03.10.2020 65 0 Le crayon absolu

Fantastique

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Dernier volet d'une trilogie

Dernier volet d'une trilogie, voici "Le crayon absolu", après "Le Retour des mots-vivants", puis "La boursouflure". On a vu le crayon violet extrait de mon organisme prendre son envol, direction les étoiles ...
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Dernier volet d’une trilogie, voici Le crayon absolu, après Le Retour des mots-vivants, puis La boursouflure.

Aux dernières nouvelles, on a vu le crayon violet extrait de mon organisme  prendre son envol, direction les étoiles. Ce rêve de la nuit précédente a fixé l’événement au vu et au su de tout le voisinage. Je redoute par conséquent de m’endormir à nouveau et d’affronter tous ces regards qui, à travers moi, voudraient interroger le ciel et trouver des réponses.

Nous ne sommes pas au Cap Canaveral, ni même dans une salle de contrôle à Houston. Il ne m’appartient pas de fournir le traçage ou le suivi de cette affaire.

Précédant la troisième nuit, le soleil a rendu ses plaques depuis longtemps. Que je le veuille ou non, une saine fatigue me ramène dans un lit que je ne voudrais voir à nouveau se transformer en rampe de lancement. Non pas que cette perspective m’affole. Je voudrais tout simplement accéder au repos.

Une tisane bien tassée ainsi qu’un cocktail somnifère devraient me garantir, pour la nuit qui vient, cette déconnexion franche et profonde à laquelle j’aspire. Sur la liste rouge des dormeurs en déshérence que rien ni personne ne viendraient perturber. La prise sera débranchée, et le disjoncteur désactivé. Pour un coma artificiel auto-prescrit.

Dans une première phase de mon sommeil je voudrais entrevoir, au bout d’un long tunnel, la fameuse lumière blanche annonciatrice de l’au-delà ! C’est dire à quel point j’ai poussé loin le cochonnet du repos absolu, vers une sorte de trépas virtuel.

Un tel contexte ne devrait plus laisser de place aux rêves. Même si je suspecte mon âme de vouloir appuyer sur la touche correctrice de la présente nuit, pour s’accrocher au micro et en remettre une couche.

Mais cette parenthèse ne va pas durer, dès lors que le « noyé » remonte à quelques encablures de la surface. Espace propice à donner substance aux rêves « paradoxaux » qui singent la réalité en la réinventant au moyen d’une 3D dont ils ont le secret. Sur un écran en forme de miroir que l’on peut traverser sans trouver de résistance. Mais non pas sans conséquences.

Cette fois-ci, plus de boursouflure. Et pourtant mon toubib est à nouveau là.  Je ne l’ai pas vu arriver. Il a même choisi de garer sa trottinette électrique au pied de mon lit.

Etrange ! Lui qui se disait lassé par la récurrence de mes boursouflures. Lui qui m’envoya paître, au motif fallacieux d’être soi-disant happé par le travail, et harcelé par des patients qui réclameraient à corps et à cris son intervention.

– Je m’attendais à tout sauf à vous revoir ! D’autant plus que je ne vous ai pas sonné.

– Oui mais voyez-vous, j’ai toujours été et je reste un médecin empiriste. La curiosité m’assaille en permanence, et mon bistouri me démange. Seul Dieu connait nos pensées secrètes et nos sentiments profonds, soit. Sonder les reins et les cœurs  est au demeurant l’essence-même de mon cahier des charges. Alors, quid de votre satanée boursouflure ?

– Plus rien, absolument rien, aussi étrange que cela puisse vous paraître.

– Bon ben, tchô ! La prochaine piste cyclable va m’emporter fissa.

Comme lors des deux nuits précédentes, le fait de me retrouver seul va me révéler à moi-même, encore et encore. Sauf que cette fois-ci les choses vont tourner au Grand-Guignol !

La porte vitrée de mon salon est à nouveau ouverte sur le jardin. Au beau milieu de ma terrasse, un télescope est installé, dirigé vers la Lune. Vers la pleine Lune, devrais-je dire. Car celle-ci éclaire le paysage de façon telle, que les arbres alentour sont saupoudrés d’une lumière douce, et les maisons recouvertes d’un nappage blafard. On dirait une couche de blanc d’œuf battu en neige si légère, qu’elle ne saurait avoir de réelle consistance.

Je ne suis pas étonné de cette mise en scène, car ce qui est matériellement acquis dans un rêve, l’est de façon automatique. Cette antimatière n’obéit plus aux lois de la physique ou du porte-monnaie. Elle est ordonnée-là pour servir de décor à autre chose.

Le télescope se trouve ainsi pointé vers le ciel, à la manière d’un doigt effilé dirigé avec insistance vers quelque chose de précis. Je veux ignorer ce doigt, contrairement à l’idiot du proverbe, pour me mettre dans la peau du sage qui se concentre sur ce qu’il faut regarder en priorité.

Tel un lampion accroché au sommet du ciel nocturne, notre satellite naturel n’est plus qu’ un visage humain, jaunâtre et grotesque à souhait. L’astre se présente borgne, pour avoir été atteint par un projectile. Je vous vois venir, et vous avez raison de réagir au quart de tour ! Nous sommes effectivement de retour en 1902, en compagnie de Georges Méliès et de son « Voyage dans la Lune ».

Ce film très court nous a signifié qu’un obus géant de facture artisanale aurait traversé le ciel et atteint la Lune, pour se ficher en plein dans l’un des yeux de ce disque céleste qui, soit dit en passant, ne demandait rien à personne. Et qui prend l’allure d’une bouille grimaçante flottant dans un espace indifférent à l’événement. Sauf que.

Il ne s’agit plus ici d’un tel obus. Mais de mon crayon ! Devenu à ce point gigantesque qu’on peut le distinguer à l’œil nu. C’était sans compter, quelle surprise, avec les Sélénites qui vivent dans les profondeurs lunaires. Non loin du cratère Sosigenes, le plus jeune volcan de la Lune. Ce cratère correspond précisément à l’orbite oculaire transpercée par mon foutu crayon. Imaginez le branle-bas de combat !

Dérangés par ce cataclysme, les survivants parmi cette engeance extraterrestre sont parvenus à remonter en surface, munis d’un attirail explosif sensé les libérer de « l’objet intrusif », et le terme est faible. Ces primates vaguement anthropoïdes semblent avoir de la ressource. Toujours est-il qu’avec deux charges disposées de part et d’autre du crayon géant, ils vont parvenir à l’éjecter hors de cette Lune dont le faciès décomposé donne l’impression qu’il vient de recracher un gros corps étranger. Avec un air de dégoût qui en dit long, bien au-delà de ce que le génial Méliès en personne aurait pu imaginer.

Virevoltant dans l’espace avec frénésie, mon ex-excroissance violette, qui ne cesse de grandir, fonce désormais en direction de la Terre. Au contact de notre zone orbitale, ma ci-devant bousouflure va même heurter la station internationale dont un des panneaux solaires volera en éclats.

-Mayde, mayde !

Nourri de films catastrophe où l’on voit des pilotes et des marins en détresse balancer de telle  façon  leurs appels au secours, comme autant de bouteilles sonores jetées à la mer, le présent cri répété à plusieurs reprises résonne tout naturellement dans mes oreilles. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ladite formule de consonance anglophone est d’origine française. : « Venez m’aider, venez m’aider ! », Ceci est une parenthèse.

Puis mon crayon va se remettre en position verticale, au fur et à mesure de son approche terrestre. Il va faire plusieurs fois le tour de notre planète, semblant hésiter quant à la zone où il voudrait atterrir.

A ma grande surprise, c’est vers la Suisse qu’il semble se diriger. Plus précisément vers Genève. Je pense tout de suite au Palais des Nations, où il pourrait vouloir écrire, en très grosses lettres, quelque chose d’édifiant.  A l’air libre sur l’esplanade de la « chaise brisée ». En forme de message universel.

Du genre : »Pax hominibus bonae voluntatis » (Paix aux hommes de bonne volonté).

Tu parles, Charles ! En fait pas du tout. Il se précipite à toute vitesse dans le lac Léman, vers son extrémité en aval, pour y pénétrer le plus profondément possible. L’immersion brutale d’une masse aussi imposante va provoquer un raz de marée qui submerge la ville de Genève, jusqu’au pied de la colline où est perchée la cathédrale Saint-Pierre.

La chaos est tel, que les plus grandes banques sont les premières à sombrer, sous le poids de leurs richesses accumulées. L’hôtellerie de luxe est prise d’assaut par les riches visiteurs étrangers en vadrouille et qui ont survécu, lesquels vont se regrouper dans les belvédères supérieurs desdits palaces.

Lorsque les eaux se retirent, la ville dévoile un paysage désolé. Sur les pelouses des parcs, une multitude de perchettes gisent ça et là, en quinconce. Les plus avisés parmi la multitude de citoyens en souffrances, vont les récolter fiévreusement pour en découper les filets tant recherchés au goût de la population et des touristes. Un baume sur des blessures profondes qui pourraient ne jamais se refermer.

La vieille ville semble épargnée, du fait de sa hauteur. Les habitants de la rue des Granges s’assimilent plus que jamais à une sorte d’élite méritant de surnager en priorité. Les privilèges accumulés depuis des siècles trouvent là une justification, une confirmation silencieuse. Dans ce décor, point n’est besoin d’une aristocratie ostentatoire, affublée de ses oripeaux et croulant sous les copies de bijoux tape à l’œil (les vrais se trouvant au coffre, à la banque). Car ici la haute bourgeoisie a triomphé, après avoir noyauté tous les rouages de la fonction civile et militaire. Roulant en petites cylindrées, cette caste privilégiée évite de trop attirer les regards. De quoi réjouir les mânes de Calvin.

Mais bien heureusement, il n’ y a pas que cela. En contrebas, ô divine surprise, la solidarité s’organise.

Se faire la gueule comme il est courant de le constater quotidiennement en ville de Genève, n’est plus à l’ordre du jour. Les voisins de paliers renoncent à se chercher des poux dans la tonsure. Le sourire considéré jusque-là comme une invite déplacée, voire obscène, rarement dénuée de sous-entendus ou d’intentions refoulées, retrouve le haut du pavé. Le fait d’aborder spontanément une inconnue, en tout bien tout honneur, n’est plus considéré comme une potentielle agression sexuelle. Les conflits de genres passent à la trappe, car tous ces êtres ne sont, en dernier ressort, que des bipèdes humains piégés à la même enseigne, en quête de survie.

Les clivages politiques disparaissent dans la tourmente et la confusion. Tous les citoyens comprennent une chose : pour ne pas s’annuler l’un l’autre, nos deux lobes cérébraux sont unis dans l’alerte, en première ligne.  Celui de gauche et son compère à droite doivent en effet cohabiter, dans l’urgence et pour un fonctionnement interactif préservant l’intégrité de toute la matière grise.

L’argent n’a plus aucune valeur, attendu que la plupart des billets de banques ont été emportés par les flots. Le troc de marchandises, de services et de bons procédés, devient le principal moteur d’un flux collectif véritablement solidaire.

La culture underground renonce à s’exprimer en tant que telle, trop heureuse de pouvoir flotter en surface au bénéfice du plus grand nombre, loin des périmètres souterrains et confidentiels  qui sont encore inondés.

Il se trouve que grâce à son altitude, le seul lieu de culte ayant été épargné par le tsunami provoqué par le spectaculaire plongeon de mon crayon, se révèle être la cathédrale Saint-Pierre. Les fidèles de toutes les religions présentes en ville vont s’y regrouper en alternance. Etonnante préfiguration d’une belle unité spirituelle inscrite dans un paysage distinct, et qu’un jour notre humanité devrait atteindre au sens large ! Sous forme, pourquoi pas, d’accomplissement eschatologique. Ou plus simplement d’aboutissement piloté par un humanisme  aussi régénéré qu’universel.

Le songe de cette présente nuit est devenu si réel que je pense être éveillé. La suite immédiate prouvera que ce n’est pas encore le cas. Et c’est pourtant le carillon de Saint-Pierre qui ne va pas tarder à sonner le point d’orgue de mon rêve.

Je me lève encore plus groggy que de coutume. Après m’être débarbouillé, je cours dans mon bureau afin de coucher sans attendre mon rêve sur le papier, avant qu’il ne s’efface de ma mémoire. Avec pour objectif de prolonger quelque peu sa résonance initiale, je saisis un crayon violet, tout simple, parmi ceux qui garnissent l’assortiment de mes outils adaptés aux dessins et aux textes en couleur.

Mais sur la première page de mon récit ladite pointe violette se brise et je n’ai pas de taille-crayon.

 

 

 

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