11.02.2021 9 0 Lauzerte

Voyage

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© 2021 Chantal Girard

Sans ce hasard je me souviendrais probablement peu de Lauzerte et peut-être même aurais-je oublié que sa place relève son bitume comme la page d'un livre. Mais un après-midi d'été j'y ai fait une rencontre improbable et ce village restera gravé longtemps dans ma mémoire. Dans mon cœur…
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A Christophe de Berne

 

Nous marchons depuis plusieurs heures déjà d’un pas qui se voulait vaillant au départ dans la douceur du matin mais qui, au fur et à mesure de la progression du soleil vers le zénith, est devenu de plus en plus pesant.

Attends-moi ! dit l’un, je voudrais boire un peu.

L’autre, quelques pas en avant, s’arrête et attend. Le premier l’ayant rejoint lui demande :

Tu n’as pas soif, toi ?
Si, un peu, répond le second.
Il fait vraiment chaud aujourd’hui, tu ne trouves pas ?

Evidemment qu’il trouve ! N’importe qui aurait chaud à midi en plein mois de juin dans le Sud-ouest de la France alors que le soleil darde ses rayons dans un ciel sans nuage et sans un souffle d’air de surcroît ! Parfois on ferait mieux de se taire plutôt que d’user sa salive à dire ce genre de « lapalissade » ! C’est vrai, mais depuis ce matin nous n’avons guère échangé de paroles… justement à cause de la chaleur et la tolérance est de mise… !

 

La route grimpe – je dis bien la route et non le chemin – car c’est elle, tout à l’heure, que nous avons choisi d’emprunter hors GR*. Le sentier, lui, passait à travers bois mais il n’offrait que grimpettes ardues et redescentes à pic, en enfilade, de quoi s’épuiser rapidement. Aussi avions-nous opté pour ce raccourci, par la route qui, lui, semblait plus clément. C’était peut-être vrai sur la carte mais dans les pieds c’était une autre affaire ! Voilà plus d’une heure que nous avions quitté le bois et aucun village ne se dessinait à l’horizon.

 

Las, abrutis de soleil et assoiffés nous nous arrêtons pour boire une gorgée de cette eau, presque chaude mais oh combien désaltérante, que nous transportons dans nos sacs.

Tu es sûr que c’est la bonne route ? demande l’un.

En un autre temps l’autre serait monté sur ses grands chevaux et aurait assuré avec une certaine véhémence

Bien sûr ! Qu’est-ce que tu crois ? Je sais lire une carte !

Mais à cette heure, ce jour-là, l’énergie n’est plus assez grande pour être gaspillée à ergoter et la réponse se fait beaucoup moins arrogante :

Il me semble que oui, à moins qu’on ne se soit trompé à la bifurcation… Tu sais, là-bas, vers le massif de pivoines.

 

En effet, elles étaient tellement belles ces pivoines qu’en passant nous n’avions regardé qu’elles, oubliant de guetter les marques rouges et blanches qui devaient nous remettre sur le GR, et c’était justement là que le chemin bifurquait, ce que ni l’un ni l’autre n’avait vu. Résultat, le village qui aurait dû se trouver devant nous était maintenant loin derrière.

 

M… ! On ne le dit pas mais on le pense très fort. Il va falloir rebrousser chemin. Le moral en prend un coup. Allez, on s’arrête quand même un moment. Il y a un arbre à cent mètres. Un arbre, pas deux ! Nous nous y dirigeons pour trouver un peu d’ombre et consulter la carte.

 

La nationale est à un jet de pierre, nous la rejoignons. Ce n’est guère le terrain idéal pour marcher mais c’est sans aucun doute le plus court chemin pour rejoindre le village manqué auparavant. Encore quelques gorgées d’eau pour se redonner courage et l’on repart.

 

Lauzerte apparaît enfin en point de mire, à un ou deux kilomètres. Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines… La petite cité fortifiée, se dresse fièrement sur les hauteurs d’une colline et, si le site est franchement joli, la côte pour y accéder est carrément décourageante ! Au pied de cette montée nous échangeons un regard, accompagné d’un soupir qui en dit long. La fatigue commence à se faire sentir, pourtant nous n’échapperons pas à cette ascension.

 

Néanmoins reconnaissons que, si la pente est raide, elle a l’avantage d’être ombragée et de nous amener au but par un chemin de terre bordé de quelques belles propriétés et d’arbres centenaires.

 

Parvenus au mur d’enceinte il faut encore contourner ce rempart pour accéder au cœur du village. Ouf ! Nous y voilà ! Nous méritons bien un petit remontant. Un peu ragaillardis par cette perspective nous nous dirigeons d’un même pas vers la terrasse d’un des cafés de la place, où nous nous affalons littéralement sur les chaises, heureux d’être enfin arrivés à ce stade de notre étape.

 

La place, résultat d’un original travail d’architecte, lève un coin de son macadam comme si un doigt invisible tentait de soulever une page d’un livre démesurément grand. A cette heure, sur cette esplanade écrasée de soleil, hormis les villageois qui, dans les boutiques à l’ombre des arcades vaquent à leurs occupations, il n’y a que nous.

 

Nous ne parlons pas, pas pour le moment. Nous savourons ce repos bien mérité en laissant doucement la torpeur de l’instant nous gagner. Quel bonheur de pouvoir laisser vagabonder son esprit sans devoir impérativement faire un effort pour le maintenir en alerte ! Distraitement je suis des yeux un moineau qui sautille de chaise en chaise lorsque mon regard est attiré par la silhouette d’un homme qui se dirige vers la terrasse du café. Grand, mince, vêtu de noir, sac au dos et bâton à la main, il traverse la place à grandes et lentes enjambées. Dans la chaleur vibrante de l’après-midi, cet homme qui s’avance me fait l’effet d’un mirage. Existe-t-il vraiment ? Est-ce mon imagination ? Ou suis-je tout simplement en train de flotter entre veille et sommeil ?

 

Je n’ai pas l’énergie suffisante pour avoir ce discernement mais l’allure presque irréelle de cette silhouette me rappelle quelqu’un. Quelqu’un que j’avais rencontré il y a un mois.

 

J’étais alors dans la pharmacie où je travaille lorsqu’un grand et bel homme, âgé d’une trentaine d’années, s’approcha du comptoir. Son sac à dos orné d’une coquille me renseigna sur le but que poursuivait ce client de passage. Mais à l’heure où je le rencontrai, l’accomplissement de son objectif semblait passablement compromis… En effet, il souffrait d’une tendinite et avait été contraint de consulter. Le diagnostic était sans appel : interdiction formelle de poursuivre la route. Cette nouvelle l’accablait et, après avoir marché encore quelques kilomètres, il s’arrêta dans une pharmacie car il avait besoin d’avoir un autre avis qui puisse, peut-être, infirmer celui du médecin. Le hasard le fit entrer là où quelqu’un pourrait le comprendre. Le hasard ? On peut l’appeler ainsi, mais ce qui est sûr c’est qu’il avait été « guidé » au bon endroit. Il était bien évident que je ne pouvais aller à l’encontre de ce que lui avait dit le praticien, cependant, mieux que quiconque, je pouvais le comprendre. Voyant son désarroi, je tentai de lui prodiguer quelques conseils avisés afin qu’il puisse, malgré tout, continuer son chemin.

 

Il parlait le français avec quelques difficultés mais saisissait parfaitement ce que je lui disais. Mes conseils, moins péremptoires, lui redonnèrent l’espoir dont il avait besoin à ce moment. Il pourrait sans doute continuer de marcher mais en prenant des précautions. En s’octroyant tout d’abord un ou deux jours de repos, puis en ralentissant son rythme et, surtout, en buvant beaucoup au cours de la journée car les tendinites surviennent souvent chez les marcheurs par manque d’eau. C’est ce que je lui dis et, pour alléger ce passage difficile pour lui, je lui parlais aussi des régions qu’il allait traverser dans les semaines à venir et que je connaissais pour y avoir marché les années précédentes. Avant qu’il ne parte j’ajoutai encore :

Nous nous verrons peut-être sur le Chemin au début du mois de juin, je marcherai à cette époque vers Cahors.

Il sortit alors sa carte et, constatant à quelle distance était Cahors de Genève – 650 km tout de même ! – il me dit avec une pointe de regret dans la voix :

Ce n’est pas possible, dans mon état, je ne serai jamais dans cette région avant fin juin.

 

C’est vrai, il était fort peu probable que l’on se rencontre mais l’idée était séduisante et, rien que pour ça, elle valait la peine d’être émise !

 

Il reprit son chemin avec, en poche, une ou deux adresses utiles dans la région genevoise, quelques conseils assortis d’échantillons de pansements et un tube d’arnica.

Au revoir me dit-il.

Au revoir… Était-ce le mot approprié ? En réponse je lui préférai « Ultreïa ! » car ce mot, cher à tous ceux qui font le Chemin de Saint Jacques de Compostelle, est le signe du ralliement – que l’on se rencontre ou que l’on se sépare – et qui signifie « vas plus loin ».

 

Les jours qui suivirent mes pensées accompagnèrent cet homme – dont je ne savais même pas le prénom – en souhaitant qu’il puisse continuer jusqu’au bout son pèlerinage. Je ne le saurai sans doute jamais. Tout ce que je savais de lui est qu’il était jardinier et qu’il venait de Berne, à pieds, avec l’intention de rallier Santiago aux alentours du 25 juillet, jour de la fête de Saint Jacques le Majeur. Maigres indices pour glaner, plus tard, d’éventuels renseignements le concernant lorsque nous serions à notre tour sur le Chemin.

 

Comme dans un rêve je me remémore tout cela en l’espace de quelques secondes alors que l’homme qui s’avance dans notre direction est maintenant parvenu au centre de la place. Je distingue mieux les traits de son visage. Mais… Non, non, c’est impossible. Et pourtant si : c’est bien lui !

 

Je me lève d’un bond et cours, plus que je ne marche, à sa rencontre. L’homme en me voyant arriver d’un pas aussi décidé s’arrête et, avant qu’il ait réalisé ce qui lui arrivait, se retrouve dans mes bras pour une accolade fraternelle ponctuée de deux bises sonores. Il me regarde souriant mais abasourdi ne sachant visiblement pas qui est cette femme qui lui saute au cou.

Vous ne vous souvenez pas de moi ?

Sans détour il me répond « non ». Rien d’étonnant à cela, évidemment ! Mais, malicieusement je lui demande

Comment va votre cheville ?

Il me regarde un peu intrigué et me répond

Mais je n’ai pas mal à la cheville…

J’ajoute

Vous n’avez plus mal, mais il y a un mois elle vous faisait souffrir et vous ne saviez pas si vous pourriez continuer le chemin.

 

Il ne me répond pas tout de suite, sans doute cherche-t-il les mots qu’il va dire en français car, par la manière dont son visage s’est éclairé, je sais qu’il m’a reconnue.

Oui je me rappelle, Genève !

Et disant cela il sort le tube de granules que je lui avais donné

Tu vois c’est guéri, grâce à toi.

Il me prend par les épaules et me regarde. Je ris et lui dis

Sans la blouse blanche ça change !

 

En effet ça change… Oh combien ! T-shirt, bermuda et bob en lieu et place de la blouse de travail, les cheveux en bataille et transpirante, à quelques sept cents kilomètres de la pharmacie où il s’était arrêté il y a un bon mois, on peut comprendre qu’il soit surpris ! Mais la surprise cède très vite la place à la complicité

Viens, je t’offre une bière me dit-il.

 

Nous rejoignons mon ami, resté seul à la terrasse, et qui de sa place a été témoin de la scène. On fait les présentations et la conversation s’engage sur l’essentiel. Christophe, c’est son nom, est un solitaire ; il parle peu, préférant le recueillement aux échanges sans lendemain, même si ceux-ci sont le plus souvent empreints de générosité et de compréhension. La conversation se déroule, et se prolonge jusqu’à une heure avancée de l’après-midi, comme si nous étions des amis de toujours. Lentement, en cherchant parfois le mot juste, il nous explique qu’il a besoin de calme, de solitude, de réflexion et qu’il compte beaucoup sur ce pèlerinage pour arriver à faire un deuil, très douloureux.

J’ai besoin d’être seul pour pouvoir pleurer, crier, chanter, nous dit-il et il ajoute : Je ne veux pas être pris en pitié, je veux trouver la force seul mais parfois c’est très dur. C’est très dur d’être seul.

 

A ce moment je réalise que mon intrusion dans son pèlerinage n’était sans doute pas une bonne idée et je le lui dis. Sa réponse est nette :

Oh non ! Avec vous c’est différent, toi tu as déjà été sur mon chemin et si nous nous sommes revus ce n’est pas un hasard, non, je suis très content d’avoir pu discuter, c’est comme une récréation dans mon parcours.

 

A cette heure de l’après-midi il nous reste encore un bon bout de chemin pour arriver à notre étape de la journée. Nous nous quittons donc sur cette place et repartons, laissant Christophe de Berne à Lauzerte, son étape du jour.

 

 

*GR = grande randonnée

 

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