Créé le: 01.10.2017
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Le dernier marché de Papy

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Pot-pourri sur le thème “entendu au marché”. Hors concours.
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Le dernier marché de Papy

Bien harnaché dans son fauteuil roulant, Papy va parcourir pour la dernière fois ce marché qu’il aime tant, où il a toujours été s’approvisionner en produits frais locaux et qui s’installe tous les vendredis matin sur la Place du Bourg, juste en bas de chez lui.

 

C’est son fils Didier et sa belle-fille Patricia qui se chargent de l’emmener. Ils ont le cœur gros, car demain ils vont devoir déposer Papy dans une demeure spéciale, plus adaptée à son état. Le couple redoute cet instant qui marque un déchirement irrémédiable de leur existence, une étape qu’ils auraient voulu pouvoir franchir bien plus tard. Mais le temps se déroule comme il veut et Papy doit quitter cette maison qu’il a construite pour y vivre avec sa femme et ses enfants. Les enfants auraient bien voulu la reprendre, maintenant que Papy n’est plus en état de s’en occuper, mais ils ne peuvent pas. Elle est trop grande, trop chère à entretenir et ils ont leur propre foyer. Du coup c’est une page de leur vie à tous qui se tourne, car ils n’ont plus d’autre choix que de vendre la maison. 

 

Cette dernière visite au marché de Papy, c’est un au revoir pour eux tous, une manière de conclure un chapitre de leur vie pour en entamer un nouveau, différent, ailleurs.

Faire circuler un fauteuil roulant à travers un marché très animé n’est pas chose aisée. Heureusement, l’engin a de bonnes roues et des suspensions intégrées et Papy n’est pas trop ballotté. Ils s’assurent régulièrement qu’il est toujours bien calé dans ses coussins, que la sangle le retient comme il se doit.

Des passants leur lancent quelques regards compatissants, des maraîchers les saluent chaleureusement. Papy s’est fait connaître ici, à force de déambuler entre les stands à la recherche de fruits, légumes, viandes et autres fromages. Il s’est même fait des amis.

 

– Allez Gustave, viens boire un canon, c’est moi qui régale !

C’est Dédé, un copain de Papy, de l’apéro d’après la messe.

– Ne le tente pas, répond Patricia.

– Tu sais que c’est mauvais pour son foie, ajoute Didier.

– Il faut bien mourir de quelque chose, réplique Dédé en levant son verre. À ta santé Gustave, celui-ci est pour toi.

Et il vide cul-sec un verre de blanc rempli à ras-bord.

– Il n’est pas très causant, dit Dédé presque déçu.

– Ben non, faut le comprendre, dit Didier.

– Le pauvre. Allez, encore un à ta santé !

Et il vide un deuxième canon. Enfin, deuxième pas si sûr, si l’on considère la couleur rougeâtre de son nez et l’odeur chargée de son haleine. Didier et Patricia le laissent alors qu’il se verse son « troisième » verre.

Un coup d’oeil à Papy et le couple poursuit sa tournée sur le marché. Ils arrivent devant un stand de saucisses.

– On pourrait prendre un saucisson fumé aux noix et le manger ensemble avant de te laisser là-bas, qu’est-ce que tu en dis, Papy ? demande Didier.

– Excellente idée, dit Patricia, c’est son préféré. Mais il faut aussi du pain et une bouteille de Goron, tu aimes ça Papy, n’est-ce pas !

Dans son fauteuil, Papy ne dit rien, mais comme qui ne dit mot consent, ils font leurs emplettes et remplissent le fond du filet du fauteuil.

 

En arrivant devant un stand qui vend des alcools forts artisanaux, ils entendent le vendeur grommeler.

– Il doit du fric à tout le monde, celui-là, et surtout à moi.

Vu les coups d’oeil mauvais qu’il lance dans leur direction, Didier et Patricia comprennent que c’est de Papy qu’il parle et s’empressent de faire demi-tour pour se perdre dans la foule. Ils ne sont pas là pour solder les comptes, mais pour apprécier un dernier moment ensemble.

Alors qu’ils regardent en arrière pour s’assurer que le commerçant mécontent ne les a pas suivis, ils manquent d’entrer en collision avec Alfonse, un ami très bavard de Papy.

– Ha Gustave, c’est vrai que tu t’en vas ? J’espère que tu seras bien reçu là où tu vas, parce que c’est pas toujours gagné ! Nous, par exemple, ben quand on a été obligé de quitter le pays, c’était pas évident. Et quand on est arrivé en France, on nous crevait les pneus. Ensuite, on est venu en Suisse et c’était un peu mieux. Bon, ils sont froids ici, mais au moins ils nous foutent la paix. Après, c’est sûr, faut s’intégrer aussi, pas jouer les sauvages dans son coin, sinon c’est garanti qu’au bout du compte on finit par nous regarder de travers.

Didier et Patricia tentent de mettre un terme à cette logorrhée, mais ne parviennent pas à se glisser entre les mots.

– Mais toi, continue Alfonse, là où tu vas, tu seras tranquille, on viendra plus t’embêter avec ces conneries et on prendra soin de toi, j’en suis sûr ! Je t’envierais presque, mais bon, c’est pas pour moi ces trucs-là, même si on sait jamais, ça peut vous arriver comme ça, je croise les doigts…

Le couple profite de cette petit pause dans le flux verbal d’Alfonse pour prendre poliment congé et poursuivre leur promenade.

– Quelle pipelette celui-ci, dit Patricia.

– Il nous saoulerait un mort avec ses histoires, rajoute Didier.

– Et pas moyen d’en placer une.

– Didier, Patricia, venez par ici !

C’est une voix féminine qui les interpelle cette fois. Marjorie sort de sa camionnette pour les serrer dans ses bras.

– Comment vous allez tous les deux ? Ça ne doit pas être facile pour vous.

– Ça va, répond Didier, on se fait gentiment à l’idée.

– On avait beau savoir que ce jour allait arriver, c’est quand même difficile, dit Patricia.

– Comme je vous comprends. À moi ça va me faire très bizarre de ne plus le voir venir m’acheter sa tomme de brebis et son pavé de chèvre frais, parce qu’il n’a jamais supporté le lait de vache. Mais il aura tout ce qu’il faut, là où il va.

– Certainement, répond Didier, malheureusement les fromages ne sont pas au menu, à ce qu’on m’a dit. Après on ne sait jamais, il peut toujours y avoir des surprises.

– Oui, mais ce ne seront pas mes fromages, parce que mes fromages ils sont beaux, ils sont bons et ils sont à la portée de toutes les bourses ! D’ailleurs vous allez bien m’en prendre un peu, vous n’êtes pas privés de fromages vous.

Patricia et Didier quittent la camionnette de Marjorie avec une tomme de brebis emballée dans un petit sac en plastique blanc tout froissé. Ils ont réussi à échapper au chèvre. N’étant fan ni l’un ni l’autre de ce type de fromage, ils ont prétexté qu’ils ne voulaient pas que ça se perde, ça serait trop dommage.

Patricia s’arrête devant un stand de pierres précieuses. Certaines sont brutes, d’autres taillées en forme d’animaux. Il y en a des lisses, des rondes, des naturelles, de toutes les couleurs et de tous les types. Elles les observent un moment et en saisit une en forme de chien, haute d’une dizaine de centimètres.

– Tu as vu ? dit-elle à Didier, il ressemble à Astor.

Didier se penche sur la pierre et l’observe longuement, y cherchant une ressemblance avec le fameux Astor, basset mémorable qui accompagnait son père partout jusqu’à ce qu’il meurt de vieillesse à quinze ans, trois ans plus tôt.

– Oui, effectivement, il y a un vague air de famille.

– On le prend ?

– Quoi ?

– Oui, pour Papy, ça lui fera une compagnie.

– Je ne crois pas que ce genre de bibelot soit autorisé, là où on l’emmène.

– Ils ne vont pas nous embêter pour un petit caillou.

Flairant l’acheteur potentiel, le vendeur s’immisce dans la conversation.

– Vous savez, cette pierre est très spéciale. C’est du jade. Et le jade est reconnu pour éloigner les mauvais rêves. Elle ne prend pas beaucoup de place sur une table de nuit, et accompagnera votre grand-père dans son sommeil.

– Il n’a pas vraiment besoin d’aide pour dormir, dit Didier.

– Mais surtout, rebondit alors le vendeur, cette pierre écarte les cauchemars, et taillée comme ceci, en forme de chien assis, elle veille d’autant mieux sur les ondes qui parcourt le cerveau durant nos songes.

– Tu vois, dit Patricia, ça ne peut pas lui faire de mal.

– Mais ils ne seront jamais d’accord pour qu’on le laisse à Papy.

– Ben au pire, on peut le prendre pour chez nous, ça nous ferait un chien de garde pour notre sommeil.

– Excellent choix, vous ne serez pas déçu. Je vous l’emballe ou vous le prenez comme ça ?

Ainsi un petit sachet en papier brun rejoint le fromage, le saucisson, le pain et la bouteille de Goron.

– Patoche ! Didi ! Ha, mes deux tourtereaux !

Le couple sursaute, hésite à prendre la fuite. Ils savaient qu’avec cette tournée d’adieux ils rencontreraient du monde, s’en réjouissaient pour Papy, mais ils n’avaient plus pensé au « tact » et à la « délicatesse » de ses amis.

– Venez ici, que je souhaite un bon voyage à mon Gustave !

Plus moyen d’y échapper. Contrits, ils poussent le fauteuil en direction de Gérard, un autre grand bavard, ami de Papy. À croire qu’il les collectionnait, lui qui n’a jamais été très prolixe.

– Mon Gustave, ça va faire bizarre de ne plus te voir traîner tes baskets par ici. Mais je viendrai te voir, là-bas, promis. Vous avez choisi un bel endroit, j’espère ?

– Oui, bien sûr, répondent en cœur Didier et Patricia.

– Très bien. Vous êtes les meilleurs. Je m’inquiétais pour lui, qu’il soit bien dans sa nouvelle demeure parce que je risque bien de l’y rejoindre, hein mon Gustave. Toi et moi, on en a vu tous les deux. On se connaît depuis quoi ? Toujours en fait. On a grandi ensemble, toujours fourré à faire des crasses. Tu te rappelles le curé Grabon et son eau bénite ? La tête qu’il a fait quand on y a mis de la grenadine, il a cru à un miracle, jusqu’à ce qu’il y goûte. Et nos premières amours, nos premiers flirts, on les a eus en même temps. Et puis je peux te le dire, maintenant qu’il y a prescription, mais je te dis que ta femme, je l’ai connue avant toi et pas juste comme ça, je veux dire bibliquement et tout le tralala. Plusieurs fois même.

– Gérard, s’il-te-plaît, le coupe Patricia, c’est pas très sympa de dire ça à Papy comme ça.

– Tu vas le vexer, hein papy, tu es vexé ? dit Didier en se retournant vers le fauteuil. Il constate alors avec effroi qu’il est vide.

– Papy ?

– Qu’est-ce qui se passe ? demande Patricia qui regarde incrédule le fauteuil vide.

– Je ne comprends pas, il était là il y a deux minutes.

– Où est-il ?

– Il ne doit pas être loin, puisque je te dis qu’il était là il y a deux minutes.

– C’est pas possible, il n’a pas pu disparaître comme ça !

La panique commence à poindre dans la voix de Patricia.

– La dernière fugue de Gustave, dit Gérard en rigolant, décidément, il me fera toujours rire, même dans ces circonstances, sacré Gustave !

– Ta gueule Gérard ! dit Didier

– Si ça se trouve, tu l’as vexé, dit Patricia.

– Vexé ? Vous êtes sérieux ? Vous avez vu comment il est ?

– Oui, bon, ben aide-nous à le retrouver plutôt. Dans son état, il n’a pas pu aller bien loin.

Et tous les trois partent à la recherche de Papy, interrogent les amis qu’ils ont croisés plus tôt, mais aucun n’a vu Papy.

Patricia pense alors au marchand d’alcool qui les regardait méchamment et vont à son stand. Le commerçant s’excuse de s’être emporté, c’est juste que Papy ne lui a jamais payé la dernière bouteille d’alcool, du bon, du très bon même, et assez cher. Après que Didier et Gérard lui ait chacun acheté une bouteille garnie d’un joli pourboire, histoire de compenser, le vendeur finit par lâcher : « pas revu Papy. »

– Il faut prévenir la police, lâche Patricia à bout de nerf.

– Ils ne vont pas nous prendre au sérieux, dit Didier.

– Quel choix avons-nous. On ne le retrouvera pas au milieu de toute cette foule et de tous ces stands.

– Tu as raison.

Ils abordent alors un agent de police et lui expliquent leur malheur. Celui-ci les observe avec suspicion. Il a déjà été victime de canulars et l’histoire que lui servent ces deux personnes est pour le moins bizarre. Puis, constant que leur détresse est bien réelle, il lance un avis de recherche.

Deux heures plus tard, alors que le marché se vide et que les stands se défont, Patricia et Didier attendent toujours le retour de la police, assis sur un banc, le fauteuil vide à leur côté.

Enfin un agent vient vers eux, avec Papy. Toute la tension retombe et le soulagement les envahit. Ils se précipitent à sa rencontre. – Vous l’avez retrouvé, merci mille fois monsieur l’agent, dit Patricia.

– Où était-il ? demande Didier.

– Dans les bras d’une certaine madame Vianin. Elle ne voulait pas le lâcher, elle nous a fait une grosse crise de larmes en disant qu’on lui arrachait l’amour de sa vie.

– C’est une voisine. Elle a toujours eu un faible pour lui, explique Patricia.

– Mais il n’a jamais été intéressé, poursuit Didier, même après le décès de maman.

– Oui, ben faites plus attention dorénavant, dit le flicun peu agacé, on ne plaisante pas avec ça.

– Promis monsieur l’agent, dit Didier.

– Merci monsieur l’agent, dit Patricia.

Le policier les regarde longuement, l’un après l’autre, d’un œil sévère pour bien appuyer ses paroles. Puis il hoche la tête, visiblement satisfait de ce qu’il voit.

– Bon, voici votre papy, prenez-en soin, dit-il en leur tendant l’urne.

Commentaires (1)

Starben CASE
05.04.2021

Bien trouvé ce parcours du marché incluant toutes les scènes proposées dans le concours "Entendu au marché". Et la fin est très originale. Du pure Asphodèle, humour et légèreté avec des piques.

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