Créé le: 15.08.2026
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Le grimoire sous les lattes
Fiction, Nature Environnement, Science fiction — Aventure botanique 2026
Cher quelqu'un,
Si tu trouves cet écrit, tu tiens la trace d'un temps révolu, je l'espère. J'ai laissé ce témoignage pour transmettre la mémoire de mon village, mais surtout de perpétuer un savoir important. Si cela t'intrigue, lecteur inconnu, je t'invite à poursuivre la lecture de mon histoire.
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Tout commence un matin du mois de juillet 2102. Il est plus de 2 heures lorsque je passe le bout du nez à travers l’encadrement de la porte pour humer l’air encore frais. Grand-mère Franny et ma petite sœur, Anne-Lou, me rejoignent bientôt bâillant et se frottant les yeux. À la lumière des réverbères, nous distinguons nos voisins, plantés sur le pas de leur porte, eux aussi, la mine endormie, le regard perdu dans l’obscurité du matin.
Nous avons tous l’horaire estival en horreur. Ma grand-mère me répète toujours que lorsqu’elle était petite fille avant que le réchauffement climatique ne prenne cette ampleur et ne rende les journées d’été invivables, on se levait toute l’année avec le soleil. Ainsi, le matin d’aujourd’hui était la nuit d’hier.
Elle se perd souvent dans ses souvenirs de jeunesse, grand-mère Franny. Elle apprécie nous les partager de vive voix. Malgré mes rappels incessants concernant la règle principale du village, stipulant que le passé des plus âgés ne peut être répété aux plus jeunes, Anne-Lou et sa curiosité mal placée l’emportent toujours lorsqu’elle pousse notre aïeule à poursuivre ses récits d’antan. C’est d’ailleurs grâce à elle que nous savons que la température n’a pas toujours été aussi élevée et les sécheresses aussi longues. D’après ses dires, il y a longtemps, tout le monde avait la fièvre du « toujours plus », si bien que beaucoup en venaient à faire du mal à leurs propres semblables. C’en est arrivé à un point de non-retour où la société entière s’est complètement effondrée, notre environnement s’est tellement métamorphosé, qu’il est devenu hostile à la vie. Les humains restants ont alors migré en petites communautés vers les derniers endroits peuplés de verdure dans l’espoir de pouvoir reprendre leur existence dans des conditions un peu moins pénibles. Ma sœur et moi n’en savons pas plus au sujet de cette catastrophe. Grand-mère Franny refuse de nous en parler. Elle dit que c’est trop douloureux, mais je ne peux m’empêcher de songer qu’elle redoute tout de même cette règle qui l’empêche de parler. Malgré tout, elle nous a inculqué que les seules choses à en retenir sont la profonde gratitude de ce que l’on possède et l’ouverture d’esprit.
Elle insiste toujours sur ce dernier point, car l’isolement de notre communauté et le peu d’individus qui la peuplent sont des facteurs qui ont contribué au retour de la superstition et du conservatisme. C’est d’ailleurs un homme qui dirige le village: un vieux prêtre du monde d’avant à l’esprit limité. C’est lui qui est à l’origine de sa création et des lois qui le régissent. Nous faisons ce qu’il dit pour être tranquilles mais il ne faut surtout pas croire un traître mot qui sort de sa bouche, nous a averties grand-mère Franny. Nous vivons ici pour survivre, pas pour perdre notre liberté de penser. Elle est intelligente notre grand-mère, elle nous a confié que dans l’ancien monde, elle était professeur de philosophie dans une grande université. Apparemment, les universités étaient des endroits d’apprentissage pour les adultes. Je crois que cela m’aurait bien plu d’y aller…
Dans notre village, nous avons aussi un vieux médecin du monde d’avant, Monsieur Delville. Il est gentil et à l’écoute, mais il se trouve bien souvent impuissant face à la plupart des maux de ses patients. Il lui reste quelques médicaments à la date dépassée de l’ancien monde qu’il fournit et malheureusement, c’est tout ce qu’il peut faire.
Grand-mère Franny, elle nous a toujours soignées toute seule grâce à un épais manuel d’apothicaire dans lequel elle puise les informations nécessaires à notre guérison. Elle dit qu’il appartenait à sa propre grand-mère qui était herboriste et qu’elle l’a emmené dans ses bagages, il y a fort longtemps, lorsque les populations d’humains restants ont déserté ce qui s’appelait autrefois « la ville » pour réhabiliter d’anciens villages de campagne lointains. Elle n’a pas le droit de posséder ce manuel, car le prêtre du village le ferait brûler sur-le-champ et notre grand-mère en subirait les conséquences. Il dirait sûrement que la maladie et la guérison sont la volonté du divin et que guérir avec des plantes, c’est interférer avec les plans de Dieu. Il n’hésiterait pas à qualifier cela d’hérésie ou de sorcellerie. D’après grand-mère, le fait de posséder des connaissances, notamment sur les plantes, nous donne un pouvoir autonome qui lui échappe. C’est pour cela que le prêtre diaboliserait sans aucun doute cette pratique : pour éliminer une concurrence politique et spirituelle. Moins les habitants acquièrent du savoir, plus ils sont manipulables. Durant l’époque de l’ancien monde, c’était les « réseaux sociaux » qui lavaient le cerveau de la génération de mon aïeule. Elle a bien essayé de nous expliquer ce qu’étaient les réseaux sociaux, mais je dois bien avouer ne pas y avoir compris grand-chose…
Alors, depuis que j’ai 12 ans, grand-mère m’apprend tout ce qu’elle sait dans une petite pièce dont l’unique fenêtre exiguë, qui donne sur un petit bosquet, est cachée par d’épais rideaux jaunes. Nous préparons ensemble les différents remèdes dont nous avons besoin: onguent au plantain (Plantago lanceolata) pour les problèmes de peau de ma petite sœur, tisanes de chardon béni (Cnicus benedictus) pour mes problèmes de digestion, et décoctions de prêle (Equisetum arvense) pour les articulations de grand-mère qui s’affaiblissent doucement avec l’âge. Anne-Lou et moi avons toujours eu la formelle interdiction d’en parler à qui que ce soit au village. Et puis, il s’est passé quelque chose à l’heure du dîner…
Vers 8 heures, nous mangeons toutes les trois autour d’une salade de tomates vinaigrées et d’une tranche de tofu fumé sur un morceau de pain, lorsque nous entendons sangloter depuis la maisonnette. Nous sortons à la rencontre de notre voisine, Madame Belaïd, qui se tient à la porte de son habitation. La voix tremblante, les larmes aux yeux, elle nous explique que son petit garçon, Khalil, est brûlant de fièvre et que son mari s’en est allé chercher Monsieur Delville. Les larmes se mettent à rouler le long de ses joues lorsqu’elle nous confie que depuis quelques minutes, il semble entrer dans une phase de délire. Grand-mère Franny essaye de consoler la maman inquiète, lorsque le médecin arrive d’un pas nerveux, accompagné du mari. Après auscultation, il recommande des serviettes imbibées d’eau fraîche à poser sur les membres du patient et une hydratation régulière. Il confie quelques comprimés dont la date est largement dépassée à la mère, à donner trois fois par jour. Il sait qu’il y a peu de chances pour qu’ils se montrent efficaces, mais c’est à peu près tout ce qu’il peut faire. Il transmet quelques mots d’encouragement aux parents et prend rapidement congé. Il semble contrarié par la situation, en tant que médecin, son impuissance doit certainement lui peser. Alors, notre grand-mère pose une dernière fois sa main bienveillante sur l’épaule de la mère de l’enfant avant de nous encourager à nous diriger vers la maison.
Anne-Lou essuie une larme pleine de compassion avant de s’adresser brusquement à notre grand-mère: « Tu peux l’aider, toi! ». Ces mots, elle semble les redouter. Elle lui répond que ce n’est pas si simple et que nous risquons de nous faire bannir du village. Ma sœur baisse alors la tête, en signe de compréhension. « Et si Khalil mourait de cette fièvre? Il ne serait pas le premier. », poursuit-elle après un moment de réflexion. « Elle n’a pas tort, dis-je à mon tour. Nous ne pouvons pas laisser un enfant mourir à cause de la crainte d’un homme étroit d’esprit. C’est toi qui nous as appris à faire nos propres choix en dépit de cette soi-disant autorité qu’il s’est accordée tout seul ». Le regard de notre aïeule se perd un moment à observer le champ de soja baignant dans les rayons dorés du soleil, lorsqu’elle répond en souriant tristement: « Il semblerait que vous écoutiez les radotages de votre vieille grand-mère mieux que ce que je ne pensais! ».
Je pars ensuite vers le grand étang avec Anne-Lou à la recherche d’écorce de saule blanc (Salix alba) pour la douleur, et pour faire baisser la fièvre, de la reine des prés (Filipendula ulmaria). Nous avons beaucoup de chance, car il n’est pas encore complètement asséché par les fortes chaleurs d’été. Bien que cet endroit puisse s’apparenter à un véritable havre de paix, en réalité, il est également une pharmacie à ciel ouvert, puisqu’il regorge de véritables trésors pour soigner les maux, comme la valériane (Valeriana officinalis) qui aide à mieux dormir et à apaiser le stress ou l’angélique (Angelica archangelica), qui aide à la digestion.
Une fois les remèdes préparés, grand-mère Franny frappe à la porte de nos voisins. Elle nous a demandé, à Anne-Lou et moi, de rester en retrait. Elle ne souhaite pas nous mêler à la conversation, au cas où elle devrait mal tourner. Après une calme discussion, nous apercevons Madame Belaïd prendre chaleureusement notre aïeule dans ses bras, en signe de reconnaissance. C’est alors que nous les rejoignons, rassurées, le sourire aux lèvres. « Notre voisine accepte notre aide et promet de garder le silence. Je vous propose de nous relayer toutes les trois heures au chevet de Khalil pour aider sa mère, son père étant parti travailler au champ. Si jamais vous le croisez, ne lui soufflez pas un mot du réel but de notre présence. Dites simplement que vous êtes là pour aider. Il est malheureusement très superstitieux, il y a donc de grandes chances qu’il aille nous dénoncer au prêtre du village. »
Les heures se sont ainsi enchaînées. Les tisanes de reine des prés ainsi que les écorces de saule à mâcher sont données à l’enfant. Son état semble s’améliorer. La mère de Khalil n’en revient pas. Durant mon tour de garde, quand je m’apprêtais à faire boire sa tisane au petit convalescent, elle s’est jetée dans mes bras en s’exclamant: « Toi et ta famille, vous êtes de véritables magiciennes, je ne sais comment vous remercier de tout ce que vous avez fait! ». Je m’apprêtais à l’enlacer à mon tour, lorsque j’entends: « Fait quoi? ». Monsieur Belaïd se tient dans l’encadrement de la porte, les bras croisés, l’air suspicieux. « Fait quoi ? » demande-t-il une nouvelle fois avec impatience. Sa compagne bredouille quelques mensonges, mais il n’est pas dupe. Il pose son regard sur la tasse fumante au liquide jaunâtre. « Sorcellerie, vocifère-t-il, ÉLOIGNE-TOI DE MON FILS, SORCIÈRE! ». Madame Belaïd tente d’apaiser son mari qui menace de me dénoncer à notre prêtre, lorsqu’il sort de la chambre en l’écartant brutalement de son chemin. « Cours prévenir ta grand-mère et cache tout ce qui peut te relier à vos pratiques de guérisseuses, avant que le prêtre ne rentre de sa promenade méditative. De mon côté, je tâcherai de planquer les plantes miraculeuses que vous m’avez confiées. Il est hors de question que mon mari vous compromette ainsi et prive mon enfant de sa guérison. »
Affolée par les menaces du père de Khalil, je me précipite vers notre maison et informe rapidement grand-mère Franny de la situation. Avec Anne-Lou, elles s’emparent des herbes séchées suspendues dans notre petite pièce de préparation des remèdes pour les emporter vers la rivière et ainsi les faire disparaître. Moi, je suis chargée de cacher le manuel d’apothicaire. Ensuite, nous partirons pour un long voyage, vers un autre village. Là-bas, grand-mère Franny réécrira ce manuel, parce qu’elle le connaît sur le bout des doigts et que nous ne pouvons pas nous encombrer de choses lourdes. Je profite donc de ce temps qu’il me reste pour conter l’histoire de cet illustre manuel. J’espère, lecteur, qu’en ce jour, les temps ont changé pour toi. Aussi, je te lègue cet ouvrage que je cache sous les lattes de l’étroit genier de notre chalet. Fais-en bon usage, car il recèle un riche savoir que la plupart d’entre nous ont oublié et méprisent. Que ton esprit soit libre d’utiliser ces connaissances pour venir en aide aux gens auxquels tu tiens, comme ma famille et moi avons tenté de le faire.
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