Première partie

1

La véritable histoire du célèbre one man shows :     « comment réussir sa vie ?  Ou les secrets de la bibliothèque rose du développement personnel !»
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IN BOCCA AL LUPO !

 

– René ! à toi !

– Nella bocca del lupo ! lança le régisseur.

La réponse de René, à son éternelle habitude, étouffée, tomba au bord de la scène, presque audible :

– Lupo crepi ! souffla-t-il juste avant l’envolée du rideau.

Ce jour-là, René entamait sa dix millième représentation de « comment réussir sa vie ? Ou les secrets de la bibliothèque rose du développement personnel ». Un titre au succès inégalé ; une performance qu’il avait tenue depuis trente ans, accomplie chaque jour de la semaine, samedi dimanche compris, sans interruption –ou si peu. Certes, la relâche du lundi …, mais ne pouvait-il pas assouplir un peu les règles ?

Dès son apparition, le public hurlait de plaisir : les jeunes sur pied et les vieux rassis. Un bruit sourd grondait à ses oreilles; qui tapait des pieds, qui des mains ou des dossiers ; puis le battement d’une musique techno donnait le rythme au comique qui se désaxait en hip-hop.

René chutait, bégayait, chutait encore et lançait « pourquoi chuter pour se taire; ne tombez pas si bas ! » puis il courait vers le public et montrait le vide devant lui « la vérité ne se trouve pas dans la fosse ! » criait-il. Disloqué, il finissait par son hymne personnel : « bon biiin, bin bon ! bon biiin bon ! » et la foule de chanter en chœur : « bon biiin, bin bon ! bon biiin bon ! ».

Les adolescentes l’adulaient, il était leur star. Le numéro se poursuivait par un faux strip-tease : il laissait tomber son veston et son gilet. L’instant d’après, il exhibait une chemise blanche arborant des Smarties jaunes. Puis il lançait des baisers sonores au public dans toutes les directions, jusqu’à en épuiser son stock. Il achevait ses admiratrices par une de ses citations d’anthologie : « La vie ce n’est pas douter du gibbon, mais d’avancer tout de bon ».

Les cris couvraient les applaudissements ; du coup, les vieux éteignaient leurs appareils acoustiques pendant que les jeunes faisaient flasher leurs téléphones afin de saisir toute l’instantanéité de l’instant présent. Soir après soir, la gloire s’invitait au rendez-vous : les amies jalousaient à chaque coup sur les réseaux sociaux ! Qui pouvait y échapper ?

 

 

UNE PERFORMANCE À S’ENTERRER MORT

 

René ─de son vrai nom Jean-André, mais personne n’articulait ces diphtongues sauf sa maman qui l’appelait « Giovanni-Andrea » (et qui aurait pu chanter ces syllabes, à part elle ?)─ n’existait que par des appositions si longues que personne ne se souvenait du sujet. Quant à son spectacle, à cette époque, il se réduisait à des âneries énoncées dans une scénographie en eau de boudin, servie par une dramaturgie saucissonnée. Et les ânes aimaient ça, pouvait-on lire dans les cabines de bronzage !

Grand et mince, le pantin exhibait un air d’Arlequin lorsqu’il tombait ou dansait. Il se vautrait dans les mots et les phrases de son cru. Ses grandes mèches se ballottaient au rythme de ses sauts de lapins, oreilles couchées et dents bien limées. Son seul numéro joué et rejoué jusqu’à en mourir accumulait slogan sur slogan. Les jeunes filles les répétaient en boucles puis ils tournaient dans la tête de leurs parents. Le genre de phrase que l’on sort très fier lors des repas de famille ! Avant de s’entendre dire : « dans quel magazine lûtes-vous cette ineptie ? Comment, vous usez des lampes de bronzage ? Moi, je me prélasse au Cap Vert, c’est tellement plus romantique ».

Son spectacle déroulait un méli-mélo d’assemblages vides et insipides, de ceux qui fondent dans les recettes de psychologie des thés dansants. Il vendait à chacun la clé du bonheur et comment l’atteindre sans effort, à l’aide d’une pilule amaigrissante et d’un cachet antistress accompagnés des innombrables produits paraphés. Bref, un ‘show’ qui se consommait en ‘fast track’ : « à l’entracte, j’aurai déjà oublié le dénouement » écrivit un critique très critique, dès ses débuts.

Il faut néanmoins reconnaître que tout au long de sa carrière, il renouvela justement, ou plutôt très justement, son stock de fadaises tout en perpétuant ses répliques devenues cultes. Le spectacle avait cette qualité rare de s’adapter aux besoins des jeunes qui ne vieillissent pas ; le public, lui, se renouvelait telle une fontaine de Jouvence. L’artiste paraissait du coup toujours jeune, le poil blanc sur une peau ridée, mais halée et rehaussée des ors et du bronze cigarette. Ça le faisait !

Invariablement, la plus connue de ses citations concluait la première partie de sa représentation. « Ne soyez pas une amoureuse de tous, soyez une âme heureuse de tout ! » et à l’entracte, elle brûlait sur les lèvres des 30 spectateurs réunis dans le foyer majestueux, loti dans un appartement d’un immeuble de très haut standing.

Selon son propriétaire, ce théâtre ancrait le cœur le monde entier dans le sein des seins de l’empire des Angles (et des Saxes), à deux pas du si kitch Big Ben, flanqué de son Parliement pour Lords, lui-même posté sur un fond brumeux laissant transparaître une grande bâtisse appelée « Buckingham».

À ses yeux, rien de prêt ou de loin ne pouvait rivaliser avec ce monument d’art que représentait « Time is still going » le théâtre intimiste de Time Square.

 

 

LE RÉGISSEUR RÉGIT SON MONDE

 

Le secret de René s’appelait Paulette Aeschliman. Paulette, que tout le monde surnommait Pauly, s’activait comme bonne à tout faire de Jean-André : régisseur, majordome, guichetière, placeuse, serveuse, décoratrice et costumière à la fois ; seule proche et amie de l’artiste, elle lui devait tellement qu’elle pouvait tout donner pour sa gloire… et elle donna tout pour la vie de son patron ! Sans jamais se marier ─ne se considéraient-ils pas comme « presque frères et sœurs » ? Sauf pour les questions de salaires et d’horaires, quoique…

Leurs parents se fréquentaient depuis très longtemps : la mère de Pauly émigra avec le père de Jean-André. Elle faisait partie de ses domestiques quand l’argent coulait à flots. Adulte, Pauly s’identifia si bien à ce rôle de servante que ses amies auraient pu dire qu’elle lui donnait vie mieux qu’à la grande époque ; elle habitait son personnage de telle sorte que personne ne connaissait Pauly autrement qu’en tant que laquais du seigneur, à tel point qu’elle n’avait justement pas d’amies.

René, lui, vivait dans une opulence suffisante pour se contenter des plus-values des restes de son géniteur; et pour cause, Jean-André bâtit son destin sur les savoir-faire financiers un peu mafieux de son père ; très honnêtement, cela lui permettait de s’adonner à sa passion malgré un si maigre talent. Il vendait quelques produits dérivés qui coûtaient une petite fortune et devaient être achetés pour mériter une entrevue de haute spiritualité. Ils devaient également être commandés pour obtenir une réponse aux questions sur internet, puis pour posséder, par grande chance, une entrée privilégiée au spectacle dite « premiers rangs réservés à prix réellement cassé ». Le choix du gadget arrivait juste après le payement des places et les validait irrémédiablement pour un surcoût avoisinant les mille pour cent. Rien d’illégal, les indélicats qui refusaient la deuxième transaction se voyaient octroyé une nouvelle chance ! il était donc indéniablement possible d’attendre qu’un gadget soit au goût de l’acquéreur… puisqu’il y en avait pour tous les goûts ─sauf le bon goût, mais il était si peu de mise qu’il aurait été de mauvais goût de s’en prévaloir.

Paulette, chargée de la vente enviait les revenus tirés de ces babioles et songeait souvent à compléter son maigre salaire de quelques menus larcins ; elle cherchait sans relâche la faille dans l’organisation rigoureuse du seul maître à bord. Elle vivait chichement ; son revenu, bien inférieur à celui de son patron pour un travail bien plus considérable prouvait l’affection de René : il ne la laissait pas tomber. D’ailleurs, il l’augmentait toujours au moins deux ou trois jours avant qu’elle ne se demande si elle ne devrait pas oser en parler face à son miroir ; au cas où il aborderait le sujet ; elle était bien consciente que sa magnanimité lui évitait des ennuis psychologiques un peu mesquins, ou peut-être ennuyeux, voire très ennuyeux. Et quelle élégance de penser à elle pour ses anniversaires, chaque dix ans !

Justement, ou plutôt très justement, assise en face de son miroir, elle contemplait la chute d’une pomme de terre lorsque la phrase finale du spectacle jaillit : « le passé et le futur existent, l’un se suffit et l’autre reste possible ; le présent existe aussi, nécessairement ; et des trois, il est le seul qui fût réel ». Ça faisait du Aristote que personne ne comprenait, et ça le faisait ; René voulait que son spectacle contienne quelques profondeurs qui pourraient être citées dans des manuels universitaires. Il adora et la retint aussitôt, en se l’appropriant, comme d’habitude.

 

LA CITADELLE DES CITATIONS

 

Le rôle de majordome allait à merveille à ce chef d’orchestre de la soirée ; du coup, Pauly se présentait comme un passage obligé pour obtenir l’autographe tant convoité. Sa partition se déroulait de manière naturelle et chacun se sentait rassuré en quelques minutes ; ainsi, l’attente se transformait en découverte des autres. Pauly connaissait toutes les ficelles de ses différents métiers et pouvait être considérée comme le théâtre à elle seule.

Jean-André appréciait son employée à sa juste valeur et la complimentait souvent sur la gestion des files d’attente, sa capacité à organiser toutes les activités prévues à l’entre-acte et la ponctualité du début de la représentation. Il avait des égards pour sa ressource et s’efforçait de la considérer comme une domestique de niveau supérieur. Certes, d’origine paysanne et un peu rustre, mais tellement bonne et généreuse qu’il se devait d’effacer, dans leur relation, un peu de cette supériorité naturelle dont il hérita de par sa lignée bourgeoise. L’affection coûte cher, pensait-il après chaque négociation, sans qu’il soit évident de savoir s’il parlait de lui ou de Pauly.

Il avait une réelle déférence pour Paulette, chaque proposition qu’elle amenait donnait lieu de sa part à un jeu d’ombre et de lumière dans lequel il s’efforçait de lui laisser croire qu’il n’avait pas remarqué que la citation provenait d’elle. Il savait bien qu’il avait perdu la main après les premières années et qu’il n’arrivait plus à produire des idées acceptables pour son public. Il savait bien que la concurrence de la télé-réalité et des stars planétaires le bloquait dans son processus créatif. Il savait bien que son talent avait disparu avec les manchettes de ses premiers succès. Et surtout, il savait, pour l’avoir dit dès son premier spectacle, qu’il «faut une confiance aveugle dans sa création». C’est pourquoi il s’en remettait à son unique alliée, sa bonne à tout faire, qui de plus était devenue son nègre. Un nègre blanc, femme, qui travaillait comme sept nains et était payée comme Cendrillon. Ce Narcisse, ne vivait-il pas un vrai conte de fées ?

Il passait de longues heures à s’en persuader, afin d’éteindre ce scrupule qui le rongeait parfois, pensait Paulette; pouvait-on faire croire à son public que tous les textes provenaient d’un même auteur quand ils avaient une qualité si différente entre eux, année après année ? En fait, René dormait paisiblement, car il trancha la question dès les premières livraisons : n’y avait-il pas des droits d’auteur, un statut social et de confortables revenus liés à la signature d’auteur ? Par ailleurs, Paulette savait fort bien comment vivre chichement et s’en accommodait à merveille tandis que lui avait toujours vécu avec largesse ; il lui aurait paru difficile de modifier cette répartition et il faut l’avouer, un peu perturbant pour elle aussi, non ?

Jean-André n’était pas une mauvaise personne de par son éducation humaniste ; il savait toujours comment présenter les situations à Paulette de sorte qu’elle y trouve son compte avec un sourire bienveillant. Il possédait ce savoir-faire des manipulateurs, indétectable et efficace, sans scrupule et qui permettait à Paulette de se sortir des échanges comme on entre dans une prison dorée à la peinture un peu délavée : un précis de morale dont sa mère l’avait si bien entretenue depuis son plus jeune âge : « Le bon temps est derrière, il faut serrer les dents et se contenter de ce qu’il reste ; crise oblige. » L’intelligence remarquée de Paulette aurait dû lui permettre de gravir l’échelle sociale, mais Jean-André préféra pour elle un avenir plus serein, loin des conflits dus à l’argent et en retrait des besoins éphémères dont il connaissait si bien l’agréable vanité et la douce désillusion.

Deuxième partie :

2

DANS LA COUR DES GRANDS

 

Pendant que la plupart des spectateurs sortaient, René prenait une douche, enlevait son bleu à lèvre et son nez de clown bleu roi ; il effaçait ses pommettes bleu ciel et se recoiffait. Le public le trouvait en habit de scène, amplement disparu sous son peignoir de soie noir et bleu cobalt, mais le visage au naturel et les cheveux bien civilisés. Ce n’était ni étonnant ni indifférent de le voir ainsi, un mélange de traits fortement reconnaissables et de surprises qui rafraîchissaient les idées.

À la fin de chaque spectacle, il consacrait deux bonnes heures aux autographes et échanges avec le public qui souhaitait s’entretenir avec lui. Il recevait souvent des jeunes accompagnés d’un des grands-parents qui avait offert le spectacle. Si les adultes étaient enchantés que des thèmes sensibles puissent être abordés, ils n’oubliaient jamais de corriger les vues partisanes de l’artiste sur le chemin du retour ; René s’en doutait et s’en amusait, ne fallait-il pas que le monde des idées soit aussi riche que celui des événements qui émaillent les vies ? Le plus ironique était que sous couvert de bien faire, les grands-parents faisaient souvent promettre à leurs petits-enfants de ne pas en parler aux parents, les confortant ainsi sur le maniement du mensonge.

Arrivés dans sa loge, les invités trouvaient René assis dans un fauteuil avec accoudoir. Rouge presque brun terre d’Ombre, le tissu était fixé très régulièrement par des rivets couleur cuivre sombre. Les bras habillés d’un bois veiné clair et lisse étaient doux au touché. La couleur de l’arrondi de l’accoudoir était marquée des caresses répétées de la main de René, qui s’y concentrait pour être plus attentif aux paroles de ses hôtes.  Accueillant pour discuter autant que pour lire, ce meuble était son antre de recueil, la chaleur au centre du foyer où avaient brillé ses idées.

Dans ces échanges intenses, Jean-André élaborait parfois des phrases qui l’étonnaient, mais qu’il ne retenait pas. Il les notait dans un calepin qui débutait par : «Une langue dans laquelle il est possible d’écrire ‘je suis mort’ n’est pas logique», suivi de « un verre à moitié vide et un verre à moitié plein, ça fait deux verres à moitié remplis », puis de « il vaut mieux être un peu malade et très aimé qu’aimer à en mourir » et de l’éternelle « vous reconnaissez vos vrais amis, car ils sont à vos obsèques et vos vrais ennemis, car ils les ont préparées, mais c’est trop tard ».

Quand René sortait de sa grotte de Pythie pour respirer un peu, il se vantait toujours du savoir étendu de Pauly. À son intention, il avait mis en place un rituel lors de l’entrée des élus dans la salle d’attente : chacun devait choisir des salutations ou des remerciements à l’aide d’une citation de son choix et Pauly devait deviner l’auteur. Elle se trompait chaque fois, mais par peur de ne pas être retenu, chacun lui affirmait qu’elle avait trouvé.

Cette question finit par débouler sur les réseaux sociaux ou plusieurs personnes proposèrent d’utiliser une formule standard pour éviter cet écueil. Après l’avoir entendue maintes fois, Pauly l’appela le compliment de Léonard : « Vedi, Veni, Vinci » !  Elle le promut le prime time du lieu, celui qu’il fallait dire dès l’arrivée, sous peine d’être pris pour un ignare.

 

FACE À LA SCÈNE

 

Il est difficile de débuter une conversation. Comment choisir un thème ? Comment l’aborder ? Comment le développer ? La salle d’attente, une jolie pièce meublée d’une grande table centrale, de ses chaises et de petites dessertes le long des murs, était la réponse bien organisée par Pauly. Le mouvement des convives se faisait systématique : ils entraient et allaient se servir à boire puis ils déambulaient d’aspics en canapés, puis des canapés aux chaises où ils prenaient place. Après une bonne demi-heure, l’ensemble patientait par sujet de deux ou trois personnes, groupées le long de la table.

Le secret de Pauly ? Les phrases clés du spectacle affichées au mur et copiées sur les billets du tête-à-tête avec l’auteur. Le génie résidait dans le temps que chacun mettait à choisir sa phrase : une fois le coupon en main, Pauly écrivait le numéro de passage en suivant cet ordre naturel émanant d’un choix personnel. Une phrase accueillait les tricheurs : « Mensonge : le songe mendie ». Pauly l’afficha lorsqu’elle s’aperçut que certains prenaient le premier papier venu, puis choisissaient leur préféré et venaient ensuite troquer un billet contre un autre, tout en voulant conserver leur rang. Cette initiative poliça les invités et mit fin aux abus des handicapés du cœur ; les mêmes qui affectionnent les places réservées avec la certitude qu’ils y ont droit en vertu de leur handicap au golf, aurait-elle commenté à ses amies… si elle en avait eu.

Pour cette raison, Pauly détestait le golf, mais elle n’était de loin pas inculte. Outre les citations de son guru, elle avait quelques idées sur les pensées d’auteurs célèbres tels que les Manuels Pratiques du Quant à soi, Freund qui n’avait pas d’ami et Carl Gustav, un inconscient resté jeune, selon elle. Elle glosait souvent sur les platitudes de Platon, l’aristocratie d’Aristote, l’idéalisme allemand du Mark et Frege, une chanteuse française pop. Par contre, elle admettait ne pas comprendre la constante qui se planquait ni la bande à Moebius, était-ce les Illuminati ? Finalement elle rêvait d’un voyage dans un palais où les colonnades croisaient les jambes et les escaliers tournaient en rond à en prendre le colimaçon. Mais c’était cher, croyait-elle.

Par ailleurs, Pauly et René s’entendaient bien, ponctuées de très peu de désaccords, leurs gammes étaient bien répertoriées. « Comment gérer ses ressources sans savoir les manipuler ? » répétait Jean-André. Au besoin, certaines contrariétés resurgissaient. En particulier lorsque Paulette se plaignait de la décadence de la société, et qu’elle expliquait pour la millième fois la même tradition paysanne de ses origines. À cette époque, Jean-André écrivit un jour pour elle : « Tu trouves les autres décadents, car tu ne sais pas comment réaliser ton rêve », et elle détesta !

Mais lorsque l’imagination de René faiblit, Paulette sortit de cet état d’esprit. Elle utilisa la simplicité des pensées paysannes pour élaborer des maximes qui faisaient mouche plus souvent qu’attendu. Pauly répétait longtemps les phrases, elle les peaufinait. Avec le temps, Paulette était devenue experte dans l’écriture et elle épaulait à merveille son René pour toute la correspondance, également. Elle devint la porte d’entrée du monde de René et par là même gardienne de sa vie privée, voire de sa vie.

 

CÔTÉ JARDIN SECRET

 

Dans cette période de changement, Paulette modifia sa manière de s’habiller ; elle endossa un costume gris perle droit avec gilet sur une chemise bleu pastel dégradé en blanc au col et aux manches. Les bleus du set de chemises variaient légèrement selon le perlé du costume. Elle ajustait une cravate fine, camaïeu élégant, portée au nombril ; son extrémité se fonçait légèrement. Elle avait grande allure et en imposait.

« Si tu as peur de perdre ton identité, c’est que tu la cherches» n’était-ce pas cette fille de 15 ans, vêtue comme une danseuse, qui l’avait choisie ? Elle s’habillait toujours en rose depuis son enfance. Cette phrase lui rappelait qu’il faudrait un jour trouver le courage de quitter le rose et de convaincre ses parents. Elle communiquait la tristesse de ne pas être à la hauteur de l’image que se faisaient d’elle ses géniteurs. Une fois le silence établi, René demanda : « peux-tu être libre de tes choix sans jamais décevoir qui que ce soit et en premier lieu ton père et ta mère ?» Un nouveau silence habita la loge. Cinq minutes après son départ, une autre adolescente entra portant les mêmes habits roses ; René, intrigué, lui demanda si c’était une coïncidence ; elle expliqua qu’elle était venue habillée de noir et qu’elle ne portait jamais le rose, cette couleur était réservée à sa meilleure amie ; puis elle éclata de rire.

Parmi les phrases à disposition, l’une d’entre elles était souvent choisie par les futurs tribuns: « Si tu as peur que l’on t’impose un mode de vie, c’est que tu ne connais pas le prix de ta liberté ». René ne l’avait gardée que pour son côté tendance et creux qui attirait les beaux parleurs. Ne permettait-elle pas d’aborder des sujets délicats comme les oppositions religieuses, les différences d’habitude familiales, les problèmes de choix et de responsabilité et même des questions d’épistémique et d’économie? Face aux porteurs de cette question, René avait pour objectif d’amener son interlocuteur dans l’univers des couleurs, des parfums, du toucher ou des notes, hors du monde verbal dans lequel il s’était déjà perdu.

«Ton jugement est la mesure de ta raison et la tombe de tes amis » était la citation choisie par cette post-adolescente très classe . Elle avait expliqué à René, très émue, qu’elle perdait ses amies, car elle prenait à cœur leurs problèmes, mais la plupart du temps, leurs réactions étaient négatives. Après court un silence, René lui dit: attendez-vous une écoute de ma part, quelques relances pour éclaircir vos idées ou des solutions décidées à votre place ? Après un long silence, la jeune femme le remercia et exprima un grand soulagement.

Dans les premiers temps de sa période creuse, René avait utilisé des citations de Walt Disney ou de télé-réalité qu’il avait modifiées forçant le trait, quand c’était possible, recherchant plus souvent des synonymes sur internet ou combinant des bribes éparses. Il connaissait parfaitement la loi sur les droits d’auteur et savait jouer avec ses limites et ses inconsistances. Le texte perdait de sa verve, mais le spectacle arriva pendant un certain temps à survivre sur sa notoriété auprès de la jeune gent féminine. Pauly, en tant que modèle de femme de caractère, avait grandement aidé à préserver cette renommée dans cette période difficile, bien avant qu’elle ne sauve le spectacle en le renouvelant et lui conservant toute son actualité.

Sans Pauly, René perdait son public, son théâtre et son revenu : le sang de sa vie.

 

ENTRÉE DES ARTISTES

 

L’image que diffusait la publicité du spectacle et les phrases élaborées étaient plutôt destinées à un public de jeunes femmes, mais il y avait néanmoins un bon tiers de jeunes hommes. René aurait voulu également aborder la question raciale dans ses textes, car les origines des spectateurs qui le suivaient étaient très riches, à l’aune d’une grande ville fortement métissée. Cependant l’humour qu’il pratiquait ne s’y prêtait pas vraiment et bien qu’il y consacra de nombreuses heures de réflexions, il dut chaque fois abandonner. De ses tentatives, il avait trouvé la catégorie adéquate pour nommer les non-Blancs, il les appelait des Terriens ; cependant ce n’était que sur demande qu’il en expliquait la raison : les variations des couleurs de la peau étaient beaucoup mieux décrites par les tons ‘Terre de Sienne ‘ou ‘Terre d’Ombre » naturelle ou brûlée que par la couleur ‘noire’, trouvait-il. Suite à cette explication, il avait souvent de longs débats avec ceux qui ne voyaient pas pourquoi il fallait absolument une catégorie pour nommer cette différence physiologique ; « mais comment aurait-on pu faire autrement pour parler d’eux de manière générale ? Ne parlait-on pas par ailleurs des ‘Blancs’, des ‘Blonds’, des ‘Papous’ et des ‘Chinois’ ? » répondait-il.

Passée la porte d’entrée des artistes, le mur révélait une phrase en grandes lettres : « Votre subconscient ? Les normes des écrans qui programment vos vies ! » Jean-André voyait tellement de jeunes accaparés par leurs jeux vidéo qu’il avait un jour demandé à Pauly si elle n’avait pas une idée à ce sujet. Après plusieurs semaines, Pauly était revenue avec une phrase du genre « si vos amis vous aiment, ils vous disent d’arrêter de jouer » Jean-André n’avait pas réagi. Bien plus tard, René lança quelques mots et son parolier y mit de l’ordre afin que l’écrivain en titre trouve la bonne phrase, comme s’il en était l’auteur. Un grand travail d’écriture amenant chaque syllabe à sa place de sorte qu’elle raisonne le plus profondément possible, à l’instar du gong d’un temple bouddhiste. Ces longues hésitations et révisions des phrases étaient très loin du caractère de René qui était beaucoup plus impulsif et aimait les raccourcis de la vie. Il avait improvisé son premier spectacle d’une traite, devant les spectateurs-testeurs et presque sans préparation. C’est Pauly qui avait pris le script au fur et à mesure afin que Jean-André puisse le refaire le lendemain. Le travail n’avait pas été très utile, car René avait réinventé la deuxième sur les bases de la première, puisqu’elle avait connu un réel succès. On pouvait s’y attendre, la deuxième n’était pas à la hauteur et avait déjà entamé la réputation du spectacle. Personne naurait pensé à la fin de cette représentation qu’il y aurait une dix millième ; et pourtant, elle eut lieu, bien qu’un désaccord majeur survint quant à cet événement. Jean-André n’avait jamais compté le nombre de représentations et l’idée d’en fêter une en particulier ne le tentait éventuellement que pour des raisons de publicité. À cette époque, les représentations étaient déjà complètes au moins une semaine à l’avance, il n’était donc pas nécessaire d’investir pour des festivités.

Paulette, plus romantique, pensait qu’il était important de marquer le coup, car elle était certaine, pour les avoir comptées elle-même, qu’il s’agissait bien de la dix millième.

Après de longs échanges fastidieux sur le sujet, Jean-André comprit que pour une fois il ne pourrait avoir gain de cause et promit à Paulette de lui faire une surprise lors de cet événement ; par contre, à son tour, elle ne devait pas faire de publicité et n’en parler à personne.

Troisième partie

3

LE FOYER

 

Paulette imagina toute sorte de surprises pour cette dix millième représentation ; elle était très excitée à l’idée d’un nouveau spectacle ou d’une personnalité dans la salle, à moins que ce ne fût les gadgets qui allaient être changés. Son imagination très fertile l’emmenait fort loin et un jour elle se prit à rêver qu’il avait réservé des billets pour le Cap Vert. À la sortie du dernier spectateur, un taxi jaune serait venu les chercher, leur permettant de s’éclipser de la réception habituelle. Dans son rêve, ils arrivaient de nuit à l’aéroport et embarquaient dans l’avion dès la descente de voiture. Le vol durait le temps que le soleil se lève et ils atterriraient à côté d’un luxueux hôtel donnant sur la plage. Sa chambre, elle, aurait vue sur une forêt vierge infinie d’un vert luxuriant qui regorgerait d’une multitude de variations. Même dans sa tête, elle n’aurait pu se représenter autant de verts différents. René aurait pensé à tout, il aurait suspendu les réservations durant les jours de voyage et expliqué à son public qu’après dix mille représentations, il avait droit à un peu de congés.

Pendant cette période, Pauly rêvait souvent de ce voyage ; les destinations changeaient chaque fois ; un soir elle imagina que Jean-André avait réservé un hôtel dans le pays où les escaliers ne finissaient jamais ; ou les amoureux se promenaient au cœur de perspectives impossibles; du coup, elle resta seule et utilisa la scène pour monter une échelle d’un mur à l’autre ; deux heures passèrent à la poser de toutes les manières possibles pour qu’elle ne penchât pas entre les deux parois opposées ; puis elle empila des caisses en escalier et les déplaça de sorte que l’escalier ne finisse jamais. Elle n’y arrivait bien entendu pas non plus, mais elle ne désespérait pas et recommençait en s’y prenant chaque fois autrement.

Il fallut l’intervention de Jean-André qui était revenu dans la salle sans raison apparente pour que Pauly retrouve le chemin de la réalité et finisse par admettre que ce n’était pas pour ce monde. Il y a des règles expliqua René et même si c’était cher, on devait les respecter. Seuls les dessinateurs pouvaient s’en exonérer, mais au prix très élevé les obligeants de renoncer à la concrétisation de leur dessin.

Les jours passèrent et les dates du voyage rêvé restaient vides dans l’agenda. Paulette était très excitée à l’arrivée de cette représentation spéciale et son imagination s’emballait de plus en plus. Quelle était la destination choisie par René ?

 

Peut-être aurait-elle dû lui en parler ? Mais n’avait-elle pas promis ?

 

Jean-André consacrait de plus en plus de temps à des exercices de contrôle mental de sorte qu’elle se mit à penser qu’il s’agissait peut-être d’un voyage dans le désert, une grande montagne ou d’une initiation spirituelle.

Du bout des doigts, elle essayait quelques exercices, mais encore jeune et pleine d’énergie, ces stations assises ou debout face au mur, lui paraissaient terriblement ennuyeuses, d’aucune utilité et, à vrai dire, fort limitatives dans ses actions et sa liberté.  Comment pouvait-on rêver, rire, sauter assise fixant le bout de son orteil ?

 

 

ENTRE-ACTE

 

L’entre-acte ; la pause, le moment préféré de Monsieur Belocchio, comme l’appelait son régisseur. Son coin de rêverie lui renvoyait les plus beaux moments de ses spectacles ; ils surgissaient de sa mémoire et l’enchantaient. L’entrée en scène était son passage préféré. Il repassait en boucle dans sa tête les applaudissements, les voix qui l’appelaient et les battements des chaises. Il se revoyait préparer son amerrissage au sol, s’étaler de tout son long puis se relever pour bafouiller des mots qui laisseraient le public rêveur ; finalement pour clore ce passage, un nouvel allongement au sol, maîtrisé et spectaculaire.

À l’entre-acte, le grand homme arrivait dans la loge et fermait la porte pour démarrer une nouvelle rêverie ininterrompue. Son valet, dans un rituel sans exception, lui préparait une bouteille d’eau et quelques grignoteries qu’il laissait discrètement dans la loge. Ensuite, il courrait descendre le rideau, servir les boissons au bar, puis ranger la scène, faire sonner le rappel et aviser René de la reprise.
Pendant ce temps, l’artiste faisait défiler des pans entiers de sa vie dans une somnolence qu’il qualifiait de méditation. Sa vie… ou plutôt… les réactions du public qui venaient le voir après le spectacle. Ce n’était pas abusif de réduire son souvenir à ces moments, car pour lui il s’agissait bien de l’essence de sa trajectoire, ce qui lui importait le plus, ce qu’il laisserait une fois disparu.

Il aimait comparer les réactions et les anecdotes des différents interlocuteurs concernant une même proposition. Par exemple, cette idée un peu maladroite de Pauly amenait des conversations très variées, car les interprétations étaient éloignées les unes des autres : « Si tu argumentes avec un idéologue, c’est que tu ne connais pas tes croyances » ; néanmoins, le choix de cette citation allait de pair avec un monologue conceptuel au travers duquel une grande solitude affective pouvait être facilement perçue par René.

Il avait le don de lire à travers les quelques expressions verbales et surtout non verbales des gens et les citations l’aidaient à merveille, car le choix lui-même révélait beaucoup sur son interlocuteur. Lorsqu’un jeune choisit la très rarement retenue « n’attends pas tes obsèques pour te réveiller ! » il comprit immédiatement qu’il avait dû affronter un décès d’un proche, dernièrement.

Quelle ne fut pas sa surprise quand le jeune luit expliqua qu’il devrait bientôt mourir et que le spectacle lui manquerait. Qui ‘il’, qui ‘lui’ demanda Jean-André ? « Mais celui qui est déjà rené une fois ne mourra pas deux fois », conclut alors Pauly.

Jean-André était bouleversé, ce jeune connaissait suffisamment l’histoire de ce spectacle pour en tirer cette conclusion. Il demanda : « mais qui es-tu ? » Avant de se retrouver seul dans la pièce, il entendit comme une voix : « j’aurais pu être ton fils, si tu avais été mon père ».

Pauly entra et lui demanda pourquoi il avait pris tant de temps après cette personne, au moins 10 minutes s’étaient écoulées suite à ce dernier entretien.

 

FIN DE PARTIE

 

Ce jour-là, Jean-André méditait sur la culture, il se souvenait des échanges qu’il avait eus à propos de « Si tu as peur de perdre ta culture c’est que tu ne la comprends déjà plus ». La plupart des jeunes avec qui il discutait étaient culturellement déracinés ; éduqués dans une culture commerciale des stars qui disparaissent année après année ils n’avaient pas d’ancrage et pouvaient alors être manipulés avec une facilité déconcertante. Ils se retrouvaient dans un bain international créé de toute pièce pour en faire des consommateurs effrénés de séries télévisuelles traduites et adaptées, de stars exportables et de ragots sans frontières.

René ne s’ouvrait jamais à Pauly de ces questions, car il croyait que celle-ci était beaucoup trop impliquée dans ce dilemme entre ses références villageoises et citadines ; de plus, depuis de nombreuses années il avait besoin d’elle pour faire évoluer son spectacle ; or c’est bien ces questions qui l’avait mis à sec et sortit de son univers comique primitif : être comique, c’est avoir une certaine distance à ses croyances fondamentales. C’est en tout cas ce qu’il crut fermement jusqu’à son décès et ce qui l’éloigna inéluctablement du monde des paillettes qui l’avait captivé si longtemps.

L’observation de ses spectateurs l’avait conduit sur le chemin de l’âme humaine, de ses innombrables méandres et infinies possibilités. Il se régala de la richesse des répliques qui fusaient en face de ses textes et portait à son plus haut niveau l’art du dialogue et de l’écoute de ceux qui, comme les balanciers d’un morbier, passaient d’une réplique à l’autre, d’une position à l’autre, comme les aiguilles de l’horloge mue par l’oscillation du pendule.

Son fauteuil le trouvait toujours dans la même position à la fin de ses méditations, lorsque Paulette frappait pour la reprise du spectacle : assis bien calé dans le dossier, les jambes en travers de l’accoudoir, son corps était cerné de toute part, il aurait pu être sans vie. Et c’est bien ainsi que Pauly le retrouva le jour de sa dix millième représentation.

Non pas spectaculairement allongé par terre ou la tête dans le maquillage, mais les yeux grands ouverts, face à son miroir, blotti dans son fauteuil, presque vivant, face à son dernier poème, tracé de sorte à masquer son reflet, avec le bleu de son bâtonnet à lèvre. Elle le décrit ainsi à l’inspecteur qui n’avait pu que clore son enquête, sans preuve.

Paulette lui avait expliqué qu’il avait prévu l’heure de son départ, ni malade, ni forcée ; simplement le temps avait passé et le moment était venu.

Pauly s’y attendait un peu, mais il faut bien dire que personne ne s’y attend vraiment, même quand il devient évident que le temps est venu, des mots qui ne se disent plus.

 

SORTIE DE SECOURS

 

Le majordome n’avait jamais prévu qu’il devrait, au pied levé, annoncer à la reprise du spectacle qu’il n’y aurait pas de reprise, que la deuxième partie serait sans l’artiste, enfin, ne serait tout simplement pas. Ce jour-là, Pauly bénéficia d’une telle lucidité, d’un tel contrôle de ses gestes, qu’il lui semblait indéniable qu’elle assurait aussi bien que si elle avait répété maintes et maintes fois le spectacle. Cette capacité intrigua l’inspecteur qui avait mis un temps ces présumées répétitions sur le compte d’un meurtre avec préméditation.

Mais Pauly avait expliqué que voyant son ami vieillir, petit à petit, d’abord subrepticement, puis avec de plus en plus de conscience, elle avait imaginé le jour où, le jour quand, le jour qui, bref le jour en question. Elle essayait de l’imaginer, car chaque fois qu’elle y pensait, les choses se présentaient autrement, jamais sous le même jour, jamais au même instant et jamais de la même manière.

Elle se disait, depuis quelques années, qu’elle devait s’y préparer, mais elle n’arrivait pas à prendre le bon bout et cette scène lui échappait, aussi souvent qu’elle essayait. C’est donc à sa grande surprise qu’elle trouva la force de conduire les événements avec une telle maîtrise.

Ne fallait-il pas aviser le public, calmer son émotion, le faire sortir sans heurts, puis appeler un médecin légiste pour certifier le décès? Ne fallait-il pas plutôt appeler le médecin en premier ? En y réfléchissant, elle pouvait douter de l’ordre et de la manière d’aborder ce moment d’une telle valeur émotionnelle et affective.
Comment appréhender l’instant qui suit le dernier moment d’un proche ?
Il faut être bien loin des autres pour cultiver des certitudes à cet égard ; il faut être bien indifférent à la culture pour considérer ces instants comme de simples formalités administratives. Une telle considération n’aurait même pas effleuré l’esprit de René.

Car c’est bien de cet instant si fugitif qu’il est impossible de le décrire que parle une si large part de la culture, quel que soit le monde qui l’a engendrée.
C’est bien cet instant à nul autre pareil, que Paulette ne voulait manquer pour rien au monde.

Perdre cet instant en s’y lamentant, en regrettant le défunt, en s’étonnant que la vie finisse ? non ce n’était pas l’héritage reçu de René, ni le chemin de vie de Jean-André, ce n’était pas ce qu’elle voulait vivre ni la culture qu’elle affectionnait.

Le retour subit d’un souvenir disparu à jamais, réapparu dans un moment sans fin. Ainsi vécut Paulette, cet instant si particulier.

 

CREPI IL LUPO !

 

En un éclair, dans sa mémoire, elle se souvint, à la vue du cadavre, qu’elle remplaça René à la volée, il y a bien longtemps lors d’un malaise, à l’entracte. Elle avait, ce jour-là, trouvé Jean-André exactement dans la même position, mais il ne s’agissait alors que d’une indisposition passagère qui avait disparu à la fin du spectacle.

Elle s’habilla en empruntant le costume de rechange de René qu’on aurait dit taillé pour elle et fit son entrée en scène pour la deuxième partie du spectacle. Bien plus lente que le premier acte, cette longue scène consistait à faire goûter les textes et à les inscrire dans la mémoire plus que de retenir l’attention.

Lorsqu’elle baissa le rideau après les trois rappels prévus, elle hésita un instant sur la suite à donner, car elle ne pouvait en même temps organiser les rencontres et y assister ; de plus, il lui faudrait, un moment ou un autre, révéler la disparition de l’artiste. Elle devra donc faire un choix crucial pour sa vie : allait-elle reprendre le flambeau, poursuivre la passion de son maître, ou irait-elle vers d’autres chemins servir un autre patron ? Allait-elle laisser le public partir, évoquant une brève excuse et quelques explications dans les journaux du lendemain pour justifier la fin du spectacle, ou irait-elle elle-même se jeter dans la gueule du loup, cette gueule qu’il fuyait soir après soir et qui avala avec tant de bonheur le disparu ?

Pauly, ou plutôt Renée, car elle venait de renaître, alluma un projecteur au centre du rideau. Elle entra en scène sans que personne ne lui réponde que le loup devait mourir. Après une brève introduction expliquant la situation, elle promit de recevoir chacun, avec la même déférence que le maître. Tout se passa comme prévu et les spectacles s’enchaînèrent.

 

Ce soir, nous venons de produire la onze millième représentation et c’est pourquoi j’ai décidé d’écrire l’histoire de ce spectacle, d’autant que depuis un certain temps, un bruit court que la mort du maître n’aurait pas été naturelle.

Sachez que l’inspecteur ne trouva aucune preuve d’une quelconque intervention malveillante, bien qu’il cherche avec assiduité depuis maintenant plusieurs années.

Vous comprendrez aussi la raison des vides dans le calendrier de ces prochaines semaines, je pars au Cap Vert, en taxi jaune. Je reviendrai poursuivre cette œuvre après mon voyage.

Signé : Paulette Aeschliman, Directrice du Théâtre « Time is still going ».

 

Écrit à l’atelier de Geoffroy et Sabine de Clavière par Jean Cérien en 2018

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