Comme ça tombe bien ce concours botanique! J'avais justement une aventure incroyable à vous raconter...
Reprendre la lecture

Tout a commencé début février, une typique soirée d’hiver à Genève : grise, lourde, monotone. Les regards des passants étaient aussi sombres que le ciel et pourtant j’avais envie de sautiller comme un enfant qui n’était pas météo sensible. Mon cœur fredonnait au rythme de mes pas, pendant que ma tête se disait sans relâche : « J’aurais bientôt un jardin ! » La nouvelle est arrivée par courrier postale deux jours auparavant, avec l’invitation d’aller voir le petit morceau de terre qui m’était attribué dans les Jardins familiaux qui se trouvaient à 10 minutes à pied de chez moi.

Je n’arrêtais pas de rêver : je me voyais, une jolie robe longue au motifs floraux, assise à une table en bois devant un mignon petit cabanon peint en rouge suédois, à l’ombre d’une vigne chargée de raisins, entourée des tournesols et des maïs, un livre et un carnet à écrire devant moi, les yeux rêveurs… J’entendais même le chant des oiseaux et je pouvais me remplir les narines de l’air humide du matin, parfumé à la mélisse et à la menthe poivrée.

Quand j’étais enfant, ma grand-mère gardait un petit coin de son terrain agricole que pour moi. Là-bas, je pouvais planter tout ce que j’avais envie, quand j’avais envie. Ensuite, même si je passais voir ma grand-mère chaque deux ou trois semaines et mon jardin encore moins, les plantes poussaient comme par magie, par la bonne volonté de la terre et pour me faire plaisir… C’était l’image que je me faisais de l’agriculture et qui me donnait l’envie de retrouver, à l’âge adulte, le magnifique jardin de mon enfance.

Un monsieur en chemise à carreaux et bottes en caoutchouc m’attendait dans le bureau rudimentaire et pas chauffé, pour signer le contrat. Après un long monologue sur le règlement de l’association, pendant lequel j’ai pu admirer son fort accent genevois, nous nous sommes dirigés vers la parcelle : ma parcelle désormais. J’ai pu voir dans la nuit sans étoiles qui s’était installée pendant la récitation du règlement que la parcelle était grande et qu’il y avait un cabanon. Un dernier poigné de main, les clés dans la poche et me voilà propriétaire.

Le lendemain matin, j’ai débarrassé le magasin de brico-loisir de son stock d’outils de jardinage de l’année dernière et je me suis précipitée pour inspecter ma propriété. La réalité est souvent différente de nos rêves, c’est pour ceci qu’il est si bon de rêver. Elle m’a frappé en pleins yeux : le terrain était rempli de cadavres des plantes poussées en désordre, entremêlées, qui avaient rempli les allées. La peinture du cabanon était pelée par le temps et les intempéries et dedans, les toiles d’araignée ressemblaient à des lianes dans la jungle. Heureusement je n’ai pas vu de Tarzan déguisé en araignée. Dehors, un corbeau s’est posé sur le squelette en métal d’une ancienne serre de culture et il sorti un cri intense et provocateur. Je me suis rendu compte tout de suite que j’étais la seule pélerine de l’immense territoire des jardins familiaux.

Je suis restée seule également les jours et les semaines suivantes. Emmitouflée avec deux paires de pantalons, deux de chaussettes dans mes nouvelles bottes en caoutchouc et deux paires de gants, je me suis mise à nettoyer, à arracher, à ratisser et à tourner la terre quasi glacée de ce février sec et froid. Après 10 minutes j’ai enlevé la veste, après 15 minutes le bonnet et une paire des gants, après une demi-heure j’ai décidé d’annuler mon abonnement de fitness et je regrettais de n’avoir pas apporté mon maillot de bain, tellement je transpirais. Plus tard j’ai compris que les travaux de printemps ne devraient pas commencer avant la mi-mars, quand les jardins se sont remplis petit à petit du bruit des conversations de toutes espèces.

Depuis, mon jardin et moi, nous avons traversé ensemble des rudes épreuves. En quelques mois, nous avons vécu des guerres, des invasions, la peste, la sécheresse, même le harcèlement…

 

La guerre

 

Je les voyais défiler le long des dalles et des bordures, discrètes et disciplinées. J’aimais les observer faire leur travail avec précision et entêtement… c’était ma pause-café. Jusqu’au jour quand, en suivant leur marche silencieuse près du pêcher qui venait de florir rose et blanc, je les ai vu grimper dessus en file indienne, jusqu’aux feuilles les plus tendres qui se trouvaient tout au bout des branches. Intriguée, j’ai posé la question à Monsieur Sait-tout, mon voisin italien toujours de bonne humeur, toujours en chemise aux motifs floraux (il doit en avoir des dizaines différentes), qui semble faire de l’agriculture avec la même légèreté et élégance qu’un pizzaiolo fait danser la pâte pizza entre ses doigts. Mr. Sait-tout m’a expliqué qu’il y avait plusieurs types de fourmis : celles qui pétrissaient le pain, par exemple, ou les guerrières, ou sinon celles qui montaient sur les plantes pour y élever des pucerons.  Je les ai vu, les pucerons, des millions aux dos de mes feuilles (plutôt les feuilles du pêcher) qui devenaient tachées et toutes serrées comme pour essayer de se défendre. Les fourmis sont devenues, en un instant, mes ennemis de mort. Je les voyais maintenant par tout, une armée silencieuse, presque invisible aux méconnaisseurs, se faufiler sous les plantes, au bord des allée et infester toutes mes précieuses et tendres plantations. La guerre était inévitable. J’ai tout de même réfléchi au droit du premier venu, à leur quette de nourriture, aux bébés enterrés dans les méandres de la terre, qui attendaient en pleurant être nourris par les doux excréments des pucerons… Mais la terre m’appartenait désormais, et mes plantes avaient besoin de ma protection. Je me suis équipée d’abord avec un armement léger : marc de café, vinaigre, poudre éco-bio pour mélanger à l’eau d’arrosage. Je suis passée ensuite à l’eau bouillante sur les nids… Rien à faire, elles étaient toujours là, cela veut dire par tout, leurs campements légèrement déplacés. Un jour, j’ai découvert une vidéo qui présentait un produit miraculeux : biologique, efficace, qui protège sans tuer toute la colonie : la terre de Diatomée. La résonance mythologique de son nom me disait que cette fois était la bonne. C’était vrai ! J’avais gagné une bataille, mais je savais que la guerre était loin d’être finie.

 

La peste

 

C’était comme des petits boutons sur les feuilles de la vigne. Rien à s’inquiéter, je me suis dite, je pouvais arracher tous les jours les feuilles affectées. Je ne voulais pas utiliser des produits chimiques toxiques dans mon jardin. Après quelques jours, les boutons se sont transformés en grosses taches, les feuilles ont jauni et ensuite elles sont tombées. J’ai accepté à ce moment d’utiliser un produit cotre les maladies fungiques qu’on peut trouver dans le rayon plantes des super-magasins : aucun effet. Mon voisin Sait-tout me conseillait déjà depuis des jours de mettre du « bleu », mais je n’en avais pas le cœur. J’ai approfondi ensuite le sujet avec le vendeur du magasin de brico-loisir que je fréquentais désormais plusieurs fois par semaine. Il m’a conseillé le soufre, pas assez efficace selon lui, mais assez biologique pour ma conscience. J’étais sereine, je contrôlais la peste de la vigne avec mes moyens, jusqu’au jour où j’ai vu les taches apparaître sur les rondes et appétissantes graines de raisins qui grandissaient à vue d’œil. Les grains ont commencé à pourrir, à sécher, à se remplir de mouches…Avec le cœur serré j’ai demandé du « bleu » (succédané de cuivre) et du matériel de protection au vendeur du brico-loisir et j’ai appliqué sur ma vigne, les larmes aux yeux. Pourtant c’était trop tard ! J’ai fait de même avec les lolettes : jeune maman, j’étais totalement contre. Après avoir dû écouter les cris de mon premier enfant pendant des jours et des nuits interminables, j’ai capitulé et j’ai couru en magasin en acheter une. Pour mes autres enfants, la lolette était la première chose à préparer dans la valise pour la maternité. Maintenant, j’ai dans mon armoire de jardin suffisamment « bleu » pour commencer l’applications dès l’accouchement de la vigne, le futur printemps.

 

Matrix

 

Vous voyez les délicates fleurs blanches qui poussent par tout au bord des chemins, fragiles, suavement parfumées ? Ce sont des mégères ! J’ai réalisé ceci après quelques jours de pluie quand je les ai vu envahir mes terres, pousser à une vitesse hallucinante, s’agripper à mes pauvres plantes impuissantes, les agenouiller et les suffoquer jusqu’à la mort. Mr Sait-tout m’a conseillé de les arracher avec les racines et les jeter loin du jardin, car le liseron était une calamité. Tâche impossible. Leurs racines sont tellement fortes et profondes, tellement longues et entremêlés qu’elles forment une matrice souterraine qui alimente les fines tiges aériennes. Je pouvais enlever les petits bouts visibles, mais la partie invisible aurait continuer à donner d’autres tiges, encore plus nombreuses. Après des semaines passées à genoux, pèle dans la main, à la recherche des racines de liseron, j’ai compris que je n’allais pas gagner cette guerre, pas de cette manière. J’ai demandé armistice : j’ai promis à la matrice de la laisser tranquille tant qu’elle ne montait pas sur mes plantes. Stupeur : le liseron à commencer à donner un autre type de plante, qui s’étalait à l’horizontale, couvrant petit à petit le sol. Ça allait comme compromis. Pourtant, le prochain printemps la situation va changer…c’est tout ce que je dis pour l’instant, car la matrice est par tout !

 

Le harcèlement

 

Les jours de chaleur sont arrivés et j’étais contente de bronzer pendant que je bichonnais mon jardin, mais mon corps se remplissait des boutons qui grattaient désespérément fort. Des dizaines de nouveau boutons chaque soir. Bizarre allergie ! Un discret titillement suivi d’une brulure sur mon avant-bras et je l’ai vu : petit, presque de la taille d’une Drosophile, une ligne blanche sur le dos : le redoutable moustique tigre. Je suis allée tout de suite chercher de l’aide à la pharmacie. J’ai suivi soigneusement les consignes : me couvrir, appliquer un répulsif à base de citronnelle, vider tous les points d’eau et changer mes horaires de travail dans le jardin : jamais le soir. Tout allait bien, pas de nouvelles piqures sauf…mon derrière. Accroupie pour arracher des mauvaises herbes, le pantalon large et long que je portais malgré la chaleur se moulait parfaitement sur les rondeurs de mes fesses. Les moustiques attendaient le moment pour lancer leur attaque. Une telle passion pour ma chair, pour mon odeur, pour mes fluides me flattait et m’horripilait en même temps. Il n’y avait pas de remède absolu contre ces harceleurs, mais l’amour pour mon jardin était plus grand : j’ai continué mon travail quotidien, tout en aspergeant mon derrière des huiles essentielles chaque 10 minutes.

 

Assise sur les escaliers de mon cabanon, habillée de tête au pied, chaussettes et capuchon compris, malgré les 33 degrés Celsius annoncés, les doigts et les ongles noircis à travers les gants de jardinage troués (la troisième paire cet été), un œil gonflé à cause d’un de mes agresseurs, je déguste une figue chaude et divinement parfumée qui vient de tomber à mes pieds. Je réfléchis à ces quelques mois de jardinage qui ont bouleversé ma vie. Je lève mon chapeau de paille devant les agriculteurs du monde entier, surtout devant ceux qui s’entêtent à cultiver biologiquement, et je fais un baise- main à mes grands-parents, à ma mère, qui ont continué à soigner la terre avec douceur et constance malgré les guerres, les épidémies, les envahisseurs, les changements de régimes politiques, etc. Enfant, je disais souvent que je voulais devenir vendeuse de légumes. Me voilà une productrice, fière devant chaque tomate, chaque courgette, chaque abeille qui vennait se poser sur une fleur de mon jardin.

Si le rêve est différent de la réalité c’est parce que la réalité est beaucoup plus pleine de sens… et de sueurs. Un conseil : procurez-vous vite un jardin !

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire