Créé le: 16.08.2026
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Les douze Légions (1) : TEMPS – Chapitre 10 : Premiers cours
En cette rentrée, laissez-moi vous présenter une école bien différente des autres. Pourquoi différente ? Parce que c'est précisément dans cette école-là qu'on apprend à porter le monde sur ses épaules.
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Chapitre 10 : Premiers cours
De retour à la maison, comme la première fois, nos parents proposèrent à grand-mère de passer la nuit chez nous. Il était 19h00. On allait donc enfin bientôt dépasser le Temps 0, ce qui nous procura, à Gert et moi, un immense soulagement. Nous espérions que notre retour dans le temps n’avait pas été la cause d’autres accidents, ailleurs dans le monde ou près de chez nous. J’étais personnellement rassuré d’avoir une Légionnaire auprès de nous, grand-mère. Papa et maman proposèrent de commander des pizzas, mais nous n’avions pas faim du tout. On leur demanda alors la permission de nous rendre à l’étage pour nous coucher plus tôt. Ils semblaient très touchés tous les deux de voir à quel point nous étions attristés par la mort de grand-père. Mais malgré notre manque d’appétit et notre immense chagrin, nous devions absolument savoir quand et comment retourner sur nos Légions. Seule grand-mère pouvait nous y aider. Et elle l’avait très bien compris.
Elle quitta la cuisine en expliquant qu’elle aussi était très fatiguée. Papa avait l’air vraiment inquiet de nous voir monter tous les trois à l’étage sans rien avoir avalé. Mais maman le rassura et ils restèrent tranquillement tous les deux à la cuisine, ce qui était parfait pour nous. On monta à l’étage et on se retrouva les trois discrètement dans ma chambre.
– On est peut-être attendus sur nos Légions ! lançai-je précipitamment à grand-mère. Et moi, je dois encore passer mon épreuve d’admission sur Temps ! Mais quand est-ce qu’on doit repartir ?
– Calme-toi Ben, je vais tout vous expliquer, tenta de me rassurer grand-mère. Dorénavant, vous utiliserez la méthode express pour rejoindre vos Légions. Et vous apprendrez très vite comment ça fonctionne. Il s’agit de la Téléportation. Vous devez effectuer ce qu’on appelle un code-pas en moins d’une minute. Ce n’est ni une formule magique à réciter, ni une formule mathématique à résoudre. Le code-pas permet la Téléportation immédiate de personnes et d’objets sur la Légion de son choix. Chaque jour, vous devrez être à l’heure pour vos cours qui commencent, du lundi au vendredi, à 8h00 pile. Vous vous souvenez du décalage horaire entre les Légions et les fuseaux horaires de la Terre ?
– Euh oui, répondit Gert. Quand on est sur une Légion, on recule de 12 heures pour connaître l’heure de Greenwich. Ainsi, lorsqu’il est 8h00 du matin sur une Légion, il est donc 20h00 à Greenwich, la veille, c’est-à-dire le soir d’avant.
– Ensuite, on rajoute une heure pour nous, puisque nous sommes en Suisse et que nous avons une heure de décalage avec Greenwich, complétai-je. Cela nous donne 21h00. Alors, si l’on ne tient pas à être en retard à nos cours de mardi matin, il faudra partir dans un peu plus d’une heure. Mais, on ne sait pas où aller une fois qu’on sera là-bas !
– Grâce au code-pas, vous allez vous retrouver au Centre de Téléportation de votre Légion, expliqua grand-mère. De là, vous rejoindrez votre école qui se trouve à moins de cinq minutes à pied. Je vous conseille de toujours prévoir quelques minutes d’avance afin d’éviter d’être en retard. Les professeurs ne rigolent pas avec les retardataires sur les Légions. Dites-vous que là-bas, les sanctions sont plus terribles que dans les écoles terrestres, mais les récompenses sont également beaucoup plus stimulantes.
– Mais grand-mère, si la maladie de grand-père s’est aggravée, c’est à cause des Téléportations, me risquai-je. C’est donc dangereux non ?
– Pour moi, ça le serait, mais pas pour vous. Jusqu’à environ quarante ans, le corps gère assez bien les dommages cellulaires. Jusque-là, vous pouvez donc l’utiliser sans modération. Au-delà de cet âge, la Téléportation entraîne en effet un vieillissement accéléré de la personne qui l’utilise. Et si cette personne est malade, ce phénomène est encore amplifié, comme dans le cas de votre grand-père.
– Oui, tante Susanne nous l’a déjà expliqué avant notre premier départ, répondis-je. Mais c’est quand même effrayant, même si on sait que ce n’est pas encore dangereux pour nous…
Grand-mère m’interrompit, comme pour me faire comprendre que le temps pressait. Elle nous parla encore des cinq documents secrets cachés dans la maison par grand-père. Elle n’était plus sûre de se souvenir de la cachette de chacun d’eux. Je lui expliquai alors où se trouvait le journal de grand-père. Elle fut rassurée d’apprendre qu’on l’avait confié à tante Susanne. Ma sœur parut une nouvelle fois troublée à l’évocation des documents. Je me demandais pourquoi, mais je préférais attendre un meilleur moment pour lui imposer une explication. Grand-mère sembla ne rien remarquer.
Elle poursuivit et nous rappela l’urgence de mettre au plus vite les quatre autres documents en sécurité afin d’éviter que des Corrompus, comme les fameux faux policiers du matin, ne mettent la main dessus. Grand-mère se souvenait heureusement de l’endroit où se trouvait Le recueil des codes-pas, nécessaire à la Téléportation. Il faisait d’ailleurs partie des cinq documents secrets. Elle nous indiqua qu’il fallait le chercher dans la vieille garde-robe de la cave. On avait pour habitude d’y mettre les vêtements qui n’étaient pas de saison. Grand-mère nous expliqua que cette grande armoire avait un double fond où se cachait le vieux livre.
Je descendis à la cave pour récupérer le recueil que je n’eus aucune peine à trouver, après avoir glissé mes mains entre les manteaux d’hiver. Le fond de l’armoire était fait de plusieurs panneaux de bois. L’un d’eux était coulissant. J’eus simplement à le pousser vers la droite et le livre des codes-pas apparut. C’était un très vieil ouvrage qui faisait penser à un ancien grimoire. Son papier ressemblait à du parchemin et les codes-pas étaient représentés par de petits bâtonnets droits surmontés de flèches qui partaient dans différentes directions. Il devait y avoir des centaines de codes-pas à l’intérieur, permettant probablement d’accéder à des endroits très précis. C’était si fascinant que je ne pus m’empêcher de prendre un instant pour le feuilleter. Mais je fus brusquement interrompu dans mon exploration.
– Ben, mais qu’est-ce que tu fais là ? retentit la voix de papa que je n’avais pas entendu arriver. Tu te caches à la cave pour lire ? Je croyais que tu étais fatigué ?
– Aah ! hurlai-je de frayeur. Ah, papa, c’est toi. Tu m’as fait peur. Non, je ne me cache pas. Je venais juste rechercher un vieux livre que j’avais laissé traîner ici.
J’en profitai pour camoufler le recueil entre mes bras. J’espérais sincèrement que tante Susanne n’avait pas été elle aussi surprise dans la cave, le matin, en train de feuilleter le journal de grand-père, et qu’elle avait pu le mettre en sécurité.
– Je remonte tout de suite p’pa, ne t’inquiète pas.
– D’accord. Maman et moi venons de rédiger une excuse pour votre absence d’aujourd’hui à l’école, et une demande de congé pour jeudi après-midi.
– Une demande de congé ?
– L’enterrement de grand-père.
– Ah oui, bien sûr, désolé p’pa.
– Tu es sûr que ça va Ben ? Ça fait beaucoup d’émotions sur une même journée …
– Oui, oui, t’inquiète. Tout va bien. Je vais aller me coucher maintenant. Alors, bonne nuit.
– Très bien, répondit-il sans conviction. Dors bien.
Je réussis à m’éclipser facilement et à rejoindre très vite grand-mère et Gertie.
– Il va vraiment falloir être prudent avec ce matériel, dit grand-mère. Dès demain, les enfants, je transmettrai ce recueil à votre tante Susanne. Elle va savoir où le cacher. Et pour le reste, le Temporion et les trois documents restants, il nous faudra attendre d’avoir passé l’enterrement de votre grand-père, jeudi. Maintenant, c’est presque l’heure de rejoindre vos Légions. Mais avant, laissez-moi verser une dose de Voldrap dans vos fioles. Et ensuite, couchez-vous dix minutes. Je me chargerai de vous réveiller.
On eut vite fait de comprendre. Avant de débuter une journée sur nos Légions respectives, il nous fallait impérativement prendre un peu de repos. Et pour cela, une dose de Voldrap et dix minutes de sommeil suffisaient. On présenta nos fioles à grand-mère qui venait de sortir un flacon de son petit sac de jute. Elle dévissa le bouchon, puis versa quelques gouttes du breuvage dans chacune de nos fioles, à l’aide d’un tout petit entonnoir. Sans perdre un instant, Gertie et moi eûmes avalés le liquide avant de remettre nos fioles dans nos poches. Gertie rejoignit sa chambre et son lit. Quant à moi, je m’allongeai sur le mien. J’eus vite fait de sombrer dans un profond sommeil. Lorsque grand-mère me réveilla, dix minutes plus tard, c’était fou. J’avais vraiment l’impression d’avoir dormi une nuit entière ! Grand-mère avait déjà réveillé Gertie qui était de retour dans ma chambre.
– Alors, commença grand-mère. Il est temps de passer aux choses sérieuses. Qui se lance ?
– Je laisse Ben partir en premier, s’avança ma sœur. Après tout, j’ai déjà passé mon épreuve et il attend la sienne. Ben, j’espère que ça ira. Tu te souviens de ce que nous a dit tante Susanne ? Pense à des choses agréables, même quand tout semble désespéré.
– Merci Gertie, on se dit à tout à l’heure alors, répondis-je en essayant de ne pas montrer à quel point j’étais tétanisé. Grand-mère, toi qui as suivi ta formation sur Temps, tu ne peux pas me dire à quel type d’épreuve je dois m’attendre ?
– Non, malheureusement, je ne peux rien te dire mon garçon. Il va falloir que tu découvres tout cela par toi-même. Bon, les enfants, ne traînons plus. Dans vingt minutes, vous devez être en cours.
Grand-mère descendit complètement les stores de ma chambre, puis elle me montra un schéma de pas qui se trouvaient dans le recueil. Elle ouvrit pour cela le vieil ouvrage à une page où il était inscrit Tempus centrum. C’était du latin. Grand-mère nous expliqua alors que les codes-pas étaient déjà maîtrisés dans l’Empire romain, soit deux millénaires avant nous. Elle me décrivit ce que je devais faire. Il fallait reproduire les pas indiqués dans le livre pour accéder au Centre de Téléportation de Temps. Elle m’expliqua que je devais apprendre les pas par cœur puisque l’opération devait s’effectuer dans la nuit totale.
Heureusement, les stores de ma chambre isolaient bien de la lumière extérieure. Elle tira également les rideaux. Je pris connaissance du code et mis un moment à le mémoriser complètement. Puis, grand-mère éteignit la lumière, et je me mis à reproduire tant bien que mal les pas que j’avais pu observer et retenir. Je devais commencer par trois tours complets sur moi-même dans le sens des aiguilles d’une montre. Ensuite, je devais faire deux pas vers la droite, puis trois pas vers la gauche. Et il fallait terminer par quatre pas en avant en accompagnant les deux derniers d’un pas sur la droite, puis finalement quatre pas en arrière en accompagnant cette fois les deux premiers par un autre pas décalé vers la droite. Grand-mère m’avait prévenu au sujet de leur taille. Ils devaient tous être à peu près identiques. De toute manière, si ça ne marchait pas, je savais que j’allais vite m’en rendre compte. Elle nous avait finalement précisé que la petite chorégraphie devait s’effectuer en moins de trente secondes pour que la Téléportation fonctionne. Heureusement, malgré la nuit totale, ma chambre était suffisamment spacieuse pour éviter toute collision avec un meuble.
– Gert ? Grand-mère ? Vous êtes là ? Je crois que j’ai dû me tromper dans la taille des pas, murmurai-je après avoir terminé mon code.
Comme personne ne me répondait, je me mis à chercher l’interrupteur de ma chambre pour rallumer la lumière. Mais il était impossible à trouver. À force de tâtonner en avançant prudemment, je finis par atteindre une porte de bois sculpté. Je sentais le relief sous mes doigts. Je remarquai une odeur de renfermé qui n’était pas du tout celle de ma chambre. Je me mis alors à chercher une poignée qui me permettrait de sortir. Même si j’étais plongé dans le noir total, les reliefs des motifs sculptés sur la porte suffisaient à me rappeler les chalets que j’avais pu voir de loin lors de ma première visite sur Temps. J’avais probablement réussi ma Téléportation, mais j’étais toujours plongé dans la nuit totale et je ne trouvais pas de poignée. Alors que je commençai à peine à m’inquiéter, voilà que retentit une petite clochette. Puis, la porte s’ouvrit de l’extérieur et un homme d’environ une soixantaine d’années, et étrangement bossu, s’adressa à moi :
– Tu commences tes cours aujourd’hui hein toi ?
– Euh, oui Monsieur. Vous pouvez me dire où je dois aller ?
– Juste en face. Le grand chalet devant lequel tu verras d’autres élèves en train d’attendre la sonnerie. Je me présente. Je m’appelle Antony. Je suis celui qu’on appelle ici l’Accueillant. J’ouvre les portes qui indiquent qu’une personne vient de terminer sa Téléportation vers nous.
Une fois en dehors de la chambre, je me retrouvai au beau milieu d’un très long couloir. De chaque côté s’élevaient de grandes portes fermées surmontées d’une clochette. Soudain, l’une d’elles tinta. Antony se rendit à la porte concernée et l’ouvrit.
– Hey salut Léo, alors c’est bientôt la fin pour toi ? Bientôt Maître du Temps ?
– Eh oui, répondit le jeune homme d’environ dix-huit ans qui venait de sortir. D’ailleurs, je vais m’installer ici ces prochaines semaines pour finir mes révisions et être prêt le jour des examens. Allez, bonne journée Antony.
C’était absolument fabuleux. Je n’avais jamais rien vu de tel. Après ma réponse à la Grande Question, j’avais été renvoyé sur Terre depuis une maisonnette se trouvant dans une vallée. Mais cette fois, j’étais carrément dans un grand centre de Téléportation. Les gens arrivaient dans ces petites chambres sombres, et Antony l’Accueillant leur ouvrait tout simplement la porte au tintement de la petite clochette. Il devait y avoir une vingtaine de portes en comptant celles de droite et celles de gauche. Et j’imaginais, au vu de l’escalier se situant au centre du couloir, qu’il y avait sans doute encore un ou plusieurs étages semblables. Je ne pus m’empêcher d’interroger Antony avant de me rendre en cours.
– Monsieur Antony !
– Monsieur Antony ! Appelle-moi simplement Antony petiot, je préfère.
– D’accord, alors Antony, Les gens qui sortent de ces chambres viennent tous de la Terre ?
– De base oui, mais certains font aussi des voyages interlégions.
– Mais, je n’ai pas actionné de clochette moi ! Comment avez-vous su qu’il fallait m’ouvrir ?
– Ah ah ah ! se moqua-t-il. Je le sais bien mon p’tit gars que tu n’as pas actionné de clochette. La clochette s’active uniquement lorsque le Téléporté est complètement téléporté. Ce serait embêtant d’arriver ici avec la moitié du corps resté sur Terre non ? éclata-t-il de rire.
– Euh oui, en effet, mais je n’ai pas eu l’impression que mon corps se désintégrait. C’était si rapide.
– Allez mon garçon, j’ai du travail ici. Tu ferais mieux d’aller en cours maintenant. Ça sonne dans exactement vingt secondes. N’oublie pas que tu es sur la Légion du Temps. On ne plaisante pas avec les heures ici, et encore moins les secondes, conclut-il dans un nouvel éclat de rire tonitruant.
– D’accord, merci.
Et je pris mes jambes à mon cou en dévalant le grand escalier central du chalet. Je me retrouvai alors dans un vaste hall d’entrée. De vieilles horloges de tous les styles possibles et imaginables étaient soit accrochées aux murs, ou se dressaient simplement au-dessus d’une immense cheminée française dans laquelle un feu crépitait. L’endroit ressemblait à un vaste lobby d’hôtel. Des horloges comtoises, des morbiers, semblables au Temporion, remplissaient la pièce. On entendait des tics et des tacs de tous les genres et de toutes les cadences. Des coucous suisses ornaient également les murs. Une petite vitrine attira mon regard. Une montre splendide était mise en valeur à l’intérieur. Tandis que je m’approchai, je fus vite saisi d’une vive émotion à la lecture du nom qui figurait sur le cadran de cette montre ultrasophistiquée : Charles Gigon. C’était une création de grand-père ! J’oubliais parfois que son nom était devenu une marque de montre de renommée mondiale ! J’étais à des années-lumière de la maison, et une montre de grand-père était simplement exposée là. Je compris alors pour la première fois que, même s’il devait disparaître, notre grand-père allait laisser une trace indélébile à travers son travail, non seulement sur Terre, mais aussi à des années-lumière de là.
Mais il ne fallait pas perdre de temps pour mon premier jour de cours. Je sortis par la grande porte centrale du chalet et je me retrouvai dehors avec d’autres enfants. Je n’eus pas à attendre la sonnerie qui se mit à retentir alors que j’étais à peine à l’extérieur. Soudain, ma gorge fut prise par une montée d’angoisse. J’allais tantôt devoir passer une terrible épreuve pour être définitivement admis sur Temps, et en plus, je m’apprêtais à me retrouver sur un banc d’école, tout ce que je détestais. Cette sonnerie contribuait à augmenter mon niveau d’angoisse, tant elle me rappelait mon école terrestre. Est-ce que sur ma Légion, j’allais aussi devoir affronter les mêmes moqueries que sur Terre ? Je n’allais pas tarder à le savoir. Je remarquai que beaucoup d’enfants et d’adolescents se connaissaient déjà très bien. Ils discutaient par groupes de tailles différentes en se dirigeant vers le grand chalet-école qui se trouvait de l’autre côté de la rue pavée. Pour les rejoindre, il me fallut enjamber un drôle de petit ruisseau qui passait au milieu de la chaussée. J’étais à nouveau le seul à être seul, ce qui fit encore augmenter mon niveau de stress. Mais ma terreur se calma lorsque j’entendis dans mon dos une petite voix, qui ne m’était pas inconnue : « Benjamin ! Benjamin ! Mais attends ! »
Je me dis d’abord que je devais rêver, car même si j’avais fait quelques rapides connaissances lors de ma première venue sur Temps, je doutais que ces personnes aient pu se souvenir de mon prénom entier. Mais la voix insistait alors que je continuais à me frayer un passage au milieu de la foule compacte formée par tous les élèves devant ce grand chalet-école. Je ne souhaitais vraiment pas arriver en retard à mon premier jour de cours. Mais la voix m’appela encore plus fermement et je reçus même une tape dans le dos au moment où j’entrais dans l’immense chalet-école :
– Mais Benjamin, tu es sourd ma parole ? C’est moi, Ylva Eriksson ! Tu ne te souviens pas ? On est arrivés presque en même temps ici tous les deux hier ? Oh, je suis si contente de voir quelqu’un que je connais.
– Ah Ylva, oui, je me souviens de toi, bien sûr. Alors, tu viens passer ton épreuve, toi aussi ?
– Oui, et j’ai tellement peur. On ne sait même pas ce qui nous attend. Je suppose qu’on sera dans la même classe tous les deux, comme on vient d’arriver sur Temps.
– Je suppose que oui.
La jeune fille semblait avoir l’âge de ma sœur et elle me faisait d’ailleurs étrangement penser à une amie à elle, portant les mêmes tresses blondes, et ayant cette même façon de causer tout le temps. J’aurais préféré faire d’autres retrouvailles. Mais, c’était déjà mieux que rien. Il fallait que je me contente d’Ylva Eriksson. On avait discuté un moment ensemble lors du banquet d’accueil le jour précédent. Heureusement, elle ne remarqua pas que j’avais complètement oublié son prénom. Elle ne savait pas plus que moi où nous devions nous rendre pour notre premier cours. Nous nous dirigions vers le grand hall central du chalet. Et là, un haut-parleur retentit nous indiquant que les nouveaux étudiants devaient se rendre au premier étage, dans la salle Le temps est un grand maître, il règle bien des choses. Drôle de nom pour une salle de classe. Heureusement, le message diffusé dans le haut-parleur passait en boucle. Ylva et moi poursuivions notre avancée vers l’escalier central et nous nous rendîmes au premier étage. Les chalets sur Temps étaient presque tous identiques. Leurs étages comportaient de très nombreuses pièces, mais ils ressemblaient tout de même beaucoup aux chalets d’alpage qu’on trouvait chez nous. Toutefois, ce n’était pas le seul genre d’habitation que l’on pouvait trouver sur Temps.
Le décor de cette planète était très semblable aux paysages que l’on peut voir en Suisse, en Autriche ou encore en France, avec de belles et hautes montagnes, des petites rivières qui traversent des villages typiques et qui descendent jusque dans de jolies vallées. Je m’étais justement retrouvé dans l’une de ces vallées, et plus précisément dans une ferme de style Franche-Comté lors de ma première visite. Ma sortie du Couloir, la veille, m’avait mené dans la pièce principale d’une vieille bâtisse rurale qui devait avoir au moins deux siècles. Au bout du tunnel, j’avais dû descendre une échelle vertigineuse qui m’avait fait atterrir dans la cheminée de la pièce, tel un père Noël. Lors de notre banquet d’accueil, j’avais remarqué quelques grands chalets sur la montagne juste en face. En ce premier jour de cours, je devinai donc que nous étions dans ces mêmes montagnes et que les chalets étaient ceux que j’avais aperçus de loin le lundi.
La plupart des salles de classe étaient encore ouvertes et des étudiants d’âges très différents y entraient. Soudain, Ylva me fit remarquer qu’elle avait trouvé la salle où nous étions attendus : Le temps est un grand maître, il règle bien des choses. Le nom de la salle et de son auteur, Pierre Corneille, prenaient toute la place sur la porte. Une fois dans la pièce, on remarquait vite que tout ressemblait encore une fois à l’intérieur d’un chalet. Les tables des élèves étaient en bois. Il n’y avait pas de tableau noir ni de tableau interactif, seulement un grand pupitre pour le prof qui se tenait debout, les mains derrière le dos et qui attendait que l’on s’installe. À nouveau, la salle était remplie d’horloges en tous genres, allant du coucou suisse à l’horloge franc-comtoise, en passant par toutes sortes de mécanismes différents et de tics tacs plus énervants les uns que les autres. Je me demandais d’ailleurs comment on allait pouvoir se concentrer dans une salle aussi bruyante. Le prof portait, apparemment comme tous les autres enseignants de la planète, un gilet élégant muni de poches dont l’une laissait dépasser une chaînette dorée dont il se saisissait à peu près toutes les vingt secondes. Au bout de la chaîne se trouvait une montre à gousset qui devait être en or.
– Les enfants, c’est l’heure ! Je vous prie de vous installer où vous trouverez de la place. De toute manière, vous ne resterez pas longtemps au même endroit, vous le verrez.
On s’installa tous les deux à la même table, Ylva et moi. C’était finalement rassurant de ne pas être seul dans ce nouvel environnement. Je pris le temps d’observer un peu les autres étudiants et je les reconnus tous les cinq. J’avais fait rapidement connaissance avec quatre d’entre eux lors du banquet d’accueil, le jour de ma première venue sur Temps.
Le cinquième élève, lui, me dévisageait, et pourtant c’était moi qui n’en croyais pas mes yeux. Il s’agissait de Georges Smith ! Je n’eus alors qu’une idée en tête : fuir son regard et me retourner pour faire face au professeur. Comment était-ce possible ? Est-ce que c’était véritablement lui, mon grand ennemi sur Terre ? Celui qui passait son temps à me ridiculiser au point de presque me pousser au suicide ? Je dus me retourner une fois pour m’en assurer. C’était bien lui. Le plus étrange pour moi, c’était son absence sur la Légion lors de notre accueil, le deuxième 16 mai. Venait-il d’arriver ? Il aurait dû normalement assister à la séance d’informations et répondre à la Grande Question comme les autres. Cette Légion regroupait en petit nombre des gens venant du monde entier et il fallait que Georges Smith en fasse partie ? J’étais dégoûté. Ylva remarqua mon désarroi et me demanda si j’allais bien. Elle me rappela l’épreuve qui nous attendait, ce qui me donna le faible espoir que Georges Smith échoue et soit obligé de repartir chez lui. Heureusement, après m’avoir dévisagé, il se contenta de m’ignorer. Je fis de même, malgré mon inquiétude. Georges n’avait montré aucun étonnement à l’instant où nos regards s’étaient croisés. Il ne semblait même pas surpris de se retrouver à mes côtés à des années-lumière de la Terre, sur la Légion du Temps. Selon moi, c’était plutôt mauvais signe.
Personne ne parlait. Même l’abruti était silencieux. Seuls les tics tacs des horloges nous accompagnaient. Tout le monde avait l’air assez tendu, sans doute à l’idée de l’approche de notre épreuve d’entrée. Le prof, un homme d’une cinquantaine d’années, grisonnant et barbu, à la peau très foncée, prit enfin la parole, après avoir jeté un dernier coup d’œil à sa montre :
– Bonjour les enfants ! Je m’appelle Adam Koffi. Je viens du Togo, un pays d’Afrique. J’habite plus précisément à Lomé. Je suis l’unique professeur des étudiants de première année. Je vous apprendrai tout ce que vous aurez à savoir pour améliorer votre maîtrise du temps. Avec moi, vous voyagerez dans le passé. Attention, j’ai bien dit VOYAGER et non pas retourner dans le temps. Nous verrons que ce sont deux choses bien différentes. Le voyageur passe inaperçu et assiste seulement au spectacle du passé. Mais celui qui opère un véritable retour dans le temps se condamne lui-même, car changer des événements qui se sont déjà produits est un exercice extrêmement périlleux, dangereux et irréversible.
À ces paroles, mon corps tressaillit de tremblements incontrôlés et je me mis à entendre les battements de mon cœur à l’intérieur de ma tête, tandis que Georges interpellait le Professeur Koffi :
– Monsieur, mon père m’a dit qu’il existait une seule machine capable de faire un vrai retour dans le temps.
– Et il a raison. Nous en parlerons beaucoup de cette machine à la fois terrible et merveilleuse. Il s’agit du Temporion. Chaque Légion possède un objet prodigieux. Ici, il s’agit justement du Temporion.
– Mais ça ressemble à quoi ? demanda encore Georges qui n’avait rien trouvé de mieux pour se faire remarquer.
– Si je te le disais, je serais viré dans l’heure qui suit, mon jeune garçon. Très peu de personnes savent à quoi il ressemble. Les seuls à avoir pu voir ou toucher cet objet particulier, unique dans l’univers entier, sont les Grands Maîtres du Temps.
Cette fois, mon sang ne fit qu’un tour. Ma respiration s’accéléra et je crus m’effondrer d’un malaise sur la table.
– Benjamin, ça va ? me murmura Ylva.
– Oui oui, ça va, t’inquiète.
Je devais absolument éviter de me faire remarquer si je ne voulais pas reprendre mon statut de harcelé, comme sur Terre. Je devais me maîtriser à tout prix. Il était hors de question de passer pour un attardé mental sur ma Légion. Je pris conscience des connaissances particulières que j’avais en comparaison à mes camarades et je saisis à ce moment-là l’importance du rôle de ma famille sur les Légions. Le Temporion se trouvait chez nous depuis plusieurs années ! Et mes parents, ma sœur et moi avions toujours considéré que ce n’était qu’une horloge des plus laides, alors que ce n’était rien de moins qu’un objet unique dans tout l’univers ! Et je trouvais très étrange que Georges ait posé cette question. Son père semblait bien informé sur les Légions et sur le Temporion, et sa famille habitait à quelques centaines de mètres de chez nous. Décidément, rien de tout cela n’était rassurant !
Le prof poursuivit ses explications et parla enfin du test d’entrée qui nous attendait quinze minutes plus tard :
– Alors, passons aux choses sérieuses. Pour gagner votre place parmi nous, il va vous falloir endurer la première épreuve du Temps. C’est très simple, vous allez passer toute cette journée de cours enfermés dans des caissons individuels dans lesquels vous ne pourrez pas vous lever. Vous aurez juste suffisamment de place pour vous tenir assis. Vous devrez rester huit heures dans le noir le plus total, sans aucune distraction, sans manger, sans communiquer et sans boire. En gros, vous devrez réussir à faire passer le temps uniquement grâce à votre force mentale. L’objectif ici est de tester votre degré de patience. En face de vous se trouvera un bouton rouge qu’il faudra maintenir dix secondes si vous souhaitez sortir dans le cas où vous ne tiendriez plus. Si cela arrive, on vous ouvrira et vous pourrez alors rentrer chez vous, après avoir avalé une pilule d’Oublitout. Les Légions s’effaceront alors totalement de votre mémoire, à jamais. Par contre, si vous tenez bon jusqu’au tintement de la clochette qui annonce la fin de l’épreuve, vous pourrez rentrer chez vous et revenir demain à la même heure pour commencer officiellement vos cours sur la Légion du Temps et votre formation de Légionnaire. Avez-vous des questions ?
Étonnamment, aucun élève n’eut la moindre question à poser. La description faite par Monsieur Koffi était très claire. On savait à quoi s’attendre et, en même temps, nous étions certainement tous terrifiés, mais nous n’osions pas le montrer. Pour ma part, ce genre d’épreuve aurait été ma hantise deux jours plus tôt, mais après ma traversée du Couloir, je ne me sentais plus spécialement claustrophobe. J’avais eu l’obligation d’affronter mes peurs, et le fait de ne pas avoir eu d’autre choix m’avait peut-être aidé, tout comme ce jour-là. La présence de Georges m’aidait également d’une certaine manière puisqu’il était hors de question de me ridiculiser devant lui. J’espérais profondément qu’il rate l’épreuve et qu’il soit contraint de rentrer chez lui et de tout oublier.
Monsieur Koffi nous emmena à l’extérieur. Nous dûmes marcher quelques courtes minutes avant d’arriver dans un pâturage d’alpage dans lequel étaient éparpillées une dizaine de caisses de bois cubiques. Sur le dessus se trouvait une porte coulissante, en train de s’ouvrir. Chacun d’entre nous s’approcha d’une caisse différente. Ylva me souhaita bonne chance et je fis pareil. Je n’avais pas mangé la veille à la maison. La journée dans la boîte risquait de me paraître plus longue que prévue. Je montai sur la caisse, puis me glissai à l’intérieur. Je m’assis le plus confortablement possible, le dos appuyé contre une paroi. La porte coulissante se ferma lentement. Il faisait nuit noire. Un bouton rouge et lumineux apparut en effet devant moi. Je n’avais qu’à tendre la main et appuyer dix secondes pour que la porte s’ouvre en cas de crise de claustrophobie ou d’angoisse, mais j’étais calme.
J’étais bien décidé à faire mes preuves et à intégrer avec fierté la Légion du Temps. Je n’allais surtout pas offrir à Georges l’occasion de se moquer de moi. Je pensai d’ailleurs soudainement que s’il était là, c’était aussi grâce à moi, puisque je lui avais permis d’éviter un accident mortel. Cela n’expliquait pourtant toujours pas son absence à la séance d’informations de la deuxième version du lundi 16 mai.
Après quelques instants, je ne savais déjà plus à quoi penser pour faire passer le temps. Mais je m’étonnais moi-même en m’apercevant que j’avais une résistance bien plus grande que tout ce que j’aurais pu imaginer auparavant. Décidément, je ne connaissais pas mes forces. J’avais été bien trop occupé à toujours penser à mes faiblesses. Je ne savais même pas à quel rythme le temps s’écoulait. Au bout d’un moment, j’eus la même sensation de perte de maîtrise du temps que celle que nous avions ressentie Gert et moi dans le Couloir. De plus, j’avais les membres complètement engourdis et douloureux, et il était très difficile de changer de position vu l’étroitesse du lieu. Le temps semblait ne plus s’écouler. Je me dis que le mieux était de s’endormir, mais c’était impossible dans un endroit aussi inconfortable. Je me mis pourtant à somnoler lorsque des alarmes retentirent. Il me fallut quelques minutes pour comprendre que c’étaient certains des nouveaux étudiants qui abandonnaient. Cela devait déjà faire très longtemps que nous étions dans ces caisses. Mon corps était totalement paralysé. J’avais l’impression que mon dos s’effondrait sur lui-même et qu’en sortant de là, ma tête serait enfoncée dans mon corps jusqu’à la hauteur de mon nombril. Je m’endormis malgré tout…j’étais affamé, assoiffé et engourdi. J’espérais sincèrement qu’une de ces alarmes concernait la caisse de Georges.
Soudain, une douce clochette retentit suivie par des applaudissements et des félicitations qui semblaient nous être adressés. On reçut la consigne d’appuyer sur le bouton lumineux qui était devenu vert. Je m’exécutai et je fus ébloui par le soleil qui illuminait encore le ciel. Ylva avait également réussi. J’étais content pour elle. Les profs de la Légion et des étudiants plus âgés formaient un cercle autour des caisses et continuaient à nous applaudir. Pour la première fois de ma vie, j’avais réussi quelque chose qui me rendait fier de moi. Nous n’étions plus que quatre. Les trois autres avaient abandonné et étaient déjà repartis sur Terre en ayant tout oublié des Légions.
Je me précipitai alors vers Monsieur Koffi pour lui demander où était Georges Smith.
– Je suis désolé Benjamin, mais ton petit camarade a abandonné l’épreuve. Nous lui avons fait boire une pilule d’Oublitout, puis nous l’avons renvoyé chez lui.
– Oh, dommage pour lui, vraiment, m’exclamai-je en prenant soin de me montrer déçu pour Georges.
En réalité, je jubilais ! C’était la première fois que je me trouvais en position de force par rapport à lui. Il devait sans doute déjà ne plus avoir aucun souvenir de ce qu’il avait vu sur la Légion du Temps. C’était presque trop beau pour être vrai, et pourtant c’était bien réel. Plus de Georges ! Moi, j’avais ma place sur la Légion de mes grands-parents paternels ! Les profs nous avaient préparé un pique-nique fait de différents fromages, de viandes séchées, de saucissons, de pain et de jus de pomme. On nous donna, en guise de dessert, un petit Téméraire, sorte de gâteau aux poires, aux raisins et aux noix.
18h00. Il était temps de rentrer sur Terre après avoir rechargé nos petites fioles de Voldrap. J’avais peine à croire que dans les minutes qui suivaient, je devrais me préparer pour me rendre à l’école. Il était 7h00 à Lausanne et j’avais dix minutes pour dormir avant que maman ne me réveille. Je venais de passer la journée du mardi 17 mai sur Temps, et je m’apprêtais à passer cette même journée sur Terre. Je pris alors conscience que chaque jour de la semaine allait se dérouler de la même manière. Heureusement, je pouvais compter sur le Voldrap pour me donner la sensation d’avoir dormi dix heures au lieu de dix minutes.
Nous rejoignîmes donc très rapidement le Centre de Téléportation. Antony nous accueillit comme le matin et nous demanda de nous presser pour ne pas être en retard sur notre école terrestre. Je n’étais pas du tout motivé à l’idée de rejoindre mon collège, mais je n’avais pas le choix. Antony me guida vers une petite chambre située au deuxième étage après m’avoir montré le code-pas à mémoriser pour rentrer chez moi. Concentré, j’entrai dans la chambre. Il faisait totalement nuit. J’effectuai alors le code-pas tel qu’expliqué par Antony. Et voilà que je me retrouvai dans ma chambre, toujours dans la nuit. Je montai légèrement le store pour voir l’extérieur. La lumière du jour pointait déjà. Je devais absolument dormir. Je ne tenais plus debout. Je bus rapidement le contenu de ma fiole de Voldrap, puis, je m’allongeai tout habillé dans mon lit, sous la couette, et je m’endormis instantanément. Quelques minutes plus tard, Maman entra et me demanda de me réveiller. Elle ne devait surtout pas voir que je n’étais pas en pyjama. Je pris alors soin de bien tirer la couette jusque sous mon cou.
– Ben, où est Gert ? Elle est déjà partie pour l’école ? Elle avait un cours de soutien ou un appui ce matin ? me demanda-t-elle.
– Euh, oui un appui de maths je crois, répondis-je inquiet pour ma sœur qui devait normalement être aussi rentrée.
Je pris une douche ultra rapide, me lavai les dents et me rendis directement dans la chambre de ma sœur. Elle n’était pas là. Je me dirigeai alors vers la chambre de grand-mère et je frappai à sa porte. Celle-ci émergea de son sommeil et me demanda ce qui se passait. J’étais paniqué à l’idée qu’il ait pu arriver quelque chose à ma sœur. Grand-mère m’expliqua que Gert était partie quelques minutes après moi, la veille. Elle me suggéra alors de patienter encore un peu. J’en profitai pour lui annoncer la réussite de mon épreuve et mon admission sur Temps. Elle versa une larme avant de me presser de descendre à la cuisine.
Ce matin-là, je pris mon petit déjeuner sans appétit. Un lait froid me suffit amplement. Maman s’étonna de me voir avaler si peu de choses. Elle avait l’habitude de me voir manger avec appétit en temps normal, et ce simple verre de lait absorbé en quelques secondes semblait la perturber.
– Ben, tu ne manges rien ce matin ? me demanda-t-elle. Le petit déjeuner est le repas le plus important de la journée, tu sais ? Depuis hier, tu n’as presque rien avalé.
– Je sais m’man, mais avec la mort de grand-père, et tout ce qui s’est passé, je n’ai pas très faim.
– Oui, je te comprends. Moi, non plus, je n’ai pas trop d’appétit. Mais que veux-tu dire par « tout ce qui s’est passé » ?
– Oh, rien, me repris-je. Juste grand-père et ma bêtise d’hier. Je suis désolé m’man d’avoir arrêté le bus.
– Ce n’est rien, n’y pensons plus. On en a déjà assez parlé. Va vite à l’école. Tu vas être en retard.
Gert descendit à la cuisine au même moment, à mon plus grand soulagement. Nous n’eûmes pas le temps de parler des Légions, comme maman était là, mais elle avait l’air en forme.
Le trajet en bus se déroula sans soucis et sans incident, même si j’étais très inquiet durant toute la durée du parcours. Nous étions mardi. Le surlendemain, c’était l’enterrement de grand-père et j’étais totalement dégoûté à l’idée de rejoindre notre école terrestre.
La journée se déroula comme toutes les autres au collège. Enfin presque, puisqu’avec mon intervention de la veille dans le bus, les moqueries et la cruauté des autres étaient passées au stade supérieur. Personne n’avait évidemment conscience des risques que j’avais pris pour sauver trente-sept élèves. La récréation fut un véritable enfer ce mardi-là. Georges Smith ne put s’empêcher de raconter à haute voix les détails des événements de la veille. Ainsi, tout le monde put entendre comment j’avais arrêté le bus parce que je devais vomir.
Georges avait évidemment tout oublié des Légions et je ne pouvais pas me risquer à raconter son pitoyable échec. Je décidai donc de les ignorer, lui et les autres abrutis. Je n’avais jamais réussi à le faire avant les événements de la veille, mais là, c’était enfin plus facile. Je me fichais totalement d’eux, en tout cas en apparence. Je me disais qu’en les ignorant une journée entière, ils finiraient bien par me lâcher. Évidemment, aucun prof ne voyait ce qui se passait et, en dehors de ma sœur, personne ne prit ma défense. Elle osa défier Georges du regard, mais il poursuivit ses insultes à mon encontre et il n’était pas le seul. C’était également la première fois que je voyais ma sœur si révoltée par les injustices que je vivais au quotidien. Elle m’étonna par sa bravoure et je ne manquai pas de le lui dire à la sortie des cours, à 16h15. Elle en était très fière.
Après le repas du soir, on se faufila tous les deux dans ma chambre, afin de nous préparer pour notre prochaine journée sur les Légions. Grand-mère vint à notre rencontre vers 19h30, pour nous demander comment se passaient nos débuts de Légionnaires. Gert expliqua en détails sa randonnée sans ravitaillement sur Foudre. Elle nous raconta comment les profs essayaient d’endurcir les étudiants avec tout un tas d’exercices de survie physique, mais aussi mentale. En une journée, elle avait découvert l’escalade, le canyoning et de nombreuses techniques d’autodéfense, ce qui pouvait être utile si on devait être attaqués par des Corrompus. Je compris à ce moment-là comment tante Susanne avait réussi à mettre à terre les individus qui avaient débarqué dans notre cave le jour d’avant. Notre tante avait également suivi sa formation sur Foudre.
Le temps passait et grand-mère nous rappela qu’il était l’heure pour nous de dormir un peu avant de repartir. Une fois nos fioles remplies, Gert regagna sa chambre tandis que je m’allongeai sur mon lit. Une dizaine de minutes plus tard, nous étions tous les trois réunis au même endroit, frais et dispos. Il était déjà 20h50. Je me souvenais de mon code-pas et Gert se souvenait du sien. En un rien de temps, j’avais rejoint ma Légion pour entamer mon deuxième jour de cours.
Antony m’ouvrit la porte. Il me demanda si j’avais passé une bonne journée sur Terre, et il m’annonça qu’une cérémonie d’hommage pour grand-père allait avoir lieu ce jour-là sur Temps. Il me précisa également que lors de cette cérémonie, tous les Légionnaires de ma famille, encore vivants, allaient être présents, Gert comprise. L’hommage était prévu pour le début d’après-midi. Ce rappel du décès de grand-père m’attrista, et je craignais un peu ce moment. Mais je devais me presser d’aller en cours. Il était presque 8h00. Je sortis du grand chalet pour traverser la petite ruelle faite de gros pavés, enjamber le petit ruisseau et entrer dans le chalet d’en face, l’école. Je montai les marches deux par deux pour atteindre ma classe, la salle Le temps est un grand maître, il règle bien des choses. Ylva était déjà assise à sa place et je la rejoignis. Nous n’étions plus que quatre élèves de première année, ce qui était très peu, et le Professeur Koffi nous le fit remarquer.
– Bienvenue mes chers enfants ! Avant de commencer le cours, j’aimerais vous féliciter encore une fois pour votre admission sur Temps. Vous avez prouvé votre patience et votre persévérance hier, et vous en êtes récompensés en devenant officiellement Élèves Légionnaires. La formation de Légionnaire s’étend sur huit ans. Vous l’avez compris, je serai votre professeur durant l’entier de cette première année. Après vos huit ans de formation, vous deviendrez, à l’issue des examens, Maîtres du Temps. Vous avez entre 11 et 14 ans. Vous finirez donc votre formation entre 19 et 22 ans. Pour accéder au titre de Grand Maître du Temps, il vous faudra rajouter trois ans d’études. Comme je vous l’ai dit, vous vous êtes montrés très braves tous les quatre hier. Cependant, vous êtes très peu à avoir réussi l’épreuve. Nous avons dû renvoyer trois de vos camarades sur Terre après leur avoir donné une pilule d’Oublitout. C’est très décevant pour nous. Nous n’avions jamais eu autant d’abandons auparavant. Il semblerait que de plus en plus de jeunes gens manquent de patience et de volonté. Enfin, c’est ainsi. Il faut faire avec. Aujourd’hui, nous avons un programme un peu particulier. Un de nos Grands Maîtres du Temps a perdu la vie lundi. Il s’agissait de Maître Charles Gigon. Une cérémonie en son honneur aura lieu cet après-midi sur la montagne. Mais en attendant, les enfants, pour commencer vos cours sur un ton plus joyeux, je vous propose un petit voyage dans le temps ce matin, ça vous dit ?
– Trop bien ! s’exclama le jeune garçon qui se trouvait juste derrière moi, et dont je ne me souvenais plus du nom.
– Je vous suggère tout d’abord de discuter tous les quatre et de me proposer une destination temporelle.
Nous n’avions pas encore eu le temps de beaucoup parler avec les deux autres nouveaux. Ils se présentèrent : Josh et Miranda. Nous parvînmes assez vite à tomber d’accord sur une destination qui nous intéressait. Nous trouvions tous les quatre que l’époque de nos arrière-grands-parents avait quelque chose de fascinant. Aucun de nous n’avait connu ses propres arrière-grands-parents, mais cela devait être très amusant de voir comment ils avaient vécu.
Alors, le professeur Koffi nous proposa de remonter jusqu’en 1933. Il nous demanda de le suivre à l’extérieur. On quitta la classe, puis le chalet, et on se retrouva devant une grange immense. Le professeur Koffi prit un trousseau de clés dans sa poche et il ouvrit la grande porte coulissante de la grange. Nous étions tous les quatre totalement abasourdis par ce qui se trouvait à l’intérieur. Sur les deux côtés de l’abri, des véhicules de différentes époques étaient alignés. Des premiers véhicules à roue jusqu’aux voitures les plus récentes, en passant par les chars du Moyen Âge, tout y était. Les véhicules à eux seuls nous projetaient dans les différentes époques du passé. Le professeur Koffi nous fit monter dans une voiture à moteur des années 30. Nous réussîmes à nous serrer à trois à l’arrière et Ylva prit la place du passager à côté de notre conducteur le professeur Koffi.
Sur le moment, je pensais qu’il allait se contenter de nous promener un instant à l’extérieur dans ce vieux véhicule, et que c’était une façon pour lui de nous faire voyager tous les quatre à travers le temps. Mais après avoir démarré, une fois à l’extérieur de la grange, on se dirigea vers la vallée. Nous descendions le col vertigineux lorsque le professeur prit soudainement à droite dans un virage en épingle. Un nouveau chemin se présentait à nous. On passa sous un immense écriteau et par un portail qui donnaient l’impression d’entrer sur une propriété privée. Le portail s’ouvrit pour nous comme s’il nous attendait et sur l’écriteau était inscrit : Domaine des Voyageurs. Une fois le portail refermé derrière nous, on aperçut, au loin, deux jeunes femmes vêtues de robes colorées à pois et circulant chacune sur une bicyclette.
Le professeur Koffi poursuivit son avancée et on arriva dans une petite ville qui devait bien se situer dans les années 30. Des enfants en short à bretelles et longues chaussettes s’amusaient à faire tourner ce qui ressemblaient à des roues de vélo à l’aide d’un simple bâton. Ils étaient presque tous habillés de manière semblable, et certains portaient un béret sur la tête. D’autres étaient également à bicyclette et deux enfants jouaient aux échecs à une table. Les gens circulaient à pied, à vélo ou alors dans des voitures semblables à la nôtre. Nous pouvions sentir l’odeur du pain frais à l’approche d’une boulangerie. La rue que nous parcourions était très fréquentée. Les gens semblaient relativement joyeux, à tel point que cela nous donna à tous les quatre terriblement envie d’aller les rejoindre. Mais le professeur Koffi nous l’interdit.
Il nous expliqua que ce que nous observions n’était pas en train de se dérouler, mais que cette scène appartenait au passé et nous ne pouvions qu’être spectateurs de ce passé. Nous étions invisibles aux yeux de tous ces individus. Nous ne savions pas où tout cela avait eu lieu, ni qui étaient ces gens, mais peu nous importait. C’était tellement passionnant de se dire que les parents de nos grands-parents avaient vécu de cette façon.
Après quelques minutes, Monsieur Koffi nous demanda si nous voulions voir d’autres endroits des années 30. Ylva demanda s’il était possible de découvrir New York à cette époque. Le professeur inscrivit, à l’aide d’une machine à écrire intégrée à la droite du tableau de bord, le nom de notre nouvelle destination : New York. En quelques secondes, nous fûmes transportés en plein centre de Manhattan en 1933. Des joueurs de jazz donnaient un concert de rue, tandis que nous levions les yeux au ciel pour admirer un gratte-ciel qui faisait l’angle de séparation entre deux rues : le Flatiron Building.
J’avais déjà eu l’occasion de le voir lors d’un voyage à New York mais je ne me doutais pas qu’il existait déjà à cette époque. Les voitures étaient encore une fois toutes assez semblables. Elles me faisaient beaucoup penser aux voitures de collection que j’avais eu l’occasion de voir lors de ma visite d’une foire avec grand-père Charles. Le métro existait déjà, et même s’il y avait beaucoup moins de circulation qu’en 2022, les rues étaient remplies de monde. Je remarquai que la plupart des gens étaient habillés de manière élégante.
Monsieur Koffi nous montra encore comment on vivait à la campagne en 1930. Puis il nous fit sortir de la route, à notre grande surprise, et il arrêta notre véhicule dans un ciné-parc[1] des années 30.
Le film projeté était King Kong. Le parc était plein et les spectateurs, de leur véhicule, avaient l’air totalement fascinés par ce qu’ils voyaient. Moi, je devais contenir une forte envie de rire des effets spéciaux vieillots. Et d’un autre côté, j’éprouvais tout de même du respect pour ces créations du passé. Sans elles, les films d’aujourd’hui n’auraient eu aucune chance d’exister. Nous voulions même regarder le film jusqu’à la fin, mais Monsieur Koffi sortit sa montre à gousset et nous informa qu’il était l’heure de retourner à l’école. Nous n’avions pas le choix. Même si on était à la scène la plus palpitante du film, il valait mieux s’exécuter.
On se retrouva rapidement sur le chemin principal. Il fallut à nouveau passer à travers le portail qui s’ouvrit pour nous, et le professeur parqua la voiture dans la grange. Nous venions de passer une matinée absolument fabuleuse.
À notre retour en classe, on prit un moment pour échanger nos impressions sur ce voyage si particulier.
Puis, le professeur Koffi nous parla pour la première fois du journal de bord que chacun de nous devrait remplir. Je fis bien sûr immédiatement le lien avec le journal de grand-père Charles. La tenue d’un tel journal était obligatoire sur les Légions, du moins pendant notre formation. Mais le professeur Koffi nous expliqua que beaucoup de Légionnaires continuaient à remplir leur journal, même à l’âge adulte. C’était le cas de grand-père.
Pour les élèves, la consigne était la suivante : écrire chaque semaine quelques mots sur son ressenti et sur les choses apprises sur sa Légion. Josh se permit de demander :
– Mais Monsieur Koffi, ça nous servira à quoi ?
– Josh, tu le découvriras très vite par toi-même. Commencez déjà par trouver le support idéal. Prenez le cahier le plus épais que vous puissiez dénicher dans une papeterie. Et n’oubliez surtout pas d’écrire chaque semaine.
Gertie avait sans doute reçu la même consigne sur Foudre. Je me réjouissais d’échanger à ce sujet avec elle.
[1] Cinéma de plein air accessible en voiture (drive-in aux USA)
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