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Il est tombé – juillet

L’horoscope de mon père m’informe ou prédit que sa santé se porte à merveille: quatre étoiles sur cinq. Cela dépend de quel point de vue on se place. Sa santé doit sûrement être excellente puisqu’il a survécu à son accident, deux opérations, trois transferts d’hôpitaux, des manipulations, des aiguilles, l’invasion de son espace intime, des repas une étoile… Son esprit s’est permis de partir de temps en temps à la dérive pour échapper à son immobilité forcée. Une aubaine. Pas l’immobilité, mais la dérive.

Voyons du côté “amour”. Que dis l’horoscope? Formidable, quatre étoiles sur cinq. On peut l’interpréter ainsi. Il est veuf et seul. Mais tout est relatif. L’amour est partout et pas seulement dans le couple. Je parle de l’amour au sens large, humain. Pour ça, il bat tous les records entouré qu’il est de sa famille, de ses amis, de ses voisins. Les visites n’ont pas arrêté. Mon téléphone sonne régulièrement avec un ami de mon père qui s’enquiert de sa santé. Pas une fois, il ne manque de chocolats, de fleurs, de journaux, de petits mots, de douceurs de toutes sortes. Ses amis ont été d’une aide précieuse au moment où nous – sa famille – étions découragés. Ils avaient des conseils, ils entreprenaient des démarches pour que mon père soit l’objet (ou le sujet…) des meilleurs soins. Et que dire des infirmières qui le bichonnent, viennent lui dire un petit bonjour après leur service, lui massent les mains, le dos, tout pour lui remonter le moral, pour qu’il ne baisse pas les bras. Justement, ses bras, il faudrait les baisser. Il est trop crispé et au fil du temps il ressemble de plus en plus à Ramsès II, les bras croisés sur la poitrine, les mains fermées. Il a perdu beaucoup de poids.

Je ne le reconnais plus. Si, un peu quand mêm, mais en quelques mois, j’ai vu les ravages de toute

cette histoire qui n’en finit pas.

Et le travail, l’argent? Dernier volet de ce qui constitue notre vie: santé, amour, argent. A-t-on oublié quelque chose? Trois étoiles sur cinq. On ne peut pas gagner sur tous les plans. Normal que l’argent baisse. Les coûts des soins sont pris en charge presque entièrement, mais à quel prix! Chaque mois, les médecins bataillent pour obtenir encore un mois d’hospitalisation. A début, on nous avait dit :

– Il faut compter huit mois à une année pour que votre père retrouve un peu de mobilité.

Alors pourquoi au bout de deux mois, fallut-il batailler pour continuer les soins de réhabilitation? Soit disant à cause de son âge. Ne vous leurrez pas, c’est pour tout le monde pareil. Les assurances, c’est non. Dès que passez du statut de client à celui de patient, vous êtes un malus.

Nous avons gagné un peu de temps, mais il faudra bientôt le placer dans un établissement socio-médical, communément appelé “EMS”. Je ne comprends pas le sens du mot “socio” dans cette tirade, ça doit vouloir faire “gentil”, “aidant”. Encore des balivernes. Etablissement, je comprends. C’est une maison ou un immeuble où vous terminez vos jours. Vous terminez également tout ce qui reste dans votre porte-monnaie. Les assurances insistent efficacement pour vous pousser vers cette solution “on ne peut pas faire autrement”, “c’est mieux pour lui”. La vraie raison est que leurs dépenses cessent dès le moment où vous entrez dans un EMS. Et là, il n’y plus de patients, mais des “résidents” qui paient ou leur famille ou les deux. L’horoscope a raison.

Et finalement le “M” de “EMS” signifie “médical”. Pour le meilleur ou le pire, vous êtes un résident assisté et si vous ne l’êtes pas en entrant, le ton infantile sur lequel le personnel s’adresse à vous, finit par vous convaincre que l’intelligence est superflue et que vous n’avez plus besoin de réfléchir. Vous redevenez un enfant. La boucle est bouclée. Pour être juste, je dirai que ça ne se passe pas toujours ainsi, mais la réalité est si peu politiquement correcte.

Correcte ne veut pas dire juste. Ca veut dire qu’on fait semblant de s’accorder sur une convenance qui ne nous remet pas en cause. Un terrain d’entente sur des sujets trop délicats qui pourraient faire qu’on ne s’entende pas. C’est compliqué comme phrase, mais il y a du vrai.

Mon père lit souvent l’horoscope. Lorsque je le visite, nous nous amusons à lire et commenter les horoscopes de toute la famille, même celui de ma mère qui est décédée depuis longtemps. C’est comme si on maîtrisait nos vies. Et quand son horoscope ne me semble pas très bon, je lui en lis un autre pour qu’il garde le moral. Garder le moral, c’est le plus important.

Nous commençons les démarches pour trouver un “établissement” comme celui décrit ci-dessus. Sachez qu’il est plus facile de trouver une chambre d’hôtel libre en pleine saison d’été sur la Côte d’Azur qu’une place dans un EMS n’importe quand. Les places se libèrent au compte-gouttes.

Très recherchées, il y a des listes d’attente pour des vieux qui n’ont pas tout ce temps à vivre.

Des places qui coûtent TRES chères, plus que n’importe quel loyer imaginable.

C’est comme pour les places dans les garderies d’enfant. Les parents inscrivent leur enfant avant la naissance et parfois il arrive à l’âge scolaire sans qu’une place se soit libérée dans la garderie. Seulement l’enfant, il a une seconde vie. Le vieillard, politiquement les “aînés”, ça fait plus citoyen-qui-rapporte-encore, n’ont pas tout ce temps.

Une place s’est miraculeusement libérée et nous entamons les démarches. Tout aussi vite, la place n’est plus libre. Ils ont appris que mon père est paralysé et franchement, c’est un cas trop lourd. Une infirmière nous redonne de l’espoir en nous assurant que des places vont se libérer bientôt… vous savez, avec la grippe… Tout ceci par bribes, bout à bout, ressemble à une caricature. Mais c’est la réalité. Ni bonne, ni mauvaise, juste la réalité.

Je le sais, tu le sais, nous le savons. Mais comment se prémunir? Comment éviter en toute connaissance de cause de “finir” comme ça? Mais nous ne “finissons” pas ainsi. C’est la conséquence logique de tout le système de points. On doit rapporter des points. Depuis le début: à nos parents, à la maîtresse d’école, au patron, à la surface commerciale, au parti politique…

… Jusqu’au point final.

La recherche continue. Mon frère court d’établissement en établissement, car il vaut mieux chercher soi-même que de s’en remettre aux services sociaux qui en sont encore à la lettre “B”.

Il y a l’EMS de luxe qui n’est pas un EMS, mais une résidence pour vivre “dans l’indépendance et la sécurité”. L’argument de l’indépendance ne tient pas debout pour le cas de mon père. L’endroit est si charmant, le jardin si beau, le personnel si souriant, la résidence si belle… que cela justifie le prix exhorbitant. Et puis, c’est trop calme, trop parfait et parfaitement ennuyeux.

Au suivant. Tout le contraire. Un étage dans un immeuble de troisième catégorie. Pas calme du tout mais trop carcéral et peu accueillant. Aucune verdure ni de terrasse. Non merci.

Pendant ce temps, mon père décline, perd le moral. Mon frère continue de chercher pour finalement trouver la perle rare. Un établissement chaleureux, vivant, entouré de verdure, facile d’accès, avec un personnel souriant.Le gros chien dans l’entrée, juste couché devant la réception est de très bonne augure. Il y a une place! Même pour un cas lourd.

Le transfert est organisé en deux jours. Nous aurions aimé encore plus vite. Tout est prêt. Mon père arrive le jeudi. Méfiez-vous des transferts de personnes âgées. Elles les supportent très mal. Il meurt le samedi soir sans avoir repris conscience. Ma dernière relation avec lui était ma visite le jour précédent, en Suisse allemande Je lui faisais manger un yoghourt. Il n’en avait plus envie et

j’insistais pour me sentir utile. Il m’a regardé d’un regard calme, me disant:– Il ne faut pas me forcer.C’était le dernier échange vivant.Lors de ma visite le vendredi à Lausanne, je lui parlais de tout et de rien. Il était inconscient. Le prêtre était passé. En riant, j’ai dit:– Papa,je fais une grande fête demain pour mon anniversaire.Et cette demande en riant, avec un air complice:– Tu me laisses ma fête, hein!Je ne voulais pas qu’il meurt juste avant et que tout s’effondre à nouveau. J’avais besoin de joie.Il est parti le soir de ma fête, assez tard et nous n’avons été avertis que le lendemain. Il m’avait laissé ma fête.Tant d’émotions contraires m’assaillent: la déception de n’avoir pas pu discuter davantage avec lui, le soulagement de savoir qu’il ne souffre plus, la tristesse de le perdre, le découragement devant tant d’efforts déployés depuis neuf mois, la sérénité d’une page qui se tourne, la sensation d’un vide énorme et puis dans ce vide, une graine de futur, car il faut continuer.Une page se tourne effectivement.

Après ces huit mois, s’ajoutent à ces émotions la joie d’accueillir ma première petite-fille née deux semaines après le décès de son arrière grand-père. Son prénom signifie“VIE” en grec.

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