24.09.2020 130 0 La boursouflure

Fantastique

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La boursouflure

Je croyais en avoir terminé avec la boursouflure qui avait colonisé ma nuit du 28 au 29 février 2020. (voir "Le Retour des mots-vivants", qui illustre le thème du 29 février). Mais il n'en fut rien. Faudra-t-il en rire ou s'en inquiéter ?
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Je croyais en avoir terminé avec la boursouflure qui avait colonisé ma nuit du 28 au 29 février 2020 (voir  Le Retour des mots-vivants, illustrant le thème du 29 février). Mais il n’en fut rien. Faudra-t-il en rire ou s’en inquiéter ?

Il appartient ici au lecteur d’en juger, tant les conséquences dépasseront ce que moi-même aurait pu imaginer à l’état de veille.

Le 29 février vient de s’achever. Un répit de quatre années se profile. Les prodiges qui ont bousculé ma routine doivent s’accommoder d’un phénomène périodique désormais intégré dans ma perception de la vie.

Le premier jour de mars devrait inaugurer un mois synonyme de renouveau saisonnier. L’hiver va devoir à terme tempérer ses ardeurs, vers un bourgeonnement général annoncé par le calendrier.

Avec cette agréable certitude, je tiens à négocier tout en douceur la nuit suivante, fondatrice d’un mois nouveau. La Terre va poursuivre sa course autour du Soleil, de même qu’autour d’elle-même. L’axe oblique de sa rotation  garantira aux saisons leur habillage cyclique et les parfums alternés. Rien ne devrait y changer quoi que ce soit. La pérennité des phases instituées par la course vertigineuse de notre planète au sein d’un maelström céleste réglé dans ses moindres détails, devrait être garante, paradoxalement, de ma stabilité personnelle.

La « statue intérieure » imaginée et décrite par le scientifique François Jacob demeure à mes yeux une référence. La garantie d’un équilibre personnel et d’un axe intérieur que rien ne pourra déstabiliser. Une « assiette » maintenue à l’horizontale, sur un tableau de bord indifférent aux turbulences et au manque éventuel de visibilité.

Avec de telles intuitions, je m’endors dans le cocon habituel, sur un mode apaisé que rien ne devrait venir perturber. Sauf que.

Un sommeil profond me phagocyte de prime abord, via les entre-mondes peu saisissables. Puis, la nuit progressant vers les premières strates d’une lumière qui attend son heure, un rêve aussi tactile que visuel me donne l’illusion d’être déjà éveillé.

Je me pince en premier lieu pour vérifier que je ne dors plus. Mais mon pouce et mon index traversent une chair qui n’a aucune consistance, sinon celle d’un ectoplasme engendré par la nuit. Comme si mon épiderme sensible ne recouvrait que des tissus imaginaires, étrangers à la moindre sensation, agréable ou douloureuse. Je suis a mi-parcours dans les eaux qui s’évaporent, au sein des limbes entretenues par l’incertitude, celle d’un sommeil qui s’attarde.

C’est dans ce décor-là que réapparaît ma boursouflure.

Rappelons ici, que la nuit précédente elle avait navigué sous ma peau. De long en large en faisant violence à ma périphérie. Mais sans douleur et en silence. Mon médecin de famille avait vrombi dans ma chambre sans que je lui en donne le signal. Déroulant sa panoplie de carabin il avait extrait de moi-même, par dessous l’épiderme, un crayon violet qui continuait à palpiter, mais avec impatience. Avant qu’une feuille de papier ne lui fût offerte pour un pas de deux, vers une frénésie d’écriture spontanée. Ce partenariat surnaturel échappa à mon contrôle. J’allais être le témoin d’un trip où les mots choisirent d’assumer la guidance et le rôle premier. Avec assurance. En tant que matière vivante déclinant ses attributs. Fin de la parenthèse.

Or, ma boursouflure est à nouveau au rendez-vous que je ne lui ai pas donné. Le « reviens-y » n’est pourtant pas dans mes habitudes. Si ce n’est qu’en dormant, celles-ci ne m’appartiennent plus. Mon médecin lui aussi est là.  Bis repetita. Sans convocation de ma part. Assis au pied de mon lit. Je ne l’ai pas vu arriver.

– Vous et vos boursouflures, ça commence à faire ! Votre corps a de la suite dans les idées, dirait-on. Ou alors, c’est votre psyché qui remet la compresse, si je peux me permettre ! Reste maintenant à savoir : primo, qu’il s’agit à nouveau d’un crayon. Deuzio, que vous avez encore quelque chose à dire, puis à écrire par le truchement d’un tel objet. Ou alors que votre crayon serait guidé par une force extérieure à vous-même…

La boursouflure a fait son chemin. Après avoir cheminé sous la surface cutanée de mon bras gauche,  elle disparaît cette fois-ci dans mon dos, frôlant ma colonne vertébrale, rampant jusqu’à l’omoplate d’en face, puis vers mon bras droit. Tout le long de celui ci, jusqu’au poignet. Qu’elle fait trembler de façon telle, que ma main droite se croit obligée de gifler mon pauvre toubib, lequel tombe à la renverse. Reprenant ses esprits :

– Avez-vous perdu la raison ? Ne rejetez surtout pas la faute sur une boursouflure qui aurait prétendument échappé à votre contrôle ! Nous sommes tous en partie responsables des maux qui nous affectent et remontent en surface. C’est à vous et vous seul qu’appartiennent les clés de votre possible guérison. Si ce n’est que la vie, par essence, est un syndrome mortel. Débrouillez-vous avec les gâteries programmées par votre code génétique. Je ne veux pas être le mécano de vos doubles hélices d’ADN. Comme tous mes collègues, je devrais être là pour prendre le relais de vos maladies, de votre héritage chromosomique. A la manière d’un guide spirituel vous signifiant la valeur rédemptrice des souffrances humaines, aussi bien que d’un hypothétique Salut !  Vous savez quoi ? Boursouflez tant que vous voulez, j’en ai plus rien à faire !

– En attendant, cher Docteur, retirez-moi juste l’objet de ma présente préoccupation.

Je m’étonne moi-même du flegme de mon injonction, au demeurant dictée par une urgence absolue.

Il s’agit bel et bien d’un crayon, à nouveau, mais qui a doublé dans sa taille aussi bien que par son volume. Ruisselant encore de mes humeurs. Plus que jamais dans la vibration. Avec pour objectif ?

– Eh ben dites donc, votre intimité ne fait pas les choses à moitié ! Cela dit veuillez m’excuser mais, comme le lapin d’Alice au pays des merveilles, je suis pressé et ne fais que passer. Bon vent et belles écritures!

Croyant bien faire, je présente à mon crayon « renforcé » un bloc-notes vierge. Afin qu’il développe sous mes yeux le potentiel de ce qu’il ne m’a pas encore révélé. Cet objet est sorti de mon corps, pour la seconde fois ; il a par conséquent une tâche qui me paraît évidente : révéler au monde, une bonne fois pour toute, ce qui est resté enfoui au plus profond de mon être. Dans les inondables galeries d’une mine si aiguisée qu’elle prend le parti renouvelé d’affronter l’air libre, pour s’y exprimer. Avec un esprit pointu, au propre comme au figuré, afin de creuser de nouveaux sillons, pour aller au fond des choses.

Mais ô surprise, le crayon a pris encore de la substance. Il s’est installé sur mon écritoire, confortablement, avec le choix d’y rester immobile. Il palpite encore, mais de façon ralentie, presque détendue. Tout laisse supposer qu’il deviendra inerte. Je suis rassuré d’être épargné par quelques émotions trop fortes, mais aussi déçu de ne voir s’ouvrir à nouveau les portes d’une meilleure connaissance de moi-même.  « Gnauti seauton ! » (connais-toi toi-même !) : il me semble entendre Socrate me le rappeler en douce. Pour en faire éventuellement profiter les autres.

Le matin tarde à installer ses premières lueurs. C’est une invite adressée au rêve pour qu’il s’attarde encore un peu. Mais le plus significatif reste à venir.

Mon gros  crayon violet a disparu ! Sans crier gare et sans que mon âme en goguette ne définisse la nécessité d’en trouver la justification. Par ailleurs il est notoire que lorsqu’on rêve, on ne s’étonne de rien. L’esprit critique et la logique sont en vacance et en vacances. Comme c’est le cas pour certains de nos décideurs, dans le cadre de leurs fonctions. Seraient-ils atteints de somnambulisme chronique ? Excusez cette digression.

Sur le sol de mon bureau puis de mon salon, je distingue une ligne violette qui semble mener quelque part. Comme dans les couloirs d’un hôpital où patients et visiteurs peuvent s’orienter. La porte vitrée qui mène au jardin est ouverte. Cette ligne violette a franchi la terrasse, en marquant ses dalles d’un trait renforcé. Une chaise longue a même été renversée au passage, afin d’assurer le plus court chemin vers une pelouse bien entretenue qui fait ma fierté.

Je ne distingue rien de précis, mais la couleur de cette marche à suivre du regard, me laisse penser que « le » crayon en est responsable. Mon attention est rivée au sol témoin de ce marquage, et suis incapable de relever les yeux. La perspective est si lancinante, que je ne suis pas prêt à envisager la moindre suite à ce phénomène.

Et pourtant l’évidence ne va pas tarder à s’imposer. A la manière d’un totem, mon crayon est désormais fiché dans le sol. Profondément, à la verticale. Il a encore grandi. Au moins cinq mètres de hauteur, la mine pointée vers le ciel. A la manière d’un monument mégalithique. Mon regard se focalise désormais sur la partie supérieure du paysage.  Cela me rappelle une chose : le jour où nos ancêtres simiesques se sont dressés sur leurs pattes arrière. Pour marcher, mais pas seulement. Pour contempler aussi le cosmos, à la recherche de ce qui échappe au regard. Première appréhension d’une transcendance. D’une espérance qui s’élabore en se dégageant du quotidien.

Je m’assieds au sol, à proximité d’un plan qui devient curieusement cérémoniel. Un silence inhabituel enveloppe tout le quartier. Les oiseaux ne chantent plus.  La nature s’efface autour d’un événement dont j’ignore la phase suivante, si tant est qu’il y en ait une. Je réalise a posteriori que le temps du rêve n’est pas le même que celui de la réalité. Au cours du sommeil, quelques secondes effectives peuvent avoir une résonance d’éternité.

Quand soudain, le sol se met à vibrer. A la base du crayon géant, un halo rougeoyant s’installe. Par cercles concentriques il va consumer le gazon, alentour. Une odeur d’herbe recuite emplit l’atmosphère. Comme si le menhir longiligne, d’un genre nouveau, cherchait à se libérer de la Terre. Dans une ultime confrontation.

Un puissant jet de vapeur presque transparente va permettre à mon crayon magique de se dégager. Durant quelques secondes, il va flotter  à quelques centimètres au-dessus du trou où il s’était planté. Une hésitation?  Une manière de fixer l’attention et de me prendre à témoin de ce qui adviendra ?

Toujours est-il que la poussée va s’intensifier, au point de signer la libération de l’objet enfanté par mes entrailles, pour une destination peut-être lointaine. En parallèle, mon esprit part dans toutes les directions. L’élévation physique de mon improbable excroissance symboliserait-elle un possible transfert du temporel au spirituel ? Ou alors la transition illusoire de ce qui ancre la vie terrestre vers quelque réalité impalpable ?

Revenons sur terre tout en levant désormais les yeux.  La « fusée » d’un jour a pris son envol. Elle va s’enfoncer dans l’azur du firmament visible, vers quelle destination ?

A portée du regard elle va s’immobiliser ! Le fusée redevient crayon. Un crayon qui va écrire quelque chose dans le ciel, par émission d’une fumée violette. Je pense alors au remorquage de banderoles par quelque avion mandaté pour diffuser un couplet amoureux ou un slogan politique. Mais il s’agit ici de tout autre chose. La mine va s’appliquer à écrire à même la voûte bleutée, des lettres qui deviendront des mots, libérés de la pesanteur et de la confidentialité terrestre. De fines fumerolles colorées seront à la tâche. Pour transmettre un message. Mais quel message ?

Mobilisé par ce phénomène, la totalité du voisinage s’est regroupée dans mon jardin. Je photographie tous ces regard éperdus, qui interrogent le ciel. Pour que j’y distingue en fin de compte les reflets de leurs propres âmes faisant l’aller-retour de la Terre au cosmos. Mais pour y lire surtout une soif de réponses que tous recherchent encore, en vain la plupart du temps.

Un gosse qui vient d’apprendre à lire demande la parole. Avec l’innocence et la fierté naïve de celui qui découvre pas à pas la vie et ce qu’elle nous réserve, il va déchiffrer à voix haute les termes qu’un public médusé va bien devoir assimiler :

… LA  VÉRITÉ  EST  AILLEURS …

Son ultime (?) mission accomplie, le crayon des postulats exhumés va disparaître dans l’immensité de l’éther, vers d’autres galaxies qui, elles aussi, cherchent encore des réponses. Entre-temps, les fumerolles ayant exprimé des mots sur notre écran céleste vont s’estomper, pour laisser en chacun de nous une marque légère, indélébile.

 

 

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