Créé le: 30.09.2019
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Le battant

Nouvelle

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© 2019-2021 Jean Cérien

© 2019-2021 Jean Cérien

Le battant

Les délires d’une porte de musée qui mêle les trésors de la collection  à ceux des visiteurs. Elle confond les plus évidentes des croyances d’une culture en les confrontant aux plus fondamentales  de celles d’une autre. Arrogante, elle imagine des histoires, certaine qu’elle est la seule sortie du musée.
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Depuis que je pivote sur mes gonds, je repousse de nombreux visiteurs, mais j’en laisse passer bien plus. Ce matin je suis encore close : nul visage ne se reflète et seule la vieille fresque de l’école d’en face se mire sur mon battant : encadrant l’imposte de l’entrée, un jeune homme et une jeune femme exhibent l’attitude attendue de chacune et chacun : à gauche, ensemble bleu clair composé d’une tunique couvrant jusqu’à mi-cuisse un short descendant juste sous les genoux, le garçon dessine, bottines aux pieds, rehaussées de chaussettes blanches laissant un pan de mollet à l’air ; à droite, ensemble bleu clair également, mais avec les avant-bras nus et une jupe couvrant tout juste les genoux, la fille hume une rose, les cheveux sagement attachés à hauteur des oreilles ; chaussettes blanches discrètement habillées de ballerines, elle foule une herbe domestiquée.

Ces personnages du siècle dernier occupent encore leur place et gardent toute la magie de leur pouvoir symbolique, contrairement aux objets catalogués que vous verrez dans l’antre de l’ethnologue.

Maintenant, c’est l’heure ! Après vous, Madame ; entrez, Monsieur et que le spectacle commence !

Surtout, n’oubliez pas, faites votre choix ! Car vous le savez, il faut que je sois ouverte ou fermée et mettre le pied sur mon seuil porte malheur !

Entrebâillée ? N’y pensez même pas ! Allez noyer votre âme dans la race humaine oublieuse de votre ethnie !

Allez, entrez ! L’enfer vous attend ! Vous y verrez l’envers du décor, vous y perdrez ce qui vous tient lieu de croyance, vous serez confrontés à des visions du monde si différentes que vous n’auriez pu les imaginer. Descendez, la réalité va dépasser vos fictions les plus osées ! Ne vous poussez pas ! j’attendrai le retour de votre fantôme.

Mais qui suis-je, vous demandez-vous ?

Qui me franchit, entre chez les peuples qui ont perdu la guerre culturelle, traverse l’embrasure de leur identité, du vide ouvert sur des bibelots émasculés de leurs usages, de leur pouvoir symbolique, de leur fonction sociétale.

Comme un pan du mur de Chine décrit par un Tatar ethnologue rentrant dans sa famille aux confins des steppes, je sépare culture de nature, l’humain des animaux, le frustre et le sophistiqué.

Je suis le battant des croyances qui ont vaincu la richesse des vécus et font croire que le destin n’y est pour rien.

Partout où se trouvent mes semblables, vous goûterez à la duplicité ; elle est ma nature : je garantis de protéger des hordes déferlant des steppes; puis je m’ouvre aux ambassadeurs qui exhibent l’étrangeté devant l’Empereur; pour finir par laisser passer les soldats lorsque l’heure de l’Histoire sonne.

Que ne suis-je créé de ses briques inamovibles, scellées dans une muraille, afin de me préserver de jouer double jeu ! Ni masculine, ni féminin j’oscille entre panneau qui renvoie la lumière de tout ce qui passe et ouverture qui laisse passer toutes les lumières. Et pourquoi voudriez-vous que je choisisse entre ‘il’ et ‘elle’ ? Aucun espace clos sans mon vantail, aucun passage sans mon embrasure ! Ne m’obligez pas à me figer: je suis un tout à claquer ou à franchir !

Inventée par les humains depuis la nuit des temps, je suis l’objet le plus commun entre tous les peuples et l’objet le plus spécifique de chaque ethnie.

Ici, seule ouverture d’un mur de miroir, je renvoie à l’extérieur l’image publique des individus et je conserve à l’intérieur l’essence intime des ethnies. Je suis la dépositaire fugitive des émotions lues sur le visage des visiteurs revenants.

La première visite ! Elle pousse mes gonds, pénètre dans mon vide, fait claquer ses talons en rythme et me rappelle le gong japonais niché juste après l’entrée de l’exposition.

Elle ébruite sa solitude qui lui revient en écho comme une compagne bienvenue jouant le protecteur superflu, mais combien réconfortant. Le son du pas se mêle, dans les escaliers, à la résonnance de la rambarde qui finit par réveiller le tambour orné d’une triple phase lunaire sans couleur: émanation d’une planète inconnue, isolée et insulaire, armée d’un soleil rouge aux rayons coloniaux; force née d’un peuple qui marche avec la régularité d’une cohérence sociale limant l’ego jusqu’aux limites de l’objet : les coups frappés par le moine donnaient le tempo du fondement des liens sociaux en concentrant les volontés sur la face impériale, immuable et vide.

Le bruit des souliers s’affadit avec l’éloignement de la marque sonore due à la paume frappant la main courante; le silence dissipe, en s’intensifiant, la transe qui naissait de cette monotonie binaire dotée d’un pouvoir d’expression artistique et émotionnelle ressassant le cri intérieur de Munch dans sa version minimaliste : ‘j’ai peur, j’ai peur, j’ai peur’. Mais, l’avancée de cette batterie toujours plus improbable d’égotisme dans l’extrême désorienté pousse la visiteuse à des velléités de concert monastique et extatique. De son côté, le tambour japonais se met à l’unisson des pieds et de la main courants le long d’une partition n’usant que d’une seule ligne dans sa tonalité, mais exploitant l’ensemble des soupirs de plus en plus éphémères. Après avoir descendu les marches d’un escalier doublé au plafond, pour ceux qui remonte la tête à l’envers, elle est silencieuse devant les instruments muets d’être historisés au fin fond de la collection. Là, elle prend note de son ethnie aussi vide qu’une page blanche à l’aune des chasseurs d’incivilisés réputés scientifiques des autres humains. Elle se fixe dans le musée, monde figé.

Elle n’emprunta jamais ma sortie et depuis, il se dit qu’il ne reste d’elle que les mocassins amérindiens des régions boisées, décorés de poils d’un porc-épic ayant vécu une épopée ; de celle-là même qu’elle cherchait en se glissant dans ce lieu d’épiques.

 

Il ! Viril sous sa casquette à visière muqueuse, écouteurs montés en totems ; tellement certain de son être qu’il se salue en poussant le vantail ; après avoir transpercé le chemin serpentant dans l’espace-temps de la race humaine unifiée par l’extinction de sa diversité, il se fige devant le crâne d’un chef Océanien dont un de ses semblables détourna l’orientation, au nom de la science ; cette manie de répéter une expérience afin de donner de manière monotone le même résultat, invariablement et anonymement. L’exact opposé du chemin de vie du chef exposé au regard curieux du connecté à l’universel de pacotille par le truchement et la triche du vinyle ou du wifi. Défiant le monde du lointain, il prend l’os pour l’être et l’onde pour l’âme, inconscient de l’union par le partage de l’émotion, de la sensualité et de l’échange des mots dont la magie s’éteint lorsqu’il s’agit de décrire ce qui plane au-dessus de cette tête repose-tête envitrinée, ultime destin du chef vénéré et dont surgissait les meilleures idées de son descendant.

Paresseusement connecté à son monde musical à travers son casque de la même manière que l’Océanien sièsteux se connectait à l’universel en posant son cuire-chevelu sur l’os pariétal ou frontal du crâne de son ancêtre, il n’y voit pourtant qu’un mort mal enterré, oublieux d’être incinéré décemment afin que personne ne songe au destin de ses vieux os lorsqu’ils seront trop vieux.

Aseptisée à force d’être maîtrisée, métrique et masterisée, la musique de la lame fauchant les blés s’est transformée en sifflement d’un moteur électrique surgissant comme un serpent injecte son venin. Le lointain n’est plus un point cardinal, mais l’ordinaire auquel l’être est mesuré, millimétré et métaphysifié. Le savoir réduit à l’artificialité de l’intelligence cache une nouvelle philosophie de la perfection déshumanisée. Je crois qu’il salua le vide de son être en poussant sous le linteau de la sortie. Dans mon miroir se refléta un coup de vent dispersant ses cendres ; seuls les écouteurs gisaient à terre.

 

Parmi les visiteurs du jour, je retiens celui qui veut entrer un mug à la main ! Un musée n’est pas un espace pour nourrir sa panse, mais pour penser sa nourriture spirituelle.

Ici, le verre en cristal de Bohème taillé et doré à la feuille est sur pied pour parader !

Confié par un nanti incertain d’être retenu par l’Histoire, l’objet expose la gloire d’un sac à dos du temps des malles de paquebot. Trophée qui lui permet de croire à son immortalité grâce à l’emprunt fait à une civilisation bien moins sujette à s’effacer que son patronyme inconnu de toute personne ne lisant pas les étiquettes naphtaline apposées devant les vitres filtrant le temps qui n’est plus de ceux qui passe, trompeur.

Tenu par un tongueux en bermuda n’ayant jamais été aux Bermudes, le mug expose la marque bue du pèlerin, conférant au routard la roublardise de la multinationale, sans dépenser plus que le coût d’un café augmenté de la part de son rayonnement, emballé pour chaque client. Cette grandeur soutient la vie du consommateur, de même que le savoir-faire nécessaire à la fabrication du cristal marquait la connaissance universelle de son détenteur.

Le logo du mug est capturé dans la main fermée du buveur comme le set de cristal trône derrière sa vitre pour exhiber l’interdiction de le toucher, de l’utiliser, de lui donner vie. Un verre qui ne peut contribuer ni à éteindre la soif de connaître son tintement ni celle du corps asséché.

Interdit de déplacer, interdit de goûter, interdit de humer, c’est le musée sur lequel je veille : un endroit où les muses sont usées, les effigies sont figées et les visiteurs sont attendus, encadrés des interdits coutumiers garantissant une expérience limitée à ce qui est convenu : pas de sauvage en cage, ni de plats repoussants avec leur cortège d’insectes, de serpents et de rats. C’est dehors que l’écervelé aurait dû retrouver ce qu’il croyait être sa matière grise, dans son mug griffonné de son identité : son dernier support mnésique de qui il fût, abandonné dans une poubelle.

Un jeune couple de Chinois, elle en vert, lui en bleu. Lisses comme du marbre, ils semblent sans émotion, et pourtant à la danse subtile qu’ils impriment à leurs corps, se tournant autour, se cherchant des yeux, ces jeunes mariés amoureux vivent des instants forts de leurs vies.

Ils s’arrêtent devant une sculpture monumentale sous vitrine et la contemplent. En chinois, il souffle à sa compagne, ce bouddha est de Chine. Comment est-il arrivé ici ? s’enquiert-elle ? Guanyine enseigne la compassion, peut-être a-t-il sa place ici ?

Par respect, le couple salue la statue de pierre : bloc minéral immuable représentant l’éphémère, icône humaine figée représentant le flux de la vie, le bouddha de la compassion sort de sa vitrine, il inonde la pensée des jeunes mariés.  Sinon, comment expliquer qu’ils sont sortis du bâtiment sans passer sous mon chambranle ?

Ils ont traversé les murs sans égard pour ma fonction : je les ai retrouvés dehors sans me saluer, sans un regard sur leur image, sans contempler les changements opérés par l’exposition !

Ils vont faire de moi un morceau d’architecture devenu caduc si les murs s’ouvrent et laissent passer tout un chacun. Pire, plus personne ne verra la différence entre les objets d’avant et ceux de maintenant, entre pièces exposées et ustensiles du quotidien; chaque objet pourra réveiller un trésor caché en celui qui sait le regarder, sans enfoncer des portes ouvertes. Il ne manquerait plus qu’ils aillent au café, goûter aux desserts maisons plutôt que de me respecter et d’attendre que je veuille bien les laisser sortir. Je finirai remplacé par un portier qui cultivera des sottises humaines du genre :

« Mais vous n’avez pas besoin de billet pour la collection permanente, Madame ! c’est gratuit ! »

« Ah oui ? C’est une chance alors et qu’est-ce que je fais de celui-ci ? »

« C’est un billet de loterie Madame, si la chance est avec vous, revenez nous voir ! »

« Oh non, si je gagne, j’irai sur place pour voir ces objets pour de vrai ! »

« Oh, mais beaucoup ne sont plus d’usage, le monde a changé ; plus personne ne navigue avec les cartes des peuples océaniens »

« La carte peut m’indiquer quel numéro acheter à la loterie ? »

« Non, pour cela il faut consulter la carte de géomancie que vous trouverez dans la première salle de la collection permanente. »

« Et elle marche ? »

« Si elle marchait, tout le monde gagnerait et chacun repartirait avec la mise qu’il a amenée ! »

« Monsieur, pourquoi cette porte se ferme-t-elle toute seule ? »

« Ah, c’est l’automatisme qui est mal réglé, si vous restez sur le pas de porte, elle se referme. »

« Viens, mon trésor tu ne t’es pas fait mal ? »

 

Un humain qui me traite d’automatisme ! Mais quel dieu permettrait aux visiteurs d’avoir porte ouverte sans que je n’aie mot à dire ? Je compte chaque personne qui rentre et toutes celles qui sortent afin d’assurer que personne ne reste enfermé au milieu d’objets qui ont des pouvoirs bien plus importants que ceux auxquels s’attendent les visiteurs. Combien d’humains sont rentrés sans jamais franchir le seuil de la sortie !

Combien n’ont pas pris le temps de marquer leur départ du musée ?  Mais qui part encore en ce temps où tout est virtualisé ?

A l’époque, quand un bateau partait de la côte, naviguant à l’aide des savoirs ancestraux, les adieux devaient être réellement émotifs, car définitifs. Qui saura si le groupe a trouvé une île habitable ou s’il est tombé sur une île de Sentinelles ? Qui saura s’il a même trouvé une terre d’accueil ou s’il s’est perdu dans l’océan infini ? Personne pour revenir donner des nouvelles, pas de postier pour envoyer une carte postale, pas de téléphone pour faire comme si l’on était dans la même pièce.

Avec sa montre connectée, n’importe quel message la fait vibrer tactilement, mais quasiment aucun ne la fait vibrer émotionnellement. Maintenant que presque tout est virtualisé, comment vivre des émotions fortes face à des événements réellement irréversibles ? Comme les chats des contes de fées, nous avons plusieurs vies et même la mort est devenue une simple présence figée sur les réseaux sociaux.

Que mettre dans un musée d’ethnologie pour exhiber les habitudes de notre siècle ? Un ordinateur éteint, figé dans un état spécifique ou faisant défiler les messages échangés sur un forum ?

Une montre connectée indiquant la durée de la course, les calories brûlées et le rythme cardiaque ?

Qu’est-ce qui différencie une ethnie humaine d’une autre ? Son environnement, ses contraintes géo-météorologiques ? Sa langue ? Ses croyances religieuses ?

Y a-t-il encore des ethnies distinctes que pourrait distinguer une Porte d’entrée de l’enfer ou du paradis ? Du néant ou de l’espace-temps ? La porte de la perception ou celle de la conscience ? Une porte automatique, pilotée par une intelligence artificielle ?

Voilà la maman et son fils qui reviennent ; comme tous les enfants, ils vont aller se gaver de sucrerie avant d’emprunter ma collègue de la sortie; à moins que les douceurs ne les fassent disparaître à jamais dans l’antre de l’ethnologue, comme beaucoup d’autres enfants !

 

« On peut sortir par la caf, maman, je peux avoir un dessert ? »

« Elle est belle cette porte en miroir, tu vas la vexer si tu sors par la baie vitrée ! »

« Mais je veux un dessert, et la porte c’est rien qu’une porte, quoi ! »

« D’accord chéri, tu auras un dessert ; mais dis-moi, tu as bien aimé ce musée ? «

« Le bol, il a vraiment été donné par le roi du Siam ? «

« Oui, mon chéri, qu’est-ce qui ne va pas ? »

« Le roi du Siam, c’est pas un éléphant blanc ? »

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