Créé le: 17.05.2023
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La boîte de Pandore

Nouvelle

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Chapitre 1

1

Des amis, la narratrice en a peu et elle vit dans la hantise de les perdre. Aussi quand Magali veut lui parler, elle se fait tout de suite un scénario catastrophe. D'où lui vient ce manque de confiance? Curieusement, ce n'est pas Magali, mais sa boîte de biscuits qui fera émerger la réponse.
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Magali avait quelque chose à me demander. Une requête suffisamment importante pour me la soumettre entre quatre yeux et de vive voix. Aussi me rendis-je chez elle séance tenante, tout frémissante à l’idée que notre amitié fût en jeu. En effet, mes amis se comptaient sur les doigts d’une seule main et, en mon for intérieur, vibrait toujours la crainte que leur affection reposât sur un malentendu. Je redoutais en permanence qu’ils me la retirassent dès qu’ils s’en apercevraient. En amitié, je marchais sur des œufs et en amour, je ne m’aventurais pas, tant une part obscure de moi-même était convaincue de mon indignité.

J’appuyai donc sur la sonnette d’un doigt plein d’appréhension. Le sourire de Mag me rassura aussitôt, sa mine n’était pas celle du reproche. Je me détendis et l’embrassai d’autant plus chaleureusement que j’avais cru la perdre. Elle me fit entrer au salon, me proposa un café, fila à la cuisine, en revint munie d’une boîte de Petits Beurres et redisparut. Cette boîte en métal, à l’ancienne, captiva immédiatement mon esprit à peine libéré du souci qui l’avait taraudé en venant.

Ce n’étaient pas de vieux biscuits, mais des biscuits de vieux. De ces biscuits insipides et sans garniture qu’on s’attend à trouver dans un EMS, trempés dans un thé tiède par une main tremblotante avant d’être portés sous un palais édenté où ils achèveront de se désagréger. Il fallait avoir connu la guerre pour être en mesure de les apprécier. Je me souviens avec quelle fascination mêlée d’épouvante je les regardais disparaître entre ces lèvres toutes fripées, dans ces bouches de tortues qui les gobaient avec d’atroces bruits de succion quand nous allions trouver tante Aglaé. Et du dégoût que j’éprouvais à siroter mon earl grey dans un tel paysage sonore, visuel et olfactif, mélange de naphtaline, de médicaments et d’urine.

La première fois que je m’étais aventurée dans un établissement de ce type remontait bien avant le placement de ma tante. Je devais avoir dans les huit ans et une copine s’était mise en tête de m’éduquer aux choses de la vie, à commencer par l’art de gagner son argent de poche en toute autonomie. La tactique consistait à rôder dans les parcs des maisons de retraite. À sourire aux vieilles qui nous trouvaient mignonnes, à leur tenir un peu compagnie. Nous n’allions pas jusqu’à monnayer notre présence, la rétribution venait souvent spontanément. La plupart nous gratifiaient en effet à chacune de nos visites d’une pièce que nous courions dépenser au kiosque à bonbons, après avoir pris soin de noter qui étaient les plus généreuses.

Toutefois, il arrivait aussi qu’on nous payât en nature, entendez par là que les dames nous rémunèrent directement sous forme de biscuits ou de chocolat. Pour ma part, je me serais satisfaite de ces présents qui ne différaient guère de nos achats habituels. Mais ma copine leur trouvait un parfum douteux. Elle les soupçonnait d’avoir croupi dans l’armoire jusqu’à s’imprégner des remugles qui y flottaient. Aussi s’en débarrassait-elle dans la première poubelle venue sitôt sortie de la maison de retraite et la donatrice était définitivement radiée de la liste de nos « clientes ». Cette intransigeance me peinait, moi qui me serais volontiers laissée tenter par le butin, mais comme la copine était plus âgée, je me pliais en silence aux règles qu’elle édictait.

Notre petite affaire tournait bien jusqu’au jour où nous commîmes l’imprudence de jeter l’offrande à la maison. Au moment de nouer le sac, ma mère aperçut la boîte et constata qu’elle était pleine. Lui voyant l’air extrêmement contrarié, je tentai de résister à son interrogatoire, mais son insistance eut raison de mon silence. Je finis par cracher le morceau. Quand elle sut d’où nous venaient des friandises et le peu de cas que nous en faisions, sa colère explosa. Je compris ce jour-là que notre comportement s’apparentait à une forme de prostitution et qu’en dépouillant sans scrupules ces vieilles dames, nous les privions peut-être d’un des derniers plaisirs de leur morne fin de vie. Cela ne m’empêcha pas de continuer, mais ma belle innocence s’était envolée et je me sentais de plus en plus misérable chaque fois que j’usais de ce stratagème. Le sermon de ma mère et le reportage qu’elle m’obligea à regarder sur la famine en Ethiopie eurent au moins pour effet de me dissuader longtemps de tout gaspillage alimentaire.

Magali revint munie de deux tasses au fumet odorant qu’elle posa sur la table basse. C’était mon amie, l’une des trois ou quatre personnes qui comptaient le plus à mes yeux, elle avait qui plus est quelque chose d’important à me dire et pourtant mon esprit restait agrippé aux fantômes du passé que cet objet d’un autre temps venait de réveiller.

J’avais treize ans quand je substituai le haschich aux bonbons. Mes besoins économiques prirent l’ascenseur. Si le filon des grand-mères restait rentable, je me vis obligée de l’adapter à cette inflation. Ma mentor était partie dégourdir d’autres gamines, je volais désormais de mes propres ailes. Mon astuce, aussi simple qu’efficace, consistait à aller trouver l’une de mes aïeules respectivement domiciliées en France et en Italie. Dès que je lui annonçais mon projet, ma mère m’achetait un billet de train que j’allais me faire rembourser au guichet, avant de me rendre à destination en tendant le pouce à l’entrée des autoroutes. L’effet euphorisant des joints contribua à museler la honte d’arnaquer désormais ma propre mère, tout en me faisant passer abusivement pour une gentille fille toujours prête à consacrer du temps aux aînés.

Était-ce pour cela que les biscuits de Mag me mettaient si mal à l’aise ? Rien qu’à les regarder, je sentais se réveiller au fond de moi une mauvaise conscience longtemps assoupie. Et pourtant, je ne pouvais détourner les yeux de cette boîte de Pandore.

– Sers-toi donc, qu’elle m’intima en me la brandissant sous le nez.

Je déclinai poliment. Je l’avais connue plus gastronome. Les Petits Beurres mentionnés dans ce logo vieillot me rappelaient aussi ces biscuits militaires que, préadolescents, nous quémandions tous les matins aux troufions dont nous longions la caserne pour nous rendre à l’école. Non pour les manger bien sûr, mais par goût du racket. Ça nous plaisait de leur extorquer quelque chose, comme un droit de passage inversé, chaque fois que nous pénétrions leur enceinte. Ces soldats de vingt ans incarnaient à nos yeux le monde adulte que nous imaginions uniformément terne, réglementé et sans nuance. Toute occasion d’en transgresser les règles nous semblait bonne à prendre, fut-ce en dépouillant l’armée de ces infâmes friandises que les recrues nous cédaient volontiers. Je me souviens même d’une fois où, à cours de biscuits, elles avaient distribué des salades à la ronde. Pommées que nous brandissions tels des trophées, fiers de pouvoir exhiber à l’école un butin pareillement décalé. À défaut de nous avoir nourris, l’armée nous a bien divertis.

Pourtant, derrière le cocasse de la situation perce là aussi un fond de mauvaise conscience. Je savais que ces salades avaient été plantées dans une terre labourée, arrosées, protégées contre les parasites. Je le savais d’autant mieux que nous avions nous-mêmes un jardin potager. Les denrées que nous en extrayions au prix de nos efforts étaient sacrées dans la famille. Du bio avant l’heure, couvé, bichonné, entièrement naturel, qui devait nous conférer une santé à toute épreuve et une longévité exceptionnelle. Il eût été sacrilège d’en gâcher la moindre bouchée. Même quand le nuage radioactif de Tchernobyl survola la Suisse, rendant les cultures impropres à la consommation, nous savourâmes nos épinards jusqu’à la dernière feuille par aversion du gaspillage. Alors des pommées transformées en ballons de foot, inévitablement et bien plus que d’immangeables biscuits militaires, ça me renvoyait à ces enfants dont les bras décharnés et les ventres gonflés continuaient à me hanter.

– Tu veux y réfléchir un peu ? insista Magali avec une moue d’étonnement où je sentis percer une pointe de dépit.

–  Bien sûr que non, c’est tout réfléchi, m’empressai-je de rétorquer.

Elle se fendit d’un large sourire et m’enlaça avec une joie prouvant que c’était la réponse espérée. Je regrettais de m’être laissé dissiper au point d’avoir raté un moment si crucial de la discussion. Me promis de ne plus faire cas des biscuits. Manque de chance, elle ouvrit le couvercle pour en extraire un chocolat de confiseur. Je ne pus retenir une exclamation :

– C’est pas des Petits Beurres ?

Elle me regarde avec un étonnement amusé :

– C’est sûr que la vie d’étudiante va m’obliger à revoir mon budget. Mais pas au point de me rabattre sur des Petits Beurres ! J’ai gardé la boîte, en souvenir de ma grand-mère.

– Bravo, c’est super courageux de réaliser ton rêve, je suis sûre que tu feras une excellente psy, ajoutai-je avec un temps de retard en remerciant en silence la boîte de m’avoir livré un si précieux indice.

Grave erreur, car l’objet m’emmena à nouveau des années en arrière.

J’ai quatre ans, cinq au maximum, parce qu’ensuite, je n’ai plus jamais voulu retourner en Toscane jusqu’au décès de pépé. Geronimo est mon meilleur ami. On passe des heures à jouer ensemble dans le jardin, on partage notre goûter, je lui confie mes secrets avec la certitude qu’il n’en pipera pas mot. Geronimo est l’être le plus doux, le plus gentil que je connaisse. Sa présence donne une intensité particulière à mes vacances.

Jusqu’au jour où je surprends pépé en train de le brutaliser. Il lui tire les oreilles et l’emmène sans ménagement vers le petit cabanon. Cachée dans un buisson, je le vois alors saisir Geronimo par les pattes et lui frapper la tête contre le rebord de la table avec une violence inouïe. Je n’en crois pas mes yeux, jamais je n’aurais soupçonné mon grand-père d’une telle cruauté. Le spectacle d’horreur ne fait pourtant que commencer. Le voilà maintenant qui, armé d’un grand couteau, tranche la gorge de Geronimo. Le sang gicle à gros bouillons, des quantités effarantes, et moi je tremble de tout mon corps, comme les moustaches de Geronimo, sauf que lui, justement, a cessé de trembler. En état de choc, je mets les mains devant les yeux, mais entre mes doigts légèrement écartés, je vois le tortionnaire trancher le ventre de Geronimo et d’un coup, lui arracher toute sa peau comme on ôterait un pyjama. Cette scène tragique a mis fin à mon séjour et mon pépé est mort quelques années plus tard sans avoir compris pourquoi sa petite-fille lui était, du jour au lendemain, devenue étrangère.

– Ça va, t’as pas l’air dans ton assiette ?

– C’est cette boîte de biscuits, mes grands-parents aussi avaient la même.

– T’es impayable, toi, je sens qu’on ne va pas s’ennuyer dans notre coloc.

Avais-je bien entendu ? Était-ce bien à moi qu’une personne aussi solaire et entourée que Mag proposait de partager son logement ? Un vertige me saisit devant tant d’honneur. Émue aux larmes, je me raclai la gorge :

– Je suis hyper touchée par ta proposition, Mag. Toute chamboulée même. Mais il faut quand même que tu saches à qui tu as affaire. Mon côté sombre, je l’ai jamais avoué à personne.

Je regrettai immédiatement. Qu’est-ce qui m’avait pris d’aller brasser ces vieilles histoires et pourquoi risquer ainsi de dégrader mon image auprès d’une des rares personnes à qui je m’étais un peu ouverte ? J’essayai de reculer, me rendis compte qu’il était trop tard, que mon ébauche de confidence avait ouvert la porte à toutes les suppositions. Le silence interloqué de Magali me poussait dans le dos. Alors je me lançai d’une voix tout étranglée :

–  La scène du lapin, je n’ai jamais pu la raconter. À personne. Mais du jour au lendemain, mon attitude a complètement changé. J’ai appelé mes parents en larmes, je les ai suppliés de venir me chercher tout de suite, j’ai refusé d’embrasser le grand-père. Ils ont tout fait pour me tirer les vers du nez, mais chaque fois qu’ils revenaient à la charge, j’éclatais en sanglots. Même la psy n’a pas réussi à savoir. Alors ils ont rempli mes silences de leurs suppositions. Des hypothèses sordides qui ont entaché la réputation de pépé. Non seulement, il a perdu le lien avec sa petite-fille, mais mes oncles et tantes n’ont plus osé lui confier leurs enfants. On le regardait avec des moues de dégoût, on réinterprétait tous ses faits et gestes à la lumière des nouveaux soupçons. Lui ne savait comment se défendre. Il a mis long à comprendre ce qu’on lui reprochait, puis, un jour, sa voiture s’est retrouvée coincée sur un passage à niveau entre deux barrières abaissées. Le train n’a même pas eu le temps de ralentir.

Sans un mot, Mag me prit la main et la serra dans les siennes. Ce geste d’affection alors que je venais de lui avouer comment j’avais tué mon pépé me toucha au point que je n’arrivais plus à articuler le moindre son. Je restai un moment en silence, avec des souvenirs plein la tête. Le passé et le présent se superposaient, j’étais en même temps une petite fille impuissante à sauver son ami et une femme consciente qu’un lapin de ferme est voué à la casserole.

– Ma mère est la seule qui n’a jamais voulu croire à la culpabilité de son père. Elle a toujours pris sa défense. Moi, je ne savais pas ce que c’était qu’une affabulatrice, mais dans sa bouche, ça sonnait très méchant. Quand on m’a expliqué, je me suis encore plus murée dans le silence. Parce qu’on me traitait déjà de menteuse, alors que j’avais rien dit du tout.

Dans les yeux de Magali, je lus une douceur que je n’avais plus jamais retrouvée dans ceux de ma mère. Comme je n’avais pas l’habitude, je m’empressai de détourner les miens. La boîte à biscuits n’avait pas changé, mais elle me parut soudain beaucoup moins dangereuse. Amicale même, comme si elle m’avait aidé à accoucher d’un secret et à réhabiliter enfin mon grand-père. Alors pour fêter le sentiment d’allégement qui m’envahit la poitrine, j’ouvris le couvercle et choisis le plus appétissant des chocolats qui avaient remplacé les affreux Petits Beurres d’antan.

Commentaires (1)

Webstory
13.11.2023

Merci de votre participation au concours 2023 – Mémoires. "La boîte de Pandore" figurait parmi les dix premières histoires retenues dans la sélection du jury.

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