30.09.2013 5169 1 La petite

Humour, Souvenir d'enfance

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© 2021 Chantal Girard

Si j’aurais su j’aurais pas v’nu!
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La petite

“J’aurai dû faire marche arrière”. Adulte, c’est probablement ce qu’elle aurait pensé. Adulte, oui, mais la gamine n’a peut-être pas encore atteint l’âge de raison et si une telle pensée l’avait traversée elle se serait plutôt traduite par: “Si j’aurais su j’aurais pas v’nu !”

 

Sept ans à peine, la tignasse hésitant encore entre blond et châtain, la petite a mis sa robe aux couleurs du printemps, celle qu’elle préfère parce qu’elle est large et que, lorsqu’elle fait la toupie dans le jardin, le tissu léger et coloré s’envole autour de ses cuisses comme les tutus des danseuses ! En principe elle ne la met que le dimanche mais aujourd’hui est un jour spécial et elle a décidé, en cachette de sa mère, de mettre pour l’occasion sa “robe qui tourne” ! Assorties à sa tenue, des sandalettes rouges, flambant neuves, dont il reste une partie de l’étiquette sous la semelle gauche où l’on peut lire “33” – la pointure ou le prix – chaque fois que la fillette se met sur la pointe des pieds, exercice dans lequel elle excelle : et hop on monte… on descend… sur la pointe… à plat… sur la pointe…

 

La gamine n’est pas seule dans la salle du presbytère, il y a trois autres enfants – deux garçons et une fille – qu’elle ne connaît pas, c’est bien pour ça qu’elle se donne une contenance : et sur la pointe… à plat… sur la pointe… Elle, c’est la première fois qu’elle entrait par la petite porte derrière l’église et sur le moment ça l’a un peu troublée. C’est vrai, d’habitude elle entre par devant, par la grande porte, là où il y a l’allée avec les bancs de chaque côté ; elle remonte alors la “nèfle” centrale pour aller s’asseoir au premier rang, à gauche, du côté où elle peut bien voir Monsieur le Curé quand il est dans sa chaire. (Elle n’a jamais compris pourquoi on disait qu’il était dans sa “chair” seulement quand il montait sur la tribune pour faire son sermon…) Mais c’est le dimanche, quand on va à la messe, qu’on entre par la grande porte; aujourd’hui c’est mercredi, ce doit être pour ça que ce n’est pas la même chose et qu’il faut passer par l’autre côté.

 

Quand même, ça ne ressemble pas du tout à ce qu’elle connaît. C’est vrai, en passant par derrière c’est bien différent: il n’y a qu’un seul banc contre le mur ! On ne se croirait pas à l’église… Cette constatation la déstabilise un peu. Elle se sent perdue, ne sachant plus très bien ce qu’elle vient faire ici… Ah si, elle sait ! c’est parce qu’elle aime bien Monsieur le Curé, qu’elle a voulu lui faire plaisir. Hier, quand il a demandé à la fin de la leçon de catéchisme qui voudrait apprendre à servir la messe, elle a tout de suite levé la main. Il semblait vraiment content ! Il lui a alors adressé un grand sourire (il est tellement beau quand il sourit…) et elle est devenue toute rouge. Elle a baissé les yeux quand il s’est approché et qu’il lui a donné rendez-vous pour le lendemain à la “sapristie”.

 

Oui ! Et voilà, elle y est. Les trois autres sont là aussi mais pas Monsieur le Curé. Elle attend, comme les autres. Elle n’ose pas trop les regarder, sauf la fille à qui elle demanderait bien comment elle s’appelle, seulement elle ricane avec les deux garçons qui la chatouillent à tour de rôle et comme les garçons lui font un peu peur – et qu’elle craint les chatouilles ! – des fois qu’ils s’en prennent aussi à elle… elle préfère rester dans son coin.

 

Enfin “coin” n’est pas tout à fait le bon mot car la gamine est en plein milieu de la pièce. En arrivant elle est entrée en sautillant sans faire attention quand, tout à coup surprise par l’endroit, elle s’est arrêtée net au centre de la salle et est restée plantée là; bouche ouverte elle a regardé autour d’elle réalisant, un peu déçue, que c’était ça: la “sapristie”… Maintenant elle se dandine, les mains derrière le dos et, entre les séances de “pointes, talons, pointes” elle pousse de gros soupirs en espérant que Monsieur le Curé ne se soit pas trompé de jour. C’est long d’attendre ! Elle souffle bruyamment, soupire une fois de plus et soudain, au milieu de ce soupir plus profond que les autres, prend conscience qu’elle serait drôlement mieux assise sur le banc ! Et le soupir se solde en sourire ! C’est vrai, pourquoi n’y a-t-elle pas pensé avant ? L’idée est là, un pas suffit pour la réaliser. Un pas, oui, mais qu’est-ce qu’ils vont dire “les autres” ? Ils vont se demander pourquoi elle va s’asseoir, d’un coup comme ça, alors que personne ne l’y a invitée… Il vaut peut-être mieux ne pas se déplacer. Pourtant en restant plantée au centre de la pièce à s’élever et s’abaisser sans cesse, comme elle est en train de faire, ils vont finir par se moquer d’elle. Re-soupir, à fendre l’âme cette fois. Pourquoi s’est-elle mise à penser ?! Maintenant elle ne sait plus ce qu’il faut faire, quoi qu’elle décide ce sera faux ! Aïe aïe aïe ! Mais pourquoi elle est venue ?

Si au moins elle était seule, ça irait, mais là avec les autres, c’est pas pareil… Et Monsieur le Curé qui n’arrive pas; mais qu’est-ce qu’il fabrique ? Et les autres qui la regarde… Oh la la ! Elle aime pas ça ! Et hop on monte et on descend, sur la pointe, sur les talons… En accélérant la cadence au même rythme que s’emballent les battements de son cœur.

La gosse commence sérieusement à regretter d’avoir tenu tête à sa mère quand celle-ci lui a déconseillé d’aller se fourrer dans des obligations ! “A ton âge, on fait ses devoirs et on va jouer dehors ! Et puis on aide sa mère, mais pas l’curé !” qu’elle lui a dit. Bien sûr elle n’aime pas beaucoup Monsieur le Curé parce que, lorsqu’il la croise, il lui fait remarquer: “Ce serrait bien, chère Madame, d’accompagner votre fille à la messe, ça lui donnerait le bon exemple”. Sa mère, rien que pour ça, elle le déteste ! Tant pis, la petite, elle, elle l’aime beaucoup, il est tellement beau, tellement gentil, tellement souriant… et pas aussi vieux que son père ! Elle peut donc se laisser aller à rêver que plus tard, lorsqu’elle sera grande, ils se marieront. Bon, ça c’est encore de la musique d’avenir parce que sa meilleure amie lui a expliqué que les curés ne pouvaient pas se marier. Bien sûr elle n’y a pas cru ! Marie elle est un peu jalouse parce que Monsieur le Curé c’est le frère de son papa et elle dit n’importe quoi pour préserver sa famille. De toute façon ce n’est pas elle qu’il épousera puisque c’est son oncle et que, dans ce cas, il paraît qu’il y a des risques d’avoir des enfants “cons sanguins”, alors il ne va pas prendre ce risque !

Là s’arrêtèrent ses considérations car Monsieur le curé, tout de noir vêtu, entra à grands pas dans la sacristie: “Mes enfants, me voilà enfin ! J’espère que vous ne vous êtes pas trop inquiété de mon retard ? Vous savez la Faucheuse n’attend pas, elle.” Pourquoi il parle de faucher ? Ce n’est pas encore les vacances… et c’est pendant cette période qu’on fauche !

La petite n’eut pas le temps d’approfondir sa réflexion car l’abbé les fit asseoir sur le banc et commença aussitôt leur initiation au service de la messe.

Les mercredis qui suivirent, c’est avec beaucoup de joie et plus d’assurance qu’elle se rendit à ces rendez-vous hebdomadaires. Elle appris assidûment tout ce que lui enseignait Monsieur le Curé, très attentive et zélée elle essayait de faire de son mieux. Elle y arrivait bien d’ailleurs et les félicitations qu’elle recevait – de celui qu’elle appelait déjà dans son for intérieur “son futur époux” – la faisaient rosir de plaisir, d’autant plus que la fille et un des garçons, présents lors du premier rendez-vous, n’étaient pas revenus. L’autre, Petit Jean comme on l’appelait, n’était pas non plus présent chaque fois, lui avait déjà servi la messe au cours de l’année précédente et tout ce qu’elle apprenait, son aîné le savait déjà. Ainsi plusieurs fois elle avait été seule pour répéter ce qu’il fallait faire – pour de faux – comme servante de messe. La semaine dernière ils avaient même répété dans l’église en vue de la cérémonie qui se préparait pour la fête de la paroisse. Elle était très fière d’être là car, les années d’avant, les filles n’avaient pas le droit d’assister le prêtre pendant les offices et elle se disait qu’elle avait bien de la chance de pouvoir aider celui qu’elle admirait tant.

La fête de la paroisse serait célébrée le 16 avril. Ce dimanche approchait à grands pas et la gamine piaffait d’impatience en attendant de pouvoir mettre en pratique – pour de vrai – ce qu’elle avait appris !

Le grand jour arriva enfin. La petite, toute en effervescence, s’était réveillée peu après six heures sans pouvoir replonger dans le sommeil. Comme le dimanche était le seul jour où ses parents dormaient jusqu’à huit heures il ne fallait surtout pas faire de bruit sinon c’était la punition assurée. Elle attendit donc patiemment dix longues minutes et finalement, n’y tenant plus, décida de se lever et de s’habiller. Elle descendit très lentement les escaliers en faisant bien attention de ne pas faire craquer les marches en bois et, toujours tout doucement, sorti par la fenêtre de la cuisine qui donnait directement au-dessus du massif de fleurs orange vif que sa mère appelait bizarrement “soucis des jardins”. Elle tenait ses sandalettes rouges à la main et sauta depuis le rebord de la fenêtre en s’appliquant a bien mesurer son élan pour ne pas écraser les fleurs… Il fallait qu’elle vise la bande d’herbe entre le parterre fleuri et le gravier afin que ce dernier ne crisse pas sous son poids car la fenêtre donnait juste en dessous de la chambre de ses parents.

Youpi ! Elle avait réussi en atterrissant dans l’herbe. Enfin… presque. En se réceptionnant elle venait de perdre l’équilibre et de tomber en arrière au milieu des calendulas. Ah… zut alors ! Elle se remit debout aussitôt et constata les dégâts… Tous les soucis du bord étaient écrasés – ils portaient bien leur nom ceux-ci ! Elle les releva comme elle pu, les fit tenir les uns contre les autres et prit du recul pour voir le résultat. Bon, ça se voyait quand même un peu… Oh et puis après tout personne ne saurait qui avait fait cette bêtise; on pourra toujours dire que c’est le chat !

Enchantée par cette idée de parade face à l’éventuelle irritation de sa mère lorsqu’elle découvrirait le désastre (parce qu’il fallait bien le reconnaître : c’était un désastre…) elle courut en direction du jardin, oubliant le crissement accusateur du gravier sous ses pas. Décidément, elle cumulait les gaffes ! Le souffle court elle s’immobilisa quelques instants puis, rassurée par le silence absolu qui régnait dans la maison, repartit sur la pointe de ses pieds nus. Dès qu’elle fut assez loin elle se mit à courir et alla s’asseoir près de la fontaine en attendant que la maisonnée s’éveille. Le chat la rejoint; elle lui lança sa balle, abandonnée dans le pré, et repensa aux fleurs… Elle n’était pas fière, ah ça non ! Et pour deux raisons : elle avait quand même bien abîmé le massif et elle était honteuse d’avoir imaginer faire accuser Fripouille du forfait dont elle était responsable. C’était pas bien du tout, et ça LE jour où elle allait servir la messe pour la première fois. Elle récita vite fait un “Je vous salue Marie” en se persuadant que ça devrait suffire à compenser ses sottises. Ainsi rassurée elle plongea les mains dans la fourrure du matou qui se frottait contre ses jambes en miaulant de plaisir.

Le soleil était levé depuis un moment déjà, il devait probablement bientôt être l’heure du petit déjeuner. Gagné ! Les volets de la chambre du premier grincèrent juste à ce moment. Pourvu que maman regarde le ciel et pas parterre… Dans cette intention elle réitéra sa prière en espérant que le dimanche la Sainte Vierge, elle, ne faisait pas la grâce matinée ! Le ciel dû l’entendre, sa mère ne remarqua rien avant l’heure du départ pour la messe.

La gamine était aux anges, pour une fois ses parents viendraient tous les deux à l’office ! Pour la voir, bien sûr, mais aussi parce que ce dimanche marquait non seulement la fête de la paroisse mais également celle du village. Et puis, chose exceptionnelle, l’évêque officierait avec Monsieur le Curé. Cette perspective mettait en émoi tous les paroissiens car l’événement était rarissime. Pour la petite cela ne changeait rien, elle n’avait aucune idée de ce que représentait un évêque et à quoi il pouvait ressembler ! Du moment que son mentor était là, le reste n’avait pas grande importance.

La sacristie bourdonnait telle une ruche quand la petite entra; elle fut aussitôt happée par une dame très énergique à l’air sévère et qui avait, au milieu de la figure, un nez comme elle n’en avait encore jamais vu. La dame lui donna une aube en lui ordonnant d’aller s’habiller. En s’éloignant, pour obéir aux ordres de la dame, elle passa à côté d’un monsieur qu’elle ne connaissait pas et le salua poliment d’un “bonjour monsieur”. Que n’avait-elle pas dit là ! Tous les regards effarés se portèrent sur elle et telle la foudre s’abattant sur la gamine, la dame au long nez la houspilla durement: “Mais enfin, ma pauvre petite, tu sais à qui tu t’adresses, là ?” Ben non, elle ne savait pas et elle ne savait pas non plus pourquoi la dame lui parlait méchamment. Penaude, la gosse appris que c’était Monseigneur T. l’évêque du diocèse et que, lorsque quelqu’un s’adressait à lui, il fallait s’incliner et lui dire Monseigneur. Elle pouvait pas savoir ! Le Monseigneur il était habillé comme tout le monde…

Oh, à propos d’habits, il fallait qu’elle se change. Elle regarda dubitative le costume qu’elle tenait dans ses bras, navrée de constater qu’elle allait devoir s’affubler de ce machin informe. Décidément ce n’était pas son jour… Il y avait beaucoup de monde et pas d’endroit pour se déshabiller, aussi elle se mit un peu à l’écart et commença par ôter sa robe. Comme l’aigle sur sa proie, la dame lui fondit dessus: “Mais enfin, malheureuse ! Tu ne vas pas te déshabiller ! Qu’est-ce qui te prend ?” La petite resta muette, la bouche ouverte et les yeux ronds d’incompréhension. La mégère soupira profondément et, dans l’urgence du moment, lâcha prise pour aider la gamine à remettre sa robe puis son aube par-dessus, non sans maugréer qu’elle n’avait pas que ça à faire !

La voilà prête ! Bon, l’aube est bien trop grande pour elle et ses mains ne sortent pas des manches malgré les deux replis destinés à les raccourcir. “C’est pas très pratique” avait-elle oser dire. “Peut-être, mais il faudra faire avec !” lui avait rétorqué la pimbêche. Avait-elle d’autre choix ?

Pfff… La fête ne se présentait pas comme elle avait imaginé, elle se faisait houspiller d’un côté, bous-culer de l’autre, on l’attifait d’une robe trop grande, non vraiment, “si elle aurait su…” Et tout à coup elle s’inquiéta: Monsieur le Curé n’était pas là ! Mon Dieu ! Pourvu qu’il n’ait pas oublié de venir, sans lui elle serait complètement perdue ! A ce moment précis quelqu’un la pris par les épaules et, se penchant vers elle, dit: “Tu es là, c’est bien ! Montre-moi comme tu es belle.” C’était lui ! Elle virevolta sur elle-même pour lui montrer sa tenue, regrettant toutefois que cette aube ne s’envole pas autour de ses jambes comme sa “robe qui tourne”… Dommage mais tant pis.

Le prêtre la félicita et lui murmura à l’oreille qu’il fallait qu’elle prenne le cierge qu’on venait d’allumer et qu’elle rejoigne la procession car l’heure de la messe était imminente et, dès la dernière note de l’angélus qui sonnait déjà à toute volée, il faudrait être très à son affaire.

Monseigneur, suivit de tous les membres de la paroisse, emmena la procession du parvis de l’église jusque dans le chœur. Les fidèles prirent place dans les bancs et les officiants derrière l’autel, face aux ouailles. Diacres et servants de messe se rangèrent en demi-cercle de chaque côté du chœur. Les chuchotements dans l’assemblée, les bruits de bancs s’éteignirent peu à peu et, dans le silence installé, Monseigneur entama l’office : “Au nom du Père… et du Fils…” La petite remarqua, à ce moment-là seulement, que l’évêque avait un drôle de chapeau. Pourquoi il s’était mis un truc pareil sur la tête ? Et pourquoi il ne l’avait pas ôté en entrant dans l’église ? Ça resterait probablement un mystère pour elle comme beaucoup d’autres interrogations qui n’avaient jamais eu de réponses… Absorbée par ses pensées elle ne réalisa pas tout de suite que tout le monde s’était assis et qu’elle seule restait encore debout. Soudain elle en prit conscience. Mince alors ! Quand est-ce qu’ils s’étaient assis ? Et moi je dois aller où ?!?

La panique commençait à l’envahir quand quelqu’un tira discrètement sur son aube l’incitant par ce geste à s’asseoir. Elle se retourna et vit, en même temps que la chaise vide qui lui était destinée, Monsieur le Curé assis sur celle d’à côté. Elle s’installa donc, en se calant bien contre le dossier, et fit un large sourire au prêtre placé à sa gauche. Celui-ci lui rendit son sourire très discrètement et lui fit comprendre qu’elle devait être plus attentive à ce qui se passait. “D’accord !”

Au cours des quelques minutes qui suivirent, la petite réussi à être très à l’écoute de ce que disait l’évêque mais comme elle ne comprenait pas grand-chose au sens des mots qu’il prononçait et, qu’en plus, il parlait dans sa barbe, son attention fut vite détournée. Elle remarqua alors que ses jambes ne touchaient pas par terre, aussi elle se pencha pour voir combien il y avait entre ses pieds et le sol. En fait pas tellement, juste de quoi balancer les jambes sans contrainte ni embûche. Elle ne s’en priva pas, et vas-y que je balance le pied droit, puis le gauche, puis les deux, et dans un sens… et dans l’autre… Son voisin posa la main sur son genou en lui signifiant qu’elle devait rester tranquille.

Aïe, aïe, aïe ! Il fallait qu’elle fasse vraiment attention. Elle croisa ses deux mains à hauteur de poitrine et s’appliqua à ne plus bouger en faisant comme si elle écoutait avec attention ce que l’autre marmonnait. Mais déjà tout le monde se relevait et chantait quelque chose qu’elle connaissait. Enfin l’air lui était connu mais pas les paroles… Il fallait pourtant chanter avec les autres ! Oui mais les autres, eux, ils avaient tous un feuillet pour suivre, et elle, pourquoi elle en avait pas ? En se retournant, la petite vit la feuille sous sa chaise. La coquine avait dû glisser – à un moment ou à un autre – sans qu’elle s’en aperçoive ! Elle se retourna et, se baissant, passa à moitié sous la chaise pour l’attraper. “Mais qu’est-ce que tu fais ?” lui murmura le curé en se retournant à son tour. Elle se releva, la feuille à la main, et voulu expliquer son geste mais le froncement de sourcils et le regard que lui adressa l’évêque la découragea aussitôt.

Là, elle était en train de se faire remarquer et ce n’est pas du tout ce qu’elle voulait.

La cérémonie suivit son cours et les choses s’arrangèrent quelque peu pour elle; avec Petit Jean – l’autre servant de messe – ils firent des allers et retours pour ramener l’encensoir, les corbeilles de quête, les burettes et autres accessoires nécessaires à la liturgie. Tout se passa bien. Rien n’échappa des mains de la gamine et elle ne se prit pas les pieds dans son aube, chose assez remarquable vu la longueur de ce survêtement… Ils reprirent alors chacun leur place et la messe se poursuivit sans encombre jusqu’à la communion. Là, debout à ne savoir que faire, elle réalisa tout à coup que tous ces gens qui s’avançaient pour recevoir l’hostie étaient dans l’église, face à elle, et qu’ils l’avaient sans doute vue depuis le début puisqu’elle était dans le chœur. Mon Dieu ! Quelle horreur ! Elle aurait voulu disparaître sous terre ! C’est vrai, jusque là elle n’y avait pas pensé, mais maintenant qu’elle en prenait conscience, cette foule lui donnait le vertige ! L’affolement qui la gagnait dut se voir, en tout cas Petit Jean s’en aperçut, il se rapprocha d’elle pour lui souffler à l’oreille de fermer les yeux, de joindre ses mains et de faire comme si elle priait. Elle l’aurait embrassé pour ce judicieux conseil ! Parce que, depuis quelques minutes, la gamine avait aussi réalisé qu’elle avait des bras et qu’elle ne savait pas quoi en faire !

Sage comme une image mais guignant à travers ses paupières, fermées à demi, elle observa ceux qui donnait la communion et constata que la dame au grand nez le remuait sans arrêt en faisant une drôle de grimace; cette découverte déclencha chez la petite une irrépressible envie de rire. Mais elle ne pouvait pas rire ici et maintenant, c’était impossible ! Et pourtant c’était plus fort qu’elle.

Elle eut alors une idée de génie: faire semblant d’éternuer ! Ce qu’elle fit à deux reprises mais, voyant tous les regards des officiants se tourner dans sa direction, elle se liquéfia et son envie de rire s’arrêta d’un coup pour faire place à une bouffée de honte qui l’envahit toute entière. C’était pas juste ! Pourquoi le sort s’acharnait-il contre elle ? La gamine sentait monter les larmes lorsque, dans la file qui s’avançait pour recevoir l’eucharistie, elle aperçut son papa qui lui faisait un signe discret de la main et, d’un sourire entendu, lui signifiait qu’elle était parfaite dans son rôle de servante de messe.

Le nuage de tristesse se dissipa aussitôt et la joie pétilla à nouveau dans ses yeux.

Après le moment de recueillement qui suivit la communion, la célébration arriva à son terme. L’envoi fut donné par la bénédiction solennelle et un ultime chant – que la gosse connaissait par cœur, celui-ci ! – puis l’évêque, très digne, se dirigea vers la porte centrale grandement ouverte pour l’occasion, afin de sortir sur la place escorté par tous. La petite, enchantée de voir la fin de ce calvaire (ça avait quand même duré presque deux heures !) regarda bien où elle mettait les pieds avant de descendre les trois marches du chœur. Enfin libérée de sa responsabilité la benjamine se retrouva, dans la file indienne, juste après Monsieur le Curé. Toute ragaillardie elle se mit à gambader derrière lui, ignorant l’assemblée encore présente dans les bancs longeant la nef. Heureusement Petit Jean la chapeautait et, une fois de plus, lui tapa sur l’épaule afin qu’elle fasse un dernier effort pour sortir convenablement.

Parmi tous les fidèles, ses parents l’attendaient sur la place. Elle était tellement contente de les retrouver, qu’oubliant sa tenue de cérémonie, elle sauta au cou de son père. Et tandis qu’il la félicitait elle vit sa maman, le sourire aux lèvres, la regarder avec tendresse.

Couvrant de sa voix le vacarme engendré par les cloches accompagnant la sortie de l’église, la petite lui dit :

“Tu sais, maman, t’avais raison et si j’aurais su j’aurais pas v’nu !”

30 septembre 2013

Commentaires (2)

Asphodèle
21.03.2017

'J'ai découvert ce magnifique texte en passant par "nuage" que j'ai beaucoup apprécié. La petite me rappelle mon enfance, quand mes camarades de classe faisaient enfant de coeur, mais moi pas. Il y avait un côté sacré et interdit. Et en même temps, ça semblait plutôt ennuyeux de devoir rester à peu près toute la messe à rien faire devant tout le monde. J'aime beaucoup votre manière d'écrire, l'humour, la dérision, le ton choisi. Je me réjouis de lire d'autres nouvelles de votre part.'

Starben CASE
22.02.2017

Bonjour Chantal, j'espère que vous allez continuer à écrire. Votre humour est plein de fraîcheur

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