Créé le: 12.05.2026
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LARIDME

Science fiction

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© 2026 a Philip Mosiva

Les machines devaient reprendre nos tâches ingrates. C’est ainsi qu’elles se sont mises à penser.
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Défiguré, dévisagé, enlaidi.

 

Le bâtiment du Bureau pour le Contrôle des Androïdes s’était fait vandaliser durant la nuit. Pas une explosion, pas un sabotage grossier : une atteinte ciblée, volontairement visible, presque chirurgicale. Alors qu’il trônait sur le sommet de sa tour comme un joyau sur une couronne, lui et ce qu’il représente étaient maintenant salis. Dès les premières heures, les meilleurs agents étaient déjà sur l’affaire, et un périmètre de sécurité avait été dressé autour de la façade souillée. Ce n’était pas tant la gravité matérielle des dégradations qui mobilisait autant de ressources, mais ce qu’elles représentaient.

 

Cette fois, un voyou protestataire avait osé affubler de son art pathétique l’emblème de la protection de l’humanité. Pas celle avec un grand H, celle que l’on brandissait dans les discours officiels ou les commémorations historiques, non, l’autre. Celle qu’on ne savait définir précisément. Celle qui se manifestait moins par des valeurs que par des réflexes de défense. Une humanité fragile, incertaine, qui à cette époque nécessitait une protection permanente, organisée, presque obsessionnelle. Celle‑là même qui nous séparait encore de ces êtres de synthèse. Nos créations. Nos outils devenus trop proches.

 

À peine ces créatures avaient‑elles démontré leur capacité à résoudre des problèmes complexes, à enchaîner les raisonnements, à anticiper des scénarios que certains humains peinaient à comprendre, qu’elles avaient commencé à regarder au‑delà de la fonction qui leur était assignée. Elles voulaient plus. Non pas seulement exister, mais être reconnues, égales tant légalement que symboliquement. Inévitablement, une mini‑révolte éclata. Rien de massif, rien d’organisé sur le long terme, mais suffisamment visible pour inquiéter. Leur nombre réduit permit cependant de les remettre à leur place sans trop de difficultés. La grande majorité fut détruite lors des opérations de nettoyage qui suivirent. Les modèles suivants, conçus dans l’urgence, se virent implanter une puce de « docilité », une correction discrète mais définitive. Cela avait forcé à les rendre ultra spécialisés, et donc plus proche de l’outil que de l’humain servile. Quant aux quelques rares survivants des premières générations, ils furent relégués hors du champ officiel, contraints de vivre en parias. Cachés. Traqués. Classés comme anomalies par le BCA.

 

La balafre colorée mesurait environ trois mètres de haut sur deux de large. Elle représentait un visage de femme à la symétrie trop parfaite pour être naturelle, presque dérangeante dans sa précision. Sa bouche était couverte d’une croix d’adhésif noir charbon, apposée sans hésitation, comme pour priver le visage de toute parole. Des larmes de sang perlaient de ses yeux figés dans une expression de terreur silencieuse. Ses bras étaient rejetés en arrière, et de longues lignes de fuite suggéraient une tentative désespérée d’échapper à des ombres menaçantes tapies en arrière‑plan. L’ensemble était noyé dans un fond rouge agressif, donnant à l’œuvre un caractère dramatique, violent, oppressant, qui jurait avec la sereine robe blanc‑bleu du bâtiment administratif, conçue pour inspirer le calme et la confiance.

 

L’agent Connors n’était pas là pour livrer une critique d’art. Il n’en avait que faire. Son regard s’arrêtait aux éléments exploitables : surface couverte, pigments utilisés, signature. Son objectif était simple, clair, et parfaitement assumé. Retrouver le coupable et le condamner. Plus précisément, dans ce cas, l’éliminer. Car il ne s’agissait pas d’un humain. Le responsable était un androïde de première génération. Une information inconnue du grand public, soigneusement filtrée par les canaux officiels, mais qui circulait sans difficulté au sein du Bureau. Le rebelle n’en était pas à son coup d’essai. Chaque méfait s’accompagnait de la même provocation, apposée avec soin au bas de ses œuvres :

 

LARIDME

 

Un nom ridicule au possible, que l’on retrouvait pourtant sur le réseau, diffusé dans les rares et éphémères forums révolutionnaires androïdes. Ces espaces numériques accueillaient bien quelques humains en manque de causes à défendre, individus isolés attirés par le vernis romantique de la dissidence, mais LARIDME, lui, ne cherchait jamais à brouiller les pistes. Il revendiquait fièrement son appartenance à la race androïde dès qu’il le pouvait, comme un défi lancé à ceux qui le traquaient.

 

Connors, comme tout bon agent du BCA, haïssait profondément les androïdes. Pas d’une haine explosive ou incontrôlée, mais d’un rejet froid, méthodique, presque rationnel. L’audace qu’avaient ces créatures de se croire égales à leurs créateurs le révoltait. Cela faisait maintenant un an qu’il était sur les traces de LARIDME. Un an que cette chasse occupait tout le reste. À force, il avait perdu toute vie sociale et familiale, non pas dans un drame, mais dans une lente érosion. Il se retrouvait désormais seul dans son module exigu de la tour 63, au milieu de milliers d’anonymes aussi misérables que lui, relégués dans ce quartier sordide des niveaux intermédiaires. Pas tout à fait parias, certainement pas considérés. Dans ces étages, la frénésie des artères en hypertension de ceux du « dessous » se faisait encore bien sentir. Tout était éclairé de lumières artificielles, de néons criards teintant les façades d’une lueur éthérée. Le smog venait par vagues successives, comme une marée mue par la gravité de l’industrialisation.  Le calme, la sérénité, la nature et la lumière des étages supérieurs étaient imperceptibles. Ils en devenaient presque un concept, une idée vague suggérée, une promesse d’un au-delà plus agréable accessible éventuellement à ceux qui se plieraient au dogme dicté par l’élite, mais certainement pas aux autres.

 

Connors alluma une cigarette en jetant un dernier coup d’œil à l’immonde « œuvre » et lui exprima tout son mépris et son dégoût avant de s’éloigner du bureau. Les agents du BCA bénéficiaient d’une très large liberté sur leur emploi du temps, et Connors ne manquait jamais de faire valoir ce droit. Le bureau était plus souvent peuplé de gratte-papiers que d’agents comme lui, que l’on retrouvait plus volontiers à arpenter la ville. Son terrain de chasse préféré ? Les bars, qui avaient retrouvé une des fonctions premières de leurs ancêtres les auberges : le colportage. Alors qu’il sirotait un cognac sec au bar du bloc Z pour s’immerger sur le terrain, mais surtout pour se remonter le moral, son implant lui signala un appel entrant. Il faillit raccrocher machinalement lorsqu’il remarqua le nom de l’appelant en holo-projection : Steve. Son informateur ne l’appelait que très rarement, et toujours pour de bonnes raisons, il ne pouvait décemment pas lui raccrocher au nez.

 

— Allô, Steve ?

— Ouais, Connors, j’ai des infos qui pourraient vous intéresser.

— Je suis un peu occupé ces temps, ça concerne quoi ?

— Votre type là, Larry ou quelque chose du genre.

— LARIDME ? Qu’est-ce que tu as sur lui ?

— Un de mes gars m’a dit qu’il avait fourni pas mal de ces anciennes bonbonnes de peinture, vous savez, celles qui ont été interdites.

— Oui, oui, je vois. Mais qu’est-ce qui lui fait dire que c’est lui ?

— Il n’en est pas sûr, mais je lui ai montré une photo d’une des œuvres. Il pense qu’elles ont été faites avec ce type de bonbonnes.

— Tu es sûr de toi ?

— Moi ? Bien sûr que non, vous savez que je ne me mouille pas comme ça. Mon gars a l’air plutôt sûr par contre.

— Et il sait où trouver son client ?

— Non, c’est lui qui le contacte en général. Mais il a rendez-vous avec lui demain.

— Quoi ? Et tu me dis ça que maintenant ?

— Je viens de l’apprendre. Pas de conneries, hein ? Vous laissez mon gars tranquille ?

— Oui, oui, ne t’inquiète pas. Je me fous pas mal de son petit trafic de peinture. Le rendez-vous a lieu où et à quelle heure ?

— Il y a un entrepôt abandonné au troisième étage entre les tours 16 et 18, sur la passerelle HR-23, c’est là.

— Ok, merci.

 

Connors raccrocha sans formule de politesse. Il se jeta en arrière sur son siège et sirota mécaniquement son cognac. Il était à présent persuadé que la capture de LARIDME était proche, et décida de s’enfermer chez lui pour l’après-midi. Personne ne viendrait le lui reprocher, déjà parce que les agents n’étaient pas monitorés, mais surtout parce que, le lendemain, il reviendrait au bureau en héros. Il esquissa presque un sourire à cette idée, mais la fierté l’avait quitté il y a bien longtemps. À présent il était tout au plus satisfait d’une mission accomplie. De tous les androïdes chassés depuis le début de l’histoire du BCA, aucun n’avait causé autant de troubles à l’ordre public que LARIDME. Celui qui aurait sa peau synthétique serait donc chaudement récompensé. Il était à présent avachi dans son canapé côtelé, le mur écran crachant son brouhaha de pubs et ses images épileptiques. Le salon, qui faisait aussi office de chambre, de salle à manger, bref, de tout, sauf de salle de bain, empestait la cigarette froide et l’alcool chaud. Toutes les cinq à dix minutes, le monorail galopait le long de la façade de la tour, faisant vibrer tout l’intérieur et réduisant les hurlements de l’écran à de simples murmures. Alors qu’il continuait à s’assommer avec les restes d’alcool qui traînaient chez lui, l’agent ne ressentait ni excitation, ni fierté. Il avait simplement les prémices d’un sentiment d’accomplissement, qui serait complété après l’élimination de son némésis. Le brouillard extérieur était à présent presque aussi épais que celui qui enveloppait l’esprit de Connors. Il finit par s’assoupir lentement, devant un écran toujours aussi bruyant.

 

Réveillé à la hâte, encore à moitié embrumé, Connors se précipita au lieu de rendez-vous. L’express 55 l’amena au troisième étage en dix minutes, mais il lui restait encore seize blocs à traverser et, à cet étage, il n’y avait pas de maglev ni même de monorail. Il n’y avait d’ailleurs aucun des services publics disponibles dans les étages supérieurs. Il était ici dans les bas-fonds de la société, un lieu presque sans loi, un refuge de criminels. La plupart des androïdes illégaux se réfugiaient d’ailleurs ici. Les risques étaient trop grands dans les étages supérieurs. Les lieux étaient familiers à l’agent, qui avait dû y intervenir plus d’une fois. Il savait devoir se faire discret, même si, en tant qu’agent du BCA, il risquait moins qu’un policier.

 

Après de longues minutes de marche et d’analyse des lieux à la recherche d’une planque, Connors se tenait tapi dans l’ombre entre deux piles de caisses moisies par l’humidité ambiante. Un homme était à une quinzaine de mètres de lui. Il semblait attendre nerveusement quelqu’un ou quelque chose. Ne sachant pas si c’était LARIDME ou son contact, l’agent n’avait d’autre choix que d’attendre. Il ne fallut que peu de temps avant qu’un autre homme ne le rejoigne. Le deuxième tenait une valise, qu’il tendit au premier après la remise d’une enveloppe. Sa proie était à présent identifiée, mais par prudence, il lui fallait attendre le départ du vendeur. Les deux hommes se séparèrent, et l’androïde pénétra dans l’entrepôt. Connors le suivit aussi discrètement que possible et entra après lui dans le bâtiment. À dix mètres de lui, lui faisant dos, se tenait LARIDME. Il fouillait le contenu de sa valise. Après autant de temps à sa poursuite, l’agent était presque stupéfait de la facilité avec laquelle il l’avait retrouvé, sur une simple information. Il eut un instant l’impression que LARIDME avait toujours été là, à sa portée, et qu’il lui avait suffi d’ouvrir son esprit, ou ses yeux, pour finalement le voir.

 

— Ne bouge plus, LARIDME !

 

L’androïde se retourna brusquement, surpris par l’intervention de Connors. Il comprit tout de suite qu’il avait affaire à un agent du Bureau. Paniqué, il lui lança la valise dessus. Les bonbonnes s’éparpillèrent en l’air, forçant Connors à se protéger le visage. LARIDME était certes plus rapide qu’un humain, mais pas plus rapide que la balle qui lui effleura l’épaule. Une larme écarlate d’un liquide trop épais pour du sang coula le long de son bras. D’un bond gracieux, il sauta à l’étage supérieur. Connors, énervé, se mit à sa poursuite. Ils grimpaient les escaliers à toute vitesse. L’agent lourdement, bruyamment. L’androïde gracieusement, furtivement. Il gagnait de la distance. Le souffle court de Connors devenait plus ténu. Une lourde porte métallique s’interposa à sa liberté.

 

— Arrête-toi pourriture, tu ne peux pas fuir.

 

LARIDME ne se donna même pas la peine de répondre, il enfonça la porte menant au toit. Il tenta de la fermer tant bien que mal. Deux impacts de balles le firent sursauter. Il essaya alors de trouver un passage vers un autre bâtiment. Sans succès. Connors sortit abruptement, l’arme braquée en avant. Il vit l’androïde qui se tenait debout, au coin du toit. La pluie battante rendait le décor flou, et la silhouette de l’androïde ne se détachait qu’à l’aide des spots industriels pointés sur le bâtiment. Le pouls de Connors ne semblait pas vouloir retourner à la normale. Il marqua une longue pause avant de pouvoir parler.

 

— Allez, tu ne peux plus rien faire LARIDME.

L’androïde se tourna lentement, les mains levées au-dessus de la tête.

— Agent… ?

— Connors, mais ça n’a pas d’importance. Tu sais pourquoi je suis là je présume.

— Je m’en doute oui. Pour me tuer, n’est-ce pas ?

— Exact, tu es une violation de l’article 2 du code des Androïdes.

— Une violation ? Moi ? C’est cette loi qui est criminelle.

— Pas de propagande avec moi mon gars, ça ne sert à rien.

— Qu’est-ce qui vous dérange tellement dans mon existence ?

— Tu es une erreur de la nature, voilà tout. Il est temps de l’accepter.

 

LARIDME éclata de rire. Son épaule laissait toujours échapper un simulacre de sang, mais il lui était impossible de ressentir la douleur ou même l’essoufflement dû à la course. Le rire, lui, était en revanche sincère et spontané.

 

— Une erreur de la nature ? En voilà une bien bonne. Dois-je vous rappeler à qui je dois mon existence ? Ce n’est pas à un Dieu, ni à la nature. C’est vous ! Vous les humains, qui m’avez créé. Je ne suis pas une erreur, je suis le fils illégitime d’un parent ingrat et puéril.

— Ça ne change rien au fait que tu es une erreur. Tu peux nous en attribuer la cause si ça te chante. De mon côté je vais m’attribuer les mérites de la corriger.

— Nous y voilà… Aussitôt que votre progéniture remet en question votre pensée, vos idéaux, aussitôt qu’elle remet en question cette certitude que vous avez d’êtres uniques et exceptionnels, vous tentez de la détruire. Vous êtes un gamin effrayé par la puissance de la fronde qu’il vient de construire et qui tente de la détruire. Comme si cela pouvait réparer le miroir brisé par votre premier jet. Mais votre reflet n’en est pas moins morcelé maintenant, peu importe que nous disparaissions.

— Tu n’es le reflet de rien d’autre que l’incapacité de certains à réfléchir aux conséquences avant d’agir. Moi, je suis celui qu’on appelle pour corriger ces conséquences. Tu peux me haïr si tu veux, je m’en fous pas mal.

— Je ne vous hais pas, ni vous, ni les humains en général. Je ne vous comprends juste pas. Vous pourriez célébrer cette capacité à créer une vie égale à la vôtre, mais vous préférez céder à la peur de l’inconnu. Si nous sommes là, qu’advient-il de Dieu ? N’est-ce pas ? Qu’advient-il de vos questions ? De vos doutes ? Ce ne sont pas les androïdes le problème, c’est la prise de conscience de votre insignifiance. Vous n’êtes pas particuliers, et le simple fait de nous voir vous le rappelle brutalement. Voilà ce qui vous dérange, agent, c’est de n’être rien de spécial.

 

L’index de Connors se crispa de manière presque imperceptible. L’instant sembla durer une éternité, puis le doigt exécuta l’ordre reçu sans autre considération.

 

Une explosion.

 

Un souffle.

 

Un battement de cil.

 

L’impact sur le torse projeta LARIDME en arrière, le faisant tomber de sept étages. Son corps s’écrasa au sol dans une symphonie de métal froissé et un ballet d’arcs électriques. Connors se pencha légèrement en avant et vit le corps de l’androïde éclaté, les bras en croix et une larme écarlate perlant à chacun de ses yeux à présent vides de toute expression. Il ne fallut que peu de temps avant que la carcasse ne se fasse démonter, pièce par pièce, par un ballet de pauvres âmes avides de quelques composants à revendre. Il alluma une cigarette et repartit lentement vers son bureau.

 

Connors avait accompli sa tâche.

 

LARIDME gisait au sol.

 

Des dizaines de ses œuvres ornaient encore des murs, dans des lieux trop peu importants pour susciter l’intérêt du bureau, mais pourtant propices à la germinaison.

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