Le voyage de Joseph

L'emprise aliénante de l'avoir a terni la vie de Joseph. Mais aujourd'hui, il est décidé à regagner son salut et il connait l'unique moyen de se libérer.
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Avant d’entrer dans l’établissement des Bains, Joseph se retourne et considère sa Tesla étincelante sur le parking. Un couple s’était retourné, surpris par l’arrivée totalement silencieuse de cette voiture du futur. Le spectacle était d’autant plus saisissant que Joseph était arrivé de nuit, vers 22 heures, alors que les amateurs de bains thermaux commençaient à quitter les bassins d’eau chaude.

Joseph se dirige sans hésitation vers le grand espace d’accueil dans lequel se niche le piano-bar. En s’asseyant sur l’avant-dernier des sièges alignés, il fait un signe en direction du barman. À l’approche de celui-ci, il lâche un bref “Salut” et ajoute “comme d’habitude…”. Demain, peut-être tout à l’heure, il va partir. Pour accomplir ce qui lui permettra d’échapper enfin à sa servitude. Il aurait dû le faire avec Colette. Maintenant, il est bientôt huit mois trop tard. Jamais il n’avait pu dire à Colette ce qu’il avait fait ce soir-là du mois d’octobre 2009. Jamais il n’avait d’ailleurs dit quoi que ce soit à qui que ce soit à ce sujet. Il avait agi sous l’influence d’une impulsion violente et irraisonnée. Et pendant dix-sept ans, l’ombre inquiète de cet acte l’avait accompagné jusque dans la profondeur de ses sommeils. Mais ce soir, il ne ressentait plus qu’un peu d’amertume devant sa veulerie. Il ne regrettait plus qu’une chose, c’est que Colette n’ait jamais rien su. Le doute et la honte avaient pris la place de la confiance et il s’y était habitué. Oh, il savait très bien analyser ses sentiments profonds, mais le résultat de cette introspection clinique restait invariable. Il n’avait pas su ouvrir son intimité sombre et il l’avait portée seul, toujours par orgueil convaincu que c’était seul qu’il devait régler la situation. Dix-sept ans, pour ne rien faire, comment avait-il pu ? Et maintenant, Colette n’est plus et en cela, il n’y a pas de retour. Il a encore envie d’alcool et il lève la main pour renouveler sa commande. Le barman lui adresse un sourire entendu pour lui signifier qu’il a compris. Joseph lui rend son sourire. Il regarde cet homme d’une trentaine d’années qui semble toujours heureux de régner derrière son bar. La première fois que Joseph lui a adressé une commande, Colette était encore là. C’était au temps où ils venaient régulièrement se baigner. Depuis, s’il ne vient plus pour l’eau chaude, Joseph a gardé le bar des Bains comme lieu de prédilection pour y abreuver sa solitude. C’est ainsi que des liens invisibles et tacites se sont établis entre eux deux. Joseph s’avise à ce moment qu’il ne connaît même pas le prénom du serveur. En attendant son arrivée, il se prépare à régler ses consommations. Joseph cherche sa carte de crédit Mastercard Gold dans son portefeuille. Cette carte adresse un compte bancaire du Crédit Suisse garni de 260 000 €. Il s’agit de la somme restante après l’achat de la Tesla. Et Joseph va s’appliquer à la dépenser dans les mois qui viennent et quand ce compte sera réduit à zéro, Joseph aura atteint son but, il se sera libéré de l’emprise de cet argent sur son esprit. De l’emprise de cet or, pense-t-il, car avant la conversion, il s’agissait de dix lingots d’or de un kilo. Cette dernière pensée, il n’en a pas conscience, le fait glisser vers la projection mentale du film des milliers de fois ressassé, encore et toujours.

Comme maintenant, l’esprit occupé par des décombres de pensées, il roule dans cette nuit d’octobre. Il est tard, 23 h 38 pour reprendre les termes précis du rapport de police. La route fait des lacets et se prépare à se poser dans la plaine. Joseph conduit prudemment. Il n’aime pas la vitesse excessive. C’est inconfortable. Et il n’aime pas ce qui est inconfortable. Soudain, devant lui, il voit la lumière de deux phares qui tournoient, improbables dans le brouillard léger. La voiture vient du lacet d’en dessus et après de multiples tonneaux, vient s’écraser quelques dizaines de mètres devant Joseph. Elle reste immobile et ne peut plus éclairer que d’un seul feu. Un peu de fumée s’échappe du capot et Joseph en s’arrêtant se dit qu’elle va prendre feu. Mais rien ne se passe et Joseph coupe le contact. Le silence pénétrant de la nuit l’engloutit. Il a peur, mais il sort quand même de la protection de son propre véhicule. Il s’avance vers l’épave accidentée en hélant la forme d’un corps affalé sur son siège.

— Monsieur…, hé, Monsieur.

La vitre du pare-brise a explosé sous la violence des chocs. C’est un homme jeune. Même très jeune pense Joseph. Sa chemise est tachée de sang et Joseph voit avec un étonnement horrifié qu’une tige de métal sort de son thorax. Joseph n’ose pas le toucher. Il pense à partir pour chercher du secours quand les yeux du jeune homme s’ouvrent et le regardent fixement.

— Vous m’entendez, interroge Joseph ?

Les yeux ont eu un léger mouvement, Joseph en est sûr. Puis les lèvres murmurent :

— Prenez-la…

Joseph ne répond rien. Il ne comprend pas.

— La valise … là …

femmes, tableaux, chevaux, châteaux et tables servies. Ils sont alignés dans le satin noir intérieur. Joseph les a comptés, il y en a dix. Joseph ne connaît personne qui ne serait pas ébloui par cet étalement d’or. Personne ne peut être insensible à la richesse inattendue brutalement proposée. Une petite voix lui dit de préserver cela. L’ambulance est déjà repartie quand Joseph termine sa déposition aux deux policiers venus rédiger leur constat. L’un d’eux avait fait les poches du mort et avait trouvé son portefeuille. À la lumière de sa lampe-torche, il avait lu à haute voix le nom inscrit sur le permis de conduire : Kelmendi.

— Vous le connaissiez ? interroge le policier.

Non, Joseph ne connaît pas cet homme, Joseph répond à toutes les questions, et personne ne soupçonne qu’il est dans un état second. Joseph rentre chez lui. Pendant les semaines qui ont suivi, Joseph a repris le cours normal de sa vie.

Ce n’est que plus tard que la tumeur apparaîtra.

Pendant les quatre premières années, son souci est de légaliser cet avoir. Ce n’est pas chose facile que d’expliquer la provenance de ce trésor. L’opportunité lui en a été donnée par son oncle. Âgé de 84 ans, ce dernier a décidé de se séparer de sa maison qu’il a léguée à son neveu. Dans l’acte rédigé avant sa mort, il était spécifié “avec tout ce qu’elle contient ou qui en fait partie”. À son décès, quand le don entra en vigueur, Joseph a déclaré l’existence des lingots. Il a, à ce moment ouvert un compte bancaire dans lequel il a pu procéder, en toute légalité, au dépôt des dix lingots.

Mais malgré le secret protégé, la toxine maléfique est à l’œuvre. Joseph n’est pas satisfait ni tranquille.

Il n’en a aucune conscience, mais un changement subtil de sa personne est en cours. Il paraît fréquemment sous contrôle, comme vigilant, voire préoccupé par quelque chose. La joie et le plaisir spontané semblent avoir fui pour laisser la place à un sourire étudié qui est cependant toujours teinté d’une ombre inquiète. Il est toujours aussi attentionné envers son épouse, mais elle perçoit chez lui une tristesse rampante qu’elle n’explique pas.

À ce moment, Joseph fait des rêves de plus en plus lourds. Lourds comme l’or. Alors il réfléchit, il élabore, analyse et délibère. Son mal, pense-t-il, vient de l’indigence de sa fortune personnelle. S’il est capable d’égaliser ou même de dépasser la valeur de cet or avec un argent honnête, gagné à la sueur de son front et à la sagacité de son esprit, alors il retrouvera l’estime de lui-même qu’il a perdu dans un moment de faiblesse dans lequel il s’est égaré. Convaincu de la justesse de ses pensées, Joseph, depuis cet instant, se concentre sur son travail. Et le temps nécessaire pour atteindre le but qu’il s’est fixé prend prend peu à peu toute la place. Lui se voit croître en force, en compétences et en autorité. Ses amis de la première heure, eux, le voient se durcir et devenir âpre. À force de rigueur dans ses actes et de sécheresse dans ses sentiments, Joseph réussit une carrière là où personne, au début, n’aurait misé sur lui. Et l’argent vient. Après quelques années, sa fortune personnelle dépasse du double, il le sait, il l’a calculé, la valeur des dix lingots d’or. Une autre petite voix lui dit que l’objet de sa mission est maintenant réalisé. Qu’il peut s’arrêter et regarder autour de lui. Mais le règne de l’avoir a ses lois. Et la première de celles-ci renferme toutes les suivantes : “La richesse doit prospérer”. Si ce premier commandement est ignoré, l’ignoble condamnation à la décroissance tombera. Joseph ne peut plus envisager ce qu’il tient maintenant pour une faiblesse. Car la tumeur a grandi et touche ses yeux. Il se voit maître alors qu’il ne peut plus que servir. On ne peut s’affranchir de l’argent par l’argent.

Puis sans que rien ni personne ne le mette en garde, Colette a disparu en quelques semaines. D’un malaise insignifiant est venue la maladie incurable et Colette est partie. Joseph a fait tout ce qui était en son pouvoir pour donner à son épouse l’amour nécessaire à un départ digne. Mais sitôt les derniers gestes d’empathie reçus, l’absence est venue poser son ombre dans la maison. La peur de se faire aspirer par le vide a provoqué chez Joseph un brusque spasme de survie. Il s’est éveillé dans la nuit avec un sursaut. Colette à côté du lit le regarde avec douceur. Et Joseph y voit soudainement clair à nouveau. Il fait un signe à son épouse avant qu’elle ne disparaisse. Il sait que maintenant qu’elle sait. L’envoûtement qui l’empêchait de distinguer le vrai du faux s’est un peu retiré comme la nuit recule devant la lumière. Maintenant sa décision est prise. Il va faire disparaître la cause de son mal, il sait comment le faire et Colette approuvera.

Le serveur revient auprès de Joseph avec un whisky et une deuxième consommation.

— Celle-ci est pour moi. Parce que votre expédition, il faut la fêter.

Les glaçons font une musique de carillon quand les deux verres s’entrechoquent.

— Joseph annonce Joseph en regardant le serveur qui lui fait face.

— Faris, répond le serveur avec une certaine gravité.

Ils boivent en silence. Puis quand, dans le même geste ils ont reposé leur verre sur le comptoir, Faris demande dans un sourire gourmand qui se réjouit d’entendre une bonne histoire :

— Alors, Monsieur Joseph, vous m’avez dit que c’est pour demain matin ?

Et Joseph sourit aussi, mais de satisfaction. Il prend le temps de la réflexion. Le piano au coin de l’espace murmure les dernières notes des “Moulins de mon cœur”. La mélancolie de la mélodie lui aurait, en d’autres circonstances, oppressé la poitrine, mais il sait maintenant que Colette n’est pas loin et qu’elle se réjouit comme lui de ce départ.

— Quel que soit le moment de la vie, il y a toujours quelque chose qui nous tient à cœur. Pour moi, cela fait dix-sept ans que j’aurais dû faire ce quelque chose… alors, autant dire que c’est un accomplissement.

— Et cet accomplissement doit se passer où ?

Joseph rit doucement.

— Le lieu n’est pas essentiel, ce qui l’est par contre, c’est que ce que j’attends se réalise.

Faris regarde Joseph avec attention.

— Et qu’attendez-vous ?

— De pouvoir retrouver un bien absolu que j’ai autrefois cédé pour de l’argent.

— Cher ?

— 260 000 €

Faris émet un sifflement.

— Ah oui, quand même !

— Oui … j’en ai les moyens… il faut juste … le faire.

— Ça n’a pas l’air si simple…

— La simplicité n’implique pas toujours la facilité.

Faris gonfle ses joues et secoue la tête :

— Personnellement en tout cas, je saurais très bien comment utiliser cette somme.

— Ah oui ? dit Joseph, hé bien je suis intéressé au plus haut point de savoir ce que tu en ferais.

Faris est un conteur et Joseph l’écoute avec plaisir. Au centre de la pièce, le piano s’est tu depuis longtemps. Une légère ivresse réchauffe l’esprit de Joseph et depuis de longs mois de froidure, il retire du plaisir de sa vie. Faris est ravi d’avoir un auditeur attentif et il déroule. Joseph l’interrompt au moment où Faris décrit comment, en apprenant le français, il avait dévoré une quantité de livres. Il s’attarde sur l’un d’eux dont le texte avait servi de scénario pour un film : “Smoke”. Il avait particulièrement apprécié le passage où l’un des personnages décrit comment un lord anglais avait, devant la reine, isolé le poids de la fumée d’un cigare.

— Vois la scène mon ami : le livre est traduit de l’américain, le personnage est anglais, celui qui raconte est new-yorkais, le cigare est cubain et le lecteur est un Kosovar qui apprend le français.

Après un silence :

— C’est comme ça que je voyage.

— Kosovar ?

— Kosovar en Suisse depuis vingt ans et … le front de Faris se plisse … vingt ans et trois mois.

— Et alors, que ferais-tu de 260 000 € ?

Le visage de Faris se fait rêveur et enfantin.

— J’irais à Gjakovë. Il a prononcé Djakhhovè.

Joseph a levé ses sourcils en signe d’incompréhension.

— Une petite ville à une douzaine de kilomètres de l’Albanie. Mon enfance…

… dans un quartier pauvre de la ville où les petites maisons étaient encore en bois et accolées dans une rue pavée avec un ruisseau au milieu. Sa mère, Lejla, il prononce Leïla, est manufacturière dans une usine de la ville. Lui est élevé par sa tante Amra qui habite la maison contiguë tellement collée qu’on dirait la même maison. Cette rue est son univers. Parfois, dans les beaux jours, oncle Darko trouvait une voiture à emprunter et il conduisait tout le monde dans les immenses prairies qui entourent la ville pour un repas en plein air. De loin on voyait le minaret de la mosquée Hadum. Le soir ils se retrouvaient tous, rue Zeka, pour manger ensemble des poivrons farcis dans la maison de Darko, qui était plus grande.

— Ton père ?

Faris, les yeux baissés, reste un instant silencieux. Puis il relève la tête et regarde Joseph :

— Mon père a fait carrière dans l’armée. La dernière photo que j’aie vue de lui le montre à droite de Mladic. Il a disparu en même temps que lui en 1995.

Faris se tait encore puis ajoute :

— De vilaines histoires avaient commencé à circuler dans la ville à son sujet. Et quand la situation est devenue intenable, mon oncle Darko a trouvé le moyen de nous protéger tous les trois en nous faisant obtenir le statut de réfugié.

— Tous les trois ?

— Mon frère aîné Dragan, ma mère et moi.

— Et ta mère est …

— Ma mère est rentrée au pays parce que jamais elle ne s’est adaptée à la vie en Suisse. Il y a deux ans, elle a décrété qu’elle ne pourrait pas mourir ailleurs qu’à Gjakovë et elle est repartie. C’est à elle que je voudrais …

— …offrir les moyens de mieux vivre, l’interrompit Joseph. Il répond instinctivement, car quelque chose qu’il n’identifie pas s’est passé et il perçoit comme une mécanique intérieure qui s’emballe.

— Non, je crois qu’elle vit exactement comme elle le désire. Non, ce que je voudrais, c’est lui acheter un toit. Tu sais, un de ces petits appartements dans un immeuble propre qui au rez-de-chaussée est garni de commerces où on peut trouver une pharmacie, un marché, une boucherie … bref, juste un endroit où elle pourra vieillir sans peur.

— Et tu ne peux plus compter sur Dragan, n’est-ce pas ?

— Comment le sais-tu ? Dragan est mort dans un accident de …

Tout, autour de Joseph s’est mis à tourner de plus en plus vite et il vacille sur sa chaise. Brusquement il sait qu’il n’ira pas en Californie. Le Destin, par de l’or, a enlaidi sa vie. Mais ses machinations mesquines restent sujettes à l’autorité de Khronos. Et aujourd’hui, Joseph a le pouvoir bouger les lignes du Destin. Faris l’empoigne par-dessus le bar et le rassoit doucement.

— Ça va Joseph ?

Joseph sert les épaules de Faris.

— Monsieur Kelmendi ?

— … en effet… mais, comment le savez-vous ?

Ils ne se connaissent plus et se sont remis au vouvoiement. Joseph sent qu’une larme s’est échappée et roule, dérisoire, sur sa joue gauche. Puis un long fou rire §le secoue avant qu’il puisse articuler :

— Monsieur Kelmendi, accepteriez-vous demain matin, tout à l’heure, maintenant de m’accompagner à Gjakovë ?

Commentaires (1)

Webstory
14.08.2020

Une belle histoire, pleine de sagesse et une phrase qui résume l'essentiel de ce conte: " On ne peut s'affranchir de l'argent par l'argent." Lisez aussi Portrait de Jacques Defondval.

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