Préface

1

En cours d'élagage (voir préface) Un huis clos qui réécrit des vies. Marco et Anna sont mariés depuis plus de vingt ans. Un séminaire récurrent auquel participe Anna provoque des soupçons chez Marco. Son enquête le mènera à des vérités dévastatrices.
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Bonjour, bonsoir à toutes et tous,

 

Sans la moindre idée d’où j’allais, je me suis lancée dans ce concours en n’ayant écrit qu’une partie de l’histoire.

 

Alors qu’une fleur poussant sur un mur écroulé déclenche mes envies de poésie, me fait réfléchir sur le sens de la vie, le 29 février m’a laissée perplexe; il a donc été un véritable challenge pour moi dans ce sens que la pragmatique que je suis, la terrienne au raz des pâquerettes, ne voyait rien d’autre dans cette date, dans cette journée, qu’un ajustement obligatoire de la terre à son étoile pour adapter un calendrier qui à la base n’est rien de plus qu’une convention humaine adoptée pour se faciliter la vie. Exit la poésie. J’ai donc dû chercher ailleurs.

 

Ce texte est également un exercice pour moi, « pour me sortir de ma zone de confort », dixit quelqu’un qui me veut du bien. En effet, j’ai eu de la peine à imaginer une histoire aussi violente, aussi brutale psychologiquement que celle-là (je la vois ainsi en tout cas) :

– dans le monde où je vis, elle aurait été encore plus agressive mais physiquement : Anna aurait au minimum fini à l’hôpital (je connais quelques spécimens qui auraient eu tout à fait l’étoffe d’un Marco violent – les italiens disent « manesco » mais je n’ai pas trouvé d’équivalent en français, car cela contient vraiment la notion de violence physique avec les mains)

– dans le monde où je vis, je ne connais aucune femme comme Anna. Cela signifie-t-il pour autant qu’une attitude telle que la sienne  n’existe pas ? Je n’en sais rien. De quoi est-on capable, jusqu’où peut-on aller quand la vie vous prend au piège et que vous voulez vous libérer ou en tout cas, essayer de vivre malgré tout. Je connais mes réponses, celles que j’ai trouvées, mais qu’ont fait les autres ?

 

Par ailleurs, le résumé étant bien suffisant, je profite de la préface pour vous raconter mes péripéties concernant les concours.

 

La première fois que j’ai participé à un concours, la vraie novice donc, je me suis fait éliminer avant même le top départ, prise au piège par la règle du nombre de caractères espaces compris.

 

Mon traitement de texte, auquel je faisais confiance, affichait 14’000 caractères et quelques (espaces compris) sur la limite des 15’000 autorisés. Jusque-là, j’avais compris comment faire et je croyais que tout était en ordre. Donc j’ai envoyé mon texte les yeux fermés et sans le moindre souci. Ce n’est qu’après que je me suis rendu compte qu’il manquait une coche dans l’option « statistiques » pour les « zones de texte », et de ce fait, les caractères qui se trouvaient dans des formes n’avaient pas été pris en compte. Et patatras, 2’000 caractères qui étaient passés sous mon nez mais pas sous celui du jury. Game over, comme je disais, avant même d’avoir débuté la partie.

 

Pourquoi je vous dis tout ça ? Peut-être que cela rendra service à quelqu’un, allez savoir.

 

Pour ma part, j’ai aujourd’hui un autre (léger) problème : l’élagage … Lancée dans mon histoire, rajoutant des retouches, des bouts de dialogue, des descriptions, je me suis trouvée tout à coup, une fois l’histoire terminée, avec un compteur dépassé,  bizarrement de 2’000 caractères à nouveau (oui je sais 22’000 ce n’est pas 20’000). Avec une moyenne de 5 lettres par mot, vous aurez compris ma douleur. Il va falloir que je tranche, que j’abrège, que j’élimine, l’élagage je vous disais … Autant demander à un boulanger de jeter à la poubelle une partie de ses petits pains à peine sortis du four. Un vrai déchirement, non ?

 

Pas grave, cette expérience aussi me servira de leçon. Je serai plus attentive en amont la prochaine fois. En attendant, je la mets en ligne dans son état actuel, mais elle doit encore terminer son régime amaigrissant (15 juin, encore 371 caractères à dézinguer ..; 18 juin : j’y suis presque.)

 

Bonne écriture et bonne lecture

 

Naëlle

La Vérité d'Anna

2

— Tu pensais que je ne m’en rendrais jamais compte ? Au bout de vingt ans ? Je suis long à la détente, mais quand même.

Anna contempla l’homme dressé devant d’elle : Marco, son mari depuis vingt-trois ans, hurlait, les poings crispés, le visage déformé par la colère et l’incompréhension. Elle soupira. Le jour était donc venu …. Il venait de pénétrer en force dans la chambre, sûr de son bon droit et de ce qu’il allait y trouver. Sanglé dans un costume gris, les chaussures cirées en miroir, il était toujours aussi élégant, se dit-elle. Déjà, il poursuivait sur sa lancée.

— Tu ne dis rien ? Et évite les larmes ! Je ne marche pas ! Je veux juste des explications ! Que fais-tu ici ? Qui attends-tu ? Pourquoi ma femme, la mère de mes enfants, que je croyais en séminaire très loin d’ici, est là ce soir, seule, dans cette suite luxueuse ? Et juste à quelques bornes de notre maison en plus !

Il martelait les mots comme des coups, chaque parole un ton plus haut que la précédente, jusqu’à ce que sa voix se fissure. Il avait tant espéré s’être trompé : les fois précédentes où le comportement d’Anna l’avait inquiété remontaient à loin dans le temps. Avec le passage des ans, le doute s’était installé. Du cinéma, il s’était à coup sûr fait tout un cinéma. Jamais elle ne le quitterait, elle ne pouvait pas, elle n’en avait pas le droit.

Et voilà que tout avait recommencé. Depuis quelques jours, elle préparait son départ, achetant vêtements, chaussures et autres accessoires, qu’elle plaçait directement dans sa valise sans les lui montrer. Son métier dans le monde de la mode exigeait d’elle une allure impeccable et il le comprenait bien. Mais pourquoi ce séminaire-là, et pas les autres, provoquait chez lui des alertes sournoises ? Quels signes lui pesaient par leur étrangeté ? Le décalage entre cette joie d’avant son départ et son interminable morosité à chaque retour ? Le fait qu’elle ne gardait rien de ses bagages, se débarrassant de tout ce qu’elle avait emporté avec elle, jusqu’aux derniers bas, jusqu’à la dernière lingette ?

Elle n’a pas d’amant ; qui aurait une aventure aussi épisodique ? Voilà sa seule certitude jusqu’à tout récemment. Les femmes qui ont un amant le retrouvent souvent et à proximité de chez elles, c’était son leitmotiv quinze jours plus tôt. Pourtant, quand Anna avait annoncé sa prochaine absence, il avait décidé d’en avoir le cœur net et mené une enquête discrète grâce à ses relations. Et le couperet était tombé : non, pas de séminaire cette année entre le 29 février et le 6 mars. Et ces années passées ? Il y en avait eu, évidemment, mais jamais plus de trois jours et toujours vers l’été, jamais en hiver. La nouvelle l’avait à tel point assommé qu’il avait lancé l’opération « La Vérité d’Anna » ; il trouverait ce que cachait ce faux séminaire. À tout prix.

Comme elle, il avait joué la comédie, respectant sa routine, l’invitant même une fois au restaurant et au théâtre. Cette soirée-là avait pris une tournure romantique et Anna l’avait accueilli dans ses bras avec la fougue et la douceur qu’il aimait tant. Quant à lui, obsédé par ses découvertes et ses doutes, il était ressorti de leur étreinte plus confus qu’avant.

 

Contraint de s’en tenir à son emploi du temps, il avait engagé un détective pour surveiller les moindres faits et gestes de sa femme. Et rien n’avait plus de sens, car le détective, après l’avoir suivie une dizaine de jours, lui rapportait une vie que Marco connaissait, le travail, les déjeuners avec les collègues habituels, les trajets sans aucun arrêt prêtant à soupçon. Même son téléphone qu’il avait fait pirater n’avait pu fournir le plus petit indice. Des conversations anodines avec leurs enfants, ses sœurs, sa mère. Pas de textos bizarres, rien, c’était à devenir fou … Jusqu’à son départ ce soir …

Elle avait quitté la maison vers 19h00 après avoir chargé sa valise et son sac dans le coffre. Avec une légère caresse sur la joue, elle lui avait promis de lui envoyer un message à son arrivée, deux heures après. Quinze minutes plus tard, le détective l’appelait pour lui communiquer l’adresse d’un hôtel et un numéro de chambre. Le monde de Marco bascula. Il avait foncé comme un fou, sa colère et sa peur dessinant mille scénarios. Une fois sa rage exprimée, les bras ballants devant son épouse sagement assise, seule, sur le bord d’un lit immense, il se sentit complètement perdu.

Anna consulta discrètement sa montre. Pas encore 20h00. Elle devait avertir son visiteur que le rendez-vous était annulé, mais elle était presque soulagée de l’irruption de Marco. Le secret lui pesait depuis le début, mais la peur l’avait toujours emporté. Jusqu’à ce soir. Ce soir, la page se tournerait.

— Oui, Marco, nous allons parler. Installe-toi et prends un verre pendant que je me rafraîchis.

Atone, il la regarda s’éloigner vers la salle de bains sans esquisser le moindre geste. Quand il eut le réflexe de la suivre, elle s’était déjà enfermée. Il tambourina à la porte, reprenant de plus belle ses invectives. Les deux mains rivées au bord du lavabo, Anna sentit dans la poche interne de son blazer le poids réconfortant de son téléphone : son cordon ombilical, sa planche de survie, son oxygène qui, en la reliant à sa famille, lui avait permis de résister. Elle ne l’utilisait jamais pour LUI, le passé lui avait enseigné la prudence. Ce soir, elle devrait faire une exception. Elle pianota un SMS succinct : « Code FABs’SOS. Ne viens pas. Je te rejoins à l’aéroport. Dsl. » et l’effaça aussitôt après l’envoi tout comme le numéro qu’elle avait composé. Elle envoya encore deux textos avec le code seul puis les fit disparaître également.

Anna laissa couler l’eau pour qu’elle soit bien fraîche, avant d’en humecter son visage, sans l’essuyer. Il ne pourrait pas l’accuser de mensonge, pas pour ça. Ouvrant la porte, elle écarta Marco d’une main ferme sur son épaule et retourna s’asseoir sans le regarder. Il l’avait suivie et, toujours debout, la scrutait de haut. Silencieux, il attendait qu’elle se décide à entamer la discussion. Anna tournait et retournait dans sa tête tous les épisodes de sa vie, cherchant de quelle façon amener le point de départ.

— Marco ?

— Je suis là. Je t’écoute.

— Tu te souviens de notre mariage ? De mon état d’esprit ? Du tien ?

— Évidemment que je m’en souviens. Tu étais si heureuse que tu n’arrêtais pas de pleurer et moi j’étais aux anges. La femme de ma vie avait accepté de m’épouser, après plusieurs refus, et j’étais le plus heureux des hommes.

— Je pleurais parce que j’étais heureuse … Tu en étais sûr à ce moment-là ?

— Bien sûr, qu’essaies-tu de me faire dire ?

— Tu ne t’es jamais posé de questions ? J’avais rejeté ta demande en mariage, non pas une fois, mais trois fois, et tout à coup, un soir, j’ai déboulé chez toi en te suppliant presque de te marier avec moi. Cela ne t’a pas paru étrange ?

— Pourquoi ? C’est tout ce que je voulais. Pourquoi y réfléchir ?

— Tu savais pourtant qu’à ce moment-là, j’avais fait la connaissance d’un autre homme. Tu l’as même vu en ma compagnie, pas vrai ?

— Et alors ? Tu l’as laissé tomber pour moi, pourquoi j’aurais été cherché plus loin ?

— Je l’ai quitté ? De ça aussi, tu en es tout aussi certain ?

— Où veux-tu enfin en venir avec toutes ces questions ? Je n’y comprends rien. Sois plus claire.

Anna inspira à fond. La suite s’annonçait difficile.

— Tu n’es pas allé chercher plus loin ? Pourtant cet homme t’a assez mis en colère pour que tu en parles à quelqu’un. A ton père, n’est-ce pas ?

— Mais je ne sais plus, moi, oui, peut-être, comment veux-tu que je me souvienne ?

— Moi, je le sais. Donc ton père, préoccupé par le bonheur de son précieux fils unique, l’a su et il a pris les mesures qu’il a estimées adéquates.

— Pourquoi mêles-tu mon père à notre histoire ? Il n’a rien à y voir !

— Oh que si ! Tout ! Il a tout à voir avec notre vie passée et actuelle et avec celle de Fabio, l’homme que j’ai toujours aimé.

Marco sentit à ce moment-là ses jambes céder sous lui. Il recula et s’écroula dans le petit fauteuil de cuir face à son épouse. Toute sa vie, elle avait aimé un autre homme ? Et lui alors ? Elle ne l’avait jamais aimé ? Les questions défilèrent dans son esprit, mais déjà elle reprenait le fil de ses souvenirs.

— Le plan de ton père était on ne peut plus simple : dégager le passage entre toi et moi, en éliminant tout obstacle à TON bonheur.

— De quoi parles-tu ? Qu’a fait mon père ? Tu en parles comme d’un mafieux. Oui, il est riche et puissant. Il est impitoyable en affaires et veut que je le sois autant que lui. Mais on parle de business, pas de sentiments.

— Comment crois-tu qu’il ait atteint sa position actuelle ? En tendant l’autre joue ? En vivant dans un monde tout rose ? Réveille-toi, Marco ! Il a des hommes de main pour faire le sale boulot : rechercher les vilains petits secrets de ses concurrents, les démolir sur la place publique, manipuler leurs relations et mettre en œuvre tout ce qui lui permettra de les écraser et d’avancer sur leurs dépouilles.

— C’est vrai qu’il est dur en affaires, mais là tu noircis le tableau. Ce n’est pas un criminel quand même !

— J’ai un scoop pour toi, Marco. Ton père EST un criminel. Je n’ai pas dû creuser trop loin pour trouver d’autres histoires aussi sordides que ses attaques contre Fabio et moi.

— Et voilà, tu parles encore pour ne rien dire !

Marco vit Anna se figer, les doigts crispés sur ses genoux, ses yeux fixant le vide.

— Le jour de notre mariage, je pleurais … Pas parce que j’étais heureuse … Je pleurais sur Fabio qui était aux soins intensifs depuis des mois, massacré à coups de battes par des inconnus. Je pleurais parce que j’avais dû le quitter et t’épouser, sinon ton père l’aurait fait achever. Je pleurais parce qu’il l’aurait tué, si je t’en avais parlé. Je pleurais parce que j’épousais le fils d’un tel homme. Voilà pourquoi je pleurais …

Marco sursauta à tel point que le fauteuil émit un grincement. Son regard stupéfait fixé sur Anna, il tenta vainement de prononcer les mots coincés dans sa gorge, puis les expulsa en un cri.

— Tu mens !! Tu mens !! Jamais, jamais …

— Pendant des mois après notre mariage, ton père m’a rappelé les conditions de notre «accord». J’avais si peur pour Fabio que je ne suis plus jamais allée le voir à l’hôpital. J’espérais, je priais qu’il tienne parole, que Fabio vive. Mais je n’avais aucune certitude.

Marco, effondré, se tenait la tête à deux mains. Un cauchemar, il vivait un cauchemar, il devait se réveiller. La voix d’Anna lui parvenait assourdie, comme du fond d’un puits.

— Pendant des années, j’ai survécu, espéré, attendu. J’avais marqué dans mon cœur la date du 29 février, celle de son anniversaire, celle de notre première rencontre lors d’un défilé, un jour qui à tous points de vue portait pour moi le sceau de l’extraordinaire. Trois ans après notre mariage, le 29 février est revenu et avec lui une piqûre de rappel de ton père. Son message ne pouvait signifier qu’une chose : Fabio était toujours là, quelque part, bien vivant. Alors j’ai fait fi des conséquences. La colère a remplacé la peur. J’ai décidé de partir à la recherche de l’amour de ma vie.

Anna marqua une pause, toujours sans un regard pour celui qui avait partagé la moitié de sa vie, et de ses nuits. Il était temps d’en finir, plus jamais elle ne passerait  une nuit sans Fabio.

— Ton père a des yeux et des oreilles partout. Je devais me montrer prudente, ne pas prendre le risque de questionner la mauvaise personne. À ton insu, j’ai pris un congé sans solde pour me faire engager par l’hôpital où il avait été soigné, juste le temps de glaner quelques informations. J’ai découvert qu’après de multiples opérations, il avait été transféré dans une clinique de réadaptation. Et de gestion de la douleur. Où je me suis introduite de la même façon.

Marco releva ironiquement.

— Ma petite femme s’est trouvé un vrai talent de détective, ma parole.

— Tais-toi, tu n’as pas un mot à dire pour l’instant.

Sous le regard incandescent d’Anna, il leva les mains en l’air avec une mimique moqueuse de reddition.

— Je t’en prie. Continue donc.

— Quand je l’ai rencontré, il était journaliste. Des prothèses aux deux genoux et à une hanche lui ont interdit à tout jamais son métier. Oui, de cela aussi, ton père est coupable. J’ai retrouvé sa trace après plus d’une année de recherches ; il avait émigré, se sentant trop diminué pour me faire face, et travaillait comme documentaliste dans une chaîne de télévision.

Anna secoua la tête avec dérision.

— Quelle bêtise … Je l’aime, lui, pas ses genoux.

— Comment oses-tu étaler ton amour pour un autre ? Et d’ailleurs, où est-il ton prince charmant ? Il se cache derrière tes jupes ? Je suis sûr que tu l’as déjà averti. Quoiqu’il en soit, ne me pousse pas à bout, tu pourrais le regretter.

— J’ai déjà bien assez des regrets pour mon manque de courage, crois-moi. Et non, il ne viendra pas, je ne veux pas ; dans son état, ce serait du suicide. Il était déjà dans cet état-là quand je l’ai retrouvé il y dix-neuf ans par le biais de son numéro professionnel et malgré cela, nous nous sommes revus deux mois plus tard, ici, dans cet hôtel.

— Alors, j’avais raison, je les avais sentis, ces séminaires qui puaient.

— Pas cette première fois, je n’avais rien planifié, rien prévu, sauf une chose. Jusque-là, malgré les pressions de ton père en manque de petit-fils, j’avais fait en sorte de ne pas tomber enceinte. J’ai décidé que son souhait allait être satisfait.

— Tu as fait quoi ?

Marco sentit sa gorge se fermer, son crâne et son cœur exploser. Des nuages noirs voilèrent ses yeux. Anna, impassible, se leva, remplit un verre d’eau et le lui tendit.

— Bois. Je n’ai pas fini.

Elle lui accorda quelques minutes de répit et continua une fois la respiration de Marco revenue à la normale.

— Je te l’ai dit. J’ai pleuré d’épouser le fils d’un tel homme. Il n’était pas question pour moi d’avoir un enfant de toi, d’avoir le moindre lien avec lui. À l’époque, je n’ai rien calculé, mais si c’était à refaire, je referais le même choix.

— Fabiola n’est pas ma fille ?

— Non, pas plus que Fabiano n’est ton fils. Il a été conçu lors de mon premier « séminaire ».

Devant les guillemets qu’elle venait de dessiner en l’air, Marco chavira.

— Fabiano ? Fabiano aussi ? Et leurs prénoms ? Ce n’est pas un hasard non plus, n’est-ce pas ? Mais qui es-tu ? Comment as-tu pu m’abuser ? Comment as-tu osé ?

— Pourquoi ? Tu ne le méritais pas ? Tu m’as trompée après une année de mariage, avec les call-girls que ton père offrait à ses clients en guise de pots-de-vin. Mais ça, passons. Sans amour, il n’y a pas de trahison. Non, ta faute est ailleurs : ta grossièreté, tes insultes envers ma famille, ta violence même, l’ont éloignée de moi. Toutes les fêtes, tous les anniversaires, je les ai vécus seule. Et j’ai dû tout supporter, car pour ton père, il n’était pas question de divorce tant que cela ne venait pas de toi.

— Souviens-toi, il y a peu, le restaurant, le théâtre, notre nuit, et ce n’était pas la première fois. Nous avons eu de bons moments.

Ébranlé par cette cascade de révélations, Marco lâcha sa phrase comme une supplique.

— Pas faux, ces dernières années tu as changé. Un peu. Dommage que tu le doives à ta prostate et pas à une amélioration de ton caractère. Quoi ? Tu pensais que je ne savais pas ? Tu devrais mieux cacher tes petites pilules bleues. Et vas-y doucement, ton cœur ne va pas aimer.

— Quand es-tu devenue si méchante, si impitoyable ? Pourquoi je n’ai rien vu ? Tu m’as toujours laissé te faire l’amour …

— Tu as déjà ta réponse … je t’ai laissé … Je ne suis jamais venue à toi spontanément, mais, égoïste comme tu l’es, tu ne t’en es même jamais aperçu. Et les femmes dans ma situation te le diront : nous sommes très douées pour nous déconnecter de notre corps quand il subit des actes contre son gré …

— Je t’aime, je croyais que tu aimais. Et tu es là, si froide, glaciale. Qu’as-tu fait de ma petite Anna, si fraîche et innocente ?

La voix d’Anna claqua.

— Ton père et toi l’avez tuée, alors ne la pleure pas. J’ai un dicton maison : ne dérangez pas l’eau qui dort, sous peine de ramasser un tsunami en retour. Lors de nos retrouvailles, j’ai proposé à Fabio de nous revoir, mais rarement pour avoir une chance de passer sous les radars. Une date s’est imposée comme une évidence, l’anniversaire de notre rencontre, son anniversaire aussi. Et depuis …

Un éclair de compréhension frappa Marco. Sa méfiance était fondée et tout s’expliquait.

— … Tous les quatre ans, tu partais le 28 février au soir. Tu étrennais tes nouvelles affaires avec lui et tu les jetais à ton retour pour qu’elles ne vivent que dans vos souvenirs à deux …

— Tu as tout compris, je vois. Vu ce que vous nous avez pris, ces rares parenthèses étaient notre bulle de bonheur, de plaisir, de paix, mais les séparations chaque fois plus pénibles, alors je te remercie, sincèrement, d’avoir mis fin à notre calvaire. Dis à ton père que désormais c’est à lui d’avoir peur. Et toi aussi, dès l’instant où il tombera, tu tomberas. Tu l’as dit pour plaisanter, mais oui, depuis des années, je creuse, je cherche, je fouine et je récolte des preuves de ses crimes. Bientôt, très bientôt … tu es prévenu.

— Que vas-tu faire maintenant, ce soir ?

— Ma valise n’est même pas encore défaite, merci, Marco, pour ta célérité, j’ai mes papiers, je n’ai besoin de rien de plus. Je m’en vais.

— Comment ça, tu pars ? Là ? Tout de suite ? Sans rien dire de plus ? Et les enfants, tu as pensé aux enfants ?

Marco s’était levé d’un coup, tentant avec maladresse de saisir Anna par les coudes. Elle se libéra d’un coup brusque. Il persista.

— Tu les abandonnes, ils vont t’en vouloir toute leur vie, ils ne te pardonneront pas. Reste pour eux, pas pour moi, mais pour eux.

— Quelle générosité soudaine ! Marco ! Sur quelle planète vis-tu ? Dans quel monde, dans quelle maison as-tu passé ta vie ?

— Pourquoi ? Pourquoi me dis-tu cela ?

— Marco, cela fait des années que les enfants savent à quoi s’en tenir à ton sujet, au sujet de ton père. Même s’ils ne savent rien de Fabio, ce sont eux qui m’encouragent à partir, à vivre enfin ma vie. Réveille-toi, Fabiola a dix-huit ans, Fabiano quinze : ils n’ont plus peur de toi.

— Comment peux-tu parler si calmement ? Qui te dit que je ne me servirai pas d’eux contre toi ? Que mon père ne leur fera pas de mal ? Après tout, ils ne sont pas de mon sang.

Anna s’était levée, avait revêtu le manteau récupéré sur le porte-habits et mis ses gants. Après un regard circulaire pour s’assurer de ne rien oublier, elle saisit la poignée de sa valise d’une main, son sac de l’autre. Alors qu’elle avait évité de croiser son regard tout le temps de leur confrontation, au moment de partir elle le fixa jusqu’à percer son âme.

— Jamais, tu m’entends, jamais tu ne toucheras à mes enfants. Parce que plus jamais tu n’en auras l’occasion.

Elle était partie sans qu’il s’interpose, le laissant cogiter cette phrase sibylline. Qu’avait-elle bien pu vouloir dire ? Il réfréna la pulsion qui l’incitait à briser menu tout ce qui l’entourait et fit les cent pas dans la suite silencieuse. À plusieurs reprises, il frappa les murs de ses poings. Les enfants. Le point faible d’Anna était les enfants. Il cherchait une idée afin de l’obliger à revenir pour eux. Il trouverait, quitte à mettre en branle les pires moyens. Il se sentait capable de tout pour la garder. Elle n’avait pas le droit de le quitter. Son téléphone se manifesta par deux petits signaux sonores. Des messages. Peut-être qu’Anna … ? Fébrilement il déverrouilla l’écran, lut le premier, puis le second. Un rugissement animal déchira ses cordes vocales et il s’écroula.

SMS Fabiola

Papa, désolée de te le faire savoir de cette façon, mais je pars ce soir avec maman et Fabiano. Je ne peux pas te dire où, et je suis sûre que tu sais pourquoi, tu as assez fait de mal à maman, il est temps que tu comprennes et que tu arrêtes. Désolée, vraiment désolée

SMS Fabiano

Papa, l’avion va bientôt décoller, j’ai juste le temps de te dire au revoir, sois heureux et laisse maman être heureuse, je t’aime, à bientôt

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