes capacités de coureur à ce moment-là. C’était comme si notre mission me donnait des ailes. Je dépassai ma sœur après à peine deux minutes de course, sans même penser à ce qui pouvait me donner autant d’endurance et d’où me venaient ces ressources fabuleuses. Je courais à perdre haleine sans me sentir le moins du monde fatigué ou essoufflé.
J’étais déjà loin devant Gert lorsque le petit lac apparut enfin. Au lieu d’attendre ma sœur, je continuais. Je poursuivis ma course folle jusqu’au petit chalet No 14 qui se trouvait derrière la corniche surplombant le lac. Je tambourinai à la porte. Personne ne répondit. J’essayai alors d’ouvrir, mais c’était impossible. La porte de bois était verrouillée de l’intérieur. Gert eut le temps de me rejoindre.
– La porte est fermée. Il est déjà parti ! Mais pourquoi tu me regardes comme ça ? demandai-je à ma sœur qui me fixait étrangement, tout essoufflée.
– Pour rien. Je ne sais pas. C’est juste que tu as changé Ben. Tu as changé et ça me fait bizarre, c’est tout. Je n’ai jamais connu mon frère comme ça.
– Et bien, tu n’as qu’à te dire qu’il y a vraiment de quoi changer avec tout ce qui nous arrive depuis lundi.
Et la porte s’ouvrit enfin. Le Grand Maître avait l’air encore tout engourdi de fatigue. On s’excusa tous les deux de l’avoir réveillé et il nous fit entrer. En quelques minutes, nous lui avions déjà tout raconté : la rencontre avec Anna Küng à l’enterrement de grand-père à Porrentruy, la téléportation d’urgence jusqu’à la maison, le fragment de carte volé, puis notre arrivée sur Temps pour lui demander de l’aide. Le Grand Maître nous avoua alors que la situation était très grave, mais qu’il fallait réfléchir tranquillement à la meilleure des solutions. Il nous servit un bol de lait et un Biberli à tremper à l’intérieur. C’était un genre de pain d’épices fourré aux amandes, une friandise bien connue sur Temps. Nous n’avions pas faim du tout, mais il insista pour que nous mangions. Décidément, c’était une manie sur les Légions que de vouloir nous nourrir sans arrêt ! Il nous expliqua que nous avions besoin de force pour ce qui nous attendait.
– Mais qu’est-ce qui nous attend ? demanda ma sœur avec ce nouveau ton très craintif qu’elle avait depuis l’enterrement de grand-père à Porrentruy.
– Vous devez vous attendre à être éprouvés, mais je ne sais pas encore de quelle façon. Nous allons descendre au Quartier Général de Temps et je vais demander une assemblée urgente et extraordinaire des Grands Membres des Légions.
– Extraordinaire ? demanda Gert.
– Oui, c’est une assemblée différente des autres, une assemblée dont on n’a pas l’habitude, une assemblée exceptionnelle pour discuter du vol du fragment carte. Tous les Grands Membres doivent être avertis.
– Et ceux de la Légion du Roi aussi ? demandai-je avec inquiétude.
– Oui, bien sûr Ben. Vous savez, tout le monde n’est pas mauvais sur Roi. Les Justes qui ont été formés sur cette Légion sont encore plus justes que les autres. Ils ont encore plus de mérite, car ils ont dû affronter un tas de tentations et ils ont dû faire face à l’esprit corruptible qui règne sur cette Légion.
– Mais, c’est quoi la corruption exactement ? ne put s’empêcher de demander ma sœur.
– La corruption, c’est comme si on te proposait une chose que tu adores en échange d’un service malhonnête. Imagine que tu adores les Biberlis et que les Biberlis deviennent très rares et très chers. Le Juste se dit qu’il s’en passera et qu’il mangera autre chose. Le Corrompu, par contre, sera prêt à rendre un service malhonnête, voire même à commettre un crime pour obtenir un Biberli.
– Ah, oui je comprends mieux maintenant. Alors peut-être que cet Osniak Leprems a offert quelque chose de particulier à Anna Küng pour l’inciter à nous voler le fragment de carte ?
– Tu as tout compris Gertie. Et même sur Terre, certains pays entiers sont malheureusement très corrompus. Les Légionnaires ont pour tâche de limiter, voire même d’éradiquer ces phénomènes. Alors, imagine combien tout cela devient compliqué quand les Légionnaires eux-mêmes deviennent corrompus ! La corruption n’amène que des désastres. Bon, les enfants, c’est le moment d’agir maintenant. Descendons au Quartier Général.
Après environ une heure de marche, on arriva enfin au Quartier Général de la Légion du Temps. Nous devions carrément entrer à l’intérieur de la montagne. Archibald s’annonça dans un haut-parleur situé dans la roche, à côté d’une immense porte de verre coulissante. La lumière rouge qui se trouvait au-dessus passa au vert. La porte s’ouvrit et nous entrâmes. Nous étions dans un long et large tunnel creusé dans la pierre. Archibald s’arrêta devant une nouvelle porte de verre et nous expliqua :
– C’est ici que je vais demander l’organisation d’une séance extraordinaire dans l’heure qui vient. Vous, les enfants, vous restez ici et vous m’attendez. Je n’en aurai pas pour longtemps. Vous pourrez assister à l’assemblée tout à l’heure, mais je ne peux pas vous laisser entrer dans la salle de communication interplanétaire.
– Mais Archibald, il n’y aura que des personnes de moins de 40 ans alors, à cette assemblée ? me risquai-je.
– Je comprends ta question Ben. Comment pourront-ils se rendre ici dans l’heure s’ils sont plus vieux et qu’ils ne peuvent donc pas utiliser la Téléportation ? As-tu oublié l’existence des Couloirs ?
– Euh, non. Mais notre traversée du Couloir était terriblement longue.
– Terriblement longue ? Tu en es bien sûr ?
– Non Ben, intervint ma sœur. Souviens-toi. Elle nous a paru très longue, mais au final, nous sommes arrivés sur nos Légions seulement une minute après notre départ de la Terre.
– Oui, maintenant que tu le dis, c’est vrai, j’avoue. Mais il existe des Couloirs entre les Légions ?
– Bien sûr, Ben. Maintenant, excusez-moi, je dois appeler nos amis à l’aide. Nous n’avons plus de temps à perdre. Chaque minute compte.
Il entra dans la pièce qui se trouvait de l’autre côté de la paroi vitrée. Elle était remplie d’ordinateurs et d’écrans. Quant à Gert et moi, nous restâmes sagement dans le couloir, à l’attendre.
Moins de cinq minutes plus tard, Archibald nous rejoignit et nous invita à le suivre jusque dans la grande salle des assemblées. L’endroit ressemblait à un cinéma, mais les sièges étaient en cuir et ils formaient ensemble un cercle complet, comme dans un amphithéâtre.
Le Grand Maître monta sur l’estrade située au centre de la salle et il nous demanda de nous installer dans les derniers rangs vers l’arrière. À notre grande stupéfaction, nous n’eûmes pas à attendre bien longtemps. Après environ quinze minutes, plusieurs femmes et plusieurs hommes d’âges différents entrèrent dans la pièce par les quatre grandes portes réparties sur l’extérieur de l’amphithéâtre. Certains étaient vêtus d’un uniforme de camouflage vert, comme les militaires. Gert reconnut alors immédiatement l’équipement des membres de sa Légion. D’autres portaient de longs manteaux identiques à celui d’Archibald, probablement des membres de la Légion du Ciel. Puis, apparurent une dizaine d’individus vêtus comme les agriculteurs qu’on voyait dans les livres d’Histoire ou dans les films sur l’époque de nos arrière-grands-parents. Ils devaient venir de la Légion Terre.
Pendant que la salle se remplissait, nous poursuivions notre petit jeu de devinettes qui consistait à savoir à quelle planète appartenaient les nouveaux arrivants. Soudain, de drôles de personnages firent leur apparition dans la salle. Ils étaient sept. Leur style était tellement particulier et si sophistiqué que même les autres membres des Légions se détournèrent un instant pour mieux les observer. Les quatre femmes étaient vêtues de robes très élégantes. Au bras de chacune était suspendu un sac à main certainement très coûteux, tandis que les trois hommes portaient des complets tout aussi pimpants. Ils donnaient tous les sept l’impression de sortir d’un bal. Gert me chuchota : « Certainement la Légion du Roi ». Je ne pouvais qu’approuver. Ensuite, un groupe de personnes toutes vêtues de simples chemisiers et pantalons noirs, entrèrent. Leur regard était fixe, comme s’ils n’utilisaient pas leurs yeux pour se diriger. Ce devait être des membres de la Légion Éclairée. La salle était presque remplie.
Au bout d’une quinzaine de minutes, tous les sièges étaient occupés. C’était, une fois de plus, fabuleux de penser que toutes ces personnes venaient d’autres planètes et avaient pu être là en quelques minutes à peine. Je supposais que les Couloirs qu’ils avaient traversés offraient plus de confort que celui qui partait de chez nous, car ils n’étaient pas du tout dans le même état que Gert et moi lors de notre première arrivée sur nos Légions respectives. Soudain, quelqu’un nous interpella :
– Benjamin ? Gertrude ?
– Grand-père ! nous répondîmes en chœur.
Grand-Père Jean portait sa tenue de la Légion Foudre.
– C’est vous qui avez réussi la prouesse de tous nous réunir si vite ? Je vous félicite les enfants.
– C’est surtout grâce à Maître Archibald Lester. Il est resté très calme et efficace, répondit Gertie.
– Oui, je sais. J’ai déjà pu discuter avec lui et nous sommes tous les deux très fiers de vous. Je suis désolé Ben pour tout à l’heure à l’enterrement. Jamais je n’aurais pensé qu’Anna puisse être capable de faire une chose pareille. J’ai le sentiment de vous avoir mis en danger sans le vouloir.
– Non, grand-père, ce n’est pas de ta faute, tu ne pouvais pas savoir, le rassurai-je.
– Mais Ben, il y a une chose qui me dépasse. Comment, enfin, pour quelle raison t’es-tu méfié de cette femme ?
Gert me dévisageait. Je ne savais quoi lui répondre, car sans le retour dans le temps le jour de l’accident, jamais je n’aurais pu identifier son visage. Et soudain, ce fut en repensant au conseil de notre grand-père Charles que la réponse me vint spontanément :
– C’est…c’est un peu compliqué, mais on va dire que j’ai suivi mon instinct, c’est tout.
– Bravo. Tu ressembles beaucoup à ton grand-père Charles, tu sais ça ?
– Je te ressemble aussi beaucoup grand-père, lui répondis-je.
Il approuva d’un sourire et passa vivement sa main dans mes cheveux crépus. Les derniers représentants des différentes Légions s’installaient encore, tandis que notre grand-père cherchait une place libre. Il nous quitta pour s’installer trois rangs plus loin. Et le Grand Maître Archibald Lester prit enfin la parole :
« Chers Légionnaires,
Je vous remercie d’avoir répondu positivement et rapidement à mon appel. Comme vous devez vous en douter, l’heure est plus grave que ce que nous pensions. Mais même dans les heures sombres, des signes d’espoir nous sont envoyés. L’un de ces signes est l’admission récente, sur deux de nos Légions, des petits-enfants de Charles et Pauline Gigon, ainsi que de Jean et Anne Brooks. C’est grâce à eux que nous sommes réunis ici aujourd’hui. Je tiens d’ailleurs à les remercier vivement pour leur vigilance et leur courage. Je crois qu’on peut les applaudir. »
Je sentais ma sœur très fière d’elle pendant les applaudissements de la salle tout entière, tandis que j’étais, pour ma part, très mal à l’aise. Archibald poursuivit :
« Ce matin, ces deux enfants sont venus frapper à ma porte en me racontant qu’Anna Küng, Grand Maître de la Légion de l’Eau, avait profité des funérailles de leur bien-aimé grand-père Charles, pour obtenir des renseignements sur les documents que celui-ci avait pour tâche de garder précieusement. Les enfants, par miracle, se sont méfiés et ont demandé à leurs grands-mères et à leur tante Susanne Gigon d’organiser une rapide Téléportation chez eux. Quelle ne fut pas leur surprise de tomber sur Anna Küng en personne dans leur cave ! Celle-ci avait en mains, d’après les enfants, le cinquième fragment de la carte indiquant la position de notre chère XIIIème Légion ! Si Anna Küng retrouve les quatre autres morceaux de cette carte, inutile de vous dire que notre Légion secrète ne sera plus un mystère pour elle et qu’elle pourra permettre à quiconque de s’y téléporter. Et si les Corrompus trouvent cet endroit, ils découvriront également ce qu’ils appellent « l’arme secrète de la XIIIème». Ils sauront pourquoi et comment nous sommes sortis victorieux de la guerre de 1962, et leur objectif sera alors atteint : une domination totale des Légions et de la Terre grâce à cette arme. Nous savons très bien, malgré les rumeurs d’évasion, qu’Osniak Leprems est en train de croupir dans la prison la plus surveillée du monde, l’ADX Florence. J’en veux pour preuve la vidéosurveillance quotidienne de sa cellule. Alors qui, qui pourrait demander un pareil service à Anna Küng ? Qui en dehors d’une personne au cœur déjà aussi souillé et corrompu que celui d’Osniak ? Qui d’autre que l’Intendante du Grand Palais d’Osniak ? Si les cinq éléments de la carte devaient être réunis, il faudrait s’attendre alors à une deuxième guerre des Légions, car je suis convaincu qu’ici-même, personne ne permettrait à l’Intendante d’imposer son pouvoir absolu sans s’y opposer. N’est-ce pas ?»
– L’Intendante sait très bien qu’elle ne pourra pas rallier à elle autant de partisans qu’Osniak, intervint l’un des hommes très élégants, l’un de ceux qui venaient sans doute de la Légion du Roi. Très peu de gens la suivent. Et seule, elle ne peut rien.
L’Intendante ? Ma sœur me lança un regard rempli d’inquiétude. Mais qui pouvait bien être la personne qu’Archibald appelait ainsi ? Ce nom retentit dans ma tête plusieurs fois en me donnant des sueurs froides. Ce que le Grand Maître tentait d’expliquer à l’Assemblée, c’était que même en prison, Osniak pouvait agir au travers de cette personne qui semblait avoir les mêmes ambitions que lui. Cette Intendante était un nouvel élément à craindre. Cependant, le plus important à ce moment-là, était de récupérer au plus vite le morceau de carte, et Archibald nous le fit bien comprendre. Il répondit à l’homme :
– Maître Grimsel, détrompez-vous. Osniak se fait vieux et cela fait bien longtemps qu’il a pris son Intendante sous sa protection. Souvenez-vous, elle n’avait que 9 ans lorsqu’il lui a fait intégrer votre Légion. Mais peu importe ces détails. On arrive gentiment au moment où l’Elève s’apprête à dépasser son Maître, d’où le danger. L’Intendante a développé des facultés tout aussi grandes que celles d’Osniak, et elle sait très bien ce qu’elle veut : un pouvoir suprême et absolu. Dans un premier temps, et dans l’urgence, il faut s’assurer de récupérer le morceau de carte avant qu’il ne lui soit transmis. Voilà pourquoi je vous ai rassemblés aujourd’hui. J’ai besoin d’un volontaire parmi vous. Alors je vous le demande. Qui se sent capable de partir, aujourd’hui même, sur la Légion du Roi, dans le but de récupérer le fragment de carte volé ?
Le silence se fit dans la salle. Personne ne semblait motivé à risquer sa vie pour récupérer cet objet. Une longue minute passa ainsi. Je m’étonnais de ne voir aucun membre de la Légion du Roi se manifester, pas même ce Monsieur Grimsel qui semblait bien informé. Après tout, pensais-je, il paraissait logique de confier cette mission aux personnes qui connaissaient le mieux la Légion concernée.
Je fus interrompu dans mes pensées lorsqu’une voix s’écria dans l’assistance :
– Moi ! C’est à moi de récupérer la carte ! Si cette Anna Küng a pu s’en emparer, c’est entièrement de ma faute !
Cette voix avait retenti juste à côté de moi. Je crus que mon cœur allait s’arrêter lorsque je pris conscience au bout d’une seconde et demie que c’était ma sœur qui venait de hurler ces paroles.
– Mais, tu es folle ! lui murmurai-je sévèrement en tentant de la faire rasseoir.
– Pas du tout ! C’est à moi d’aller récupérer la carte, répondit-elle de façon à ce que toute la salle l’entende.
– Bien Gertrude, enchaîna Archibald. C’est une grande preuve de courage que de te proposer pour une pareille mission. Je reconnais ici une qualité propre à ta Légion et à ta famille. Tu es connue d’Anna Küng, mais pas des autres membres de la Légion du Roi. Tu ferais ainsi une candidate idéale, mais tu risques de devoir affronter de nombreux dangers là-bas, d’où mes réticences à t’y envoyer seule. Désolée Gertrude, même si j’admire ton courage, je préfère y envoyer quelqu’un de mieux préparé.
– Et si je l’accompagne Maître Archibald, la laisserez-vous partir ? intervint soudainement une femme, dont la voix m’était étrangement familière. Je connais cette jeune fille et je sais qu’elle est capable d’aller jusqu’au bout.
– Maître Ranoir, je vous remercie pour votre proposition. Si vous souhaitez accompagner la jeune fille dans cette mission, je ne peux que vous donner mon accord, connaissant votre vigilance et vos talents de guide.
Alors là, je n’en revenais pas. Trop concentré sur sa tenue à son arrivée dans la salle, je ne l’avais pas reconnue ! Cette femme à l’allure d’une riche héritière, n’était nulle autre que Madame Ranoir, notre enseignante d’histoire sur Terre ! C’était juste ahurissant. Notre prof lausannoise était une Légionnaire ! Et en plus, elle faisait partie de la Légion du Roi, Légion la plus corrompue du système Résien ! Archibald avait bien spécifié qu’il y avait aussi des Justes sur Roi, et qu’ils avaient encore plus de mérite que les autres. Je ne pouvais donc qu’espérer qu’elle en fasse partie. Dans quoi ma sœur venait-elle encore de nous fourrer ? Je n’avais pas le choix. Il me fallait les accompagner. Je levai donc la main pour me proposer. Archibald accepta. Il me fallut plusieurs minutes pour bien assimiler le fait que j’allais partir à l’aventure avec la prof d’histoire que j’avais eue en 8ème. J’espérais simplement qu’elle n’allait pas rendre cette mission aussi ennuyeuse que ses cours sur Terre.
Je n’étais malheureusement pas encore au bout de mes surprises. Madame Ranoir reprit la parole à la fin de la séance, et elle demanda à ce que l’élève Georges Smith puisse intégrer notre petite équipe envoyée sur Roi ! En entendant ce nom, Gert me regarda longuement avec des yeux tellement ronds que je crus un instant qu’ils allaient sortir de sa tête. Ce Georges dont Madame Ranoir parlait était-il le Georges Smith qui me pourrissait la vie depuis des années sur Terre ? Est-ce que c’était le même Georges que celui qui avait pitoyablement raté son test d’admission sur Temps ? C’était impossible ! Un tel abruti ne pouvait avoir sa place sur aucune Légion. Mais lorsque Maître Archibald demanda des explications à Madame Ranoir, celle-ci répondit qu’il venait d’intégrer la Légion du Temps trois jours auparavant et qu’il avait raté son épreuve d’entrée. La quête du morceau de carte pouvait, d’après elle, être un moyen pour lui de faire ses preuves et de rattraper son échec, et ainsi une occasion d’intégrer la Légion du Temps.
À mon grand étonnement, Archibald accepta. Cela signifiait que mon pire ennemi sur Terre, celui qui m’avait persécuté depuis la maternelle, allait nous accompagner ma sœur et moi, dans une mission terriblement dangereuse. Je ne pus montrer la moindre réaction. Même après la fin de la séance, mes fesses restèrent collées quelques minutes supplémentaires sur mon siège. Il était impossible pour moi d’envisager une chose pareille. Georges me détestait, et je dois bien avouer que c’était totalement réciproque. Une fois passé le choc de la proposition de Madame Ranoir, je ne pus m’empêcher de m’interroger au sujet de ses motivations. La présence de Georges sur ma Légion m’avait déjà beaucoup étonné cette semaine-là. Mais après son pitoyable échec, je m’étais persuadé que jamais plus je ne le reverrais sur une Légion. Et voilà que Madame Ranoir proposait son intégration à notre mission ? Tout cela me semblait bien trop étrange. Comment pouvait-elle à ce point-là souhaiter que Georges intègre une Légion ? On nous avait pourtant parlé, le jour de notre arrivée sur le système Résien, de l’aspect irréversible des décisions prises sur les Légions ! Comment comprendre que Georges puisse bénéficier d’un traitement de faveur pareil ? Mon instinct me prédisait que c’était mauvais signe.
Archibald souhaita perdre le moins de temps possible. Il demanda à un gardien du Quartier Général d’aller chercher Georges Smith sur Terre. À cet instant, j’avais encore l’espoir qu’il ne parvienne jamais jusqu’à nous. Mais voilà qu’une heure plus tard, alors que nous buvions un chocolat chaud dans un petit chalet restaurant, à côté du Quartier Général, Georges Smith apparut avec le gardien. Il s’installa à notre table, et ne put s’empêcher de soupirer :
– Oh non, purée, pas le gros bout de gras ! Je vais devoir voyager avec lui ! J’y crois pas.
– Georges, je te prie de parler autrement de ton camarade, rugit Madame Ranoir qui était évidemment assise à la même table que nous. Nous n’avons pas de temps à perdre avec tes bêtises. Le Grand Maître Archibald Lester a accepté bien gentiment que tu nous accompagnes pour te laisser une deuxième et dernière chance d’intégrer ta Légion. Tu devrais donc te montrer un tout petit peu reconnaissant, et commencer par saluer chacun de nous.
Maître Archibald était également à notre table afin de nous donner quelques dernières instructions avant notre départ pour Roi. Je ne pouvais m’empêcher de me demander pour quelle raison il avait accepté l’intégration de l’abruti à notre quête. J’avais la terrible impression que Georges me poursuivait, où que j’aille. Ce n’était déjà pas facile d’avaler le fait que notre prof terrienne soit avec nous pour une mission pareille, mais alors là, avec la présence de Georges, ça dépassait tout. Il n’y avait rien de bon en lui. Sa grosse tête devait abriter un cerveau de la taille d’un grain de poivre.
Déjà sur Terre, j’avais toujours eu l’impression qu’il ne me lâcherait jamais. Pendant les cours de sport, il ne pouvait s’empêcher de me suivre du regard et de m’insulter lorsque j’étais dans son équipe. S’il avait le malheur de perdre un match ou un jeu, j’étais toujours le premier responsable. Je n’osais repenser au nombre de fois où j’avais voulu lui sauter dessus pour lui casser la figure et où je m’étais retenu de peur de me ridiculiser. Même s’il était athlétique, il transpirait étonnamment bien plus que moi chaque fois qu’il bougeait un peu. Mais malgré tout, les autres souhaitaient toujours être dans son équipe. Il avait la chance d’être super fort en sport et les filles de la classe lui tournaient autour, ce qui devait le mettre énormément en confiance. Je ne savais pas grand-chose sur lui à cette époque, en dehors du fait qu’il était Anglais et que ses parents avaient dû emménager en Suisse pour le travail à peine un mois avant notre entrée à l’école. D’ailleurs, il ne pouvait s’empêcher au quotidien de montrer à tout le monde qu’il savait parler anglais. C’était insupportable ! Pour Georges, chaque occasion de se mettre en avant était un prétexte pour écraser les autres. Et malgré son échec du mardi, Archibald avait accepté qu’il nous accompagne. C’était complètement fou ! J’aurais voulu qu’il fasse une grosse bêtise juste avant notre départ, afin qu’il soit immédiatement expulsé des Légions. D’après moi, en m’insultant comme il l’avait fait en entrant dans le chalet restaurant, c’était dans la poche. Il était impossible qu’Archibald accepte un pareil comportement pour ce genre de mission. Mais au lieu de le sanctionner, le Maître du Ciel lui indiqua la chaise à côté de moi afin qu’il prenne place à notre table. L’idiot en profita pour me jeter un regard condescendant. Je crus devenir fou. Dans ces conditions, il était donc très difficile pour moi d’écouter les derniers conseils du Grand Maître.
Je compris simplement que nous avions une semaine à disposition pour ramener le fragment de carte. Et pour n’inquiéter ni nos parents, ni notre école terrestre, il était prévu que nos proches Légionnaires trouvent une excuse pour nous. En ce qui nous concernait Gert et moi, c’était tante Susanne qui s’était proposée de raconter à nos parents qu’elle allait nous héberger une semaine, histoire de nous changer les idées, juste après le décès de grand-père. Elle habitait Pully, soit à côté de Lausanne, et elle avait prétendu qu’elle allait nous amener tous les matins à l’école. Pour les cours terrestres que nous allions justement manquer, tante Susanne avait préparé une demande de congé exceptionnelle indiquant à la direction de notre école que nous participions à un camp en pleine nature avec le même argument : nous changer les idées après le décès brutal de notre grand-père. Tante Susanne avait signé la demande de congé à la place de nos parents et l’affaire était conclue. Il ne restait plus qu’à espérer que, durant la semaine à venir, notre école terrestre n’entre pas du tout en contact avec nos parents.
Nous n’avions donc qu’à nous préoccuper d’une chose jusqu’au jeudi suivant : retrouver le morceau de carte volé par Anna Küng et le ramener sur la Légion du Temps. Madame Ranoir, quant à elle, avait raconté à la direction de l’école qu’elle était tombée de son scooter et qu’elle était mise une semaine en arrêt de travail par son médecin. Pour cela, elle avait réussi à produire un faux certificat médical. Nous étions ainsi tous les quatre prêts au départ.
Archibald nous accompagna jusqu’au centre de Téléportation. Il indiqua à Antony que nous devions tous les quatre partir pour la Légion du Roi. Antony nous apprit très vite le code-pas nécessaire pour rejoindre cette Légion. Avant de nous quitter, notre Maître nous rappela de veiller à ne pas nous laisser corrompre sur Roi.
« Soyez extrêmement prudents. Beaucoup de choses vous tenteront là-bas, car cette planète est devenue un grand lieu de corruption. Ne vous laissez tenter par aucun loisir, aucune friandise, aucune chose agréable qu’on vous proposera sur cette Légion. Retenez bien cela, sans quoi vous tomberez là où sont tombés tous les Corrompus. Madame Ranoir, je compte sur vos grandes qualités en la matière pour veiller sur nos trois jeunes aventuriers ».
Nous prenions tous les quatre ses recommandations très au sérieux. Après quelques mises au point, nous étions enfin prêts à partir. Je fus étonné d’apprendre que Madame Ranoir avait trente-six ans, même si elle en paraissait cinquante. Elle pouvait donc encore envisager une Téléportation. Nous passâmes l’un après l’autre dans la même salle, totalement assombrie pour parvenir chacun en quelques secondes sur Roi. J’étais le dernier.
Le changement de décor fut brutal. Nous venions de quitter les fraîches montagnes de Temps pour nous retrouver dans une oasis au milieu de dunes de sable. C’était le vrai désert, comme celui du Sahara, un désert brûlant. Heureusement, la Téléportation nous avait menés jusqu’à cette oasis au centre de laquelle se trouvait un puits et un petit plan d’eau. Il n’y avait pas âme qui vive en ces lieux, hormis un petit garçon d’à peine sept ou huit ans, qui semblait nous avoir attendus une éternité. Il était enchanté de nous voir arriver. Moi-même je ne me souvenais pas d’avoir été pareillement attendu dans ma vie. Il était habillé d’un T-shirt de coton, certainement blanc à l’origine, mais qui, ce jour-là, ressemblait plus à un vieux chiffon délavé. Il portait également un jean bleu, déchiré par endroits. Ce garçon était d’une maigreur frappante. Mais ce qui attira le plus mon regard, ce furent ses yeux qui comportaient deux ou trois nuances de couleurs froides entre le bleu et le vert. Gert fut la première à lui adresser la parole :
– Salut toi. Comment tu t’appelles ?
– Bonjour, je suis Setteco. Merci d’être enfin venu me chercher. Vous pouvez m’expliquer le code-pas qui permet d’aller sur votre Légion s’il vous plaît ?
– Attends mon garçon. Dis-nous déjà qui tu es, tu veux bien ? lui demanda Madame Ranoir. Tu es seul ici ? Tu me parais bien trop jeune pour être intégré à une Légion. Quel âge as-tu d’ailleurs ?
– Madame, ça fait beaucoup de questions tout ça. Mais je vais tâcher de répondre. Je m’appelle Setteco. C’est le nom que les autres esclaves m’ont donné quand mes parents ont été tués. Mes parents étaient de Grands Maîtres sur Roi. Ils étaient des Justes. Et c’est pourquoi ils étaient aussi très surveillés. Ils ont dénoncé un jour ce qui se passait ici. Et pour ça, ils ont été condamnés à mort, et moi, on m’a laissé orphelin et vagabond. Je n’avais que quatre ans. Je ne me souviens même pas d’eux. Mais les esclaves de Roi ont eu la gentillesse de m’accueillir et de prendre soin de moi les premières années. Maintenant, ils ont tous de la peine à se nourrir correctement et à nourrir leurs propres enfants. Ils ne peuvent donc plus s’occuper de moi. Alors je me promène dans les rues et je demande à manger. Mais je sais qu’il existe d’autres Légions. Et je sais que vous venez de l’une d’elles. Alors je suis sûr qu’un jour, quelqu’un arrivera ici, et cette personne me donnera un code-pas pour rejoindre un endroit moins injuste où je pourrai aller à l’école et apprendre tout un tas de choses. Je viens tous les jours à cette oasis depuis plus de deux ans, car c’est ici qu’arrivent les personnes qui se téléportent pour la première fois sur Roi. Si je peux vous donner un conseil, quittez tout de suite cette Légion et prenez-moi avec. C’est horrible ici ! Et si vous restez, vous allez devenir aussi horribles que les autres, vous tous. Toi, toi et toi et vous aussi Madame, dit-il en nous pointant chacun du doigt.
– Mais c’est terrible ce que tu nous racontes mon garçon, rappelle-moi ton nom ? réagit Madame Ranoir.
– Je m’appelle Setteco. Les esclaves qui ont pris soin de moi m’ont appelé comme ça, vous savez pourquoi ?
– Oui, moi je sais, répondit Georges avec un sourire malveillant au coin des lèvres. C’est sûrement parce qu’ils t’ont trouvé stupide et qu’ils se sont dits qu’il fallait te trouver un nom tout aussi stupide.
– Georges Smith ! hurla Madame Ranoir. Si d’autres remarques du même genre te viennent à l’esprit, tâche de les garder pour toi. Ici je ne me gênerai pas de te remettre à l’ordre. Ni papa, ni maman ne seront là pour te sauver la mise. Tu es pourri gâté, impoli, irrespectueux ! Mais tu me fais malgré tout beaucoup de peine, c’est la raison pour laquelle j’ai demandé qu’on t’accorde une deuxième chance. Mais tu n’en auras pas une troisième, je peux te le garantir. Apprends à utiliser ta tête bon sang ! Si tu savais le faire, tu n’aurais pas raté l’épreuve de mardi. Maintenant, j’attends tes excuses auprès de ce garçon. Allez !
– Non, je ne m’excuserai pas.
– Oh, si tu t’excuseras, je peux te le garantir, même si ce n’est pas tout de suite. Tu t’excuseras.
– C’est pas grave Madame, vous savez, j’ai l’habitude, répondit tristement le petit Setteco. Vous inquiétez pas.
– On ne doit jamais s’habituer à la bêtise Setteco, lui dis-je, me sentant soudainement très concerné par les souffrances de ce petit garçon.
Il n’eut pas le temps de nous expliquer la signification de son prénom. Madame Ranoir nous rappela que nous avions une mission à accomplir sur cette Légion sans préciser de quoi il s’agissait en raison de la présence de Setteco. Mais en entendant parler de mission, celui-ci fut tout de suite intéressé et ne nous lâcha plus. Il nous proposa d’être notre guide sur Roi, vu qu’il connaissait la Légion comme sa poche. Il nous demanda d’échanger ses services de guide contre un code-pas pour se rendre sur la Légion d’où nous venions. Madame Ranoir, visiblement toute chamboulée, nous prit à part pour en discuter.
La voix tremblante, elle nous expliqua combien il était difficile pour elle de voir dans quel état se trouvait le petit Setteco. N’étant pas professeure sur une Légion, elle n’avait plus revu cet endroit depuis la fin de sa formation sur Roi. Car en effet, les Légions préparent à soutenir les sociétés humaines cohabitant sur Terre. Et comme on nous l’avait très bien expliqué lors de notre premier jour sur nos Légions respectives, une fois sa formation terminée, le Légionnaire ne revient plus sur les Légions, à moins d’y enseigner ou d’y occuper une fonction particulière. Ou alors, dans le cas extrême imposé par une situation d’urgence, comme une guerre. Je comprenais combien ce retour sur Roi, après toutes ces années, pouvait être éprouvant pour Madame Ranoir. Mais ce n’était pas ce qui la perturbait le plus. Elle nous avoua avoir connu les parents de Setteco. Ils avaient été formés ensemble à l’époque. Elle ne savait même pas qu’ils avaient eu un enfant. Mais elle avait appris par des connaissances qu’ils avaient été condamnés à mort pour avoir dénoncé les pratiques esclavagistes de la Légion du Roi. Elle nous expliqua à quel point cette Légion avait transgressé toutes les règles qui faisaient la force du système Résien. Les Légionnaires du Roi, pour la plupart, avaient collaboré avec Osniak Leprems ou avec son Intendante pour faire de Roi un lieu de vie, alors que chacune des Légions doit fonctionner uniquement comme un lieu de formation, une école. Des malheureux avaient été enlevés dans les endroits les plus misérables sur Terre pour être exploités sur Roi et offrir aux partisans d’Osniak une vie des plus luxueuses et des plus confortables. Ces esclaves travaillaient sans relâche tous les jours de la semaine, sous une chaleur de plomb, sur les chantiers de la Légion du Roi. Ils vivaient dans les souterrains de la Légion afin de ne pas être vus, et leurs éventuels enfants devenaient à leur tour esclaves. Gertie et moi étions juste sidérés d’apprendre que des pratiques aussi barbares pouvaient encore exister à notre époque. Georges, lui, ne réagit pas.
– Mais Madame Ranoir, intervint Gertie. Si vous avez été formée ici, vous connaissez sans doute très bien la Légion, donc pourquoi aurions-nous besoin du petit Setteco pour nous guider ?
– Ma chère Gertie, répondit notre prof sur un ton très solennel. S’il y a bien une chose que les partisans d’Osniak détestent, c’est l’histoire. Ils feraient tout et n’importe quoi pour ne pas assumer leur passé. Ils détestent le passé parce qu’il pèse comme un poids très lourd sur leur conscience. Alors, ils tentent de l’effacer. Et grâce au travail de leurs esclaves, ils détruisent régulièrement les anciens bâtiments, les anciennes structures afin d’en créer de nouvelles et de donner un aspect ultramoderne à leur Légion. Alors, tu vois, ayant terminé ma formation ici à l’âge de 22 ans, je n’ai sans doute aucune chance de reconnaître quoi que ce soit, d’où l’intérêt d’avoir Setteco à nos côtés. Vous comprendrez aussi pourquoi j’aime tant l’histoire ! Je lutterai jusqu’au bout contre ce qu’est devenu cette Légion !
– Très bien, oui je comprends, répondit ma sœur. Et de toute façon, on ne peut pas abandonner ce garçon. Il me fait tant de peine.
– Effectivement, ajouta Madame Ranoir. C’est pourquoi je vous propose qu’on le prenne avec nous afin qu’il nous guide dans les méandres de la Cité du Roi. Inutile de lui préciser que j’ai été formée ici. Mais vous pouvez être certains d’une chose, c’est qu’on peut faire totalement confiance à ce garçon. Tout ce qu’il a raconté sur ses parents est vrai. Et, après tout, sa proposition est tout à fait honnête. Qu’en dites-vous ?
Setteco ne pouvait effectivement pas mentir. Et comme aucun enfant ne pouvait intégrer les Légions avant l’âge de 10 ou 11 ans, il devait forcément être né sur Roi, et ainsi, il n’avait sûrement jamais mis un pied sur Terre. C’était incroyable ! Cela faisait de lui un extraterrestre, mais un extraterrestre humain ! Nous le rejoignîmes et, en apprenant qu’il pouvait nous accompagner, le jeune garçon sauta de joie. Des larmes de bonheur coulaient le long de ses joues.
– Alors, dans quelle direction allons-nous, jeune guide ? demanda Madame Ranoir. Peux-tu déjà nous dire où se trouve le Quartier Général de ta Légion ?
– Oui, mais ce n’est pas ma Légion, corrigea Setteco. C’est juste une planète que je déteste. Je ne sais pas si c’est prudent de se rendre au Quartier Général. Des gens pourraient avoir des soupçons si on arrive comme ça, à cinq. Mais, je peux savoir ce que vous cherchez ? Je pourrais peut-être mieux vous aider.
– On cherche un morceau de la carte qui indique où se trouve la XIIIème …, commença Gertie, toujours aussi spontanément.
– Euh…la coupai-je. …Juste une carte importante qui a été perdue.
– Ça vous sert à quoi de mentir ? demanda subitement Georges qui avait un point commun avec ma sœur : celui de toujours avoir la bouche ouverte pour dire n’importe quoi. Si vous voulez que le p’tit moche nous guide, réfléchissez un peu. On doit forcément lui dire ce qu’on cherche. Comment voulez-vous qu’il nous aide sinon ? On ne connaît rien à cette Légion. Moi, j’ai passé à peine un jour sur la Légion du Temps et vous deux, vous faites comme si vous saviez tout sur tout, mais vous ne connaissez rien de plus que moi. D’ailleurs, Gert, si on est là, je te signale que c’est à cause de toi.
– Oui, je le sais très bien, répondit Gertie. Et figure-toi que c’est bien pour ça que j’ai demandé à être envoyée ici, et on aurait même peut-être déjà retrouvé la carte, si on n’était pas accompagné d’un mollusque sans cervelle comme toi !
– Eh, oh ! On se calme tout de suite les enfants ! explosa Madame Ranoir. Vous vous rendez compte du temps qu’on est en train de perdre ? Toi Georges, je peux te dire que la liste de tes sanctions et excuses à présenter ne fait que s’allonger. Mais tu as raison sur un point, Setteco doit être informé de notre mission, sans trop entrer dans les détails. Setteco, nous cherchons une dame du nom d’Anna Küng. Elle possède un objet qui ne doit surtout pas tomber entre les mains de l’Intendante ou pire, d’Osniak Leprems, si les rumeurs parlant de son évasion sont vraies.
– C’est qui exactement cette Intendante Madame Ranoir ? me risquai-je. Elle n’a pas de nom ?
– Oh, l’Intendante, c’est tout simplement la personne qui s’occupe du Grand Palais en l’absence du Roi. Pour faire simple, c’est elle qui gouverne la Légion en ce moment.
– Mais alors, ça veut dire qu’Osniak est vraiment un roi ? demanda ma sœur.
– Oui et non Gert, répondit la prof. Il s’est autoproclamé roi, et comme il avait de nombreux soutiens, la Grande Assemblée des Légions a été contrainte d’accepter véritablement un roi ici. Le souci, comme vous le savez, c’est qu’il a voulu obtenir toujours plus de pouvoir, au point même de vouloir gouverner le monde entier, et quand je vous parle du monde entier, c’est de la Terre et de toutes les autres Légions. Le vrai titre qu’il s’est donné, si vous voulez tout savoir, c’est Gouverneur Suprême de l’Univers, rien que ça. Sa folie des grandeurs est sans limites.
– Trop génial, ajouta Georges.
– Tu es bien loin de la vérité mon cher Georges, poursuivit Madame Ranoir. Le titre qu’il s’est donné est peut-être à l’origine de terribles catastrophes à venir. Enfin bref, nous n’avons pas le temps de faire un cours d’histoire des Légions ici. Il faut y aller. Je vous rappelle que nous n’avons qu’une semaine devant nous pour retrouver le fragment de carte.
– Alors, suivez-moi, lança Setteco. Je vais vous amener au Grand Palais. Je connais très bien ses souterrains grâce à mes amis. Il vous faudra sans doute divertir les gardes qui se trouvent devant l’une des portes de l’aile ouest. Si vous y arrivez, j’essaierai de parvenir au bureau d’Anna Küng. Avec un peu de chance, votre bout de carte se trouve encore là.
– Waouh ! Quel plan Setteco, s’exclama ma sœur. Ça a l’air de tenir la route. Vous en pensez quoi Madame Ranoir ?
– On te suit Setteco. Et les enfants, arrêtez de m’appeler Madame Ranoir, j’ai horreur de ça. J’ai l’impression d’être votre grand-mère quand vous m’appelez ainsi. Par contre, sur Terre, en classe, interdiction d’utiliser mon prénom.
– Mais on voudrait bien Madame, répondis-je tandis qu’on suivait tous les quatre Setteco. Sauf qu’on ne connaît pas votre prénom.
– Oui, tu as raison Ben. Je m’appelle Isabella.
C’était tellement surprenant d’avoir Madame Ranoir à nos côtés sur une autre planète, à des années-lumière de la Terre. Autant je la détestais sur Terre à cause de ses cours super ennuyeux, autant je la trouvais de plus en plus agréable sur cette Légion. C’était d’ailleurs rassurant de l’avoir à nos côtés. Je regrettais déjà de m’être parfois moqué d’elle à cause de son style excentrique, de ses chaussures rouges et de ses lunettes rondes de la même couleur, qu’elle portait tous les jours à l’école. Sur les Légions, elle n’avait ni les lunettes, ni les chaussures, ce qui lui donnait un air plus jeune et beaucoup plus sympa. J’avais d’ailleurs été très surpris de la voir aussi élégante lors de la séance extraordinaire organisée par Archibald.
Nous marchions depuis un peu plus d’une heure dans ce désert, et la chaleur devenait oppressante. Malheureusement, nous n’avions pris ni boissons, ni nourriture.
– Setteco, tu es bien sûr de connaître le chemin vers le palais ? demanda ma sœur à bout de souffle.
– Oui, ne vous inquiétez pas, on arrive bientôt. Je sais qu’il fait très chaud et marcher dans le sable est très fatigant, mais on s’approche de la Cité.
– Et y a moyen de boire quelque chose dans cette Cité ? demanda Georges transpirant comme une barre de chocolat laissée trop longtemps au soleil.
– Euh, oui, y a moyen Georges, répondit Setteco. Par contre, il faut payer. Moi, je fais des petits travaux dans la Cité et je me fais payer, pas grand-chose, mais ça me permet au moins de m’acheter des bouteilles d’eau ou de boire aux robinets des fontaines payantes et de manger un peu.
– Quoi ? Mais on n’a pas d’argent ! Comment on va payer de l’eau ? paniqua Georges.
– Ne t’inquiète pas mon garçon, j’ai pris quelques Royales avec moi, répondit Madame Ranoir. C’est la monnaie utilisée ici. J’ai de quoi vous acheter à boire. Mais je me demande si je vais t’en faire profiter.
– Quoi ? Vous me laisseriez mourir de soif ? s’excita encore une fois Georges. À notre retour sur Terre, vous aurez de gros problèmes avec mes parents et vous perdrez votre job d’enseignante si vous faites ça.
– Mais je plaisante Georges, je plaisante, répondit-elle en levant les yeux au ciel.
– Pas sûr que mes parents aiment vos blagues, rajouta-t-il.
– Georges, franchement, tu peux la mettre un peu en veilleuse s’il te plaît, et laisser tes parents là où ils sont ? lui demanda ma sœur. T’es vraiment trop saoulant. Non mais t’as quel âge ? On dirait un bébé. Essaie de te débrouiller et de faire marcher tes neurones si tu en as, avant de rendre les autres responsables de ce qui t’arrive.
– Pourquoi vous êtes toujours en train de vous disputer ? demanda spontanément Setteco. Vous vous détestez ? Ici, les esclaves ont tellement de travail qu’ils n’ont pas le temps de se disputer. Mais les Corrompus, eux, se disputent tout le temps. Vous êtes sûrs que vous n’êtes pas des leurs ? Après tout, qu’est-ce qui me dit que vous êtes vraiment des Justes ?
– Désolée Setteco, s’excusa ma sœur. J’aurais dû me taire.
Personne ne réagit. Nous étions tous à bout de souffle et en train de rôtir sous ce soleil de plomb. Je me disais d’ailleurs à cet instant que les parents allaient se poser des questions à notre retour si nous revenions tout bronzés ou tout grillés. Nous commencions même à nous demander si nous allions en sortir vivants. Soudain, l’épisode de notre première traversée du Couloir me revint à l’esprit. La souffrance ressentie était assez semblable, sauf que dans le tunnel, nous pouvions au moins respirer correctement. Là, il faisait si chaud que je commençais à suffoquer, comme si la chaleur empêchait l’oxygène de parvenir à mes poumons. Heureusement, voilà que nous arrivions enfin au sommet d’une dune. Et ce qui apparut de l’autre côté était juste absolument indescriptible.
– Waouh ! C’est quoi ce truc ? s’exclama Georges.
– Les amis, voici la Cité du Roi, répondit Setteco. Bienvenue. Nous y sommes presque. Il ne nous reste qu’à descendre la grande dune.
– Mais comment est-ce possible ? lui demandai-je alors que nous entamions la descente. Comment les Légionnaires d’ici ont-ils fait pour construire de si grands et somptueux bâtiments ?
– Tu as déjà oublié ce que je t’ai raconté alors Ben, répondit Setteco d’un air très sérieux. Je vous ai pourtant parlé des esclaves qui vivent dans les souterrains de la Cité. Ils sont cachés pour ne pas enlaidir la ville. Ils sont un peu plus de 40 000. Ils étaient déjà très pauvres sur Terre, et ils ont été amenés ici pour travailler presque jour et nuit. Ils sont au service des Corrompus. Mes parents avaient dénoncé ce système horrible à l’époque, mais ils ont été tués pour cela. Les Corrompus ont besoin d’eux pour embellir la Légion. Embellir, ça veut dire rendre beau. Mais quand on regarde comment tout ça a été construit, on se rend compte qu’il n’y a rien de beau là-dedans. Ce sont des esclaves qui ont bâti tout ce que vous voyez ici.
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