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Interprétation libre  sur le thème “Musiques de parfums”.
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La Symphonie de la pluie

 

Le renard s’éclipse en sourdine et gagne le refuge de son terrier. Une nuée d’oiseaux s’éloigne vers un ciel moins chargé, prélude qui s’efface dans un bruissement d’ailes. Le silence s’installe. La nature s’apprête à interpréter sa nouvelle partition.

 

Une simple note amorce l’ouverture, le murmure d’une petite goutte qui vient s’écraser discrètement sur mon manteau, un plic à peine audible et c’est le retour au silence. Un deuxième plic, devant moi cette fois, et un autre plus loin derrière, qui se répondent en cadence syncopée. Puis c’est à gauche, et à droite, pour finalement pulser en stéréo l’espace de quelques variations. Enfin, le crépitement augmente crescendo avant de s’installer en fond sonore régulier.

La terre, dure, résonne sous le leitmotiv de la pluie. Plusieurs accords se suivent jusqu’à ce qu’elle s’attendrisse et laisse passer le liquide qui s’infiltre profondément. J’ai l’impression d’entendre le sol soupirer d’allégresse tant il espérait cette averse. Mes pas n’ont pas encore changé de tonalité, seuls ceux de mon chien sonnent un peu plus mouillés. La pluie tombe avec un timbre monocorde sur les champs, tambourinement sans surprise. Mes narines frémissent aux effluves de pétrichor et s’emplissent une dernière fois de leur senteur avant que l’ondée n’engloutisse toutes les odeurs.

 

Alors que le chemin passe par la forêt, le deuxième mouvement s’installe.

La pluie retentit contre les feuilles qui frissonnent en contretemps vivaces, le son s’amplifie pour remplir tout l’espace. Les gouttes tombent en staccatos contre les troncs, un battement grave à peine perceptible au milieu du tumulte qui marque le tempo. Certaines feuilles, plus larges et plus robustes, retiennent l’eau jusqu’à former de petites gouilles qui se déversent soudainement au sol, produisant une note mate sur les pierres et une cascade sur les fougères. Toute la forêt vibre dans un arrangement espiègle qui ressemble à un canon bien ordonné autant qu’à une improvisation de jazz moderne.

Parfois, on entend une ritournelle dans les fourrés, un rongeur qui participe involontairement à la musique en se faufilant entre les gouttes pour gagner son trou. Les trilles outrés d’un oiseau viennent troubler la mélodie. Il avait trouvé un endroit sec, ma présence l’a délogé et l’oblige à se tremper pour se dénicher un nouvel abri.

 

Le troisième mouvement s’installe piano. Je laisse la forêt derrière moi et traverse à nouveau les champs sur un chemin de terre. Le ciel se déverse en un unisson monotone. Je ne le remarque pas tout de suite, car la nuance est subtile, mais la rumeur s’intensifie alors que les gouttes grossissent et que leur nombre croît. La pluie fine se transforme en averse qui prend toujours plus de corps sans jamais s’arrêter, roulement de tambour énervé qui détrempe tout.

J’accélère l’allure pour m’accorder à la cadence de la pluie. Mes chaussures clapotent au rythme de ma marche et mon chien joue à éclabousser ses pattes dans les flaques des ornières du chemin. Au loin, un coup de timbales retentit : c’est l’orage qui module ses premiers grondements, le moment est venu de rentrer s’abriter. Commence alors une course au tempo molto vivace où le bruit de mes pas bat la mesure en métronome, accompagné par la cavalcade à quatre temps de mon chien.

Je dois longer la route sur quelques mètres avant la maison, quatrième mouvement. Les voitures passent vite, vocalises de pneus dissonants. Leur cacophonie absorbe tout le reste, plus moyen d’apprécier les accords harmonieux de la pluie qui tombe.

Clé dans la porte, ouf, la chaleur et le sec nous accueillent dans le silence du foyer. Quelle drôle d’impression, ce calme après la tempête, ou plutôt pendant, car elle se déchaine encore à l’extérieur. Je la vois par la fenêtre comme si je lui avais coupé le son. Un programme pour les sourds et les malentendants avec en sous-titres les arbres qui s’agitent.

 

L’ultime opus de la symphonie de la pluie se décline en polyphonies moins naturelles : l’eau qui frémit dans la bouilloire, la cuillère qui tinte dans la tasse alors que je mélange le soupçon de sucre et le nuage de lait à l’earl grey qui infuse. Je la fais retentir une dernière fois sur le rebord, ultime geste du chef d’orchestre avant de poser sa baguette.

C’est alors qu’il arrive, le rappel. Car toute bonne pièce musicale ne saurait se terminer sans un rappel. Il contraste avec l’œuvre originale, éveille un sens différent. Si jusqu’alors l’ouïe était sollicitée, c’est à présent à l’odorat de prendre le relai. Le thé fumant dans la tasse, un livre entre les mains, le chien couché à mes pieds, mes narines sont soudain assaillies sans pitié pour la quiétude du moment. Car le rappel de la symphonie de la pluie n’est autre que l’odeur du chien mouillé.

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