30.09.2014 6026 0 Le tilleul

Histoire de famille

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© 2020 André Birse

Evocation
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Le tilleul

 

 

J’apprends au hasard d’une discussion de famille qu’un arrière-grand-oncle instituteur avait perdu la vue sur la fin de sa vie. Je ne connaissais pas son existence. Il a dû naître dans le dernier quart du dix-neuvième siècle et mourir avant la moitié du vingtième. Je connais son lieu de vie, dans une vallée jurassienne, entre deux montagnes bleues, dans un hameau, aux premiers contreforts vers le nord avec une école et quelques fermes entourées de pâturages.

 

Il appréciait regarder la montagne imposante quand on vit à son pied. Les blancheurs récurrentes et crissantes de l’hiver le contraignaient aussi. La chaleur des braises dans la grande cuisine donnait de la force et du réconfort. Il lisait seul et s’était constitué un refuge à cet effet, dans une chambre à côté. Le bois, la pierre, les noirs corridors, les cris des bêtes et des hommes constituaient son univers, avec les livres, les visages en devenir et le vent qui, en été, animait les lisières des forêts. C’est ainsi probablement qu’il a aimé vivre avec d’autres rigueurs et d’autres richesses que je ne sais deviner.

 

En ressentant le désarroi qui a dû être le sien quand ses yeux se sont assombris, je reviens aux jours sans atteinte physique tels qu’il les a vécus. A pu les vivre. Qu’est-ce qui était essentiel et concret avant la nuit? On peut certes s’interroger sur ce qui est essentiel et concret dans la nuit lorsque celle-ci survient plus tôt dans la vie. Mais cette force n’est pas la mienne, c’est le rideau tombé, le noir inattendu qui me fait penser à lui , à ses jours à sa nuit. Qu’a-t-on fait avant le soir tombé?

 

On emprunte des chemins et je peux deviner les siens. Une seule route, à l’époque un seul chemin, caillouteux, menait à la vallée entre les sapins et les hêtres, le bois dur et le bois tendre. Quelques kilomètres pour longer le flanc de la montagne et l’on arrivait au premier village, à commencer, au sommet d’un crêt, par l’église sous un grand tilleul. Le rythme de la vie changeait dans la vallée. On voyait aussi le bétail, les chars à foin et le bois entassé par stères devant les fermes. Puis le monde différent des usines et des ateliers venait empiéter sur les campagnes, les absorber. Les villages succèdent aux villages, un col à une extrémité de la vallée, à l’autre les gorges creusées par la rivière et l’on arrivait en ville. Allait-il plutôt vers le nord ou vers le sud? Sa capacité d’enseignement, d’où la tenait-il? Avait-il des espoirs déçus dans sa vie et son métier ? Comme le bois, était-il un dur ou un tendre? La vie ne pouvait être simple. Impossible pour lui comme pour nous aujourd’hui de la saisir tout en un, sans faillir.

 

Je l’imagine voyageant en train, rêvant, songeant, en voyant défiler, les arbres, les fermes, et plus lentement, au loin les rochers vers lesquels se perdait le regard. Il a surtout, par la force des choses de ce temps, été un marcheur, peut-être aussi un cycliste ou un motocycliste, états alors autrement définis qu’aujourd’hui. Se déplacer ou non et comment on le faisait, disait presque tout de qui l’on était. Mais je ne sais rien de lui sinon qu’il était le frère du père de mon grand-père, qu’il était instituteur et qu’il a perdu la vue.

 

Ce qui me surprend, c’est précisément cette proximité intemporelle, individu à individu, au travers des générations que je ressens avec lui, moi qui ne suis pas instituteur, dont la vue est préservée et qui ne suis plus au village. La vie d’un homme dans son corps et son pays, dans sa ville ou sa vallée, ce qu’il en fait et ce qu’il en sait quand vient le soir. Aujourd’hui, on répare et on repart. Nous savons que “nous sommes peu de chose”, mais nous avançons, avec un sentiment d’invulnérabilité. C’est bien mieux ainsi et, surtout, c’est nécessaire à la survie. Il a aimé la lumière dans les arbres et à l’horizon, la blancheur des neiges, les champs clairs après les foins, le coassement des grenouilles près des étangs. Il ne craignait pas d’entrer dans le soir ni de sortir de la nuit, au matin. Il y avait une vie de tous les jours qui revenait, des saisons qui passaient, les heures qui sonnaient. Il a pu se sentir seul en tant qu’instituteur, mais la matière à enseigner et les progrès des enfants ont dû le rassurer. Il a vu la beauté et la misère. Peut-être pouvait-on alors s’épargner mieux qu’aujourd’hui la connaissance et la conscience de l’horreur qui n’était pas médiatisée? Je le vois solide et seul avec en lui autant de dureté que de douceur.

 

Les paroles s’échangeaient sans effort. Les frères et soeurs disaient ce qu’ils avaient à dire puis se taisaient. Les mots étaient parfois pesants, parfois absents. Les regards se figeaient. Il aurait certainement souhaité mieux parler, trouver des interlocuteurs. Il s’en remettait à ses souvenirs, à ses amitiés et chassait toute pensée mauvaise parce que triste ou noire. L’hiver ne le permettait pas. Il prenait toute la place. Les brumes étaient légères et le brouillard restait en bas, plus bas encore que la vallée. Il couvrait le plateau, ses lacs, ses villes, ses champs cultivés. Quelles étaient ses pensées fortes et dominantes?

 

Etait-ce la femme ou l’amour, qui peut avoir été absent de sa vie? La famille, son rôle, le village, le pays, les guerres, le futur. Je ne crois pas que l’avenir le préoccupait autant que ça, et moins encore lors de ses dernières saisons, sans voir. Il a été saisi d’angoisse lorsque c’est venu. Tant d’êtres susceptibles d’éprouver de l’angoisse, vive et remuante, l’ont éprouvée effectivement. Lui s’est retrouvé plus seul, plus encore condamné, dans son pays, sa famille, son corps. Il a dû accepter, sentir et comprendre que les cimes des arbres échappaient à son regard, comme ses propres mains devant son visage. ça lui est tombé dessus. C’était son tour. Il devait le savoir, sans s’y attendre pourtant.

 

Quelque chose pouvait lui arriver, comme à d’autres avant lui. Il n’en fut pas moins surpris. Je ne sais pas s’il s’est habitué. Si l’on en parle encore, c’est qu’il a dû vivre ainsi, sur la fin de sa vie, privé de lumière. Puis, il a disparu. Son histoire personnelle avec cette période de vie, reste dans quelques mémoires et vient frapper à la mienne comme un voyageur du soir.

 

Quelques années plus tard, il aurait eu de meilleures chances de préserver sa vue. Le docteur Jules Gonin et ses successeurs ont fait avancer la science, la pratique et les prouesses de la médecine. Lui, n’en a rien su. Il a accepté son sort, probablement terrifié. Il est passé du côté de ceux qui ont perdu la santé, des souffrants. Le froid, l’idée de la mort, les souvenirs et les regards imperceptibles mais ressentis, des autres, des voisins, des édiles, de la famille, l’ont couvert d’un manteau de plus lourde solitude. Le sort humain et le sort animal étaient et demeurent indistincts face à la vie violentée.

 

Il a dû penser à quelque chose comme ça, je peux le comprendre, à un siècle de distance. Je devine, mais peut-être est-ce une méprise, qu’il n’a pas éprouvé de sentiment d’injustice. C’était là, c’était comme ça, il s’en allait, il disparaissait. Tenace malgré l’ombre du découragement, il a pu avoir le réflexe ou l’envie d’être plus encore attentif à la vie. Le vent, les bruits du dehors et l’une ou l’autre voix qui, d’ici je l’espère pour lui, se sera faite apaisante. Le souvenir de son métier d’instituteur, de ces années qui avaient si vite passé ne le réconfortait pas tout à fait. Là je peux en prendre le pari. L’écoulement du temps a été si brutal une fois qu’il s’est retrouvé seul, sans lecture devant la cheminée. On a dû l’aider. Il aura accepté. Mais le printemps ne lui donnait plus la force qu’il avait jadis ressentie en lui et qui lui échappait si douloureusement.

 

La fatigue devint sa chance, c’est avec elle qu’il voyagea vers ce qu’il nommait l’au-delà, avec quelque espoir de s’y revoir et d’y revoir les siens. La compassion ne se vérifie pas à travers les siècles. Elle n’existe que rarement, sur le lieu et le moment. La rudesse de la vie est une monnaie d’échange, une communauté émotionnelle au fil des générations, le rappel des affres de l’existence, de la sienne et de toutes autres.

 

Le clocher du village bat le rappel des écoliers. L’instituteur mène sa vie d’homme au-delà des statistiques. Il reste sur le pas de porte et pose un regard attentif sur le groupe d’enfants qui reviennent vers lui. La bise a balayé les champs et soumis les forêts, fait place à un ciel clair. L’automne nous aura laissé du temps et le temps de sa vie n’aura pas fui aussi définitivement que ne le laisse penser sa disparition. Le corps vivant suit son cours et ce cours se renouvelle de vie en vie.

 

Je n’ai pas réfléchi à la teneur de ses pensées, qui lui appartiennent encore, avec lesquelles il ne m’est naturellement pas possible d’échanger sinon par la lecture au hasard des livres de son temps et du nôtre aussi. C’est son savoir émotionnel qui me parle aujourd’hui, son élan naturel et ses brisures de vie. Le défilé des couleurs et des sentiments, ce qu’il advint de lui, son bonheur, sa force, sa souffrance, la peur qui a dû le saisir, ce qui a fait de tout temps le réel plus que le sel de la vie.

 

Etre en relation avec une douleur, une souffrance endurée, une solitude disparue, c’est vouloir l’impossible auquel il ne fut pas tenu. L’arrière-petit-neveu s’interroge évasivement sur cette réalité si féroce, sourde et concrète qui le tenaillait et ne nous lâchera pas. Le possible dialogue au village à travers siècles dans la solitude des émotions, la puissante stupeur qui saisit les hommes à un moment ou l’autre de leur vie.

 

J’ai trouvé une référence, un compagnon. Cette volonté de revoir passer sa vie avant que le soleil ne s’engouffre dans d’autres vallées. Un moment de silence, une suspension, quelques pas au jardin et l’on s’assied sur un banc de pierre. On donne à lire et à penser, on participe à un grand ressenti extraordinaire et intemporel, bien que solitaire, si parfaitement, implacablement solitaire.

 

Dénué de force et de puissance, je crois, je veux croire qu’il aura compris, c’est-à-dire perçu, je veux dire vécu une réalité personnelle à laquelle j’accède par les prismes de l’imaginaire. L’insaisissable passé continue de surprendre, de revenir à nous. Récurrence des jours, quelque chose d’implacable échappe à qui veut en faire le tour. La force, la réalité, la présence d’une voix, intérieure, d’un regard, extérieur, qui a fui. Imperceptible présence à laquelle je suis attentif à mon tour.

 

Reste la mémoire du tilleul, le rythme des pas, l’arrivée du train, une vie à refaire, l’horizon qui s’éloigne, l’ombre qui s’envole et mon arrière-grand-oncle qui regarde le soleil. Craignant toutes les arrogances, à commencer par la mienne, je ne saurais, avec autant de retard, avoir l’outrecuidance de le lui déconseiller.

 

Septembre 2014 et relu ce 23 mai 2020 et à l’occasion ici ou là.

Commentaires (1)

We

Webstory
03.05.2015

Faites des liens entre webwriters: Histoires de mémoire, voir aussi: "La bibliothèque virtuelle" de webwriter Premium © Jean Cérien (3e Prix Concours Webstory 2014)

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