Ben et Gertie commencent à comprendre que, bien malgré eux, ils ont joué un rôle central dans les événements qui viennent de se produire... Voici venu le moment du dernier adieu à l'enfance.
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CHAPITRE 12 : Justes ou Corrompus ?

 

 

Le jeudi 19 mai 2022 fut l’un des jours les plus tristes de toute ma vie. Le dernier adieu à grand-père Charles était pour moi un moment terrible à passer, beaucoup plus éprouvant que la cérémonie d’hommage sur Temps. Sans doute était-ce parce que le moment d’enterrer grand-père était arrivé et parce que le fait de voir papa et maman pleurer nous avait toujours attristés ma sœur et moi. Je ressentis une énorme boule dans la gorge durant tout l’après-midi. Nous avions roulé deux heures pour arriver à temps à Porrentruy, la petite ville jurassienne où grand-père Charles et grand-mère Pauline avaient vécu. Après la cérémonie, les invités furent conviés à un goûter qui avait lieu sur la propriété de nos grands-parents, derrière leur maison. Il faisait beau. Une grande tente avait été dressée dans le verger et chacun pouvait se servir de boissons ou de nourriture tout en parlant de grand-père.

J’avais beau essayer d’espionner discrètement les discussions des convives, je n’entendais rien à propos des Légions. Les personnes présentes parlaient uniquement de la vie terrestre de mon grand-père, de son passé d’horloger, des parties de pêche que certains avaient faites avec lui dans le Doubs, de sa vie de famille, et d’un tas d’autres choses encore, mais il n’était jamais question des Légions. Je découvris par contre que grand-père avait également été très apprécié sur Terre, même s’il n’était pas aussi célèbre que dans le système Résien.

Soudain, alors que j’étais plongé dans mes pensées, seul au milieu des dizaines d’invités, je crus faire un arrêt cardiaque à la vue d’une personne que je ne voulais vraiment pas voir à l’enterrement de mon grand-père. À quelques mètres de moi, une femme, la soixantaine, aux cheveux blonds ramassés en chignon, sirotait tranquillement un verre de soda. Je me camouflai alors rapidement derrière un ami de la famille pour éviter d’être vu en train de la dévisager. En la regardant, je ressentais des frissons d’effroi à l’intérieur de mon corps. Il me fallut quelques secondes pour comprendre la raison de mon état. Mais brusquement, tout fut très clair. Je ne pouvais pas me tromper. C’était bien elle ! C’était la femme qui avait provoqué l’accident du lundi 16 mai, soit trois jours plus tôt ! Elle n’était ni morte ni en prison. Elle circulait toujours dans la nature et pourquoi ? Tout simplement parce que ma sœur et moi avions déjoué ses plans lors du retour dans le temps. On l’avait empêchée de commettre son crime. Mais cela ne faisait aucun doute, c’était bien elle.

Elle représentait un grave danger pour nous tous, car elle avait été capable de tuer et blesser volontairement. Elle-même ne pouvait pas savoir que son plan avait réussi dans une autre version de ce lundi-là. Je la regardais avec insistance tout en craignant que son regard ne croise le mien. Il fallait que je prévienne Gert au plus vite. L’attitude de la femme était étrange. Elle était seule. Elle ne parlait à personne et personne ne lui parlait. Elle regardait autour d’elle comme si elle cherchait à scanner son environnement. Heureusement qu’aucun document de grand-père ne se trouvait dans sa maison de Porrentruy. Je frémissais d’angoisse à l’idée que cette femme puisse mettre la main dessus. De plus, nous étions à plus de cent-cinquante kilomètres de la maison. L’heure filait à toute allure et il nous fallait absolument nous trouver sur nos Légions le soir même. Il était temps de convaincre les parents de rentrer sur Lausanne. Mais avant, je devais absolument me renseigner sur cette femme. Pour cela, je rejoignis tante Susanne et grand-père Jean qui étaient en train de discuter ensemble.

– Tante Susanne ?

– Oui ? Que se passe-t-il Ben ?

– Je peux te parler une minute ? C’est assez urgent.

– Bien sûr, qu’y a-t-il ?

– Grand-père, tu peux rester, dis-je à grand-père Jean qui s’apprêtait à s’éloigner. Ça te concerne aussi.

– D’accord mon garçon. Mais dis-nous ce qui se passe alors.

– Retournez-vous discrètement et regardez cette femme qui est seule sur votre droite. Est-ce que l’un de vous la connaît ?

– Si on la connaît ? répéta grand-père. Bien sûr que oui, c’est une amie d’enfance.

– Et tante Susanne, toi aussi, tu la connais ?

– Oui Ben. C’est une personne assez réservée, mais qui a de grandes qualités. C’est aussi une Légionnaire d’ailleurs. Elle a suivi sa formation sur la Légion de l’Eau. C’est une très bonne apnéiste.

– Une apné…quoi ? demandai-je interloqué.

Grand-père et tante Susanne ne trouvèrent rien de mieux que d’éclater de rire en guise de réponse. Puis, grand-père m’expliqua qu’elle était capable de rester sous l’eau plus de vingt minutes sans remonter à la surface. C’était ce que signifiait apnéiste et cela faisait partie de l’entraînement qu’elle avait reçu sur la Légion de l’Eau. Ils m’expliquèrent également qu’elle était très proche d’oncle Paul, lui aussi Légionnaire de l’Eau. Notre oncle Paul, le frère de tante Susanne et de grand-père Charles, avait lui aussi toujours été très réservé, même timide. Cela devait être une caractéristique propre aux membres de cette Légion.

– Anna Küng est une personne de confiance, ajouta grand-père. Elle a été profondément touchée par le décès de ton grand-père Charles et, en général, plus elle se sent mal et triste, plus elle a tendance à se mettre à l’écart, comme aujourd’hui. Mais pourquoi t’intéresse-t-elle à ce point ?

– Oh, pour rien, répondis-je. Je me demandais juste qui était cette personne que je ne connaissais pas, c’est tout.

Après tout, je m’étais peut-être fait des idées ? Dans la voiture blanche, le lundi matin, elle était tout de même assez éloignée, et des femmes blondes d’une soixantaine d’années, portant un chignon, il devait y en avoir d’autres sur Lausanne. De toute manière, grand-père et tante Susanne se contentèrent de ma réponse.

– Et toi, comment vas-tu Ben ? enchaîna grand-père Jean. C’était une rude journée pour toi. Je veux que tu saches que je suis là si tu as besoin de parler à quelqu’un. L’Alsace n’est pas très loin d’ici comme tu le sais, et nous avons toujours beaucoup de plaisir à vous avoir à la maison ta grand-mère et moi. Alors si tu as besoin de quoi que ce soit, fais-nous signe.

– Merci grand-père. J’y penserai. Mais maintenant ce qui m’inquiète surtout, c’est de voir l’heure qui passe. Nous avons rendez-vous sur nos Légions Gert et moi à vingt et une heures, heure suisse, et il est déjà dix-huit heures. J’aimerais convaincre Papa et Maman de rentrer au plus vite à la maison.

– Tu as raison, répondit-il en me prenant par l’épaule, viens. On va aller les trouver. Ne t’inquiète pas. On leur demandera de vous ramener à la maison. Eh mais regarde, Gert a fait la connaissance d’Anna Küng on dirait.

Je me retournai, affolé. Ma sœur était en effet en train de discuter avec la femme blonde, la fameuse Anna. Je devais réagir, pourtant mes pieds restaient collés au sol. Impossible de faire le moindre mouvement. J’étais pétrifié par ce que je voyais. Et si cette femme était vraiment celle de l’accident ? Et si Gertie était en train de lui donner des informations sensibles au sujet des documents conservés chez nous ? Je devais trouver le moyen d’agir. Tante Susanne et grand-père me regardaient d’un air médusé.

– Ben ? Ben ? Tout se passe bien ? Tu es si pâle. Tu te sens mal ? me lança mon grand-père.

– Euh, non, ça va. J’aimerais juste rentrer à la maison le plus vite possible, c’est tout.

– Est-ce que tu penses devoir utiliser la Téléportation ? Ou est-ce que ça peut attendre le temps du voyage de retour en voiture ?

– Ça ne peut pas attendre…articulai-je péniblement, toujours les deux pieds collés au sol. Je dois prévenir Gertie.

– Alors, va la retrouver. Qu’est-ce que tu attends ? Tu devrais boire quelque chose Ben. Va te servir et va retrouver ta sœur.

– Oui, grand-père, oui.

J’étais tétanisé. Je sentais qu’un terrible danger planait sur nous. Mais je n’avais pas le choix. Même si je n’avais jamais eu aussi peur de toute ma vie, il fallait absolument que j’interrompe au plus vite la discussion de ma sœur avec cette femme. Je fus enfin capable de mettre un pied devant l’autre et d’atteindre Gert.

– Gertie, tout va bien ? lui demandai-je nerveusement.

– Oui, ça va merci. Je te présente Madame Anna Küng. Elle est trop incroyable. Elle était avec oncle Paul sur la Légion de l’Eau, il y a longtemps. Tu sais qu’elle est capable de nager deux kilomètres sous l’eau, sans remonter à la surface ? me lança ma sœur avec beaucoup d’enthousiasme.

– Ah, d’accord, répondis-je tout en tremblant des pieds à la tête. Bonjour. Vous étiez une amie de notre oncle alors ?

– Bonjour Benjamin. Oui, je suis d’ailleurs toujours son amie. Il pourra te le dire. Il est juste là-bas, regarde.

Je me détournai. Oncle Paul était bien devant la maison. Elle lui fit un signe complice de la main, et il lui renvoya un geste semblable. Je me dis alors que j’avais dû me tromper. J’avais probablement mal vu la femme au volant de la voiture blanche. Cette Anna avait l’air très sympathique et semblait n’éveiller aucun soupçon chez ma sœur, pas plus que chez tante Susanne, oncle Paul ou grand-père Jean. De toute manière, il fallait absolument que je me calme et que j’en parle à Gert.

– Oh les enfants, vous avez tellement grandi. Je me souviens de vous alors que vous n’étiez encore tous les deux que des bébés. Vous êtes grands…et certainement tout aussi malins que vos chers grands-parents, poursuivit-elle.

– Oui, mais même si on est grands, on a l’école demain et on doit rentrer à la maison ce soir. Tu viens Gert ? fis-je à ma sœur en lui lançant un regard insistant qu’elle comprit heureusement.

Vous êtes vraiment de braves petits. Je vous libère alors. Mais avant, je vous rappelle que vous devez me promettre…chuchota-t-elle, me promettre que vous mettrez en lieu sûr les documents secrets de votre grand-père. Ce serait trop terrible d’apprendre qu’ils sont tombés entre de mauvaises mains. –

– Oui, on fera ça, Madame Küng, répondit ma sœur.

J’étais juste abasourdi. Ma sœur avait parlé des documents secrets de grand-père à cette femme ! Je lui saisis le bras et l’entraînai à l’intérieur de la grande maison des grands-parents, dans la cuisine. Sur le moment, je crus que j’allais tout simplement l’étrangler, mais au lieu de cela, je lui serrais fermement le haut du bras.

– Eh, mais tu me fais mal ! Qu’est-ce qui te prends ? C’est quoi le problème ? Ben !

– Le problème, c’est que j’ai une sœur dépourvue de cervelle ! hurlai-je.

– Quoi ? Mais t’es complètement cinglé !

– Cette femme ! Cette femme … aboyai-je sans trouver mes mots.

– Oui, quoi cette femme ? Tu parles de Madame Anna Küng ?

– Oui, exactement, ta Madame Anna Küng. La seule fois que je l’ai vue en dehors d’aujourd’hui, c’était dans la deuxième version du lundi 16 mai. Et elle était dans la voiture qui, dans la première version de ce même jour, avait servi à tuer douze des passagers d’un bus scolaire ! Et toi, tu lui parles des secrets de grand-père ?

– Non ! C’est elle qui m’en a parlé ! Elle m’a demandé si on avait déjà mis en sécurité les documents de grand-père et de quel genre de documents il s’agissait. Je lui ai répondu qu’on allait bientôt le faire et que je ne savais pas exactement ce qu’on trouverait. Par contre…oh je suis désolée Ben…se mit-elle à sangloter.

– Tu es désolée de quoi ?

– Comme elle savait pour les documents, et qu’elle m’a assurée être une amie très proche de la famille, quand elle m’a demandé où ils étaient cachés, je lui ai répondu…

– Quoi ? hurlai-je, complètement dépassé par la situation.

– Je suis stupide, je parle trop, je sais Ben. Je lui ai dit qu’ils étaient chez nous, à Lausanne.

– Il faut tout de suite trouver le moyen de rentrer à la maison, avant qu’elle n’y soit.

– Quoi ? Tu penses qu’elle va venir chez nous ?

– Oui, pour se saisir des documents ! Il faut l’arrêter. On parie que si on retourne dans le verger, on va s’apercevoir que ta chère Madame Anna Küng a disparu ?

– Oh non Ben ! Et, tu penses qu’elle utiliserait la Téléportation pour se rendre chez nous ? Mais elle est trop vieille pour ça, non ?

– Oui, pas de risque de ce côté-là. Par contre, elle a certainement déjà pris sa voiture pour se rendre au plus vite à Lausanne pendant que nous sommes tous absents de la maison. Au moins, elle ne se doute de rien par rapport à nous, elle a vu que tu lui faisais confiance. Mais il faut qu’on rentre au plus vite. Et pour arriver avant elle, on doit trouver le moyen de nous téléporter jusqu’à la maison. Regarde dehors. Tante Susanne et nos deux grands-mères sont en train de discuter ensemble. Allons leur demander de l’aide.

Ma sœur me suivit sans rien ajouter. Arrivés dans le verger, on ne put s’empêcher tous les deux de chercher des yeux Anna Küng. Elle était introuvable, comme prédit. Gert courut la première vers les trois femmes pour leur demander de l’aide. L’instant d’après, nous étions dans le salon des grands-parents, avec nos deux grands-mères et notre tante Susanne, en train de leur expliquer la raison de notre retour précipité à Lausanne. On leur expliqua l’importance de ne plus perdre de temps concernant les documents parce qu’on sentait tous les deux qu’un grand danger planait sur ces objets.

Grand-mère Anne nous révéla alors qu’elle faisait partie de la Légion Éclairée, et qu’ainsi, la Téléportation n’avait aucun secret pour elle. Elle nous expliqua brièvement que la particularité des personnes issues de cette Légion est la maîtrise de l’écholocation et de la Téléportation. L’écholocation est un moyen de se déplacer et d’estimer les distances entre les objets qui nous entourent, sans utiliser la vue. Les mammifères marins, par exemple, utilisent souvent cette technique pour estimer la distance qui les séparent de leur famille ou de leurs proies. Pour qu’un humain développe cette compétence, il est nécessaire qu’il soit aveugle. C’est pourquoi, tous les Légionnaires de la Légion Éclairée sont non voyants, comme grand-mère Anne. Je comprenais enfin pourquoi notre grand-mère, qui avait perdu la vue à l’âge de trois ans, était capable de cacher son handicap au point qu’il semblait ne pas en être un. Remplacer la vue par l’écholocation lui avait permis de développer ses autres sens, ainsi qu’un tas d’autres compétences. Sur la Légion Éclairée, on apprenait donc à transformer un handicap en force. Grand-mère Anne, sachant que le temps pressait, ne s’aventura pas dans plus d’explications à ce sujet.

–      Vous en apprendrez plus en temps voulu, nous dit-elle encore. Maintenant, il s’agit de vous renvoyer le plus vite possible chez vous. Pauline, peux-tu chercher sur ton portable les coordonnées géographiques exactes du domicile des enfants s’il-te-plaît ? Et inscris-les sur un cordochemin.

Grand-mère Pauline sortit alors son téléphone et s’exécuta, pendant que grand-mère Anne prit un petit bloc-notes dans la poche arrière de son pantalon. Chaque feuille de ce bloc-notes ressemblait à un petit parchemin.

Selon les instructions de grand-mère Anne, grand-mère Pauline dicta les coordonnées de chez nous à tante Susanne qui les écrivit sur l’un de ces petits feuillets parchemin qu’elles avaient appelé cordochemin. C’était 46,53159 degrés nord et 6,61252 degrés est. Puis, nos grands-mères et notre tante nous assurèrent qu’elles allaient expliquer à nos parents que nous avions voulu rentrer à Lausanne avant eux et avec tante Susanne, parce qu’encore encore trop bouleversés par le décès de grand-père, mais qu’il ne fallait pas qu’ils s’inquiètent.

On monta alors tous les cinq les escaliers qui menaient au deuxième étage de la maison, dans l’ancienne chambre à coucher de papa. Grand-mère Anne ferma les volets et tira les grands rideaux épais. Puis elle me tendit le petit parchemin sur lequel figuraient les coordonnées de notre maison. J’enfilai ce papier dans ma poche. Gert me saisit la main. Grâce aux coordonnées et au parchemin, nous n’avions pas besoin de code-pas, mais nous devions rester en contact ma sœur et moi jusqu’à la fin de notre Téléportation. Grand-mère Anne insista auprès de Gert sur l’importance de ne pas lâcher ma main. Et elle nous expliqua encore qu’il fallait absolument que le cordochemin soit en contact direct avec ma peau. Les trois femmes quittèrent la pièce en nous rappelant de ne pas nous inquiéter au sujet des parents. Elles allaient les rassurer sur notre retour à Lausanne et tante Susanne en profita pour s’éclipser, reprendre sa voiture et quitter les lieux, afin que notre histoire soit crédible. Nos deux grands-mères nous enlacèrent en nous souhaitant bonne chance dans nos recherches, puis elles quittèrent la pièce. Il faisait enfin nuit noire. Nous dûmes attendre quelques instants avant de ne plus sentir le sol sous nos pieds. Puis, Gert me demanda si on était arrivés. J’aperçus un mince filet de lumière qui s’intensifiait au fil des secondes. C’était la lumière qui provenait du soupirail de la cave. Il ne faisait pas totalement nuit. Nous pûmes nous regarder brièvement avant de comprendre que nous étions bien dans notre sous-sol. Gert lâcha enfin ma main et murmura, terrifiée :

– Ben, il y a quelqu’un derrière nous, au secours.

– Quoi ? balbutiai-je à mon tour.

On se retourna alors lentement tous les deux. Et là, ce fut le choc absolu ! Je crus même que Gert allait faire une syncope après avoir identifié la personne qui se tenait en face de nous. Il n’existe aucun mot pour décrire les émotions ressenties dans des moments pareils. Anna Küng se trouvait là, au milieu de notre cave ! Elle avait dans sa main, ce qui ressemblait à une vieille photographie en couleurs. Cet objet était si fabuleux qu’il en était presque hypnotisant. Les éléments du paysage photographié étaient en mouvement. Je n’avais jamais rien vu de tel. Gertie semblait étonnamment beaucoup moins étonnée que moi à la vue de cette image. Elle restait focalisée sur Anna Küng.

De mon côté, je ne pouvais m’empêcher d’être captivé par la photographie que cette femme nous tendait. Je savais qu’il était possible d’imprimer des photographies ou des images fixes sur du papier, mais je ne m’étais jamais douté qu’on pouvait en faire autant pour des images en mouvement. L’eau d’une rivière coulait au bas du papier, tandis qu’un vent fort semblait faire bouger le feuillage et les branches des arbres qui figuraient sur la photographie. De plus, ce décor mobile paraissait vouloir s’étendre au-delà du papier. L’eau de la rivière avait l’air de chercher où elle pouvait bien couler plus loin. Le relief de la carte donnait l’impression de pouvoir ressentir l’eau, l’herbe et les arbres rien qu’en approchant la main. Je fis une tentative, mais Madame Küng éloigna immédiatement la photographie pour la glisser dans sa poche. Elle nous l’avait tendue, non pas pour qu’on la prenne, mais pour qu’on voie de quoi il s’agissait.

– Bonjour les enfants. Dites donc, vous avez été rapides ! Merci Gertie ! Grâce à tes informations, j’ai gagné du temps dans mes recherches comme tu peux le voir. Je t’en suis extrêmement reconnaissante.

À cet instant, ma sœur, ressentant sans doute l’énorme poids de la culpabilité, se lança sur Madame Küng comme une furie. Heureusement, je pus la retenir à temps.

– Gert ! Je t’en prie, calme-toi, ça ne sert à rien.

– En effet. Tu devrais un peu écouter ton frère Gertie. Il a raison. Tu ne peux malheureusement rien contre moi. Je suis désolée de voir que tu n’es plus la jeune fille si gentille qui m’a parlé tout à l’heure. Dommage.

– Rendez-nous ce que vous tenez, cela ne vous appartient pas, hurlai-je à la femme tandis que ma sœur était en larmes. C’était à notre grand-père.

– Tu te trompes mon petit Ben. Cette carte, ou plutôt ce fragment de carte, appartient au Gouverneur Suprême des Légions. Et mon but est de le remettre entre ses mains. Ton grand-père n’était qu’un sale voleur ! D’ailleurs, ton arrière-grand-père aussi. En 1962, une grande guerre a eu lieu entre les Légions. Beaucoup trop de personnes ont perdu la vie inutilement dans ce conflit à cause de vos bien-aimés grands-parents, ainsi que vos oncles et tantes, bref, à cause de votre famille.

– Non, je vous interdis ! sanglotai-je.

– Oh, que vas-tu m’interdire Ben ? De dire la vérité ? Osniak Leprems était un homme de confiance, prêt à tout pour le bien-être des peuples de la Terre et pour celui de tous les Légionnaires. Il avait d’ailleurs demandé cette année-là à la Grande Assemblée, qui regroupait les représentants de chaque Légion, l’accession au pouvoir total sur toutes les Légions, mais sa proposition fut catégoriquement refusée, alors qu’il était le seul gouverneur des douze planètes à avoir assuré une grande qualité de vie à ses habitants.

– Une qualité de vie à ses habitants ? hurlai-je. Mais vous savez comme nous que personne n’a le droit de vivre sur une Légion ! On y passe et on y apprend, mais on n’y vit pas. On vit sur Terre.

– Lui en avait décidé autrement, et les habitants de sa Légion vivaient bien. Ils échappaient au manque de confort et aux soucis imposés par la Terre. Je vous conseille de visiter un jour la Légion du Roi, vous verrez que je ne vous mens pas. Il fait vraiment bon y vivre. Et si des gens comme les membres de votre famille avaient laissé Osniak prendre le pouvoir, aujourd’hui nous pourrions également vivre sur les autres Légions, et tout le monde, sur Terre, comme sur les Légions, bénéficierait du même traitement. Mais au lieu de cela, votre famille a décidé en 1962, de déclarer la guerre à Osniak.

– Oui, on a entendu parler de cette guerre, mais elle était nécessaire, parce que personne n’a le droit de gouverner tout le monde de cette manière, intervint soudainement ma sœur. Il faut maintenir un équilibre autant sur Terre que sur les Légions, et pour cela, chaque pays, comme chaque Légion, doit avoir son propre gouvernement. On ne peut pas avoir de gouverneur suprême. On n’en veut pas.

– Un équilibre ? éclata de rire Anna Küng. Pauvre petite fille naïve et endoctrinée par ses grands-parents.

– Je préfère ne pas avoir de pouvoir et vivre dans un monde équilibré plutôt que de voir des gens comme vous accéder au pouvoir, poursuivit ma sœur. Car c’est bien ça non ? Une fois que cet Osniak parviendrait à dominer le monde, vous vous attendez à ce qu’il vous offre aussi un peu de son pouvoir ou quelques privilèges, non ?

– Mais quelle fille intelligente cette petite Gertie. Tu comprends beaucoup de choses malgré ton jeune âge. Justement, il n’est pas encore trop tard pour vous. Rejoignez-moi. Rassemblons les documents de votre grand-père et nous nous donnerons les moyens de gouverner auprès d’Osniak. Il est de retour ! Après avoir préparé son évasion de prison depuis des années, il est enfin sorti, et il va arriver à ses fins. Vous êtes deux enfants aux grandes capacités pour votre âge. Vous pourriez même gouverner à ses côtés. Et de toute manière, aujourd’hui, en 2022, ses partisans sont tellement nombreux qu’il ne sert plus à rien de lutter. Si vous luttez, vous déclencherez alors une deuxième guerre des Légions et vous y trouverez la mort !

– Oubliez ! lançai-je à cette ignoble femme. Nous ne serons jamais les esclaves de ce monstre ! Jamais nous n’appartiendrons au monde des Corrompus.

– Les Corrompus ? C’est ainsi que vous nous appelez ? Mais chez nous, figurez-vous qu’on nous donne un autre nom. On nous appelle les Forts, et vous, on vous appelle les Faibles ! ricana-t-elle froidement.

– Merci de nous rendre ce que vous avez pris dans notre cave, Madame Küng, insistai-je.

– Comme je vous l’ai dit, ce matériel appartient à Osniak Leprems et je vais me charger de lui transmettre ce papier au plus vite. Ce que je tiens entre mes mains est la cinquième et dernière partie d’une carte qui indique où se trouve le Quartier Général de la Treizième Légion.

– La Treizième Légion ? répétai-je, convaincu d’avoir mal compris.

– Oui, la Treizième Légion, que les vôtres appelaient la Légion de la Raison, et qui devait soi-disant ramener le monde à la paix en 1962. Elle existe toujours et nous savons que là où elle se trouve, se cache son arme secrète, l’arme qui nous a presque toutes et tous anéantis il y a 60 ans. Avec ce cinquième morceau de carte que votre grand-père cachait ici, nous allons pouvoir reconstituer la carte entière et trouver le Quartier Général de la XIIIème, ainsi que son arme secrète. Grâce à elle, nous pourrons enfin éliminer tous les obstacles qui oseront se dresser devant nous. On cherche ce fragment de carte depuis de nombreuses années, et voilà que c’est moi qui le trouve, grâce à toi Gertie. Maintenant, je vous prie de m’excuser, mais voilà les coordonnées géographiques du lieu où je dois me rendre.

Elle nous montra alors un petit parchemin semblable à celui que nous avions utilisé pour nous téléporter dans notre cave depuis Porrentruy, encore un de ces cordochemins. Elle le remit dans sa poche, serra la carte contre sa poitrine et disparut en un rien de temps, s’enfermant dans notre réserve sans fenêtre où il faisait nuit totale. La femme avait l’intention de se téléporter grâce au cordochemin. Surprenant au vu de son âge avancé. Elle n’avait pas fermé la réserve à clé, mais dès qu’elle fut à l’intérieur, plongée dans la nuit, elle disparut en une fraction de seconde. Nous eûmes beau essayer de l’arrêter, nous étions impuissants. La femme se trouvait sans doute déjà sur la Légion du Roi et allait transmettre la carte à cet Osniak ou à sa bande de malades. Nous devions agir vite.

Gert s’excusa encore pour sa bêtise. Elle semblait vraiment dévastée. Mais je lui fis comprendre que nous n’avions pas de temps à perdre et qu’elle avait cru bien faire, qu’elle n’était pas responsable de ce qui se passait. Nous n’avions pas le choix. Il fallait nous rendre au plus vite sur l’une de nos deux Légions. Je lui proposai donc de nous téléporter sur Temps. Je me souvenais de ce qu’avait dit le Professeur Archibald Lester. Il devait y rester quelques jours et il était disponible si nous rencontrions des problèmes. Gert ne broncha pas. Elle fut immédiatement d’accord avec ma proposition et elle était prête à me suivre sur ma Légion pour aller à la rencontre du Grand Maître. Seul souci, nous n’avions pas le droit de rejoindre nos Légions avant vingt heures trente, heure suisse. Et il n’était que dix-neuf-heure vingt. Cependant, notre instinct nous indiquait la même chose à tous les deux : pas de temps à perdre ! Et demander conseil aux membres plus âgés de la famille aurait été une perte de temps, ceux-ci étant incapables de se téléporter jusqu’à nous depuis Porrentruy, en raison de leur âge.

Je transmis rapidement à Gertie le code-pas qui servait à se rendre sur Temps et nous disparûmes en un instant. Il fallait seulement espérer que tante Susanne et nos grands-mères trouvent une excuse valable pour expliquer notre absence aux parents à leur retour, car nous allions probablement devoir nous absenter bien plus que quelques heures.

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