Créé le: 30.07.2022
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Le champ

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© 2022 Frau La Fée

"Noli timere messorem." Ne crains pas la faucheuse. Elle veille sur le champ de blé. Elle attend que le grain soit mûr. Elle prend le temps de bien aiguiser la lame courbe de sa faux afin que chaque coup soit propre et net et définitif.
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Noli timere messorem.

Ne crains pas la faucheuse. Elle veille sur le champ de blé. Elle attend que le grain soit mûr. Elle prend le temps de bien aiguiser la lame courbe de sa faux afin que chaque coup soit propre et net et définitif.

Ne crains pas la faucheuse parce qu’elle a le plus grand respect pour le travail du labour, pour celui du semeur. Tu ne la verras jamais faucher avant l’heure.

 

1.

Assise aux pieds de l’arbre qui accueillera le laboureur sous son ombre, elle observe. L’homme enfonce le soc dans la terre craquelée. Sous ses efforts, l’humus humide et noir est lentement exposé à la vue de tous. L’odeur riche et douce emplit l’air encore frais de cette journée de labeur.

Le soleil monte dans le ciel. Les jeunes feuilles de l’arbre forment un dais parsemé de soleil. Le laboureur se repose avant de terminer sa tâche. Il boit l’eau fraîche contenue dans la cruche vernissée. Il dévore à belles dents le pain et la viande qu’il a apportés dans sa besace. Elle sourit de le voir manger de si bel appétit.

Les sillons tracés strient la terre encore vierge. Leurs lignes sombres forment un dessin ancien, une esquisse de l’œuvre à venir.

Le soleil infléchit sa trajectoire. Les ombres s’étirent. Il est temps. La faucheuse se lève et aide l’homme à porter ses outils. Elle rentre avec lui, le soir venu.

 

2.

Le lendemain, elle reprend sa place entre les racines de l’arbre. Elle attend comme on attend les premières notes d’une symphonie que l’on connaît par cœur.

L’homme s’est placé à l’une des extrémités du champ. En bandoulière, il porte le sac de toile claire qui contient le grain. Il y plonge sa main, retire une poignée…

… Les vertes pépites végétales, si petites, scintillent brièvement dans l’air avant d’être accueillies par la terre fraîchement retournée. Chaque geste est à la fois unique et parfaitement identique. Quelques oiseaux osent s’aventurer le long des sillons. Alors le semeur se met à chanter à tue-tête les plus belles chansons, les plus longues, les plus joyeuses qu’il connaît. Il sifflote, il gronde, fait exprès de marcher lourdement pour effrayer les étourneaux. Leur vol sombre, moiré de vert et de mauve, suit en contrepoint la courbe des grains de blé.

La faucheuse sourit. Elle a confectionné un épouvantail – un grand bonhomme tout maigre, vêtu d’un ample manteau. Un chapeau noir à larges bords dissimule le haut de sa tête sans visage. Le semeur pose son sac vide et prend l’épouvantail. Il le plante au milieu du champ et lui écarte les bras qui se terminent par de vieux gants de cuir. Leurs doigts tordus ressemblent à des serres, prêtes à saisir les imprudents qui oseraient s’aventurer par ici. Les pans du manteau claquent dans le vent comme les ailes d’un corbeau.

« On a bien travaillé », dit le semeur. Silencieuse, elle acquiesce. Main dans la main, ils rentrent ensemble par le chemin familier qui mène à leur demeure.

 

3.

Chaque jour, seule, la faucheuse rend visite à l’épouvantail. Elle vérifie qu’il est bien stable, que son chapeau et ses gants restent bien attachés. Elle tolère la présence quotidienne d’un héron car il dévore volontiers les mulots, ces amateurs de grains de blé.

Un jour, elle pend quelques breloques brillantes et tintinnabulantes sur les bords du grand chapeau. C’était son chapeau à elle, avant qu’elle en change. Le ruban est tout usé. Bleu pâle comme les yeux d’un aveugle.

Les nuages apportent ce qu’il faut de pluie pour que le blé germe. Pareilles à de l’or fin, des petites feuilles émergent de la terre noire. La faucheuse sourit : elle aime ce contraste. Elle s’accroupit, effleure les pousses puis se redresse. Quelque chose dans l’air a changé. Ce n’est plus la brise tiède qui fait grincer les attaches de l’épouvantail. C’est un souffle brûlant.

 

4.

Dans le ciel les nuages s’effilochent, se dissolvent, s’évaporent. Les stridulations des grillons, obsédantes crécelles, envahissent l’espace. L’air se met à vibrer à mesure que la terre absorbe la chaleur du soleil. Elle suffoque, la terre, elle expire et s’assèche, se craquelle par endroits. La faucheuse se réfugie à l’ombre de l’arbre dont les feuilles extrêmes se sacrifient pour les autres.

Une forme tremblotante avance sur le chemin. Le sol brille comme un miroir. Émergeant du mirage, l’homme apparaît. Il ne veut pas croire ce qu’il voit : la lente agonie des jeunes pousses.

La faucheuse l’observe – que va-t-il faire ? Elle scrute attentivement le visage de l’homme. Le voilà qui fronce les sourcils puis il retrousse ses manches et repart à grandes enjambées. Où va-t-il ? Curieuse, elle se lève et lui emboîte le pas. Elle le retrouve près du ruisseau, une pioche dans les mains. Il s’emploie à entamer la rive, à creuser une saignée pour détourner l’eau vers le champ.

C’est peine perdue… la prairie assoiffée ingurgite l’eau avant que celle-ci ne puisse atteindre le champ qui continue à souffrir sous l’haleine du soleil.

L’homme refuse de se décourager, il s’acharne. Il s’épuise. Il renonce. Il est tombé à genoux et des larmes de colère lui mâchurent les joues.

Alors la faucheuse pose sa main sur l’épaule du désespéré. Il tressaille. Elle secoue doucement la tête et du menton, elle désigne le ruisseau. Il comprend.

Résigné, il se penche pour boire et se rafraîchir le visage. Il plonge ses avant-bras dans l’onde bienfaisante. Finalement, il se déchausse, retrousse ses bas de pantalon et décide de s’octroyer un peu de répit, les pieds dans l’eau – comme quand il était enfant et qu’il n’avait aucune responsabilité. La faucheuse ôte son chapeau de paille et le place sur la tête de l’homme. Il frissonne et sourit.

 

5.

Un peu plus tard, il retourne voir son champ et il remarque un détail qui lui redonne un peu d’espoir : au pied de l’épouvantail, à l’ombre du vieux manteau, on dirait bien que quelques petites feuilles moirées d’or se dressent, encore vaillantes.

 

6.

Un matin, des cumulus sont apparus, hautes enclumes blanches. En fin d’après-midi le ciel s’est assombri, gris plomb, et le vent a secoué les fins rameaux de l’arbre, les débarrassant des feuilles desséchées. Sous ses bourrasques, l’épouvantail s’est mis à tourner comme une girouette, faisant tinter ses brillantes breloques. Et enfin – enfin, les nuages ont crevé.

Un déchirement éblouissant accompagné d’un grondement prometteur et les premières gouttes s’écrasent sur la terre burinée qui les avale goulument. Les radicelles des plantes rescapées, fines comme des cheveux d’ange, tètent l’eau douce. Grisâtre, le vert poussiéreux redevient émeraude. La terre enfin désaltérée exhale des parfums capiteux. Dans le bocage, les grenouilles accueillent l’eau du ciel avec leurs chants d’amour.

Ivre de joie, l’homme danse sous l’averse bienfaisante. Il jette en l’air son couvre-chef. Pour un peu, il inviterait la faucheuse à farandoler avec lui. Il n’ose pas : elle semble très occupée à consolider le pieu de l’épouvantail. Le vent a arraché le chapeau à larges bords (et les babioles tintinnabulantes) et les gants. La faucheuse ne semble pas fâchée, bien au contraire : elle rit alors que la pluie se déverse sur son crâne.

Même le grand arbre semble étirer ses multiples branches, ses innombrables doigts vers le ciel, dans un geste immense d’adoration et de gratitude.

 

7.

Bientôt, le champ se couvre d’un ondoiement vert. C’est beau comme la mer. Chaque jour, la faucheuse s’installe entre les grosses racines de l’arbre, sur son trône d’écorce et de mousse. Elle ne se lasse pas de ce spectacle : le blé vert qui frissonne sous la respiration tiède du vent. Elle sourit : des coquelicots frémissent, rouges et fragiles, au rythme de ces vagues paisibles. Une alouette se lance dans l’interprétation de son riche répertoire. Les grillons stridulent une basse continue. La faucheuse dodeline de la tête, comme pour accompagner cette symphonie pastorale.

« C’est beau comme la mer », soupire l’homme en s’asseyant à l’ombre de l’arbre. Il a apporté une corbeille de cerises et en propose à la faucheuse. Souriante, elle accepte et croque la chair rouge. C’est acidulé, sucré, juteux. Ils restent là, tous deux, à contempler le champ qui ondoie. Cela tient du miracle ! Les étourneaux n’ont pas picoré assez de graines, la sécheresse n’a pas brûlé assez de pousses pour remettre en question l’existence de ce champ des possibles.

La nature, bonne mère, alterne soleil et pluie.

 

8.

Et puis un après-midi, elle se déchaîne, la nature. Avant que l’orage n’éclate, il fait si chaud que la terre s’est recroquevillée, écrasée par l’épaisseur de l’air. Il semble immobile, comme incapable de soutenir le vol du plus petit oiseau, de l’insecte le plus léger.

L’homme et la faucheuse attendent sous l’arbre que le soleil se fasse moins brûlant.

Soudain, l’air se met à secouer les feuilles du grand arbre, à malmener ses ramures, à faire gémir ses grosses branches. Il soulève la poussière du chemin en tourbillons bruns. Méchant, il ébouriffe les épis, soufflant dans toutes les directions. La température chute d’un coup. La foudre illumine le ciel – traçant de brusques zébrures jaunes sur l’ardoise grise du ciel malmené. Les roulements profonds suivent presque immédiatement.

L’instant est suspendu, comme un point d’orgue.

Mais au lieu des grosses goûtes bienfaitrices, ce sont des grêlons qui s’abattent sur le champ. Un essaim de frelons ne feraient pas plus de dégâts. Horrifié, l’homme s’est redressé. Il a couru vers son champ. Il assiste au massacre. Il ne voit pas la faucheuse qui se hâte sous la grêle, qui arrache le manteau de l’épouvantail.

Il ne ressent rien quand elle l’étend au-dessus de sa tête pour le protéger des billes de glaces. Il a à peine conscience de sa présence près de lui, des regards interrogateurs qu’elle lui adresse. Il se laisse tomber à genoux, enfouit son visage dans ses mains et pleure.

Recroquevillé sous le manteau de l’épouvantail, il pleure son impuissance mais ne peut se résoudre à maudire les éléments. Il savait, le jour où il a tracé les sillons, que cela pourrait arriver. Il le savait quand il chantait en semant son blé. Il l’a toujours su.

 

9.

Confortablement installée entre les racines de l’arbre, la faucheuse trie les tiges encore vertes que l’homme lui a apportées. Une brise légère fait bruisser ce qui reste du feuillage déchiqueté. Les taches de lumière au sol sont plus nombreuses…

C’est un frais matin, tout neuf, tout tendre après l’épais orage de la veille. Le maître du champ s’est attelé à une nouvelle tâche. Il a commencé par ramasser les blés tombés sous la mitraille de la grêle. À la demande de la faucheuse, il lui a donné les tiges les moins abîmées. Puis il est retourné à son labeur.

Il a soigneusement nettoyé les parcelles blessées, en a retourné la terre et à l’aide d’un râteau, il en a égalisé le sol. Le voilà qui fouille dans la poche de son pantalon. Il en retire trois petits sachets. Il les ouvre un à un et, délicatement en verse le contenu dans son grand mouchoir, dont il fait un petit baluchon. Songeur, il le secoue doucement, les yeux perdus dans l’azur. Des hirondelles filent, fendent l’espace, pareilles à de fines faucilles. Elles vont et viennent au-dessus de sa tête. La brise joue avec ses cheveux.

Curieuse et attentive, la faucheuse l’observe.

Enfin, l’homme déploie le mouchoir avec précaution : les graines et les akènes se sont mélangés. Satisfait, il les emporte vers les parcelles préparées pour les accueillir.

Un sourire tendre – presque paternel – éclaire son visage quand il dépose les semences dans les fins sillons dessinés par le râtelage. La faucheuse a l’intime conviction qu’il joue – à quoi, elle n’en a aucune idée.

Elle le laisse à ses jeux et revient aux tiges des blés qu’elle ne fauchera jamais puisque la tempête lui a volé son travail. Elle hausse les épaules : c’est ainsi. On n’y peut rien. L’important, c’est ce qu’on en fait. Elle hoche la tête et sourit en contemplant son œuvre : entre ses doigts agiles, les tiges se transforment en un grand chapeau aux larges bords.

Elle jette un coup d’œil à l’épouvantail et laisse échapper un petit rire amusé. Comme il a l’air emprunté sans son manteau, son chapeau et ses gants ! Elle pourrait le réparer mais elle a l’impression que ce qui reste des blés peut se passer d’un gardien, maintenant. Les épis qui se dressent sur le champ sont des survivants. Ils ont échappé à la voracité des étourneaux, à la sécheresse et à la grêle. Ils sont grands, souples et résistants. Ils sont déjà en train de troquer le vert tendre pour le jaune de la maturité.

C’est pour bientôt, songe-t-elle.

 

10.

Les jours suivants ont peu à peu dévoilé ce à quoi jouait l’homme.

Un matin, la faucheuse, coiffée de son tout nouveau chapeau de paille, est venue rendre visite au champ. Quelle n’est pas sa surprise lorsqu’elle découvre les fleurs qui ont remplacé le blé fauché par la grêle !

Elle ne peut s’empêcher de rire : l’homme a semé des soucis, des pensées et des gaillardes. Elle s’assied aux pieds de l’arbre, comme d’habitude, et admire la beauté des fleurs, leurs couleurs – et elle applaudit l’initiative dont l’homme a fait preuve.

Lorsque ce dernier arrive, elle l’attend debout, à l’ombre du grand feuillage. D’un geste solennel, elle pose sur ses cheveux une couronne florale. Les gros pompons des soucis, les soleils rouges des gaillardes sont ponctués de pensées sauvages, dont le violet foncé rappelle la profondeur infinie d’un ciel d’été.

La faucheuse plonge dans une ample révérence et le jardinier, hilare et ému, la salue à son tour.

 

11.

La saison avance. Le temps de la moisson approche. Les hirondelles se préparent à repartir.

Chaque jour, l’homme vient voir son champ. Il aime passer la main sur les épis, comme un père caresse les cheveux blonds de ses enfants chéris. Il emplit ses yeux de leur masse mouvante et dorée. Il emplit ses poumons de l’air chargés des parfums qui montent de la terre. Il emplit son âme de reconnaissance : malgré les épreuves, le blé a germé, il a grandi, il est là… Est-il mûr ?

Avec délicatesse, il prélève un grain sur l’épi le plus proche de lui, le met dans sa bouche et le broie délicatement entre ses molaires.

Il est mûr.

C’est pour bientôt, songe-t-il.

 

12.

C’est pour aujourd’hui.

La faucheuse est debout, face au champ de blé. Elle aiguise la lame courbe de sa faux. Assis aux pieds du grand arbre, l’homme la regarde faire.

Il aime le son que produit la pierre à aiguiser sur l’acier bleuté. Il suit du regard les allées et venues de la pierre sur le fil de la lame, une fois devant, une fois derrière. La grâce de ce geste répétitif le fascine et sans qu’il comprenne pourquoi, le remplit d’une joie intime et libératrice.

Sa tâche accomplie, la faucheuse range sa pierre à aiguiser dans la poche de son manteau. (Elle l’a accroché à l’un des bras de l’épouvantail.)

« Tu es prêt ? » demande-t-elle à l’homme.

Il la contemple comme on regarde une amie qu’on a perdu de vue.

« Je suis prêt. »

Elle lui adresse son plus beau sourire. Puis, se tournant vers les blés frissonnants, elle murmure :

« C’est parti… »

Alors elle prend une profonde inspiration et d’un mouvement ample et rond, elle lève la faux. La lame recourbée accroche la lumière du soleil qu’elle répand sur les blés, les inondant d’un flot d’or.

À l’expire, elle abat son bras sur les premières gerbes, qui se couchent docilement à ses pieds.

 

13.

Sur son trône de mousse et d’écorce, confortablement installé au creux de l’arbre, l’homme s’assoupit. Il perçoit les nuances de l’ombre piquetée de lumière, la caresse de la brise… les odeurs de la terre qui se dénude à mesure que la faux va et vient… le soupir de la lame qui fend l’air, qui tranche les tiges.

Apaisé, confiant, il s’abandonne au repos.

Il sait que la faucheuse prendra soin de la moisson.

Comme elle l’a toujours fait.

 

XIII, l’Arcane sans Nom

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