C’était au siècle dernier, les grandes surfaces n’existaient pas encore.  Ma grand-mère faisait les marchés - comme on disait alors - comprenez : elle allait au village, à pieds, en tirant derrière elle son char débordant de légumes, fruits et fleurs préparés par son mari,  jardinier. Le char du marché m’a inspiré ce texte…
Reprendre la lecture

Le char du marché

Assis sur le muret qui longe la route il tentait, difficilement, de reprendre son souffle. En regardant sa montre il constata qu’il avait mis près d’une demi-heure pour arriver jusque-là… et il n’était pas encore au bout de ses peines.

 

Dire qu’avant cinq minutes lui suffisaient pour dévaler cette route et rejoindre la place du village. C’est vrai qu’il y avait longtemps de cela. Ah… la nostalgie n’était pas loin, toutefois il n’avait pas l’intention de lui permettre de s’installer. Oh non ! A quoi pouvait bien servir la nostalgie si ce n’est à entériner le fait que l’on n’était plus comme avant ? Mais ça on le sait ! et se laisser aller à la mélancolie n’arrange pas les choses.

Tandis que sa respiration recouvrait petit à petit un rythme régulier, il s’octroya encore un moment de répit et laissa vagabonder ses pensées…

 

Deux adolescentes, reliées par les écouteurs d’un même baladeur, passèrent à sa hauteur et, en voyant ce vieux monsieur appuyé contre la haie, ralentirent leur allure pour s’assurer que tout allait bien. Rassurées par le sourire qui flottait sur les lèvres du bonhomme elles reprirent leur promenade et s’éloignèrent d’un pas accord et léger. Lui ne les vit même pas. Il était ailleurs, dans un autre temps…

 

Le passé remontait à la surface, il laissa faire. Au fur et à mesure que les souvenirs s’imposaient les années s’effaçaient et les rumeurs d’autrefois reprenaient corps. Dans sa semi-torpeur, notre quidam se retrouva ainsi au cœur du siècle dernier… C’était jour de marché, la place du Vieux Tilleul commençait à s’animer.

* * *

 

J’étais là depuis un moment déjà, fidèle au poste comme chaque mercredi et samedi, à l’abri du majestueux arbre centenaire qui donnait son nom à l’endroit, et les premiers clients n’allaient pas tarder. Tiens ! qu’est-ce que je disais.

Débouchant de la ruelle qui mène du lac au centre du village, la filoche pliée menue et glissée entre la ceinture et le pantalon, le premier des trois compères à se retrouver immanquablement chaque jour de marché arriva en traînant la jambe.

 

Ça faisait plusieurs fois que je le voyais s’avancer en boîtant; cependant, coquet comme il était, il prenait bien garde de se laisser aller à cette faiblesse uniquement lorsqu’il se savait seul et à l’abri des regards, sinon la fierté l’emportait et il prenait sur lui pour ne pas claudiquer. Ce matin pourtant quelqu’un d’autre, adossé tout proche de moi, le vît arriver, néanmoins il s’abstint de lui parler de son boitement et fît comme si de rien en le hélant:

 

– Salut Joseph ! Comment tu vas ?

– T’es déjà là ! Tu m’as vu arriver, alors ? bougonna Joseph.

– Non, menti le premier, je regardais ailleurs. Mais t’as pas répondu à ma question : comment tu vas ?

– Comme les vieux !

– Ma foi ! on est plus de première jeunesse toi et moi.

– Au fait, en parlant de jeunesse, il est pas là Roger ?

– En retard, comme à son habitude. Celui-là j’suis sûr qu’à l’heure où la Camarde passera il ratera le rendez-vous !

– Tu veux que je te dise ? Tant mieux pour lui ! Tout’ façon il a le temps de voir venir, c’est encore un gamin, lui.

– Un gamin, comme t’y vas ! Il est “du siècle” !

– Il est de 1900 ? T’es sûr ?

– Et comment ! Il te l’a déjà dit cent fois !

– Ben j’m’en rappelle pas.

 

Sur ces paroles Roger déboucha sur la place et, voyant ses compères déjà occupés à parlementer, pressa le pas. Arrivé à leur hauteur il les salua et la discussion se poursuivit à trois.

 

Pendant le laps de temps qu’avait duré la conversation entre les deux comparses plusieurs dames du village, panier au bras, s’étaient approchées et jaugeaient ma marchandise. Il faut dire que ce matin je proposais un assortiment de légumes, fruits et fleurs qui n’avait rien à envier aux grands marchés de la ville. Avec ce que mon étal mettait à disposition des clients, il y avait de quoi satisfaire les plus exigeants.

 

– Elles sont à combien vos carottes ?

– Cinquante centimes le kilo, arrachées y’a pas deux heures.

– Ça me va. Mettez m’en un kilo et deux de patates.

 

Les pommes de terre succèdent aux carottes sur la balance à plateaux et rejoignent rapidement les premières dans le sac en jute de la cliente.

 

– Il vous faut autre chose ?

– Oui, j’aimerais de quoi faire une bonne ratatouille.

– Ma foi, il va falloir composer sans poivrons, ceux du jardin n’étaient pas assez mûrs; mon mari m’a dit qu’il devrait y en avoir pour samedi.

– Bon, et bien en attendant je vais prendre un peu de haricots et une livre et demi de cerises. Ce sera tout. Enfin pas tout à fait, mon homme m’a donné deux francs pour des fleurs, vous avez…

– Oui ! J’ai pensé à vous en faisant les bouquets de pois de senteur, il y en a un tout de fleurs mauve, c’est celles que vous préférez je crois ; sinon les autres sont multicolores.

– Ah c’est gentil ! Donnez-moi donc le mauve, puisque vous l’avez fait pour moi, et vous me direz combien je vous dois.

 

Les clients arrivaient de toute part, ils étaient maintenant assez nombreux sur la place et comme la plupart d’entre eux se connaissaient, les discussions allaient bon train en attendant que chacun soit servi. La maraîchère s’affairait, pesant ici une livre de petit pois, là trois poignées d’épinard, quelques bulbes de fenouil ou remplissant délicatement des barquettes de framboises, de groseilles ou de cassis cueillis le matin-même.

 

Bien qu’à l’abri du grand tilleul, il commençait à faire bougrement chaud ; c’est vrai que juillet s’était installé depuis quelques jours mais après le printemps frileux de cette année 1947, on n’avait guère eu le temps de s’acclimater. Oh, pour moi ça ne changeait pas grand- chose, qu’il fasse froid ou chaud, c’était un peu “du pareil au même”, non c’était surtout à la marchandise que je pensais, la chaleur aurait tôt fait de flétrir les légumes à feuilles et ce n’était pas très attrayant pour la clientèle.

 

Ma patronne venait de se faire la même réflexion puisque, profitant d’une petite accalmie, elle était partie chercher de l’eau à la fontaine, de quoi asperger fruits et légumes pour les rafraîchir. Ceci étant fait, elle posa à côté de moi les seaux contenant les bottes de glaïeuls, les bouquets de reines-marguerites, de gueules de loup et autres dahlias du jardin qui, eux, avaient l’avantage d’avoir les pieds dans l’eau depuis l’aube ! Au marché, lorsque la chaleur est accablante, il fait bon être fleurs !

 

Tandis que les divers feuillages des caissettes se revigoraient après le passage de l’arrosoir, mon attention fut attirée par la voix de Roger qui, d’un seul coup, avait haussé le ton et insistait :

– Mais je te dis que ta femme je l’ai connue avant toi !

– C’est pas possible. Ma femme elle est pas d’ici.

– Je l’sais bien qu’elle est pas d’ici, moi non plus j’suis pas d’ici, c’est pour ça que…

Joseph ne lui laissa pas terminer sa phrase

– T’es pas d’ici, toi ? Ah ben ça ! T’es d’où ?

– Du même village que ta femme, je te l’ai déjà dit maintes fois seulement t’écoute pas !

– C’est pas vrai !? Du même village… Alors si ça s’trouve, ma femme, t’as dû la connaître avant moi !

 

Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! Parfois j’aurai très envie de rire, dommage que mon statut ne me le permette pas ! Mais là, même si la riposte de Joseph prête à sourire, le bougre ne fait pas exprès, sa mémoire a de plus en plus de trous et personne – pas même sa femme – ne peut raccommoder ce genre d’accroc.

 

Bon, à tant regarder vivre les gens autour de moi il m’arrive d’oublier qui je suis… et d’ailleurs, à ce propos, nous conversons depuis un moment et je ne me suis pas encore présenté. Désolé ! Lorsque je suis installé sur cette magnifique place avec tous ces villageois qui vont et viennent, s’arrêtent pour admirer ce que présente mon éventaire, l’orgueil l’emporte sur la bienséance ! Vu mon grand âge vous me le pardonnerez, j’espère !

 

Le soleil arrive gentiment à son zénith, il va bientôt être l’heure de regagner mes pénates  aussi  avant – si vous le voulez bien – je vais vous raconter en quelques mots mon histoire.

 

C’est au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, dans la maison du charron de la rue du Moulin, que j’ai vu le jour. A cette époque rien n’était comme maintenant; imaginez un peu : on venait d’inventer l’ampoule électrique ! Le cinéma n’existait pas et dans le ciel seuls les oiseaux volaient. Il n’y avait pas de jet d’eau dans la rade de Genève pas plus qu’il n’y avait de tour Eiffel à Paris. Aucune famille – si aisée soit-elle – ne disposait d’un téléphone chez elle et personne, ou presque, ne possédait de voiture. Des innovations, des inventions, des transformations on peut dire que j’en ai vues et, au cours des décennies ce sont toutes ces évolutions qui, petit à petit ont amené mon déclin. Dans mes jeunes années j’étais fringant et toujours disponible et il ne venait pas à l’idée de tout un chacun de se passer des services que nous rendions, mes semblables et moi-même. Nous étions utiles dans quantité de tâches et il n’était pas rare que nous voyagions bien au-delà de nos frontières.

 

Quand j’y pense une kyrielle de petites anecdotes cocasses, savoureuse, périlleuses parfois, mais le plus souvent agréables peuplent mes souvenirs… Parmi tous ceux-là pourtant, il y en a un qui m’afflige: l’essor de l’ère industrielle et l’accélération du rythme de la vie. Tôt ou tard je ne pourrai plus suivre; les marchés ne se tiendront plus sur les places, ils seront évincés par ce que l’on appellera des supermarchés  qui, eux, seront construits en dur et se regrouperont en périphérie des villes, loin des villages. Les gens n’auront plus le temps et ils iront faire leurs courses en voiture.

Vous ne me croyez pas ? Cependant vous verrez que j’ai raison et bientôt je serai ringard, inutile, dépassé. C’est le lot de tous… Enfin, pour ma part, j’ai bien roulé ma bosse, je devrais plutôt dire mes planches, mon timon et mes quatre roues ferrées ! puisque je suis le dernier char que fit le charron de la rue du Moulin.

 

* * *

 

– Papy ? Oh, papy, ça va ?

Le jeune homme tapotait l’épaule de son grand-père assis sur le muret.

– Ah c’est toi, petit !

– Qu’est-ce que tu fais là, tu ne te sens pas bien ?

– Non, non ça va ne t’inquiète pas. Tiens, aide-moi plutôt à me relever et accompagne-moi jusqu’au village.

– J’y vais justement, tu sais que c’est aujourd’hui que le vieux char du marché est exposé. Tu t’en souviens ?

Si je m’en souviens, pensa son grand-père, évidemment !

– Si tu savais combien de fois je l’ai tiré ce char plein de légumes, de fruits et de fleurs à l’aller et, les bons jours, bien plus léger au retour.

– Oui, je sais, papy, tu m’as déjà raconté.

– Ton arrière-grand-mère ou moi-même descendions sur la place tous les mercredis et samedis pour vendre les récoltes du jardin de ton arrière-grand-père. J’étais apprenti en ce temps-là et je demandais congé pour pouvoir faire le marché.

Le petit-fils eut un sourire indulgent et enchaîna:

– Je me réjouis de voir ce char, tu m’en as parlé si souvent ! Ils ont bien fait de le ressortir pour l’occasion.

 

Ainsi le grand-père et son petit-fils se remirent de concert en route et arrivèrent sur la place du Vieux Tilleul, rebaptisée “Place du Marché” depuis que “Les marchés d’antan” avaient refait leur apparition au cœur du village – devenu ville depuis longtemps – entouré désormais de bâtiments sans âme et si hauts qu’ils cachaient les montagnes, le lac, en un mot: la vue sur la belle vie.

 

24 septembre 2017

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus