Créé le: 27.02.2017
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La Naissance

Fables, Nouvelle

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© 2017-2021 Asphodèle

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Histoire sur la couleur, sur l'acceptation, sur l'amour
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La Naissance

– Je suis vert.

– Vous êtes énervé ?

– Non, je suis vert.

– Comment ça ?

– Vert comme l’herbe, comme la menthe, comme un lézard, comme une pistache : Vert.

– Et alors ?

– Ça ne vous semble pas bizarre ?

– Non.

C’est ainsi qu’Olivier rencontre Aurore. Aurore qui ne comprend pas les couleurs. Aurore qui voit avec les mains et avec le coeur.

 

Olivier se promène souvent à la tombée de la nuit, quand la pénombre confond les nuances. Il préfère aussi l’hiver quand il peut se camoufler avec son bonnet, ses gants et une écharpe.

Généralement, il achète un café à emporter au bistro du coin, et le boit tranquillement, assis sur un banc à regarder les passants. Mais ce soir-là, quelqu’un a déjà pris place sur le banc, une femme qui a l’air triste. Il lui offre son café, elle l’accepte avec gratitude. Ils discutent un long moment, puis, comme ils commencent à avoir froid, ils se lèvent et il la raccompagne chez elle. Elle lui propose de monter boire un café puisqu’il lui a donné le sien. Gêné, il lui avoue son défaut. Mais Aurore ne s’en inquiète pas, son monde ne s’embarrasse pas de la couleur de peau.

Depuis ils ne se quittent plus. Elle est devenue sa femme et aujourd’hui elle est sur le point de donner naissance à leur fils.

Et lui il est coincé dans la salle d’attente, congédié par le docteur Friede qui craint d’être distrait par la teinte de son épiderme. Olivier regrette que leur obstétricienne soit retenue ailleurs, il aurait voulu être auprès d’Aurore pour l’accouchement. Au lieu de quoi, il tourne en rond, se posant mille questions sur comment cela se passe juste de l’autre côté de la porte, se demandant surtout de quelle couleur sera son fils. L’échographie leur a révélé le sexe de l’enfant et qu’il est en parfaite santé, mais impossible de deviner quelle teinte aura sa peau sur l’écran noir et blanc. 

 

Deux drames marquent l’arrivée au monde d’Olivier. Il naît vert et sa mère ne survit pas à l’accouchement. Malgré son énorme douleur, ou peut-être grâce à elle, son père se consacre entièrement à lui, le protégeant du mieux qu’il le peut du regard de la société.

Les scientifiques s’intéressent à son cas dès sa naissance. Mais très vite il est établi qu’Olivier n’a rien de spécial, hormis sa couleur, et ça, ils ne parviennent pas à l’expliquer. Ils se perdent en conjectures et finissent par abandonner la partie.

La presse s’empare aussi du phénomène. Olivier fait les gros titres un certain temps. Mais il n’y a en somme pas grand chose à dire, une fois qu’on a déterminé avec précision le type de vert qu’il revêt, expliqué comment l’obtenir en mélangeant telle quantité de bleu et de jaune, ajoutant même un

soupçon de rouge, quelles sont les probabilités que ça se reproduise, dans quel pays et plutôt pour un garçon ou pour une fille, les médias sont finalement à court de digression. Et le manque d’enthousiasme du père à en faire un événement n’aidant pas, la presse se désintéresse peu à peu de l’affaire.

Ainsi Olivier vit ses premières années passablement préservé de l’intérêt du monde extérieur. Mais personne n’est là pour veiller sur son père qui trouve du réconfort dans l’alcool, en consommant avec toujours moins de modération jusqu’à devenir violent. Jamais contre son fils, mais contre lui-même. Il dit qu’il est responsable, que c’est de sa faute si son fils est vert, qu’il est maudit. Il part toujours plus longtemps et revient toujours plus ivre. Jusqu’au jour où il ne revient pas. Olivier a quatre ans quand il est placé dans un orphelinat où on le traite avec une indifférence mesurée. C’est là qu’il grandit, car au moment des adoptions, on lui préfère les enfants de couleurs normales.

 

Olivier a peur que son fils naisse comme lui, vert. Il a encore plus peur de perdre Aurore, comme il a perdu sa mère. Depuis qu’ils sont ensemble, il a presque l’impression d’être normal et il ne pourrait plus vivre sans elle. Mais Aurore est forte et le docteur lui a assuré que tout se passerait bien. Le même docteur qui ne veut pas le laisser entrer. Olivier ne trouve pas cela rassurant.

Histoire de faire quelque chose, il part en quête d’un distributeur de boissons. Il sélectionne un grand café et regarde distraitement le liquide noir qui coule lentement.

– Tu es tout vert, tu es malade ?

Olivier se retourne. Un enfant se tient devant lui.

– Non, je ne suis pas malade. C’est ma couleur.

– Comment c’est possible ?

– Je ne sais pas. Je suis né comme ça.

– Je peux toucher ?

Amusé, Olivier tend sa main vers le garçon qui approche la sienne avec une lueur d’émerveillement dans les yeux. Mais une voix affolée retentit derrière eux :

– Bastien, laisse le monsieur tranquille. Viens ici.

Penaud, l’enfant rétracte sa main et retourne dans le giron maternel.

 

C’est à son arrivée dans le système scolaire que les complications commencent. Olivier se retrouve dans une classe monochrome à l’exception d’une fille noire. Il tente de se rapprocher d’elle, pensant que deux personnes différentes peuvent se serrer les coudes. Mais elle le repousse, toute heureuse de ne plus être la curiosité de la classe.

Il redoute de devenir la cible de toutes les moqueries. A son grand étonnement, ce n’est pas le cas, au contraire, on le met de côté. Les conversations s’éteignent à son approche. Les regards se détournent sur son passage. Il est seul au milieu d’une foule d’écoliers qui l’ignore soigneusement, rejeté comme un pestiféré, isolé dans un sentiment de solitude absolue.

N’ayant pas d’amis, il se retranche derrière les livres, étudiant avec acharnement et devenant un élève brillant. Cela lui vaut l’admiration de ses professeurs, mais l’éloigne encore plus des autres élèves.

 

Olivier se passe de l’eau sur la figure. Le contact froid lui redonne de l‘énergie. Voilà maintenant quatre heures qu’il attend dans cet hôpital sans pouvoir rien faire, mis de côté, une fois de plus.

Il s’observe dans la glace. Il a les traits tirés, des cernes violettes, un début de barbe et le teint verdâtre, ce qui, pour ce dernier, est normal. Sauf qu’avec la lumière peu flatteuse des néons, c’est encore pire que d’habitude. Il a vraiment l’impression d’être un monstre de foire. Il a toujours eu de la peine à se regarder dans les miroirs qui lui projettent sa différence de manière brute et définitive. Il fuit son reflet le plus possible, un réflexe qu’il garde du pire moment de sa vie : la puberté. 

 

Avec ses douze ans surgissent les ingrates traces de l’adolescence sur son visage. Impossible de les masquer avec des pommades gommantes, personne n’a pensé à en faire pour son teint. Le rouge virulent ressort particulièrement bien sur sa peau verte. Et lui qui a été ignoré est soudain projeté sous le feu des quolibets. Il a droit alors à des surnoms bien personnalisés : punaise à pustules, amanite radioactive, géant vert pestiféré. Ce brusque revirement le déstabilise complètement et ses études s’en ressentissent. Il sombre dans un état dépressif et seul le souvenir du lent déclin de son

père le préserve de la tentation de l’alcool. Il passe médiocrement sa première année d’études secondaires, double sa deuxième et alors qu’il est à nouveau en situation d’échec, il abandonne, se sentant assez déprécié comme cela pour ne pas s’ajouter la honte d’un double redoublement. Heureusement, à l’orphelinat on s’inquiète de son avenir – et l’on veut aussi le voir partir un jour. On s’arrange pour qu’il puisse terminer son école obligatoire par correspondance. A nouveau tranquille et loin des moqueries, Olivier retrouve le goût des études, remonte la pente et reçoit son diplôme avec mention. Grâce à ses bonnes notes, il obtient même une bourse qui lui permet d’entrer dans une école supérieure.

Enfin affranchi de l’orphelinat, vivant dorénavant dans un minuscule logement d’étudiant, une autre question commence sérieusement à le tarauder : les filles et, par conséquent, le sexe.

A sa grande surprise, il ne reste pas longtemps puceau.

Si sa couleur a été source de rejet, puis de moqueries, elle devient source de curiosité, voire de convoitise auprès d’une certaine partie de la gent féminine qui se demande très crûment ce qu‘«un vert peut bien valoir au pieu».

Il bénéficie ainsi d’un nombre fort conséquent d’aventures sans lendemain, se perfectionnant, conquête après conquête, dans l’art de l’amour.

Après quelques mois de ce régime, il se sent croître une âme romantique, aspirant à de longues balades main dans la main, de complicité. Bref, d’une liaison durable. Il repère cette jolie rousse qui

lui fait de l’oeil. Elle s’appelle Sophie et il brûle de l’inviter au restaurant puis au cinéma. Il va le faire, la prochaine fois qu’il la croise. Il a pris sa décision. Tout à sa rêverie, il avance au hasard dans l’établissement, quand, au détour d’un couloir, il surprend une conversation entre filles.

– Demain c’est mon tour ?

– Non, c’est celui de Sophie. Toi ça sera après-demain.

– Et Laura, elle y est passée finalement ?

– Oui, samedi. Elle a dit qu’elle avait pris un super pied. Il paraît qu’il sait y faire, l’homme vert ! Réalisant qu’on tient un agenda de ses relations sexuelles dans son dos et que, visiblement, Sophie s’y est inscrite, ses aspirations de relation de couple sont brisées net. Olivier repart les larmes aux yeux. Jamais il ne s’est senti si humilié, si marginalisé. Depuis ce jour, il n’accepte plus aucune avance, ignorant toutes les filles qui tentent de le courtiser.

Puis il rencontre Aurore, bien des années plus tard, avec qui il découvre enfin l’amour.

 

Il sait qu’il est chanceux de l’avoir trouvée. Mais par quels chemins il est passé !

Et maintenant il est sur le point d’avoir un fils. Un fils qui risque bien de naître vert, comme lui. Il s’en veut par anticipation de tout ce qu’il va subir. Certains jours il se dit qu’ils auraient mieux fait d’adopter plutôt que de prendre le risque d’infliger toutes ces souffrances à un enfant. Mais Aurore tenait tellement à donner naissance à leur bébé qu’elle a réussi à le convaincre. Et il lui en est reconnaissant, même si, au fond de lui, il en redoute l’issue.

Ainsi il attend le verdict comme un condamné sa peine. Les infirmières lui glissent des paroles rassurantes, mais il discerne dans leurs yeux la pitié tapie derrière la compassion. Il connaît bien ce regard, il l’a croisé toute sa vie. 

 

En général, il évite les gens le plus possible. Il ne sort qu’en cas d’extrême nécessité, restant caché chez lui la plupart du temps. Heureusement, il peut bénéficier des avantages de l’ère numérique pour commander en ligne à peu près tout ce dont il a besoin. Mais le service de livraison à domicile a ses limites.

Pour la recherche d’un logement, par exemple, il faut bien visiter des appartements et il se rend très vite compte que sa couleur pose problème. On le dévisage avec une moue mi-dégoutée, mi-apeurée, on lui montre les pièces avec un manque d’enthousiasme marqué et on accepte du bout des doigts son dossier de candidature. A chaque fois, ça en reste là, jamais on ne le rappelle pour lui annoncer qu’on lui a attribué l’appartement. Alors il use d’un subterfuge : il se grime. Il s’applique sur toutes les parties visibles de son corps une généreuse couche de fond de teint, dissimulant sa véritable couleur. Et ainsi, déguisé en être humain ordinaire, il obtient son appartement.

D’autres fois, pour avoir l’air normal, il camoufle sa couleur juste pour se promener dans la rue, se fondre dans la foule, se sentir comme tout le monde l’espace d’un instant. Mais cela s’avère fastidieux et hasardeux : le moindre contact risque de dévoiler la ruse et en user les jours de pluie est impossible.

Pour trouver un travail, il ne peut pas se maquiller, c’est beaucoup trop compliqué et trop stressant de garder le stratagème en place. Il se présente alors aux entretiens dans toute sa couleur, espérant que son diplôme fera le poids. Les futurs employeurs potentiels le regardent de la tête aux pieds, l’évaluant comme une bête de somme et faisant peu de cas de son titre universitaire. Certains s’essuient même sur leur pantalon après lui avoir serré la main, d’un geste qu’ils pensent discret.

Un restaurateur charitable l’engage pour faire la plonge. Mais la nouvelle s’ébruite auprès des clients, qui désertent l’établissement de crainte que l’homme vert ne les contamine. Le patron est contraint de le licencier. Olivier dégote ensuite un job de livreur. Mais au fur et à mesure qu’il distribue les marchandises, les clients stipulent qu’ils ne veulent pas du chauffeur vert. Quand on leur demande pourquoi, ils répondent qu’ils ne savent pas vraiment, qu’il a l’air bizarre et qu’ils ont peur qu’il vole des marchandises. Il travaille un temps pour la voirie. A ramasser les poubelles, il ne voit pas ce qu’on peut lui reprocher. Pourtant, là encore des gens trouvent à se plaindre : sa couleur verte donne l’impression que les poubelles contiennent des substances toxiques. Il est un élément anxiogène, lui dit-on en le libérant de ses fonctions.

Il finit par trouver un travail dans un parc d’attraction. Il y incarne Trevor la grenouille. C’est la seule fois de toute sa vie qu’on lui offre quelque chose grâce à sa couleur et il en est ravi. Il se sent enfin intégré, accepté. Les visiteurs voient juste une grenouille et ses collègues l’envient même en été quand ils suent dans leurs costumes et qu’Olivier, lui, n’a même pas besoin de maquillage.

– Olivier ?

L’obstétricienne vient d’arriver.

– Pourquoi vous n’êtes pas avec Aurore ?

– Le docteur Friede ne voulait pas que je reste, de peur que je le déconcentre.

– Le docteur Friede a suffisamment d’expérience pour que plus rien ne le déconcentre. Par contre il n’est pas reconnu pour sa tolérance. Venez !

Olivier la suit, le coeur battant. Il redoute cet instant de vérité. Il a peur que son fils soit comme lui, voué à être, toute sa vie, une curiosité aux yeux de ses pairs.Aurore est assise dans le lit, souriante, une couverture gigotant dans ses bras.Il s’approche d’elle anxieux, l’embrasse doucement sur le front. Il n’ose pas regarder. Tant qu’il ne l’a pas vu, tout est possible.

– Olivier ! Tiens, prends ton fils, dit Aurore en lui tendant la couverture.

Il obtempère, réfrénant ses tremblements.

– Alors, il est comment ? demande-t-elle.

Emu, il contemple Aurore qui le regarde sans le voir, puis baisse lentement les yeux. Olivier découvre alors son fils et se sent submergé d’amour.

– Parfait, répond-il une larme à l’oeil, il est parfait.

Commentaires (1)

Pierre de lune
15.03.2017

'Bonsoir, J'ai été émue par la chute, "juste parfaite", qui ne donne pas de réponse, offrant ainsi un bel écrin à l'acceptation des différences. Merci pour cette jolie fable initiatique !'

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