« Les lacets de la mort m’enserraient, les filets de la géhenne m’avaient saisi, la détresse et l’angoisse m’étreignaient. » (Psaume 116)
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« Les lacets de la mort m’enserraient, les filets de la géhenne m’avaient saisi, la détresse et l’angoisse m’étreignaient. » (Psaume 116)

Depuis ce séjour forcé à l’hôpital de Lisbonne où les médecins avaient tenté de calmer ses crises de violence en le retenant contre son gré, Jules a vécu en évitant de se retrouver seul avec Violette et peu à peu leur relation s’est réduite à un échange formel de vœux d’anniversaire et de nouvelle année. Il n’a jamais su quel rôle avait joué sa fille dans son internement mais il a la certitude qu’elle était la seule à avoir pu transmettre son numéro de téléphone à l’Italien, comme il désignait ce Giovanni dont il était incapable de prononcer le nom. Comment cette ingrate pouvait-elle lui en vouloir à ce point ? Et comment était-elle entrée en contact avec celui qu’il aurait voulu savoir mort lui aussi ? Il ne pouvait oublier la dureté du dernier regard qu’elle lui avait lancé avant sa fuite au Portugal. Lorsqu’un collègue l’avait naïvement félicité pour le mariage de sa fille avec le célèbre ténor Pavese, il avait dû se cramponner à son bureau pour ne pas démolir le messager de cette nouvelle qui le terrassait et il était resté longtemps sans bouger, incapable de desserrer son étreinte. Ses doigts d’acier aux ongles durcis laissèrent des marques dans le meuble en cerisier. Sa vie s’arrêtait et il n’avait jamais eu d’enfant.Il ne dansait plus, sa partenaire portugaise n’était plus là pour l’entraîner et il était devenu totalement solitaire ne sortant de chez lui que pour se rendre à l’hôpital. Les rares personnes qu’il lui arrivait encore de fréquenter cessèrent bientôt de l’inviter car sa compagnie était sinistre. Cependant, sa réputation s’accrut et il eut de nombreux succès professionnels. Mais ses patients avaient de la  peine à supporter son caractère brusque  et son humeur toujours désagréable. Il était souvent submergé par des envies de meurtre qui surgissaient en lui et qu’il ne savait comment réprimer. Il lui semblait qu’il aurait pu jouir en refermant violemment la portière de la voiture sur une jambe ou en déchargeant un pistolet dans une tempe et il enviait le bourreau qui pouvait exécuter légalement un condamné.C’est après avoir fait le même cauchemar terrifiant à de nombreuses reprises, qu’il décida enfin de le raconter à quelqu’un qui pourrait l’aider à le comprendre. Des années auparavant, Violette lui avait donné la carte de visite d’une personne qui faisait du travail sur les rêves et comme il conservait tout ce qui venait de sa fille dans un tiroir spécial, il n’eut pas de peine à retrouver l’adresse de Jeanne.

« Je viens pour pouvoir dormir tranquille, annonça-t-il lors de son premier rendez-vous. Je n’ai pas l’intention de remplir votre agenda avec un nombre infini de séances pour parler de mon enfance. Il paraît que vous pouvez faire disparaître les cauchemars. C’est tout ce que je vous demande. »

Puis il se lança dans un récit d’une voix qui trahissait sa terreur :« Je nage dans la mer et tout-à-coup je sens derrière moi une présence menaçante. Je ne vois pas ce que c’est mais je vois autour de moi se déployer des espèces de tentacules noires qui cherchent à me saisir. Il y a des cadavres qui flottent. J’essaie de me sauver en m’accrochant à l’un d’eux. Quand je touche le corps d’un noyé, il se met à hurler et ouvre ses yeux qui sont rouges, injectés de sang. Je sens le souffle du monstre dans mon dos et il y a de plus en plus de tentacules autour de moi. Il doit s’agir d’une pieuvre géante qui encercle tous les corps morts qui poussent des cris inhumains. Le monstre va me saisir et je me réveille en hurlant. »

Lorsqu’il se tut, Jeanne pensa qu’il allait s’évanouir car son regard était celui d’un illuminé et il semblait manquer d’oxygène. Elle lui proposa un verre d’eau qui l’aida à reprendre ses esprits. Après avoir bu, il tourna vers elle des yeux désespérés et elle sut trouver les mots pour entrer en contact avec le petit garçon qui n’avait jamais été aimé.Contrairement aux désirs du Dr.Marcau, il fallut de nombreuses séances pour entrer dans son rêve et pour qu’il réalise que s’il voulait devenir vivant, il devait entreprendre un long chemin pour ressusciter tous les cadavres en lui et accepter les côtés noirs de sa propre personnalité. Découvrir son ombre pour reconnaître ce qu’il y avait en lui, et pas seulement chez son père, d’obscur, d’imparfait et de coupable. C’est par une simple phrase que Jeanne invita Jules à affronter cette ombre si effrayante :

« Ne dîtes plus: voilà ce que les autres ont fait de moi mais dîtes: voilà ce que je fais avec ce que les autres ont fait de moi ». Ce fut pour lui une révélation ; il se reconnut, pour une fraction de seconde, une autre identité que celle de victime. Son père avait pu essayer de le briser mais pour la première fois de sa vie, il ne le laisserait plus triompher. Il découvrait en lui une dimension secrète qui pouvait lui rendre sa dignité et son estime pour lui-même et il ne refusa plus de devenir dépendant d’une thérapeute pour l’accompagner dans cette périlleuse entreprise. Il entreprit ainsi une analyse qui devait durer plusieurs années.

Lorsque son angoisse était trop forte , Jules entreprenait des travaux de rangement dans sa maison, de la cave au grenier et même s’il se contentait de déplacer des meubles, il se sentait soulagé lorsqu’il était épuisé par l’effort physique accompli. Le lendemain, il s’empressait de remettre chaque chose à sa place. Parfois, dans des accès de colère incontrôlée, il brûlait ou détruisait des objets sans tenir compte de leur valeur. Un jour, alors qu’il mettait toute son énergie à réduire une commode ancienne à l’état de petit bois, il tomba sur une forme noire et épaisse qui lui résista. A sa grande stupéfaction, il constata que c’était une vieille Bible qui se cachait au fond d’un tiroir. Avant de la jeter dans le feu, il l’ouvrit à la première page et découvrit un nom tracé d’une écriture fine et régulière : Adèle Beausillon. Ce livre avait appartenu à sa grand-mère ! Il ignorait qu’elle ait un nom évoquant le travail du laboureur et il le trouva émouvant. Il n’avait jamais oublié son prénom car il aurait voulu le donner à sa fille mais Chantal avait tellement insisté pour l’appeler Violetta qu’il avait fini par céder. Avec d’infinies précautions il avait saisi la précieuse relique et l’avait ouverte sans choisir de passage. Il n’aurait d’ailleurs su comment s’y prendre car il n’avait jamais tenu de Bible entre ses mains.

Curieux plus que véritablement intéressé, il découvrit le psaume 116 du roi David dont sa grand-mère avait souligné des passages et ce trait rouge, à moitié effacé par le temps, donna soudain vie à cette figure maternelle qui lui avait témoigné de l’affection. De manière fulgurante, il retrouva les seuls moments de bonheur de son enfance, pendant la période de l’Avent, lorsqu’il entendait la cloche de la porte d’entrée et se précipitait dans ses bras. Elle était si lumineuse et si lisse qu’il fut frappé de stupeur en découvrant la phrase du psalmiste que son crayon léger avait entouré:

« Les lacets de la mort m’enserraient, les angoisses du sépulcre m’avaient saisi, la détresse et l’angoisse m’étreignaient ». Un autre passage souligné de rouge attira encore son attention« Je crois lors même que je suis trop malheureux. » Quelle était donc cette énergie qui permettait à une frêle femme solitaire de rester debout et de garder espoir dans la nuit profonde que lui-même traversait en s’y broyant? Dans ce psaume il voyait se concrétiser sa propre souffrance et les lamentations lui faisaient rejoindre toute une humanité opprimée mais non résignée. Pour la première fois depuis la mort de Chantal, Jules avait pleuré longuement, sans se retenir sur la solitude qu’il partageait maintenant avec son aïeule. La conviction naquit en lui que c’était le malheur de son petit-fils qui accablait Adèle. Quelque chose changea en lui : sa douleur avait été reconnue et elle devint partie de sa vie. Il ne cherchait plus à la nier car elle lui apportait la preuve qu’il avait été aimé. Il gardait la Bible sur sa table de nuit et avait pris l’habitude de l’ouvrir pour lire quelques lignes en se couchant ; cela lui apportait toujours un sujet de réflexion qui l’aidait à se libérer de ses peurs et lui permettait de s’endormir sans prendre de somnifère. Il demandait parfois à sa grand-mère de choisir le passage pour lui et très souvent, en ouvrant le livre au hasard, il était stupéfait de tomber sur les mots les plus appropriés à sa situation. Cette bible était devenue sa compagne mais il n’avait pas encore été touché par sa dimension spirituelle.

C’était un remède, non une guérison. Il avait une tendresse spontanée pour le prologue de l’évangile de Jean.

« Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. Toutes choses ont été faites par lui et sans lui, rien n’a été fait. Ce qui a été fait en lui était vie et la vie était la lumière des hommes ; et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas reçue… »

Il pouvait inlassablement relire ces versets et les laisser chanter en lui. Au chapitre 8, lorsque Jésus discute avec des pharisiens, il leur répète à plusieurs reprises : « Je ne suis pas seul. » Ces mots si simples se gravèrent peu à peu dans l’esprit de Jules : « Je ne suis pas seul. »Un nouveau personnage avait fait son apparition la nuit et il rêvait parfois qu’il découvrait dans les décombres d’un immeuble en démolition un petit enfant blessé vêtu de noir qui fermait les yeux. Il le regardait mais n’osait s’approcher car il ne savait s’il était mort ou vivant et avait peur de l’effrayer.Au réveil, il chassait vite l’impression désagréable qu’il ressentait car il ne connaissait pas cet enfant et ce n’était qu’un rêve. Cependant, le travail d’analyse le reliait à ses émotions les plus anciennes et au cours des années, il se prit d’affection pour lui et se surprit à lui parler lorsqu’il était éveillé. « Pourquoi es-tu si triste ? Qui t’a fait du mal ? » lui demandait-il. Le garçonnet ne répondait jamais mais il sortait lentement de sa torpeur. Le décor aussi se modifiait mais il restait délabré. Cet enfant dont Jules comprit qu’il était celui qu’il n’avait jamais cessé d’être lui inspira peu à peu de l’admiration car il s’était toujours débrouillé seul et n’avait eu besoin de personne pour survivre à l’enfer. Il prenait peu à peu conscience d’avoir vécu une épreuve initiatique qui ne l’avait pas détruit et que la vie qu’il pouvait commencer à construire sur toutes ces ruines n’appartenait qu’à lui seul. En se réconciliant avec lui-même , il devenait l’acteur d’un destin unique et ne se laissait plus écraser par une consternante fatalité, celle du mal aimé. Pour se retrouver seul avec ce petit garçon si difficile à apprivoiser, il se lança dans de grandes randonnées sans but précis. Il marchait des jours entiers et dormait sous une minuscule tente qu’il plantait dans les endroits les plus insolites et les plus isolés. Et là, sous les étoiles, il écoutait, en boucle, la petite musique de nuit de Mozart qui le transportait très loin, sans qu’il ne cherche à analyser le phénomène. Les premières notes l’inondaient d’une joie intérieure si profonde que le temps n’avait plus aucune prise sur lui. Pour quelques instants ou pour l’éternité, il se sentait en paix avec lui-même.

Il fit un jour une expérience très surprenante alors qu’il se trouvait dans cet état de transparence. Sa main gauche se saisit d’un crayon . Et elle se mit à griffonner sur le carnet dont il ne se séparait jamais car il aimait écrire certaines des pensées qui lui venaient au cours de ses randonnées solitaires. Il découvrit avec stupéfaction les mots tracés d’une main malhabile et dont le graphisme rappelait celui d’un jeune enfant . « Retourne-toi ! »Il commença par regarder derrière lui mais la faible lueur de sa lampe à pétrole ne lui permit pas de distinguer une quelconque menace dans son dos. Il s’endormit sans avoir compris le sens de cette injonction. Jules fit cette nuit-là un rêve dans lequel il se penchait sur l’enfant vêtu de noir qui était complètement recroquevillé sur lui-même . Il essayait de le relever et devait effectivement se retourner pour lui tendre les mains. L’enfant le regarda pour la première fois, ce qui suscita chez le rêveur une immense tendresse envers ce petit être trop négligé. A son réveil, il lui parla : « Je ne t’abandonnerai jamais. »

Il y a un enfant qui pleure dans le cœur de chaque adulte. Cet enfant est le gardien d’une blessure fondamentale : le manque d’amour. Il y a aussi un enfant qui rit et joue dans le cœur de chaque adulte. Qu’il soit triste ou joyeux, l’enfant n’est pas à l’origine de nos maux d’adulte : C’est le refus de lui porter de l’attention qui peut donner à notre existence l’impression de vide insupportable. Exprimer notre cœur d’enfant nous permet de nous réconcilier avec notre dimension spirituelle située au-delà de toute influence extérieure. Lorsqu’il rentrait à la maison, Jules devait lutter contre l’envie de téléphoner à sa fille. Mais elle avait construit sa vie loin de lui et il savait que le moment viendrait de leur rencontre. Il attendait d’être prêt.

 

A suivre: Chapitre 37 Violetta

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