D’abord il y eut le pré. A l'automne, il se couvrit de petites fleurs mauves qui se fermaient quand la lumière rapetissait. C’était le moment où, sur la terre commençait à flotter un léger brouillard. En face, la maison grise et massive des Voisard avait une fenêtre éclairée d’une lumière jaune.
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D’abord il y eut le pré. Un carré de soixante trois pas au milieu du village. Il le savait parce que hier à la télé, il avait vu Geronimo qui avait mesuré la place au centre des tipis en comptant ses pas. Pour Olivier, son pré à lui mesurait exactement soixante trois pas en haut et soixante cinq pas en bas. Il avait été partagé en quatre parts par son grand-père Henri, une pour pour chacun de ses fils. Son père avait fait construire leur maison sur sa part. Autour de la maison, plus ancien que le village, régnait le Grand-Esprit du pré.

Comme le village, Olivier était un enfant secret. Il vivait solitaire entre ses livres et son pré qu’il observait avec attention. Il ressentait quelque chose d’immortel qui habitait tout l’espace. A la fin de l’été, couché dans la verdure, il entendait  les conciliabules incessants des herbes et des fleurs qui se mêlaient au bourdonnement de abeilles.

A l’automne, la lumière tombait doucement pour laisser la place aux ombres qui gagnaient sur tout. Mais dans cette dorure du soleil mourant, était apparue une surprise Les quatre arbres que le pré nourrissait, portaient des fruits. C’est ainsi qu’au cours d’une inspection des lieux avec son Grand-Père Henri, il avait soigneusement consigné qu’il y avait deux Canada, un Franc-Roseau et un Cox-Orange dont les pommes allaient devenir ses préférées.

Peu à peu, l’herbe basse se couvrit de petites fleurs mauves ou lilas qui se fermaient quand la lumière rapetissait. C’était le moment où, sur la végétation brunie, commençait à flotter un léger brouillard.

En haut du jardin, le soir venu, la maison grise et massive des Voisard avait une fenêtre éclairée d’une lumière jaune.

 

Et puis, l’hiver fut là. Le pré était blanc et les pommiers noirs. Ils portaient encore quelques fruits pourris que les corneilles noires comme les pommiers, venaient picorer. Tout est immobile. Sous le blanc, le pré dort.  Cette  année-là, l’arbre de Noël ne fut pas un sapin. Olivier et son père avaient habillé le vieux pommier Canada de boules multicolores et de guirlandes. Pendant la nuit, le givre avait recouvert l’arbre de pépites qui brillaient au soleil du matin.

 

 

En mars, le pré s’était éveillé. C’était le moment de la cueillette des dents de lion. Plus tard, elles perdraient leur nom pour devenir (c’était pour Olivier d’un comique tordant) des pissenlits.

Puis les fins d’après midi devinrent plus chaudes et le chemin bordé d’iris bleus roi concentrait un parfum si lourd qu’on en ressortait presque ivre. Comme Geronimo qui avait dû partir explorer les montagnes au loin, Olivier partit à la découverte du jardin. Presque aussi étendu que le pré, il n’en connaissait cependant que le chemin qui menait au portail. Cette ancienne grille de fer sévère et rouillée gardait l’accès au domaine contre toute tentative d’intrusion. De l’autre côté, une venelle coincée entre la maison grise des Voisard et d’autres vieux bâtiments enchevêtrés, conduisait à la Grand-Rue du village. C’était un passage sombre, inquiétant, qu’Olivier n’empruntait que par obligation et toujours en étant sur ses gardes. Dans ces étroites ruelles la nuit était toujours plus noire.

Olivier n’aimait pas Marcel Voisard. Tout en l’homme l’effrayait. Ses grognements, son souffle bruyant et son regard qui toujours semblait furieux et malveillant. Quelques fois, il avait entendu des hurlements de colère qui sortaient de derrière les murs gris et, terrifié, il pressait le pas jusqu’au portail dont il verrouillait fébrilement le cadenas. Marcel Voisard était l’ogre capable de hacher menu trois petits enfants dans le saloir de l’autre côté du portail.

Mais ces épouvantes enfantines avaient aussi joué le rôle de catalyseur dans sa curiosité à connaître les vérités du monde, et en Apache rigoureux (il avait bien étudié les ruses de Geronimo), il avait développé toute une stratégie pour écouter les conversations secrètes de ses parents. La porte de sa chambre à l’étage n’était pas visible depuis le séjour. Quand ses parents le croyaient endormi, silencieusement, il entr’ouvrait sa porte et allongé sur le sol, il devenait le témoin invisible de la vie inexplicable des adultes qui habitaient un autre monde étranger et terrible. Ainsi avait-il entendu sa mère dévoiler à son père l’inquiétude qu’elle ressentait pour Odette, “qui n’a vraiment pas la vie facile avec Marcel qui rentrait souvent totalement ivre à la maison et l’attrapait devant les enfants.” Elle avait dit “attraper” avec ce ton entendu qu’elle réservait aux mauvaises choses cachées mais dont elle n’était pas dupe. “En tous cas, il a intérêt à laisser Louise tranquille.” Ça, Olivier le savait déjà. Louise n’était pas tranquille. Il avait entendu ce cri mêlé de peur et de rage qui ressemblait au feulement sauvage d’un animal acculé. Olivier, l’avait vue s’enfuir de la maison grise en courant vers la Grand-Rue.

 

À la mi-juin, le pré avait été fauché. Grand-Père Henri laissait à Marcel l’herbage produit contre l’entretien du champ. Le fourrage avait séché au soleil et le ciel avait le parfum du foin, un parfum sacré pour Geronimo. Quelques semaines auparavant, à son anniversaire, Olivier avait reçu une carabine à air comprimé. Avec de vrais plombs. Bon, elle n’était pas neuve, mais comme une Winchester (enfin presque), le tir pouvait atteindre avec précision, une cible à vingt pas. Dans le jardin où il passait désormais son temps, tout était bon pour son apprentissage. Il avait constaté qu’il obtenait les meilleurs résultats en visant couché, mais sa position préférée était d’ajuster son tir avec un genou à terre. Comme Geronimo il s’efforçait de respecter le Grand-Esprit du pré en s’assurant de ne pas blesser inutilement sa cible. L’abricot, frappé en plein noyau tombait, raide mort de la branche. Quand juillet arriva, des troupeaux de bisons oranges avaient commencé leur migration vers le rouge et Olivier devint le plus grand chasseur de tomates de l’Ouest du village.

Pourtant, un jour qu’il mettait en joue un magnifique mâle à la couleur appétissante, il rata son coup.

De l’autre côté de la haie de poiriers qui séparait le jardin du pré, le grognement de l’ogre avait rugit: “Alors, ça vient?” Olivier s’était approché en silence de la haie en rampant dans les plants de courgettes. En écartant le feuillage, il vit Marcel Voisard qui titubait devant l’ouverture de la conduite en ciment qui amenait l’eau au pré depuis la Meunière au village. Derrière lui, se tenait Louise avec une brouette chargée de trois grandes plaques de fer destinées à détourner l’eau dans les ruisseaux. On entendit un lointain gargouillement annonciateur puis l’eau fut là. Sans se tourner vers Louise, il maugréa “Rapplique ici” . Docile, Louise avait poussé la brouette vers Marcel qui saisit à deux main une lourde tôle qu’il éleva très haut au dessus de sa tête comme un bourreau avec sa hache. Avec un profond “han” râpeux, il abattit la plaque de métal en travers du premier ruisseau. Cela fit un grand tchac et l’eau contrariée se déversa dans le lit perpendiculaire qui allait alimenter les deux autres tranchées. “Là-bas” gronda Marcel en montrant la direction d’un coup de menton autoritaire vers le deuxième ruisseau qui partageait le pré en son milieu. Il barra celui-ci à son point de départ de façon à obliger l’eau à s’écouler plus loin. Puis il suivit en chancelant le ruisseau du milieu pour le barrer à son tour et ainsi être prêt à déborder sur tout le centre. Il leva la troisième plaque. Dressé, les deux jambes écartées, il semblait hésiter. Dans le pré, il y eut une convulsion. Une touffe d’herbes s’était étroitement entrelacée et entrava le pas de côté que Marcel voulut faire pour reprendre son équilibre. Il y eut alors deux mouvements simultanés. La tôle se planta en travers du ruisseau et Marcel s’affaissa subitement, disparaissant à moitié dans l’herbe.

Le frémissement du pré s’apaisa et le bourdonnement des abeilles reprit. Marcel ne se relevait pas.

Tétanisé, Olivier voyait Louise qui restait là, le visage totalement inexpressif. Le temps était immobile. Puis Louise sortit de sa léthargie et empoigna son père par les épaules pour l’allonger sur le côté. Olivier devinait plus qu’il ne voyait le corps de Marcel partiellement masqué par la végétation. Louise alla encore vérifier que la tôle en amont était bien posée en la secouant un peu puis regarda autour d’elle. Sans précipitation, elle rejoignit le chemin du jardin qui conduisait vers sa maison, derrière le portail. A un moment, elle releva la tête, à l’écoute. Elle s’arrêta et se retourna lentement vers Olivier. Ils restèrent là, tous les deux immobiles, le regard soudé l’un  à l’autre. Olivier apprit à ce moment quelle était la couleur du désespoir. Puis, comme dans une murmuration, réveillés par un signal invisible, au même instant, chacun se mit à courir vers sa maison.

En revenant des courses, la mère d’Olivier avait trouvé le pré inondé sans personne pour contrôler la manœuvre. Le sourcil froncé, elle avait scruté les alentours et avait découvert Marcel inanimé. En quelques minutes étaient venus les voisins, le Docteur du village et deux agents du poste de la Police cantonale à côté de la maison de commune. On avait coupé l’eau. Un des policiers enregistrait sur son petit carnet, la déposition des témoins.  L’autre, en compagnie du docteur, manipulait le corps de de Marcel en posant des questions à la mère d’Olivier. Louise n’était pas là. Plus tard, arriva lentement une voiture noire décorée de guirlandes dorées dans laquelle quatre hommes ont déposé le drap blanc qui enveloppait le corps de Marcel.

La nuit avait fini par arriver et Olivier ne dormait pas. En bas au séjour, ses parents parlaient avec les policiers. Dans la chambre d’Olivier, couché sur le ventre près de la porte entr’ouverte, Geronimo écoutait. “La position du corps est quand même inhabituelle”, “On ne peut pas non plus exclure totalement la présence de tierces personnes et dans ce cas, d’autres thèses que l’accident pourraient être avancées”. A ce moment, Geronimo se retira car Olivier devait affronter seul dans ses montagnes, la réalité de la vraie vie. Car la séquence des gestes de Louise lui devint subitement lisible. Louise n’avait pas mis son père sur le côté, elle l’avait retourné dans le ruisseau. Louise n’avait pas contrôlé le barrage en amont pour savoir s’il était bien étanche, elle avait secoué la tôle pour permettre à l’eau de s’infiltrer et de creuser son chemin pour aller remplir le sillon dans lequel reposait Marcel.

 

En aparté, le village murmurait. Les rumeurs les plus folles bruissaient depuis plus de dix jours quand la nouvelle tomba de la bouche du docteur. L’autopsie avait révélé une présence extrême d’alcool dans le sang de Marcel. Cette quantité presque létale avait provoqué un coma éthylique. Marcel, ivre mort, s’était noyé dans les quinze centimètres d’eau du ruisseau.

Quand Louise quitta le village pour aller vivre chez sa tante, Olivier s’était posté au coin de la ruelle devant la maison des Voisard. Louise était montée dans la voiture qui l’attendait et regardait par la fenêtre avec son visage qui n’exprimait rien. Olivier alors se montra. Sa main adressa un petit geste à l’intention de Louise. Le regard perdu, elle avait semblé rester indifférente avant de lui répondre doucement par le même signe minuscule.

Quand la voiture, s’éloigna, le village se referma sur lui-même en gardant comme il le faisait depuis toujours, ses histoires intimes pour ses ruelles obscures. Le Grand Esprit du pré, bien arrosé, affichait lui, une santé d’un vert éclatant dans le soleil d’août.

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