Créé le: 07.09.2020
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La Caste

Fiction, Nouvelle

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© 2020-2021 Aydan

© 2020-2021 Aydan

Le grand départ

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Et si la société basculait soudainement dans la justesse ? Mais qu'est-ce que la justesse au fond ? Ce qui vous semble juste à vous, le serait-ce pour moi ? Faudrait-il s'en accommoder ? Jouer le compromis ? Mais qu'en est-il si ce que l'on joue c'est sa propre vie ?
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C’est pour bientôt. Nous ne pouvons rien prendre avec nous. Tout laisser. Oublier quatre ans d’existence. Bannir les souvenirs. Il vaut mieux. Cela serait trop dur autrement. Enfin… Cela dépend. De toute façon, le choix n’est pas nôtre. C’est comme ça. Il faut s’y faire et c’est marche ou crève comme dit l’expression. Depuis le temps nous devrions en être habitués mais rien n’y fait. Tous les quatre ans, au mieux nous exultons et au pire nous tremblons. Encore une fois, cela dépend. De quoi ? De qui ? De la Caste.

 

Lors de la dernière révolution, celle qui mit fin à un tiers de la population mondiale, un ensemble de sages formèrent une sorte de fondation nommée « la Caste ». Cette dernière avait pour but de repartir toutes les richesses de la manière qui leurs semblait la plus juste et équitable. Pour cela, ils mirent en place une sorte de système de rotation. Tous les quatre ans, chaque famille basculerait dans un des trois niveaux différents. Le premier niveau est celui des Béotiens. Le deuxième celui des Communs et, le troisième et dernier, celui des Avides.

 

Que je vous situe un peu. Les Béotiens sont ceux qui possèdent une fortune colossale, les Communs ceux qui font partie de la moyenne et les Avides ceux qui n’ont rien. A peine de quoi se nourrir. Le vingt-neuf février, ma famille et moi nous quitterons les Communs pour devenir des Béotiens. Et si les toutes premières fois cette idée me réjouissait, avec le temps et les moultes réflexions que les douleurs de la vie nous inflige, je peux vous affirmer que ce n’est plus le cas. Parce que, voyez-vous, finalement rien ne change. Personne n’est heureux en même temps. Il y aura toujours un oppresseur et un oppressé, système rotatif ou pas.

Les Béotiens

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Les Béotiens. Ceux qui regardent tout le monde de haut. Tirés à quatre épingles dans leurs tuniques de soie dorée. C’est la tenue officielle à porter lorsque l’on appartient à ce monde-là. Ils vivent dans des résidences luxueuses. Tout le confort est là. Une maison de minimum trois-cents mètres carrés d’habitation sans compter le jardin bien entendu. Des piscines aux eaux turquoise, des courts de tennis, des golfs, du personnel de maison constitué de Communs. Des masseurs, des cuisiniers, etc.

 

Ils ne font rien de leurs journées ni de leurs mains à part se réunir entre eux et d’abuser de tous les excès possibles et inimaginables. A croire que lorsque l’on possède tout, on se fait chier. Autrement pourquoi rechercher sans cesse à repousser ses limites si ce n’est que parce que tout a déjà été tellement vu et revu que l’on se lasse.

Ils pourraient être généreux envers les autres mais il n’en est rien. Pourtant les lois de la Caste ne l’interdisent pas mais la plupart d’entre eux oublient vite. Ils oublient lorsqu’ils ont été eux-mêmes au plus bas et j’étais comme eux avant. Ils oublient la faim, la peur, la douleur. Ils s’empressent de mettre un voile pour couvrir leurs souvenirs, leurs souffrances. Un joli voile de soie doré.

 

Certains se laissent tomber avec aisance dans le vice, recherchant et créant des situations de plus en plus perverses et glauques. De sordides petits jeux qui franchissent bien souvent la fine frontière entre la loi et le crime et dont les premières victimes se trouvent parmi les Avides.

Les Communs

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Les Communs c’est moi. J’en suis un jusqu’à demain en tous cas. Nous sommes vêtus d’uniformes de coton vert. Vert… Couleur de l’espoir. L’espoir de savoir que l’on ira quoiqu’il arrive en avant et que nous aurons encore quatre ans de répit avant de rentrer dans les méandres de l’Enfer.

 

Que je vous dise, je suis médecin. Je me dois d’être à disposition du bon vouloir des Béotiens et je fais aussi tourner un des cabinets de la ville où je m’occupe des autres Communs. Les Avides n’ont pas accès aux soins car ils ne peuvent payer. Tout ce qui est assurances maladies, sécurité sociale, etc. a été supprimé par la Caste après la révolution. Nous sommes très peu de médecins à respecter encore Hippocrate et à soigner, sous couvert et en se mettant en danger, ceux d’en bas. Cela nous est totalement interdit. Nous pouvons offrir nourriture et eau mais jamais une quelconque prestation.

Un confrère et ami très cher qui refusait de laisser mourir les Avides, tout comme d’autres et moi-même, fût emmené un matin par les Bourreleurs et exécuté aux yeux de tous au milieu de la place du Jugement.

Cela fait douze ans déjà que tout a changé. Comme j’étais médecin mes premiers quatre ans je les ai faits en tant que Béotien. J’ai commencé par le haut avant de me retrouver les quatre années suivantes propulsé dans le néant. J’ai perdu ma femme et ma fille là-bas. Seul… C’est ainsi que j’ai atteint le niveau actuel. L’âme déchirée et les yeux rougis par les larmes, je me plonge dans le travail afin de stériliser mes pensées.

 

Les maisons ici sont très chaleureuses. Ni trop petites ni trop grandes, un jardin cosy et surtout beaucoup de charme. Il fait bon vivre pour autant que les souvenirs ne viennent pas vous hanter… Nous mangeons à notre faim et avons des occupations plutôt saines. Sport, promenades, repas entre amis, etc.

Les enfants vont à l’école que lorsqu’ils sont des Communs. Les Avides n’ont pas le droit de s’instruire et les Béotiens n’ont guère la volonté. Lorsque je vois passer dans la rue toutes ces petites frimousses en rang par deux, mon cœur se serre et ma gorge se noue en pensant à Tara.

 

C’est une position importante que la mienne et plutôt salvatrice je dois dire. Un bon médecin sera forcément, un peu plus un peu moins, considéré par tout le monde alors que le Bourreleur, lorsqu’il descendra et se retrouvera chez les Avides, il aura neuf chances sur dix de se faire massacrer. Il est tranquille tant qu’il bosse ou devrais-je dire « sévit » en étant que Commun ou Béotien car il est en sécurité et ne risque pas de recevoir la monnaie de sa pièce mais gare au jour où il tombe !

Les Avides

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Mon pire souvenir, mon cauchemar. Pas une nuit où je ne me réveille en sursaut, trempé de sueur et criant les prénoms de ma femme et ma fille. Il n’y a rien là-bas. Que la noirceur, la misère, la crasse. Le bruit des ventres hurlant la faim. Les plaintes issues de corps décharnés, sales. Ça me rappelle les films sur les camps nazis. Si l’Enfer existe, il se trouve là. Ils sont vêtus de lambeaux de tissus noirs et synthétiques. Ils tentent de survivre en mendiant, en volant et en se prêtant à de vastes jeux sordides mis en place par les Béotiens pour se divertir. C’est ainsi qu’un soir, après m’avoir dit qu’on lui avait assuré qu’elles seraient en sécurité, j’ai vu disparaître au loin la silhouette de mon épouse et mon enfant pour ne plus jamais revenir.

 

Si j’ai pu survivre en tant qu’Avide, c’est en partie grâce à cet ami exécuté. Il était Commun à ce moment-là et, tous les jours, il me donnait rendez-vous afin de m’offrir à moi et ma famille de quoi manger et boire un minimum. Et malgré le fait qu’il avait appris mon malheur, il avait continué de me fournir les trois portions en me disant qu’il fallait que je reste fort pour elles et que je sois à la hauteur de leur sacrifice. Jamais je n’oublierai ce qu’il a fait, jamais.

 

Alors qu’il me restait peu de temps à faire en bas, j’ai appris par des connaissances le nom de celui qui avait trompé mes amours et les avait envoyés vers une mort certaine. Tiens donc… Un Bourreleur déchu qui faisait de lugubres affaires avec certains Béotiens pourris contre du fric et de la nourriture. Il n’a pas fait long feu. Une trentaine de minutes plus tard, juste le temps de le trouver, il avait disparu de la surface terrestre. Il faut dire que dans le royaume des Avides, les morts se comptent par centaines et qu’un corps, en temps de famine, je vous laisse deviner la suite…

La Caste

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Quelques semaines après la grande Révolution, nous étions des milliers à errer sans trop savoir quoi faire, sans nul but précis. Essayant tout simplement de faire du mieux que l’on pouvait dans ces circonstances. Et puis, un groupe de quelques personnes sexagénaires eurent l’idée de reconstruire une société qui se voulait, au départ, égalitaire mais qui, comme toute chose régentée par l’être humain, s’est finit par un grand flop. Ce n’est pas tant que l’idée était mauvaise, c’est surtout que les humains ne tirent jamais rien de leurs erreurs. Ce qui aurait pu devenir une distribution des gains à grande échelle malgré les différentes castes, est devenu en réalité un « EDD » (un Égocentrisme à Durée Déterminée).

 

En fait, chaque fois que l’humanité va mal, au lieu de se concerter entre tous et échanger des idées, des paroles, une écoute, etc. On en revient toujours à écouter un voir plusieurs tordus qui, juste par le fait d’avoir une belle éloquence et un peu plus de charisme que la majorité des mortels, font de nous de toutes petites marionnettes.

 

Ils sont sept. Les sept intouchables de la Caste. Pour eux c’est la fête Béotienne tous les jours ! Ils ne descendent jamais de niveau. Pas cons les gars !!! Ils ont établi des lois à ne pas enfreindre sous menace de peine capitale, ils ont les pleins pouvoirs sur tout et tout le monde, ils se servent des Bourreleurs pour instaurer un climat de peur et d’incitation à la dénonciation puis ainsi font font font, trois petits tours et puis s’en vont…

Les Bourreleurs

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On les entend de loin les patrouilles de la mort, le claquement de leurs semelles de bottes sur le bitume. On les voit de loin les voleurs de sourire dans leurs uniformes militaires à la couleur de ce qu’ils répandent. Afin de faire régner l’ordre, la Caste a recruté le pire du pire de ce que l’on pouvait trouver dans différents anciens corps de métiers de la sûreté. Nous avons du gros facho, du déséquilibré en manque d’adrénaline, du complexé à l’immense soif de pouvoir, du macho misogyne, du cul-béni homophobe et j’en passe. La crème de la crème niveau « empathie et acceptation de l’autre ». En revanche, tous ceux qui étaient corrects et valaient vraiment la peine qu’on les engage, ils étaient relégués aux tâches administratives.

 

Souvent, afin de tuer l’ennui, ils vont patrouiller exprès dans la zone des Avides et martyrisent, torturent, violent quiconque ose croiser leur route. En tant qu’Avide, tu as deux fois plus de chance de te faire tuer par un Bourreleur que de mourir de faim ou de maladie. C’est pour cette raison que lorsque ces derniers se retrouvent enfin en bas, ils payent très cher ce qu’ils ont fait subir. Il était une fois l’histoire du poisson qui se mordait la queue…

 

Être tué et tuer. Être encore tué et tuer encore. Mais qu’est-ce qui ne va pas chez nous ? Quel est le gène qui nous fait autant déconner comme ça ? Qui nous fait perdre toute compassion et altruisme pour l’autre ? Qui nous mute en monstres sans pitié ni égard pour la vie ? Nous aurons beau faire des centaines de révolutions, nous arriverons toujours au même point tôt ou tard et plus je cherche à comprendre, moins j’y entends quelque chose.

 

Les Bourreleurs sont les porteurs d’un flambeau destructeur. Ils sont les sportifs de ces olympiades de violence et leurs victoires baignent dans le sang, les cris et les pleurs des Avides. Et la mort appelle la mort et le rouge appelle la vengeance et qu’il est triste et sinistre d’emprunter ce chemin.

Le jour J

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Voilà. Nous y sommes. Vingt-neuf février deux mil trente-deux. Je me dirige vers le grand bâtiment carré et gris dans lequel nous devons restituer les tenues, les clés des maisons, celles des voitures, les badges de travail, etc. Signer le nouveau contrat qui donnera le top-chrono de ces quatre prochaines années et tout quitter sans regarder en arrière. Tout.

Il y a les heureux et puis les autres. Ceux qui respirent encore de soulagement et ceux qui tremblent d’effroi. Je les regarde et je sais leur mal-être. Je le sais parce que je le vis encore quelque part en moi. Un endroit très profond, presque inatteignable, au creux de mon âme. Il faut que je fasse quelque chose. Il faut, une fois là-haut, que je rassemble, que je fédère et que je fasse se rencontrer celles et ceux qui ont encore une once d’amour en eux. Que l’on puisse parler de la situation des Avides, que l’on puisse réunir toute la nourriture en trop que l’on jette chaque jour et leurs faire parvenir et, surtout, que l’on cesse de pactiser avec l’ennemi.

Je prends ma douche dans le vestiaire, j’enfile ma nouvelle tunique de soie dorée et je passe au guichet des habitations. Une main inconnue me tend les clés de mon nouveau palace puis un chauffeur, faisant partie des Communs, me donne du « Monsieur » à tout va et me demande de le suivre jusqu’à l’extérieur. Devant le bâtiment, une somptueuse limousine m’attends. Autant de luxe me donne presque la gerbe et je ne peux m’empêcher de penser qu’à cet instant, des milliers de gens vont se rendre dans les quartiers puants, insalubres et sombres du sud. Les mêmes quartiers qui jouxtent les décharges de la Ville d’ailleurs.

Comment me réjouir en les sachant là-bas ? Comment les autres font pour que ça leur passe au-dessus ? Je n’y arrive pas. Il faut absolument que ça s’arrête. Cette société est devenue exactement la même que celle d’avant la Révolution, voir pire.

J’entre dans cette sublime villa et je ressens presque un vertige d’immensité. Une si vaste demeure alors que je suis seul me renvoie l’image d’un unique et tout petit grain de riz placé au milieu d’une énorme assiette. Ridicule.

Comparaisons

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Vingt-neuf février 2020.

En Russie, l’anniversaire d’une instagrameuse vire au drame lorsque des jeunes se jettent dans une piscine de glace carbonique. Au Calvados, une vingtaine de blessés dans une rixe entre migrants. A Roubaix, trois-cents licenciés pour cause de délocalisation. A la cérémonie des Césars, Polanski est récompensé. A Toulouse, un entraîneur de football mis en examen pour viols et agressions sexuelles sur des adolescents. L’Espagne ouvre à nouveau la vente d’armes à l’Arabie Saoudite. En Syrie, la crise affecte un demi-million d’enfants. Etc.

 

Je viens de trouver un vieux journal dans lequel j’avais emballé l’unique cadre photo que j’ai de mes êtres chers disparus. Tous ces faits divers pouvaient déjà nous donner une indication d’à quel point notre devenir était menacé. Et nous avons fermé les yeux et nous sommes restés sourds. Obnubilés par ce match de foot, par cette émission de télé-réalité, par ces jolis nombrils qui sont nôtres. Ne me faites pas croire que vous ne saviez pas. C’est faux et vous le savez autant que moi. Nous avons contribué tous autant que nous sommes à notre déchéance, peu importe que cela soit à petite ou grande échelle, mais nous y avons mis notre petite pierre. Ce que nous sommes devenus ? Je n’en sais rien. A part peut-être le fait que nous ressemblons toujours aux mêmes cons d’il y a 12 ans.

 

Ce que nous réserve l’avenir ? Aucune idée. Allons-nous réussir à renverser la Caste et sa horde de Bourreleurs ? Avec la rage de vivre et l’entraide, sûrement. Mais pour l’instant, ce sont juste des paroles lancées dans le vent. Un vent prochain de révolte mais ça, c’est une autre histoire.

 

© 2020 Aydan

Commentaires (1)

Starben CASE
24.11.2020

Un bouleversement tous les quatre ans? Tout posséder et tout perdre. Pour certains, ce n'est pas de la fiction, mais la vraie vie. C'est comme une loterie. Mais qu'avons-nous appris au fond? On ne peut s'empêcher de se mettre à la place du protagoniste. Une histoire qui force à réfléchir. Merci Aydan

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