Ce "Prince des couleurs" est un conte publié sur le site de Short édition pour un concours. J'ai repris et modifié une petite comédie musicale que j'avais écrite en 2005 sous le titre de "La Fée des Couleurs" et créée pour les dix ans du choeur d'enfants de Vuadens "Les Mille-et-une-Couleurs".
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Il était une fois, dans un royaume lointain, appelé le Grison, un roi qui faisait planer ses ombres sulfureuses sur l’ensemble des sujets qu’il terrorisait depuis… la nuit des temps ! Les habitants étaient tous amorphes, tristes, sans espoir. Ils survivaient plus qu’ils ne vivaient, traînant leurs pieds et leur spleen dans les rues des villes et villages miséreux, cultivant un lopin de terre s’ils avaient la chance de posséder une hutte individuelle ou, dans le cas contraire, travaillant au service du roi, Tenebro XVI, qui leur fournissait un appartement décrépi loué à prix d’or. Les écoles avaient été abolies depuis longtemps car il ne servait à rien de se former pendant une quinzaine d’années lorsque son espérance de vie ne dépassait guère 25 ans. Ils apprenaient donc sur le tas, en fonction des possibilités : fils ou fille de paysan, tu reprenais la ferme, fils ou fille d’artisan, tu héritais de l’atelier ou du commerce de tes parents, fils ou fille d’employé du roi, tu pouvais tenter une percée dans l’administration, pour autant que tes parents aient filé droit durant la dizaine d’années de leur vie active.

C’est ainsi qu’ils mouraient d’ennui et de tristesse, la plupart très jeunes déjà, avant même d’avoir assuré leur descendance. A quoi bon vivre et donner la vie dans un monde sans couleurs, au propre comme au figuré. Car leur décor était composé de noir et de blanc uniquement, avec une cinquantaine de nuances de gris! C’était ainsi depuis le grand chamboulement qui eut lieu il y a bien longtemps. Les gens qui peuplaient le monde dirigé alors par le Prince des Couleurs s’étaient partagés en deux catégories : d’un côté ceux qui aimaient leur lumineux dirigeant, la grande majorité, et de l’autre ceux qui détestaient les couleurs, préférant rester tapis dans l’ombre.

A la mort du Prince des Couleurs, le leader  des “Sombreros”, le Prince du Noir, prit le pouvoir avec un groupe de partisans sous le nom de Tenebro 1er. C’est ainsi que toutes les couleurs disparurent, laissant la grisaille dominer le royaume.

 

Mais, dans un petit village d’irréductibles Grisous, vivait un groupe d’enfants qui tentaient par tous les moyens de résister à la tristesse en se racontant des histoires gaies et colorées transmises de génération en génération.

 

Un jour qu’ils étaient réunis en secret dans un coin de forêt, ils virent arriver une vieille dame de 20 ans qui leur confia un secret :« Je sais que vous êtes un groupe d’enfants au cœur pur et que vous souhaitez retrouver le monde coloré qui était le vôtre avant l’arrivée de la dynastie des Ténébrovingiens. Or, j’ai un vieux secret de famille transmis de mère en fille que je dois vous révéler tant que je suis encore en vie : juste avant de mourir, le Prince des Couleurs a confié à l’une de mes aïeules son fils nouveau-né qu’elle devait à tout prix préserver des méfaits de Tenebro. Ce bébé possédait sur l’épaule gauche, comme son père, un tatouage naturel en forme de perroquet coloré. Mon ancêtre a donc élevé cet enfant en cachette, jusqu’à sa majorité. On ne sait pas ce qu’est devenu ce Prince perdu, ni s’il a eu une descendance. Seule chose certaine : il suffirait qu’un membre des Coloringiens embrasse quelqu’un de la famille des Tenebrovingiens pour que le monde retrouve son équilibre et ses couleurs originelles. Je vous confie tout cela, car je n’ai malheureusement pas de descendance ».

Juste avant de partir, elle susurra quelques mots à l’oreille de l’aînée, Aurore, et lui remit trois sachets de poudre ainsi qu’une vieux parchemin qu’ils s’empressèrent de lire: 

 

” Fabrication des couleurs:

En premier lieu, il faut un spectroscope à prisme. Fixez-y un mixer, un four à micro-ondes, un aspirateur, un filtre à huile, un entonnoir et un raton-laveur.

Branchez tout cela sur 380 volts et versez dans l’entonnoir le contenu du sachet de poudre en y ajoutant :

– pour le rouge : quelques gouttes de sang d’un enfant pur et 500 g. de crise de nerf.

– pour le bleu : un morceau de rêve, un bout de nuit, 1 l. d’eau et une tombée de ciel.

– pour le jaune : un rayon de soleil, du sable, un morceau de croissant de lune et du miel.

PS. Le raton-laveur est facultatif. “

 

Les jeunes Grisous se hâtèrent de rassembler tout ce bidule et parvinrent à constituer un liquide rouge dont ils remplirent un bidon entier. Emerveillés par cette teinte nouvelle, ils entreprirent de repeindre tout l’intérieur de leur cabane. Mais tout dérapa : ils se chamaillèrent pour des broutilles et finirent par se bagarrer! Cela dura jusqu’à la disparition progressive du rouge, en quelques minutes seulement.

Ils tentèrent la même expérience avec la couleur bleue qu’ils trouvèrent belle et apaisante. Après avoir repeint leur cabane, ils sombrèrent tous dans un sommeil profond, peuplé de rêves merveilleux et doux. Lorsqu’ils ouvrirent les yeux, la couleur avait à son tour disparu, à leur grande déception. 

 

L’expérience du jaune leur plut beaucoup. Ils avaient retrouvé un semblant d’équilibre entre eux. Mais cela ne dura pas longtemps : alors que le coloris commençait à s’estomper, un voile noir les enveloppa et un corbeau apparut sur le bord de la fenêtre, attirant leur attention par un croassement sombre et déchirant. Il portait, accroché à la patte, un message qu’ils s’empressèrent de lire : 

 

” Aux enfants du royaume Grison

J’ai appris par ouï-dire que vous étiez en train de modifier les couleurs que dans ma grande magnanimité je vous avais si généreusement imposées. Or, vous savez que c’est strictement interdit par le règlement. Je me verrais dans l’obligation d’intervenir violemment si vous deviez continuer à tripoter les longueurs d’onde. Je vous demande donc de cesser toute expérience si vous ne voulez pas subir une condamnation qui pourrait aller jusqu’à la nuit totale.

Recevez, enfants du pays Grison, mes sombres et irrespectueuses lamentations.

 

                                                                                                                                                                                    Tenebro XVI”

Apeurés, attristés, désespérés, les enfants se laissèrent tomber sur le sol de la cabane redevenue grise et pleurèrent de tout leur cœur.

C’est alors qu’ils virent Aurore s’approcher du corbeau qui semblait attendre quelque chose. Elle le prit dans ses bras et lui fit une douce caresse sur le dos. Au grand étonnement des Grisous, ce volatile se transforma, dans une explosion de couleurs, en un magnifique perroquet.

 

– Je vous dois une explication, leur dit Aurore. La vieille m’a dit qu’elle sentait en moi un pouvoir particulier et qu’il fallait que je caresse les corbeaux, car ils étaient tous des enfants de Tenebro…

En entendant prononcer ce dernier mot, le magnifique ara s’excita soudainement et scanda de sa voix nasillarde:

– Tenebro, t’es zéro, tes enfants auront ta peau ! Tenebro, t’es… 

 

Pendant qu’il poursuivait sa litanie, Aurore en fit de même avec son explication :

– Et je ne vous ai pas encore tout dit : si nous avons là un descendant des Tenebrovingiens, il nous manque encore un Coloringien afin de conjurer le sort. Or, il se trouve que…

 

Tout en parlant, elle abaissa le pan de tissu recouvrant son épaule, dégageant un magnifique tatouage naturel en forme de perroquet !

– Ooooooh ! s’exclamèrent les enfants.

– Il y a juste un problème. Si je suis bien une descendante de ce Prince perdu, je suis fille et donc Princesse des Couleurs et non Prince. Comment savoir si ce magnifique oiseau est mâle ou femelle ? 

 

Comme s’il cherchait à conjurer le sort jeté par tous les Tenebro à leurs propres enfants, le perroquet sauta sur son épaule dénudée et cria : « Bisou, bisou ! »

– Ah, non, ça jamais ! s’exclama Aurore.

– Mais c’est le seul moyen de savoir, implora Justin, le plus jeune des Grisous, allez quoi, c’est toujours mieux que d’embrasser un crapaud, non ? 

 

Et tous les enfants, aidés en cela par le perroquet, se mirent à crier : « Bi-sou ! Bi-sou ! Bi-sou ! » jusqu’à ce que la Princesse daigne enfin se tourner vers l’oiseau pour lui plaquer un magnifique baiser! Et c’est à cet instant précis que le royaume Grison retrouva l’ensemble de ses couleurs, au grand émerveillement de tous ses habitants qui allaient enfin pouvoir revivre dans la joie et le bonheur!

Quant  au dernier descendant de la dynastie des Tenebro, on raconte qu’il entra dans une colère noire, puis rouge, avant d’être englouti dans un arc-en-ciel soudainement apparu au-dessus de sa tête, tiré par un ara qui rira bien le dernier mais ne dévoilera jamais son secret : garçon ou fille ?

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