Créé le: 14.08.2023
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La fille de papier

Fantastique, Horreur, Nouvelle

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© 2023-2024 Thibaut Barbier

Blasée par son rendez-vous galant au musée, elle s'arrête devant une représentation d'Amour offrant un baiser à Psyché. A la vue de cette image, les souvenirs ressurgissent et se mêlent au mythe. Ou bien était-ce la réalité ?
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Elle regrettait déjà sa présence en cet instant. Dix minutes d’avance. Pourquoi diable être ponctuelle en toutes circonstances ? Alors qu’elle n’avait aucune envie de venir. Et pourtant, la voici, patientant devant les portes du musée. A chaque tour de cadran de sa trotteuse, elle regardait sa montre, espérant secrètement qu’il ne viendrait pas. Elle repensa encore au sourire hypocrite et la luxure se trahir au fond de ses yeux, typiques de l’homme intéressé. Et puis cette invitation saugrenue pour un premier rendez-vous. S’il n’avait pas été le fils d’un supérieur hiérarchique, elle aurait décliné avec panache. Mais la peur des représailles l’arrêta et elle concéda cette sortie embarrassante. Encore un tour de cadran. Plus qu’une minute. Elle ravala sa salive en voyant débarquer son cavalier de mésaventure. Il affichait sa fierté comme un écusson sur un veston éclatant et souriait à tout, même à la poubelle, comme un conquérant qui venait pour récolter son trophée. Elle réprima une grimace de dégout et incita le prétendant à accélérer le pas. Ils pénétrèrent le royaume du silence, les pas résonants sur le marbre scintillant. Elle remarqua l’affiche de l’exposition du moment : « les amoureux ». Elle était désormais persuadée que le rendez-vous serait long.

Les tableaux et les sculptures se succédaient, offrant des scènes diverses de couples réels ou non. Elle flânait dans les allées, jetant un regard distrait aux œuvres tout en surveillant le comportement de son « rendez-vous ». Elle redoutait en particulier qu’il ne devienne trop entreprenant. Elle maintenait une bonne distance entre elle et lui lorsqu’une image retint son attention, l’interrompant dans son élan. Cela ressemblait davantage à un croquis inachevé. Une jeune femme se tenait face à elle, représentée en portrait sur fond blanc. Et sortant du vague, un visage se détachait du blanc pur pour offrir un baiser sur le front de la demoiselle. Le dessin se nommait « Psyché et l’Amour », comme l’expliquait la plaquette sous le cadre. Elle contempla, subjuguée, la scène entre Psyché si réelle et Amour presque immatériel. En particulier le regard profond de Psyché la saisissait. Elle ne parvenait pas à décrypter tous les messages prisonniers des yeux figés mais elle les comprenait. Une tristesse lancinante pas encore bouleversée par ce baiser volé, survenu de nulle part. Le dessin se teintait sobrement en nuances de gris. Elle aurait souhaité dire à cette jeune femme que tout irait bientôt mieux, que la situation s’arrangerait. Elle reporta son attention sur le baiser d’Amour, à peine perceptible, tel un fantôme dans un nuage. La situation lui paraissait étrangement familière. Qu’avait-elle vécu qui pouvait faire écho à une image si particulière ? Elle réfléchit tout en analysant le dessin.

La simplicité du tracé invitait à un vaste imaginaire, comme si l’ébauche suffisait spécifiquement à attiser toutes sortes d’idées. Le regard tout d’abord. Pesant pour le spectateur, trahissant une tourmente ou un désir inavoué, criant de messages derrière le silence du papier. Il n’implorait pas encore mais prenait à témoin ceux qui le croisait. Puis la silhouette diffuse, perdue dans le blanc du papier. Discret et pourtant bien visible, Amour se détachait de son monde mythique pour rejoindre miraculeusement le monde des vivants. Et déposer un baiser sur le front de cette femme tourmentée. Comme un ange venu tirer sa douce des calvaires de son existence. Comment devait-elle se sentir dans cette situation ? Un baiser qui venait de nulle part, ce n’était pas anodin. Et pourtant, ainsi déposé sur le front, il inspirait du soulagement. Probablement facilité par la douceur des lèvres tel un coton effleurant la peau. Bien loin des préoccupations et de la dureté du monde qui l’entourait. Depuis quand n’avait-elle pas ressenti cette légèreté ? Elle sonda sa mémoire, en recherche de cette expérience si particulière et pourtant familière.

Elle remonta d’abord bien loin dans le temps, à l’époque de l’insouciance. Une nuit difficile agitée par la fièvre, et tourmentée par des cauchemars. Des formes obscures comme sorties d’un marécage hanté se détacha une douceur inattendue, presque irréelle. Elle ouvrit les yeux difficilement et croisa ceux de sa mère. Elle se rendormit apaisée, sous la protection maternelle. Mais ce souvenir agréable n’égalait pas la légèreté du baiser divin. Elle plongea de nouveau dans sa mémoire. Quand avait-elle vécu une telle sensation ? Elle repensa à ses précédentes conquêtes sentimentales et un frisson lui traversa le dos. Elle s’arrêta dans son exercice, le souvenir trop bouleversant pour son âme. Sa promesse de ne pas laisser ce souvenir la hanter semblait tout à coup bien lointaine.

Ils s’étaient retrouvés dans un cadre tout droit sorti d’un rêve. Devant eux, la mer se perdait dans le soleil couchant, embrasant l’horizon d’une palette orangée. Sous eux, le sable fin caressait délicatement leur peau. Et autour d’eux, la végétation offrait un abri naturel de fraicheur et de sécurité. Ils étaient comme seuls au monde, avec leurs passions et leurs désirs. Ils se donnèrent l’un à l’autre, déclarant leurs secrets les plus intimes et succombèrent à la fièvre de leurs désirs. Elle s’abandonna dans les bras de son amant, qui l’emporta tranquillement dans le monde des rêves. Entrainée par les passions consommées plus tôt, elle traversa des décors idylliques teintés selon les humeurs du soleil couchant. Virevoltant dans le ciel, laissant le monde terrestre loin sous elle, tout naissait selon le grès de ses envies. Une vie se dessina devant elle. Et soudain une caresse la tira paisiblement de son rêve. Elle l’identifia comme un doux baiser sur son front. Elle ouvrit péniblement les yeux et ne découvrit que l’obscurité. Elle chercha péniblement le contact de son amant, mais ne sentit qu’un froid humide.

Désorientée, la peur s’installa rapidement en elle. Elle tenta de se relever, mais ses membres ne répondaient plus. Le décor inconnu emprisonna ses sens, dans un tourbillon d’obscurité froide. Son corps ne se réchauffa que par le glissement d’une larme sur sa joue. Pourquoi était-elle ici, abandonnée ? Que s’était-il passé ? Rêvait-elle à nouveau ? Elle scruta la noirceur qui l’engloutissait pernicieusement, désespérée de retrouver celui avec qui elle avait partagé les désirs de la veille. Elle s’interrogea si cette veille avait même existé. Elle tenta de l’appeler mais les mots moururent dans sa gorge, se transformant en un râle une fois arrivés à ses lèvres. Le monde s’effondra sur elle, l’emportant de nouveau dans l’abîme des songes. Elle retrouva les formes hantées de son épisode de fièvre qu’elle connut dans son enfance. Mais cette fois son errance semblait sans fin, comme si elle savait que personne ne la sauverait de ce cauchemar. Elle alterna les phases de sommeil et la cruauté de la réalité, chacun se mélangeant un peu plus avec l’autre. Elle percevait les mouvements de la vie dans le lointain, tandis que dans cet Enfer, elle ne percevait plus rien. De quoi la punissait-on ? La passion des désirs qui l’avait animée représentait-elle un sacrilège digne de ce châtiment ? Comme bien des figures des mythes et légendes, elle évoluait dans un purgatoire infini.

Une voix presque chimérique se détacha du lointain, atteignant ses oreilles gelées. Elle tenta de répondre, émettant encore un râle indistinct, ultime preuve de la vie encore présente en elle. Le sommeil l’engloutit encore, convaincue que son imagination la trahissait de nouveau. Les mirages macabres se succédèrent, emportant l’imaginaire dans les recoins sordides de son inconscient. Elle s’abandonnait toujours plus à son sort, persuadée de la fatalité de sa condition. Quand un incident la tira des affres de sa pensée. Une sensation si lointaine qu’elle semblait irréelle, et pourtant étrangement trop concrète pour être ignorée. Elle sortit de son sommeil embrumé, guidée par ce rappel à la vie. Mais elle n’osa pas ouvrir les yeux, de peur de retrouver l’obscurité froide de sa prison. Pourtant le froid n’était plus présent, elle sentait une douceur l’envelopper. Tandis que la sensation laissait une empreinte sur son front, elle tenta de bouger sa main droite. Faiblement, elle sentait ses doigts répondre et toucher un tissu. Ses paupières encore lourdes se soulevèrent dans un effort presque surhumain et ses pupilles baignèrent dans la lumière des lieux. Par un quelconque miracle, elle avait quitté son purgatoire.

Elle regagna des forces progressivement et son esprit se reconstitua péniblement par suite de son incident traumatique. Les mots revinrent difficilement à ses lèvres tandis que les personnes à son chevet lui recommandaient de se reposer. Son sommeil irrégulier se brisait par l’intervention inopinée de cette sensation qui l’avait ramenée auparavant dans le monde des vivants. Toujours au même endroit, sur son front. Comme son dernier souvenir avant les froides obscurités qui l’avaient ensevelies. Et ses pensées se reconstituèrent subitement. Un baiser, voilà la sensation qui s’imprimait sur son front. Elle recevait un baiser qui la sortait de son sommeil. De sa peine. Mais elle ne parvenait pas à voir l’auteur de cette douce attention. Trop faible encore, elle sombrait toujours dans le sommeil avant le départ de son bienfaiteur. Un jour, elle maintint sa conscience plus longuement au retour d’un songe. Elle observa la chambre où elle recevait des soins, encore hébétée par son expérience. Son regard se posa sur une feuille de papier, posée à son chevet. Une jeune femme plongeait son regard gris, immortalisé dans un croquis presque inachevé sur un fond blanc. Elle décrypta l’image, se mettant à la place de cette femme qui l’observait en retour. Elle semblait à la fois familière et pourtant étrangère à elle. Comme si elle ne connaissait pas encore les horreurs qu’elle avait vécues. Son regard se perdit dans le croquis, encadré par des lettres qui lisaient « Avis de recherche » tandis qu’une silhouette semblait se détacher du fond blanc. Alors que le fantôme se dessinait sur le papier, le souvenir du baiser sur son front s’intensifia.

Le temps s’échappa alors qu’elle contemplait le croquis. Cette jeune femme, aussi perdue qu’elle, ne devait son salut qu’à un étrange baiser venu du ciel. Une sensation salvatrice qui lui permit de se retrouver de l’autre côté de cette prison froide de gris et de blanc. De se raccrocher de nouveau à la vie.

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