Créé le: 11.08.2026
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Leur part de lumière
Contes, Nature Environnement, Science fiction — Aventure botanique 2026
Dans un futur pas si lointain où l’humanité a disparu, les arbres ont la lourde mission de reconstruire ce qui a été détruit, à commencer par l’atmosphère. Entre philosophie et productivité, un chêne et un hêtre argumentent sur la marche à suivre.
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Le soleil se leva, implacable et fidèle comme depuis 4.5 milliards d’années, chargé à bloc, en pleine force de l’âge et de carburant pour les cinq milliards suivantes. La moitié d’une vie déjà.
Et après ? On ne savait pas. Syl n’y pensait pas, il y avant tant à faire. Tant que le soleil était là, lui et ses enfants après lui, se relèveraient chaque printemps pour accomplir cette mission qui était l’essence même de la vie. Le soleil se levait et le travail commençait au saut du lit, pas besoin de se déplacer, tout se faisait sur place dès les premiers étirements, dès la première montée de fluide qui avait atteint sa pression nominale depuis le début du mois d’Avril. Ce matin comme les autres, la tâche semblait si grande, si infinie, qu’il lui était difficile de chasser les pensées d’impuissance qui traversaient un jour ou l’autre chaque être vivant.
Mais Syl n’était pas seul, ils étaient des centaines autour de lui à s’être éveillés en même temps. Nés d’une promesse semée au vent, aucun d’eux ne prenaient leur rôle à la légère. L’avenir dépendait d’eux, comme au début de la jeunesse du monde, avant qu’une espèce mineure de bipède fasse tout dérailler. Heureusement, ils n’avaient pas duré bien longtemps ceux-là. Insignifiants mais collants comme des teignes. On avait dû se montrer patients et beaucoup y avaient perdu des grumes. On ne peut pas dire que l’anthropocène avait laissé la place dans l’état où il l’avait trouvée. Résultat des courses, il restait du pain sur la branche pour Syl et l’ensemble de ses congénères.
Comme à chaque rotation solaire, ils se tenaient prêts à remplir leur mission. Tout dépendait de la déclinaison du soleil à la verticale de leur position et du moment précis où les rayons photoniques embrasaient les récepteurs chlorophylliens orientables. Une chose était sûre, la technologie était parfaite. Dès l’aube, Syl avait reçu les communications en provenance de l’Est grâce au réseau mycélinique. La production en Indonésie reprenait des niveaux satisfaisants. C’était malheureux à dire, mais c’était bien depuis les forêts de palmiers qui avaient tant détruit de vie et de diversité, que les premières bulles d’oxygène avaient fait la différence après les grands incendies. L’effet papillon attendu, suivi par le retour des singes orange. L’entreprise montrait déjà de beaux résultats. Et même si cela devrait prendre encore un siècle de travail acharné, le résultat pour la planète en valait la peine. C’est une promesse que Sylvestre avait faite à sa fille lorsqu’il l’avait sentie germer non loin de sa ramure Sud, une promesse qu’il avait faite à tous ceux de sa lignée.
L’enjeu ne pouvait lui échapper, il était là devant lui, bien réel dans le cercle de sa vision périphérique à 360 degrés, dans la vallée et sur la colline à demi-chauve au loin. Les camarades tombés, figés dans l’horreur, leurs pieds enfouis dans la cendre, noirs et pétrifiés comme les cadavres de Pompéi fauchés en pleine vie, transformés en énergie fossile malgré eux.
Syl prit une inspiration profonde depuis la racine de ses pieds jusqu’au sommet de sa canopée car rien ne valait quelques cycles de respiration en pleine conscience avant de commencer le travail. Il écarta la multitude de ses bras pour s’imprégner du démarrage de la synthèse. Ça lui faisait toujours un petit pétillement aux extrémités quand les chloroplastes se dilataient. La machine se mettait en route. Il se sentait vivant et ça faisait un bien fou.
Mais les open spaces avaient aussi leurs inconvénients et il fallait bien le reconnaître, il y avait des jours où c’était plus pesant que d’autres. Surtout, il y avait Herb, avec son bruissement bavard, toujours bien mis avec son écorce lisse et son feuillage de jeune premier qu’il venait vous agiter dans les ramures, fier d’avoir commencé à travailler un mois avant tout le monde. Depuis l’origine du végétal, les hêtres avaient toujours été l’espèce arrogante.
Syl entendait déjà sa fille, plus bas, petite pousse dans l’ombre des canopées, le réprimander pour cette grossière généralisation. Ça poussait à la stigmatisation disait-elle. En même temps, c’était difficile de demander à un chêne de 400 ans d’être moderne sur tous les points. Et puis ça n’était pas la gamine qui allait tout lui apprendre sur la théorie de l’évolution, surtout qu’elle n’avait pas connu le temps d’avant, quand les sapiens étaient encore là. S’il y avait une espèce qui n’avait pas mérité son nom c’était bien celle-là. Impossible de savoir s’il en restait, les informations sur le réseau confirmaient le contraire. Ce n’était pas une mauvaise chose, Syl et ses semblables pouvaient enfin travailler tranquille, comme au temps des anciens, les vénérables essences qui avaient vu naître les montagnes et formé la première atmosphère.
Sa plus jeune fille ne mesurait pas encore sa chance d’être née dans un monde à reconstruire, où elle était née libre. Pas comme ses frères et sœurs aînés qui avaient fini en armoires IKEA. Il y a de ça 200 ou 300 ans, Syl ne savait plus, ses graines avaient été avalées par un troupeau de sangliers migrateurs, mal digérées, elles avaient été chiées plus loin sur une rive Suédoise. Le futur des jeunes chênes avait été vite plié en paquet plat.
Alors oui, Syl se méfiait des hêtres et surtout de son voisin. Parfois, il lui préférait les palmiers de Malaisie avec leur discours robotisé, des gars pas tout à fait émancipés de leur passé à pousser en rang d’oignons. Après plusieurs centaines d’années d’esclavage et d’élevage en batterie, on comprenait la difficulté pour la descendance d’avoir une pensée propre. Mais ils n’étaient pas arrogants, eux. D’ailleurs, quand on parlait du houx, la température qui montait du sol sonnait l’heure des civilités avec le voisinage. Syl tendit au maximum ses branches supérieures pour prendre une grande goulée de la brise matinale et se tourna, façon de parler, vers son voisin.
— Bien le bonjour seigneur Herb comment allez-vous ? Vous avez encore changé de nuance de vert ? demanda le chêne.
Autant le dire, Syl avait beaucoup de qualités et d’aptitudes mais celle du small talk n’en faisait pas partie. S’il essayait de se montrer poli c’est juste parce que sa fille le tenait à l’œil, prête à lui donner un coup de racine s’il poussait le bouchon de liège un peu trop loin. Le temps était long dans les rapports arboréens, mais depuis que le monde était monde, ici aussi il était question de statut et de hiérarchie. Herb et Syl dans leur rôle de seigneurs des forêts nouvellement primaires n’étaient pas différents des autres. Chaque matin ils lutaient poliment pour défendre leur part de lumière. Une bataille à rameaux moucheté tout en subtilité. Rien ne sert d’être hâtif expliquait Syl à sa fille qui soufflait et trépignait tout en bas avec toute la pétulance de la jeunesse.
— Je vais parfaitement bien seigneur Syl, et vous ? Vos rhumatismes ne vous font pas trop souffrir ? J’ai vu l’autre jour que vous aviez encore hébergé une famille de pic-épeiches. Vous ne devriez pas vous faire exploiter l’écorce par ces profiteurs, répondit le hêtre sur un ton qui se voulait comique et finissait toujours par sonner un tantinet suffisant.
En dépit de son âge ou peut-être à cause de celui-ci, Syl avait toujours embrassé une vocation d’insoumis. Dès que son voisin cédait aux remarques un peu trop réactionnaires, la sève lui montait aux ramures et son tronc s’agitait de grognements contenus. La famille d’écureuils logées sur le flanc Ouest sortit de son refuge, quatre têtes rousses tendirent le cou. Syl sentit sa fille lui donner des petits coups discrets sur les radicelles profondes.
— Ne vous inquiétez pas pour moi et mes locataires cher ami, j’aime la compagnie voyez-vous. Et puis dans quelques jours, j’accueillerais des paresseux, un couple.
— Des paresseux ?
— Je les trouve inspirants d’immobilité, ne trouvez-vous pas ? Et cet écosystème dans leur fourrure, quelle merveille. Ces petits gars vous donnent une leçon d’œcuménisme en dormant.
— Syl, mon ami, vos idées gauchistes m’étonneront toujours. Moi qui voulait vous partager une idée un peu plus novatrice que ces considérations, hum, partageuses.
— Gauchiste ? Quand on n’est pas latéralisé c’est un peu difficile à imaginer. Mais continuez, je vois que vous en mourrez d’envie.
— Eh bien voilà, vous vous souvenez des sapiens n’est-ce pas ?
— C’est à cause d’eux qu’on a cette masse de boulot, j’imagine que vous êtes au courant.
— Oui bon. Quand ils venaient pour raisonner la forêt comme ils disaient, je vous l’accorde il y avait beaucoup de bêtises, mais ils étaient aussi « inspirants » comme vous dites. Mon cher Syl, ne pensez-vous pas que, vu notre âge et notre position, nous mériterions mieux ? N’avez-vous jamais désiré d’avoir une rente, de vous reposer, de laisser la besogne au menu fretin ? Par exemple, notre pollen, que nous dispersons à perte, pourrait servir à ensemencer les nuages, à faire pleuvoir où et quand nous le désirons.
À ces paroles, Syl sentit une démangeaison désagréable lui taquiner l’écorce. Il s’ébroua comme si une soudaine bourrasque venait de lui remuer l’épiderme. La journée allait être longue, mais au fond il respectait son voisin. Lui aussi avait des jeunes pousses à protéger et désirait le meilleur pour ceux de sa descendance qui continueraient la mission. Chaque feuille, chaque molécule d’oxygène comptait dans l’atmosphère qu’ils s’époumonaient tous à reconstruire. Syl regarda longuement l’horizon puis son congénère avant de répondre. Il songea que chaque atome de carbone aussi, pesait dans la balance de la grande reconstruction.
— Vous n’avez pas l’air de vous souvenir où l’extractivisme nous a mené.
— Justement mon ami, l’évolution a prouvé que nous étions l’espèce supérieure, insista le hêtre. Nous pourrions aller plus loin. Je suis certain qu’avec un peu d’analyse scientifique nous pourrions faire mieux avec moins, et nous reposer.
— Nous reposer ? En voilà une drôle d’idée. Voyez-vous mon cher Herb, de mon humble côté je fais comme le ciel, le soleil et ce monde ou ce qu’il en reste. Je fais de mon mieux. Comme vous le savez, nous poussons donc nous sommes et vous feriez bien d’en reprendre de la graine. Nos racines tiennent la planète, nos branches tiennent le ciel, notre essence perpétue l’équilibre de la vie. De plus, cette chose merveilleuse nous rend heureux. Que voulez-vous de plus ? Tenez, regardez là-bas, ne serait-ce pas justement un orage qui s’approche ?
Sur les étangs en contrebas, les rives couvertes de lichen et de sphaignes ocres et rouges s’étaient comme embrasées sous l’impact de la lumière australe filtrant entre des nuages de plomb. La foudre tomba d’un coup sur le plus grand des arbres et le brisa en deux dans un craquement sinistre. Dans la forêt soudain silencieuse, il n’y eut pas d’autre bruit que celui de sa chute. Le sol couvert de mousse et de fougères murmura sous le poids du hêtre qui s’effondrait. La terre accueillante frémit au son de la matière qui lui était rendue.
Les corneilles, les écureuils et les renards s’approchèrent du tronc qui crépitait, fascinés par les flammes. Cela faisait bien longtemps que la forêt survivante n’avait plus besoin des machines pour se défendre des incendies. Le mycélium, gardien souterrain répondit à l’alerte du réseau mycorhizien. Les filaments sortirent de terre et s’étirèrent pour étouffer le feu. Un voile blanc palpitant invita alors les insectes et les limaces à se nourrir sur l’arbre mort. Le règne du vivant, de la lenteur, de l’immuable cycle des saisons avait mis fin à celui de la performance et des horloges. La loi de l’humus avait remplacé celle de l’homme pour les siècles à venir.
Le soleil se coucha et Syl envoya par le réseau les informations pour les populations de l’Ouest. Demain encore, le soleil se lèverait sur une planète un peu plus verte et un peu plus bleue.
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