22.02.2020 188 1 Le contrat

Fiction, Nouvelle

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© 2021 Kurt Fidlers

Spencer Hilton, un richissime homme d'affaires va être confronté à son pire cauchemar : devoir signer un contrat alors que tous les présages sont contre lui. Ecrite lors d'un atelier d'écriture à Thoiry les 08 et 09.02.2020.
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Ce matin-là, Spencer était debout aux aurores.

Sur New-York, se levait un soleil pâle, obstrué par le smog qui se répandait depuis les rues, où déjà régnait l’effervescence des bouchons, et de la plèbe qui allait et venait aux sons des klaxons.

Il contempla, nu, abrité derrière les vitrages du penthouse au 42ème étage d’un immeuble de luxe, cette vie qui amenait chaque jour, sans relâche, ces hommes et ces femmes à arpenter leurs misérables quotidiens.

Dans le lit, un léger soupir le tira de sa brève réflexion.

Il l’avait oubliée, celle-là.

Natacha. La petite Ukrainienne commandée la veille à l’agence Escort For U, dont les honoraires étaient chers, mais qui, une fois désinhibée par quelques coupes de champagne, lui en avait fait voir de toutes les couleurs.

Spencer scruta les draps froissés où se répandait le corps presque parfait de la jeune fille, hormis quelques aspérités dans les cuisses, déjà gorgés de cellulites en devenir.

A cet instant, il sentit une lassitude monter en lui.

Il lui toucha la cheville et la secoua.

– C’est l’heure Natacha. Il faut que tu dégages.

Une tête ébouriffée et des yeux bouffis émergèrent des coussins.

– Mmmmh ?

– Dégage. Maintenant. Toi comprendre ?

Natacha ne chercha pas, pour peu qu’elle en ait les capacités songea Spencer, à comprendre pourquoi on la tirait de son sommeil si tôt. Elle devait être une habituée des réveils brutaux.

Aussitôt, elle se leva, enfila sa presque robe, et se dirigea sans un mot vers la porte de sortie. En passant, elle cola un bref baiser sur la joue de Spencer indifférent ces flatteries commerciales.

Une fois seul, l’homme d’affaires, s’enfila dans son dressing, choisit un costume sur mesure, puis se dirigea vers la douche attenante, où il fit longuement couler l’eau chaude sur son corps athlétique.

Il prit le temps de songer à l’affaire qui l’avait amené à la Grande Pomme.

Persuadé par Andrew, son conseiller en placements de la 42ème Rue, il était là pour le business, pour confirmer son offre d’achat d’une entreprise spécialisée dans l’extraction de minerai de cobalt dans le sud du Gabon. C’était une filière intéressante, surtout par les temps qui couraient, avec toute cette croissance liée aux moteurs électriques, aux téléphones mobiles, le cobalt était, en ce moment, un des matériaux les plus recherchés sur la planète. De quoi envisager de belles perspectives de rentabilité.

Il aimait ce temps avant la phase de négociation finale, où il avait encore la capacité de baisser son offre d’achat, de revoir les clauses contractuelles et d’éventuellement revenir sur sa décision.

Il éteignit la douche, se sécha, et s’habilla dans le dressing. Dans son présentoir, il récupéra une Jaeger-Lecoultre qu’il se mit au poignet.

Il l’aimait beaucoup cette montre, elle lui rappelait son père de son vivant.

Quelle heure était-il ?

Le cadran de la Jaeger lui indiqua 7h45. Et on était le 13. Un vendredi.

Putain, se fustigea Spencer, tu y as pas pensé.

C’était la première fois qu’il n’avait pas fait le lien entre la date et la signature d’un contrat. Jamais il n’avait dérogé à cette habitude. Probablement dû au décalage avec l’Europe.

Comment avait-il pu être aussi stupide ?

Il s’assit sur un siège, encore sous le choc, ramena ses chaussures italiennes, enfila la droite et commença à la lasser lorsque le lacet se rompit.

Hagard, il scruta le cordon fiché au creux de sa main, n‘y croyant pas. Deux signes en l’espace d’à peine deux minutes d’intervalle.

Une pensée surgit aussitôt : il fallait qu’il appelle Andrew pour lui dire de tout annuler avec les vendeurs.

Aussitôt, il se saisit de son portable, contacta son conseiller qui répondit immédiatement.

– Spencer, comment ça va ? Alors, prêt pour ce matin ?

– Écoute Andrew, je crois que c’est pas le bon jour.

Silence quelques secondes au bout du fil.

– Explique.

Spencer lui expliqua qu’il avait relu quelques paragraphes des conditions contractuelles et n’était pas d’accord avec elles. Il fallait revoir ça. Il était disposé à rencontrer les vendeurs, mais pour cela, il fallait qu’eux soient prêts à concéder quelques millions sur le prix de vente.

Andrew écouta patiemment le monologue de Spencer et lui rétorqua qu’il avait compris toutes ses doléances, mais qu’il devait s’attendre à un refus de leur part. Par ailleurs, chacun venait de loin, ce rendez-vous avait été conclu depuis plusieurs semaines déjà et qu’une annulation de dernière minute risquerait d’offenser les vendeurs.

L’homme d’affaires lui répondit que cela lui était complètement égal et qu’il souhaitait qu’Andrew

leur fasse part de ses remarques avant la séance de ce matin. Ça lui permettrait de repartir sur une

nouvelle base de négociation.

Son conseiller confirma qu’il le ferait.

Le rendez-vous était fixé dans deux heures au Carlton. Les Gabonais y avaient réservé un salon particulier.

– Fais-moi venir une voiture, Andrew.

Il raccrocha.

 

Deux heures plus tard, Spencer embarqua dans la limousine qui s’était garée devant son immeuble. Un chauffeur particulier tout en noir le reçut, couvre-chef sous le bras.

Il l’amena au Carlton où Spencer pénétra et vint à la rencontre d’Andrew, installé dans un confortable canapé du majestueux hall d’entrée.

Avant la séance, ils firent un débriefing. Spencer voulut savoir si Andrew avait bien transmis et compris ses remarques.

– Spence, tu ne te rends pas compte de qui sont ces types. Tu ne peux pas me demander maintenant de leur annoncer que l’affaire n’est pas encore dans le sac.

Irrité, l’homme d’affaires le reprit :

– C’était ton job Andrew, je t’avais demandé de les prévenir. Arrange-toi comme tu veux, mais je ne signerais pas aujourd’hui et je veux que leurs conditions soient revues à la baisse.

– Ça fait quelques années qu’on bosse ensembles, Spencer, et je te jure qu’avec eux ça rigole pas. C’est pas des clients qu’on peut embobiner de cette manière.

– Tu en parle comme si ces mecs faisaient partie d’une quelconque mafia…

Andrew ne répondit pas immédiatement.

– Je t’en prie Spencer, on discute avec eux et après on avisera.

L’agacement de Spencer monta d’un cran supplémentaire. Il avait vraiment l’impression qu’Andrew ne l’avait pas écouté et n’en avait fait qu’à sa tête.

Mais maintenant qu’il était là, une rencontre avec les vendeurs semblait inévitable.

– Tu me mets dans une position délicate Andrew. Nous en reparlerons. Ok pour les rencontrer, mais je te le répète : je ne signerais pas aujourd’hui.

– J’ai compris Spencer, sois rassuré.

Andrew le conduisit dans le salon privé alors que son estomac se nouait. Il avait un mauvais pressentiment.

Dans un espace feutré, à l’écart du va-et-vient de l’hôtel, il fut accueilli par un Gabonais qui le dépassait d’une tête, aux épaules larges, surmonté par un cou de taureau et un visage anguleux inquiétant. Derrière lui se tenaient un homme et deux gardes du corps, tous taillés dans le même gabarit.

Le conseiller de Spencer fit les présentations : André Chevalier, le balèze, était le propriétaire de la mine de cobalt, Gilles Pasquier son conseiller financier, et les deux autres, des gardes du corps nigérians de Chevalier.

Spencer se demanda soudain pour quelle raison ce Chevalier avait besoin de gardes du corps.

Ils s’assirent autour de la table, firent commander une bouteille de champagne, et se mirent à parler business.

On évoqua le produit brut opérationnel, les éventuelles charges, les marges envisageables, un EBITDA

un NOPAT, et des résultats mirifiques qui donnèrent le sourire à tous, sauf à Spencer.

Une tension palpable parcourait la table. On voulait lui faire voir une pluie de dollars pour cacher quelque chose qui ne se trouvait pas parmi les chiffres du Business Plan. Et malgré leurs beaux discours pleins d’espoirs financiers, Spencer se satisfaisait d’être un homme d’affaires qu’on ne manipulait aussi aisément. Et il y avait autre chose en plus.

André et Gilles, les deux Gabonais, avaient une manière de scruter Spencer qui le mettait mal à l’aise. Leurs yeux profonds, si blancs, lui lançaient des regards insistants qu’il avait du mal à soutenir. Ils semblaient attendre de lui qu’il signe ce contrat et, l’espace d’une fraction de seconde, il s’imagina ce qu’ils pourraient lui faire si subitement il venait à les contredire ou à les vexer. Il avait entendu parler des méthodes de persuasion des Africains.

– Monsieur Spencer, dit Chevalier en plongeant son regard dans ses yeux, il n’est plus question de négocier aujourd’hui. Je pensais que tout avait déjà été discuté avec Andrew. Alors expliquez-moi pour quelle raison vous revenez sur nos discussions préliminaires ?

Andrew, assis à la droite de Spencer ne dit rien. Ce dernier aurait voulut lui marteler que voilà ce qui arrivait quand les consignes n’étaient pas clairement respectées et appliquées. On se retrouvait dans une situation désagréable où l’issue pourrait s’avérer plus tragique qu’un simple petit coup de règle sur les doigts.

A quoi jouait Andrew ? Etait-il de son côté ou de celui des Gabonais ? Et qu’attendait-il pour leur dire ce qu’ils avaient discutés ce matin au téléphone ?

Il fallait faire quelque chose avant que l’affaire ne parte en eau de boudin.

La tension s’éleva d’un cran supplémentaire.

Perdu dans ses pensées, les yeux perçants des Gabonais rivés sur Spencer, Andrew sentit naître au fond de lui le malaise qui régnait autour de la table.

Soudain, les rideaux du salon particulier s’ouvrirent à la volée pour laisser apparaître une petite fille à la peau mate, coiffée de nattes. Elle était accompagnée par une dame élégante, très élancée, aux contours à faire pâlir le plus beau des mannequins.

– Je t’ai dit de rester dans la chambre, Jeannette, tonitrua André Chevalier.

Tous autour de la table sursautèrent.

Les gardes du corps se précipitèrent dans le but de les contraindre à sortir de la pièce. Chevalier les arrêta d’un geste de la main.

Gilles Pasquier, le conseiller, resta stoïque derrière son patron, tandis que Spencer eut l’impression étrange d’un déjà-vu, de quelque chose de familier qu’il avait oublié et dont les contours s’envolèrent aussitôt.

– Elle voulait absolument voir son papa, lança la grande femme élégante sur le ton de l’excuse.

Spencer la trouva magnifique, auréolée d’une grâce naturelle.

Derrière elle apparut soudainement le serveur avec une bouteille de champagne dans son seau.

Gilles lui fit un signe discret de tout déposer sur la table derrière lui et de les laisser. Le serveur obtempéra sans se faire prier.

La petite, toujours accroché à la main de sa mère, la lâcha et se précipita vers son père qui la fit asseoir sur ses genoux.

– Qu’est-ce que c’est qu’ça ? pépia-t-elle.

– C’est un contrat ma chérie, rétorqua André Chevalier, dont le visage s’était soudain transformé. Les

yeux menaçants avaient disparu, ne restaient plus que ceux, pleins de fierté, d’un père dont l’affection se lisait sur ses traits.

– Pffff, ça a l’air nul, jeta la petite fille en levant les yeux au ciel. Dis papa, quand est-ce qu’on va voir les singes et les girafes ? Tu l’avais promis. Stpl, stpl, stpl… fit-elle en sautant sur ses genoux.

Andrew et Spencer échangèrent un regard circonspect.

Spencer ne put s’empêcher d’être touché par la spontanéité et la candeur de la fillette. Il n’avait jamais eu d’enfant et ils lui étaient bien indifférents, mais celle-ci le touchait sans qu’il ait su vraiment se l’expliquer. C’était un sentiment étrange.

– Vous voyez, dit Chevalier en s’adressant à Spencer, ce que la vie vous apporte, la vie peut vous le reprendre aussitôt, et parfois, avec beaucoup de sagesse. Il y a un dicton dans notre pays qui dit : « La main qui nourrit est aussi celle qui sauve et celle qui tue. »

Spencer éprouva un sentiment viscéral de dégoût. La menace n’était qu’à peine voilée.

– Je vois ce que vous voulez dire, répondit-il, tendu.

André Chevalier se leva de toute sa hauteur, et tendit la main à Jeannette qui la prit, puis la lâcha aussitôt pour se précipiter vers sa mère, excitée.

– Maman, maman, on va voir les singes !

Le Gabonais donna des instructions à ses hommes de mains, tandis qu’il se préparait à quitter la pièce, il lança à l’intention de l’homme d’affaires :

– Je vous laisse la journée pour méditer à notre affaire, Spencer. Nous nous reverrons demain pour conclure, ici, dans ce même salon. Et pour m’assurer que vous n’essaierez pas de vous soustraire à notre future entente, mon garde du corps ici présent, va vous accompagner lors de tous vos 

déplacements.

– Vous n’y songez pas, rétorqua à brûle-pourpoint Spencer.

André étira un sourire carnassier sur des dents parfaitement blanches.

– C’est non négociable. C’est ma garantie de vous voir ici, demain, à la même heure.

 

Spencer était hors de lui.

Furieux contre lui-même et aussi furieux contre Andrew qui l’avait mis en contact avec des mafieux de la pire espèce.

Il se rendait bien compte qu’il n’avait guère le choix. En plus d’avoir été embarqué dans un traquenard, voilà qu’on lui imposait un balèze en costume noir, au crâne rasé, et aux boucles d’oreilles en or.

Il sortit de l’hôtel d’un pas précipité, Andrew et le gros black sur les talons.

La limousine attendait, ainsi que le chauffeur qui leur ouvrit la portière.

Spencer s’engouffra dans la voiture, suivi par le garde du corps. L’homme d’affaires scruta Andrew planté sur le trottoir. Il s’était mis à pleuvoir des cordes.

– Je t’appelle Andrew, nous n’en avons pas fini.

Et la portière claqua.

Dans l’habitacle, Spencer songea à toute cette mésaventure. Rien ne s’était passé comme il s’y attendait. Il aurait mieux fait d’écouter ses présages du matin et de ne pas se rendre au rendez-vous.

Il soupira d’agacement.

Le véhicule démarra après que Spencer ait demandé au chauffeur de retourner à son hôtel.

En face de lui, le grand black restait stoïque.

Dire qu’il fallait le supporter toute la journée et encore cette nuit.

– C’est une putain de blague ! jura-t-il en donnant un coup de pied dans la portière.

– Qwoi pat’won ?

– Rien, putain, rien…

– Moi, pas bien comp’wende, dit le balèze.

– Ouais, ben moi très bien compris dans quel merdier que je me suis fourré.

– Toi colèwe ?

– Oui, moi très colère !

– Twoi pas colèwe, twoi bien entendwe Honoré…

– Honoré, c’est qui ?

Le grand black se désigna avec un large sourire.

Voilà qu’il se coltinait l’idiot du village, un total illettré, rumina Spencer.

– Et qu’est-ce que j’en ai à foutre de ce que Honoré veut bien me dire ? ragea-t-il.

– Dans pays, on dit : « Temps passe, et homme passe avec lui. » Twoi pas êtwe twiste. Andwé êtwe bon avec twoi aujouwd’wui.

– Putain mais c’est pas vrai, vous avez tous un stock de proverbes en réserve ou quoi ?

Honoré se tut, sans manquer d’adresser un large sourire à Spencer qui se renfrogna.

Un silence sépulcral s’installa entre eux.

Dehors, la pluie labourait le pare-brise du véhicule et crépitait sur le vitrage à l’image d’un torrent de grêlons. De la buée s’insinua sur les fenêtres de la limousine, rendant opaque toute vision extérieure.

Le chauffeur freina.

– Qu’y a-t-il chauffeur ? s’enquit Spencer.

– Un bouchon, Monsieur. Toutes les voitures sont à l’arrêt.

Les essuie-glaces allaient et venaient sur un rythme métronomique, et le chauffeur avaient enclenché la ventilation pour éviter que la buée n’emprisonne le pare-brise.

L’humeur de Spencer se rembrunit d’un cran supplémentaire.

Le retour jusqu’au penthouse prenait environ une quinzaine de minutes, tandis que là, ils allaient devoir patienter, certes dans le confort, mais Spencer se sentait inconfortable, épié par le type qui lui faisait face.

Comment allait-il se sortir de ce guêpier dans lequel Andrew l’avait fourré ?

Il médita sur ce qui l’avait amené jusqu’ici.

Pour quelle raison avait-il fallu qu’il en vienne à s’intéresser de près aux mines de cobalt du Gabon ? Et pourquoi précisément celle-ci ?

Andrew, évidemment, surgit comme une réponse évidente dans l’esprit de l’homme d’affaires.

Andrew, c’est bien lui qui l’avait conduit jusqu’ici. Toujours prompt à proposer de belles affaires juteuses, mais toujours prompt aussi à ne voir dans le business que ses propres intérêts plutôt que ceux de son client.

Mais lui, quels étaient ses intérêts ? La rentabilité ? Le profit ?

Oui, tout ça à la fois, admit-il. Tu as bien voulu accepter ce qu’il te proposait aussi sans te renseigner au préalable.

Ne fais confiance à personne dans le business, lui martelait régulièrement son père.

Il en voulut à Andrew à cet instant précis, et aussi à son père. Lui qui, systématiquement, le sermonnait, l’assommait de conseils, et s’enorgueillissait d’avoir « réussi » sans l’aide de quiconque. Comme il pouvait le détester parfois.

A l’extérieur, la pluie s’intensifia.

Spencer effaça la buée de la vitre, le contact était froid, humide, et scruta l’extérieur dans le vain espoir d’y trouver une solution.

Des gens parcouraient d’un pas pressé les trottoirs, harnachés à leurs parapluies comme à une bouée de sauvetage.

Un marchand de hot-dogs pliait bagages, trempé jusqu’aux os, et un peu plus loin, au pied des grands buildings, des badauds jetaient des regards éperdus au ciel, momentanément protégés des marquises d’enseignes de mode. Ils semblaient songeurs et craintifs à l’idée de plonger sous le déluge.

– Twoi réfléchiw ? dit Honoré, le tirant de sa réflexion contemplative.

Spencer ne répondit pas.

– Twoi pas réléchiw, twoi signer.

– Ne me dis pas ce je dois faire, contra Spencer, une pointe d’agacement dans la voix.

– Moi compwendwe, dit Honoré en posant une main sur le genou de l’homme d’affaires.

– Enlevez votre main, dit Spencer d’un ton impérieux.

Honoré obtempéra, puis se toucha le bout du nez.

– Mwoi savoiw weconnaîtwe…

– Vous ne savez rien, répondit Spencer en détournant son regard des yeux pénétrants du Nigérian.

Le véhicule redémarra.

Empli de perplexité, Spencer songea comment il pouvait susciter cette attirance chez les individus de son sexe.

Avait-il fait, ou dit quelque chose qui aurait pu laisser croire à cet homme que… ?

Il se persuada qu’il n’en était rien.

Cet épisode, pourtant, le ramena à l’affaire et plus particulièrement à Andrew.

Ils s’étaient rencontrés cinq ans auparavant à une convention sur les investissements dans les marchés émergents d’Asie du Sud-Ouest à Kuala Lumpur.

Spencer avait abordé son conseiller après avoir suivi une de ses conférences particulièrement intéressantes, où le jeune loup avait convaincu l’assistance d’une manière particulièrement habile, teinté de beaucoup de naturel et d’une touche d’aplomb.

Sur le moment, il avait été subjugué par la verve du jeune homme, par sa force de caractère et son assurance. Il s’était dit qu’il lui fallait absolument cet homme dans son équipe.

Lors de leur rencontre, les deux hommes s’étaient tout de suite entendus. Il se rendait bien compte qu’Andrew avait un petit côté flatteur, et savait parfaitement sentir les besoins de ses clients. Avec le recul, Spencer s’imaginait maintenant que lui-même devait être un cas parmi tant d’autres.

Oui, Andrew savait s‘y prendre, ça c’était une certitude. Spencer avait été fasciné par ses yeux, d’un bleu métallique, qui vraisemblablement, avaient la faculté de déceler la moindre faille, à croire qu’il lisait dans l’esprit de ses interlocuteurs.

La limousine s’arrêta au pied de son immeuble.

Honoré souriait de toutes ses dents.

– Allons-y patwon.

Spencer sortit sous la pluie battante, Honoré sur les talons.

Le concierge les accueillit derrière sa réception par un : « M’sieur Hilton » et détailla des pieds à la tête l’armoire à glace qui le suivait.

Ils empruntèrent l’ascenseur jusqu’au penthouse, où Spencer pénétra sans un mot. Il désigna la chambre à droite de l’entrée au grand black.

– Tu dormiras là, déclara-t-il.

– Vous êtes suwe patwon ?

– Évidemment que j’en suis sûr. Laisse-moi maintenant, je dois passer un coup de fil.

– Désolé patwon, mais Andwé a été claiw. Moi pas quitter toi.

Spencer se passa une main dans son épaisse chevelure grise et soupira de lassitude.

– Bon tu t’installes dans la cuisine, mais je veux pas t’entendre, c’est clair ?

– Twès claiw.

 

Andrew reçut l’appel de Spencer. Il décrocha aussitôt.

– Spencer ?

Son interlocuteur chuchotait, comme s’il tentait de se dissimuler d’autres autour de lui.

– Andrew. Je suis extrêmement mécontent. Cette affaire sent mauvais. Ma confiance est rompue.

– Et donc ?

– T’es viré.

Andrew adressa un sourire au combiné.

– Je ne crois pas, non.

Silence l’espace d’une fraction de seconde.

– Comment ça ?

– Je crois, Spence, que t’es pas en position de négocier. C’est moi qui t’ai introduit auprès des Gabonais, j’ai droit à une commission.

– Et tu l’auras, rétorqua Spencer, mais je ne veux plus que tu participes à la suite de la négociation.

– Tu n’es plus en position de négocier mon petit Spencer.

– Pardon ?

– Tu as bien compris.

– Non, je ne crois pas, répondit l’homme d’affaires sur le point de raccrocher.

– Le temps t’est compté Spencer, l’heure tourne, TIC-TAC-TIC-TAC… malheureusement pas à ton avantage mon cher ami. Regarde ta montre.

Un silence se prolongea.

Spencer regarda sa montre.

Il se tenait face aux vitrages de son penthouse, laminés par la pluie. Il releva son visage et scruta son ombre, figée de stupeur, se reflétant dans le verre.

Comme si tout venait de s’écrouler autour de lui, il dit dans un souffle :

– Ma montre… les aiguilles… elles… elles remontent le temps.

A l’autre bout du fil, son conseiller s’esclaffa d’un rire forcé.

– Tu vois la merde dans laquelle tu te trouves ?

Spencer sentit son cœur se serrer à tel point qu’il n’avait jamais ressenti telle sensation. Qu’est-ce qui se passait là ?

– Qui es-tu ?

– Ahahah, bonne question. Mais si je peux me permettre, poses-toi plutôt la question de toi, qui es-tu vraiment, Spencer ?

– Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu as fait ? Et… et comment as-tu fait ça ?

– Spence, Spence, Spence… tu poses trop de question, répondit Andrew d’une voix faussement compatissante. Nous l’avions vu tout de suite. Je leur avais dit qu’on ne pouvait pas te faire confiance.

– Je ne comprends rien à ce que tu me racontes, Andrew.

– Je sais. C’est pourquoi, je vais te laisser une dernière chance, Spencer. Tu dois signer ce contrat.

– MAIS DE QUOI TU PARLES CONNARD ? hurla un Spencer au bord du gouffre de la folie.

– Le contrat avec les Gabonais, rétorqua son interlocuteur calmement, tu dois le signer.

– JAMAIS ! TU M’ENTENDS, JAMAIS !

– En fait tu n’as pas le choix, Spence.

– Et qu’est-ce que tu feras sinon, espèce de raclure ?

– Je peux faire disparaître ta fille.

Spencer se tut l’espace d’une seconde, puis se reprit :

– Je n’ai pas de fille.

Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, cette affirmation sonna creux à ses oreilles.

– Ah non ? C’est ce que tu crois en réalité. Mais tu crois aussi être Spencer Hilton.

Spencer déglutit. Il ne comprenait rien à ce que lui racontait son conseiller, et appréciait encore moins le ton et les menaces qu’il utilisait.

– J’en ai assez de cette conversation, Andrew, elle ne mène nulle part, et je ne comprends pas à quel jeu 

tu joues. Donc, je vais couper la communication et reprendre l’avion pour l’Europe dès ce soir. La négociation s’achève maintenant.

Il coupa la ligne.

Sa silhouette se découpait dans le vitrage qui lui renvoyait l’ombre d’un corps dont il n’avait pas l’impression d’être le propriétaire. Quelque chose n’allait pas.

Ce n’était pas tant le ton qu’Andrew venait d’utiliser ou ses menaces, non, c’était quelque chose de bien plus profond. Quelque chose en relation avec ce qu’il venait de dire : « Faire disparaître sa fille ». Et comme dans le salon privé lorsqu’étaient apparues la fillette et la femme, il eut un sentiment étrange. Une impression qu’on le lacérait au plus profond de ses entrailles.

Il se sentit mal. Mal au point de vaciller.

Il n’avait pas d’enfant. Du moins, pas d’enfant qu’il connaisse et dont il ait reconnu la paternité.

Alors pourquoi cela le mettait-il tellement mal à l’aise ? Pourquoi cette affirmation l’avait-elle blessé si profondément qu’il en devenait malade ?

Spencer, soudain, se précipita aux toilettes et vomit un flot de bile. De la sueur froide, incisive comme une lame, s’écoula dans son dos.

En revenant dans le salon, la chemise trempée, il ne se sentait pas mieux.

Honoré releva les yeux de son portable et l’observa de la tête aux pieds.

– Twoi te sentiw mal ?

Spencer ne répondit pas et se laissa choir dans le canapé qui faisait front au panorama où  se

 

déroulaient des halos sinistres par-dessus les toits des gratte-ciels. Le déluge n’avait cessé.

Son téléphone vibra dans sa poche.

Il décrocha. A l’autre bout de la ligne, la voix d’Andrew était passée au-delà du stade de l’intimidation.

– Tu vas bien m’écouter espèce de sous merde. J’en ai rien à foutre que tu comprennes rien à cette histoire, moi ce que je te dis, c’est que si tu n’obtempères pas, ta gamine va y passer. Alors signe ce putain de contrat.

Malgré son cœur qui tambourinait dans sa poitrine, Spencer réussit à conserver son calme.

– Je te l’ai dit Andrew, jamais je ne signerai ce contrat, et tes menaces ne m’impressionnent pas.

– Peut-être que tu vas changer d’avis d’ici quelques secondes. Honoré est là ?

L’homme d’affaires jeta un coup d’œil au grand black penché sur son smartphone, accoudé au bar de la cuisine.

– Euh… oui.

– Alors regarde bien.

Et soudain, Honoré disparut.

Spencer sursauta et lâcha son téléphone.

– Spence ? tu es là ? fit une voix lointaine dans son téléphone. Hallooooo ?

Il reprit son téléphone, tremblant.

– Comment… comment as-tu fait ça ?

– Attends… le mieux c’est que je te l’explique de vive voix.

– Quoi ? mais…

Tandis que plus personne n’était au bout du fil, apparut, assis sur la chaise à la place d’Honoré,

Andrew, les yeux perçants, téléphone à la main.

– Taaa taaaaaaa, clama-t-il comme un Monsieur Loyal sur un ton badin, bras écartés.

Spencer resta interdit.

– Ce n’est pas possible… souffla-t-il.

– Et pourtant. Vois-tu mon petit Spence, t’es le genre de gars qui croit tout ce qu’il voit, mais derrière le rideau de la vie, tu vois, parfois il se cache des choses insoupçonnées, un monde où ceux de ton espèce ne sont pas prêts d’aller.

La frustration monta aux joues de Spencer qui devint rouge de colère.

– Qui es-tu à la fin ? gronda-t-il.

Son conseiller se leva et lui intima l’ordre de s’asseoir et de bien l’écouter. Il jeta un regard perplexe sur la ville et balaya le paysage de la main.

Subitement, le panorama se transforma en un ciel bleu auréolé d’un soleil puissant à la surprise de Spencer qui venait de s’avachir dans le canapé.

– J’aime mieux ça, lança Andrew. Je vais te raconter une histoire Spencer, ou devrais-je plutôt dire Viktor Ljubicenko.

– Qui ?

– Oui, Viktor. C’est toi. En fait, tu t’en doutais… il réfléchit et ricana : « Ah non, tu t’en doutais pas, suis-je bête (il se claqua le front). Je t’explique. En réalité, tu es Viktor Ljubicenko, tu fais partie d’une commission sous mandat de l’OMC dont la mission est de rendre un rapport au haut-commissaire sur l’extraction du cobalt au Gabon. En résumé, tu viens fouiner dans les affaires qui ne te concernent pas, et surtout, qui ne plaisent pas beaucoup à mes mandants. Lorsque tu es arrivé à Libreville, il y environ 

dix jours, tu étais accompagné par ta femme et ta fille, que tu as d’ailleurs déjà entr’aperçues dans le salon privé du Carlton, tu t’en souviens n’est-ce pas ?

Spencer se remémora soudain son déjà-vu et ce sentiment étrange que la femme et la fille avait suscité en entrant dans le salon privé.

Voyant le visage décomposé de son interlocuteur, Andrew enchaîna :

– Ah oui, je vois à la tête que tu fais que tu t’en rappelles. Ce sentiment d’amour entre toi et ta famille doit être très fort, je n’ai jamais eu de sujet d’expérience qui a su influencer autant sa réalité. Enfin bref. Comme tu montrais des soupçons envers mon patron et ses méthodes d’extraction, nous avons craint suite à ton rapport que l’Organisation Mondiale du Commerce ne cherche à faire cesser l’exploitation du minerai. Du coup, c’est là qu’André Chevalier a fait appel à mes services et mes petits tours de passe-passe.

Spencer comprenait que quelque chose c’était produit dans ce salon quelques heures auparavant, mais toute cette histoire ne tenait pas debout. Andrew l’appelait Viktor. Mais il n’y avait pas de Viktor, il n’y avait que lui, Spencer.

Alors pour quelle raison cette femme et sa fillette l’avaient-elles autant troublé ?

– Comment fais-tu ça ? demanda Spencer la mine sombre.

Andrew s’amusait et se riait de l’homme qui lui faisait face, le visage déconfit par une révélation dont peut-être il ne pourrait peut-être jamais se remettre.

– Disons que mon dada à moi c’est les nouvelles technologies, et figure-toi que la Silicon Valley est un vivier des plus impressionnants où l’amateur que je suis peut pêcher en toute quiétude. Il y avait là-bas un petit jeune que j’ai recruté. Il avait un programme des plus intéressant : “L’immersion sensoriel

-le” qu’il l’a appelé. Ouais, évidemment ça casse pas des briques ce nom, mais là où ça devient intéressant, c’est que ce petit génie a développé un appareil qui permet de pénétrer dans l’esprit des gens. De façonner un univers, ou un fantasme – appelle ça comme tu veux – où le sujet de l’expérience s’imagine être dans sa propre réalité. En vérité le « patient » est simplement mis sous léthargie et celui qui le contrôle peut utiliser ses souvenirs comme outils pour le contraindre à faire ou dire ce qu’il veut. On peut aussi lui faire apparaître des personnes qu’il aime, de son entourage et les utiliser. Alors oui, c’est très immersif comme expérience, mais nous nous sommes aperçus que parfois des réminiscences du sujet ressurgissaient, comme des pensées refoulées, ou des pulsions gay par exemple, lança Andrew en lui adressant un clin d’œil. L’appareil n’est pas encore totalement au point, je le concède. Mais tu te rends compte des possibilités qu’un tel outil peut offrir ? C’est génial, non ?

– Pourquoi tu me racontes tout ça ? maugréa Spencer qui ne croyait pas à cette maudite histoire.

– Parce que toi et moi, maintenant, on est sur le même bateau. Tu crois être ici dans ton salon cosi à regarder la plèbe ; comme Spencer Hilton aime tellement la nommer, s’embourber dans le marasme de ta misérable vie de richard ? A tenter vainement de te raccrocher à tes jets privés, à tes putains de millions qui n’existent même pas. Tu n’imagines pas à quel point tu n’es rien. Tu n’existes pas. Tu es insignifiant, Viktor. Tu n’es qu’un gratte-papier au service d’une institution décrépie qui se croit encore légitime pour dicter le « fair » capitalisme. En vérité, Spencer Hilton et toi n’avez rien en commun. Nous l’avons façonné, pensant qu’un type de cette trempe te faisait fantasmer, te rendrait plus malléable pour signer l’autorisation d’exploiter. Or, nous nous sommes aperçus qu’il n’en était rien. Malgré le costume dans lequel tu t’es enfilé, il restait de toi

ces quelques bribes de souvenirs, d’habitudes, du « bon » (il mima les guillemets) père de famille, tout ce qui faisait de toi Viktor, le pantin de l’OMC. Il est parfois des plâtres plus difficiles à décrocher des murs que d’autres.

Si Andrew disait vrai, alors Spencer n’était pas ici. Et sa prétendue femme et sa fille non plus. Elles devaient être là, quelque part dehors, sous bonne garde. Il était plus que probable que les Gabonais se soient assurés d’avoir toutes les cartes en mains. Et pour lui, la seule possibilité de savoir si ce que son pseudo conseiller lui racontait était vrai, était de marcher momentanément dans la combine, du moins, dans l’espoir de découvrir le fin mot de toute cette histoire.

– Vous n’êtes que des escrocs.

– Oui, vraisemblablement, Viktor. Mais des escrocs riches. Maintenant il faut que tu signes, sans quoi…

La pièce bascula pour laisser la place à une vaste salle de style art-déco, dont les larges fenêtres étaient obscurcies par d’épais rideaux.

Spencer eut comme un vertige, l’impression de tomber dans le trou du lapin.

Dans la salle, six sièges de dentistes étaient installés en éventail autour d’une console de contrôle qui devait être l’appareil dont avait parlé Andrew. Plus loin, une large table trônait avec, disposées autour, une dizaine de chaises.

André, Gilles, Andrew et les deux gardes du corps faisaient front à Viktor qui s’éveilla comme s’il revenait d’entre les morts, une gueule bois monumentale lui martelant la tête. Sa bouche était pâteuse, sa gorge aussi rêche que du papier de verre.

Il commanda un verre d’eau, qu’Honoré, le grand black, lui tendit aussitôt, un sourire niais peint sur

ses traits.

– Que dois-je faire ?

– Signe l’autorisation d’exploiter et tu seras libre, dit André Chevalier.

Sans se départir de son calme, il annonça comme une exigence :

– Je veux un sauf-conduit pour sortir du pays pour moi et ma famille, sans quoi je ne signerais jamais votre foutu rapport, répondit l’envoyé de l’OMC en jetant un regard furieux en direction d’Andrew.

– Et tu l’auras, rétorqua André Chevalier. Ta famille est sous bonne garde, sois en assuré.

Il désigna la table où ils prirent place.

Comment pouvait-il faire confiance à ces voleurs d’âme ? Ceux-là même qui avaient fait de sa vie un faux-semblant ?

L’espace d’un instant, il ne sut plus qui il était. Viktor, Spencer, ou quelqu’un d’autre ?

L’un ou l’autre, se dit-il, il n’avait dans l’immédiat plus trop le choix de signer le document accompagné par un stylo Mont-Blanc qu’on lui glissa sous le nez.

En se tortillant sur sa chaise, Spencer se dit que tout n’était peut-être pas perdu, qu’il lui restait encore une carte à jouer.

La carte maîtresse.

Alors, il apposa sa signature au bas du document autorisant l’exploitation des mines de cobalt par la société propriétaire d’André Chevalier.

 

Il fut reconduit à son hôtel où il retrouva Jeannette, sa fille si pleine de vie et sa magnifique femme Eleanor. Bien que les voir lui apporta une joie incommensurable, il n’en demeura pas moins sceptique

Il avait l’impression qu’il les reconnaissait, mais cela lui fit l’effet d’un rêve, de quelque chose d’évanescent, d’inaccessible.

Se pourrait-il qu’il soit encore projeté dans ce maudit appareil ? Que tout ceci ne soit qu’un maudit simulacre ?

Et lui, de Viktor ou de Spencer, qui était-il réellement ? Et qu’est-ce qui le motivait ? L’argent ? Les prostituées ? Les hommes ? Le pouvoir ?

Sur le tarmac, prêt à décoller à bord d’un avion de la compagnie Swiss en partance pour Genève, il balaya ses mauvaises pensées et se dit qu’il préférait oublier ces questions-là et profiter des moments précieux d’être là, en vie.

 

Genève.

Le haut-commissaire parcourut le rapport de Viktor Ljubicenko dans son bureau de l’OMC. Il avait la mine grave.

Après quelques minutes de lecture et d’une intense réflexion, Mark Steinway sortit de son mutisme :

– Je suis navré Viktor, mais votre rapport ne me permet pas de poser un droit de véto sur cette exploitation de mines de cobalt au Gabon. Les preuves ne sont pas irréfutables, par ailleurs, votre récit de cette machine à lire dans l’esprit est totalement tirée par les cheveux. On croirait un mauvais épisode de X-Files. Et imaginez un instant si la presse venait à s’emparer de cette histoire, elle nous réduirait en miettes, déjà qu’elle a été largement écornée par cette affaire du charbon aux Etats-Unis.

– Peut-être que votre décision sera plus facile avec ceci, rétorqua Viktor en déposant son téléphone

portable sur le bureau de son patron.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Mon portable. Et un enregistrement de plus de 18 heures de conversation entre les Gabonais, Andrew et le Ministre de l’Intérieur.

 

En sortant de l’OMC, une voiture attendait Viktor. Lorsqu’il monta dedans, il eut une vague impression, une réminiscence qu’il ne sut s’expliquer.

Quelque chose clochait.

Il monta dans le confort intérieur avec cette impression bizarre de déjà-vu, s’assit et déroula ses affaires sur le siège à côté de lui.

Le conducteur se tourna vers lui. Il avait de belles boucles d’oreilles en or, un crâne rasé et une bouille toute noire. Le Nigérian.

– Alow patwon, où on va cette fois ?

 

FIN

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