Créé le: 25.10.2022
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Gruyère Connection

Fiction, Humour, Polar

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© 2022 Kurt Fidlers

Quand le stock de la fromagerie de Gruyères est subtilisé, on dépêche sur place un enquêteur suisse allemand et un agent du FBI.
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Lundi

La voix du Maître laitier cingla comme une gifle dans le réfectoire où se déroulait la pause des employés :

– Vingt dieux ! Y a des culs d’vaudois qui viennent d’voler tout l’stock d’meules ! La titha mè bigè.

Ignace, seul accoutumé, releva le patois : « La tête me tourne », lancé par son patron.

Yeux ébahis, bouches bée et tronches défaites comme un lendemain de cuite à la Poire à Botzi. On se regarda, ne sachant si cette soudaine intervention devait être prise au sérieux.

Mais devant son insistance, les trois employés emboîtèrent le pas de leur chef jusqu’à la cave d’affinage, où, en théorie, devait reposer pas moins de 7’000 meules. Or, elles n’y étaient plus. Hormis la production de vendredi dernier qui demeurait sur les étagères telle des escalopes échouées sur une plage déserte, la quasi-totalité du stock avait été subtilisé la veille.

C’était lundi, alors forcément, les voleurs avaient eus tout le temps de prendre leur temps. Et par des vaudois de surcroît. Enfin, connaissant Juste, Ignace, Flegmon et Fernando, respectivement premier, second et troisième laitier, suspectaient qu’il s’agissait d’une libre interprétation de leur chef des potentiels coupables. Mais ils ne lui en firent pas la remarque.

– Lô pô comprite, ou ché qu’éllé chont les moules ? demanda Fernando sur le ton de la confidence à Ignace.

Ce dernier haussa les épaules, dubitatif.

Le chef n’en pouvait plus. Pris de folie, il hurlait à travers les couloirs de la laiterie de Gruyères :

– Ah les gredins, ah les barbotèri ! C’est une catastrophe ! Mais appelez la police, la gendarmerie, les gardes-frontières bon dieu !

Emeline, la stagiaire venue de l’autre côté de la frontière (non pas des frontières fribourgeoises, mais l’autre), vêtue de son dzaquillon, tenta de calmer Juste :

– Allons, M’ssieu Glaçon, faut pas vous affoler com’ ça… les tourist’, hé bé, vont avoir peureee. Vous vous donnez en spectac’ là.

Juste regarda d’un air ébahi la stagiaire et se dit pour lui-même : « idiote ! »

– Appelez les flics bordel ! lui hurla-t-il dessus.

Ni une ni deux, la pauvre fille s’accrocha à son téléphone, outragée comme un dimanche de gilets jaunes.

En moins de temps qu’il n’en fallut pour rameuter le syndic, le municipal, le Conseiller d’Etat, un enquêteur fut là dans la matinée.

Juste se demanda d’ailleurs comment il était arrivé si vite.

– Voilà, dit le Maître laitier en désignant les rangées d’étalages vidées de leurs substances ô combien précieuses.

Le syndic était là aussi, un type joufflu parcouru de couperose, dont les bretelles retenaient un large pantalon en velours côtelé et une chemise trempée de sueur. Membre influent de l’Interprofession du Gruyère, il avait tout intérêt que cette histoire se règle rapidement et sans vagues. Il allait l’apprendre à ses dépens, mais les vagues faisaient déjà quelques remous, et bien plus loin que les seules limites cantonales.

L’enquêteur qui l’accompagnait, un grand sec muni d’une petite moustache, avait le maintien rigide. Son apparence était celle d’une fouine, releva Juste, avec son nez légèrement retroussé, ses yeux biaiseux et ses dents qui lui sortaient de la bouche.

Parfait, songea Juste, juste ce qu’il nous faut.

Ils firent le tour de la cave d’affinage, contournèrent la salle de production, puis débouchèrent sur le quai de déchargement, où la grande porte sectionnelle bâillait, fracturée grâce à deux crics que les voleurs n’avaient pas prit la peine d’emporter. L’inspecteur releva plusieurs traces de pneus sur le bitume devant le quai de déchargement.

Quand l’enquêteur ouvrit enfin la bouche, Juste le coupa :

– Attendez, Monsieur… comment déjà ?

– Aebischer, Julius Aebischer, lui fut répondu du tac au tac.

– C’est d’où ça ?

Le syndic intervint :

– Laisse Juste, c’est pas important.

– Mais bon sang, bien sûr que ça l’est. J’ai pas envie qu’un… qu’un bernois ! vienne fourrer son museau dans nos affaires. Ou bien ?

– Entschuldigung Monsieur Juste, le coupa Julius, che suis origuinaire de Singuine, donc fribourcheois.

Juste marmonna :

– Singine, Berne, mô lè motsè, mô lè tavan.

– Qu’est-ce que fous afez dit ? lança d’un ton sec l’enquêteur Aebischer.

Le syndic intervint pour faire taire les susceptibilités :

– Il a dit : C’est du pareil au même, c’est kif-kif quoi ! Juste est sur les nerfs, c’est compréhensible, non ? Allons, allons, continuons…

Le policier opina, mais n’en resta pas moins rigide au même titre que son balai qu’il dissimulait habilement.

– Comment ça se fait que vous êtes déjà là d’ailleurs ? interrogea Juste.

– Ce matin, nous afons reçus un abbel anonume…

– Qui ? Et pourquoi ? trépigna Juste, le regard exorbité.

– Nous afons été informés afant fotre coupe de fil.

– Quoi ? Mais par qui ?

– C’est ce que che fais essayer de dégouvrir. Mais si fous foulez mon afis, il s’achit d’un kidnappinegue.

– Quoi ! éructèrent de concert Juste et le syndic.

– Jach. Un appel anonume bour signaler le fol signifie que les foleurs font certainement le refendiquer bour s’en attribuer le mérite. Che suis bersuadé qu’ils n’en resteront bas là.

Estomaqués, le syndic et le laitier restèrent muets. Ils échangèrent un regard de biais, ce qui n’échappa pas au suisse allemand.

– C’est blutôt singulier che fous le concède, aber il y a eu fol, donc bréjudice, donc enquête de bolice.

– Ça sent le brûlon, jeta Juste en direction du syndic.

Julius ramena les deux hommes dans l’à-propos et insista pour interroger sur le champ les employés. Le fer devait être battu tant qu’il était chaud.

On lui mit à disposition le bureau du premier laitier, à l’arrière de la salle de production où l’odeur était des plus insupportable, du moins, pour l’inspecteur, dont l’intolérance au lactose se traduisait irrémédiablement par de sévères ballonnements. Et le simple fait d’en respirer l’odeur n’arrangeait pas son sentiment d’insécurité à l’idée de laisser échapper la moindre pression intestinale.

Ignace fut le premier à passer à la moulinette comme on disait par ici. Premier laitier depuis en tous cas vingt ans, Ignace était un pique-lune nonchalant, dont l’allure débonnaire portait à croire que les évènements du jour n’affectaient pas le moins du monde. Au contraire, lui, se sentait très perturbé. Mais pour celui qui ne le connaissait pas, comme Julius, il était difficile de croire à son innocence.

Le quarantenaire raconta à l’enquêteur qu’il était rentré la veille vers dix-neuf heures, qu’avant de partir il s’était enfilé une part de gâteau du Vully en compagnie de la petite Emeline. Il l’aimait bien d’ailleurs, Emeline, la petite frontalière. Chaque fois qu’il passait devant sa réception, il discutait quelques mots avec et sentait naître au fond de lui…

— Abrégeons Monsieur Ignace, lança l’inspecteur impatient.

L’histoire du jeune premier laitier n’en apprit pas plus à Julius.

Vint le tour de Flegmon, un homme taillé dans une essence d’arbre noble, bien mis sur lui, à l’esprit brillant, le regard vif et pétillant. Cela se voyait au premier coup d’œil.

Dès les premiers échanges, Julius ne comprenait pas pour quelle raison, un homme comme lui, se trouvait là. Ce qu’il lui demanda.

— J’aime le Gruyère, lui répondit Flegmon.

Sa réponse ne satisfit pas l’enquêteur. Un esprit, aussi brillant fut-il, aurait parfaitement pu organiser un tel vol. Et ce n’était pas Julius Aebischer, multiplement décoré pour ses états de services, qui allait se laisser berner par un fromager.

Pourtant, Julius le congédia.

Enfin vint le troisième laitier, avec qui l’enquêteur espérait avoir un peu plus de succès. C’était un homme du sud, pourvu d’une grosse moustache et d’un mono-sourcil qui tranchaient dans un visage tanné comme un vieux cuir, dont le visage rappelait pourtant quelqu’un au singinois. Légèrement trapu, Fernando avait cet accent du sud que d’aucuns considéraient comme une sonate, mais que d’autres, dont Julius faisait partie, n’y entendaient rien.

– Vous chavez qui ché qui a volé lé moules ? demanda Fernando.

– Bardon ?

Fernando répéta.

Julius se passa une main lasse dans les cheveux et soupira.

Fernando huma l’air.

– Cha chent lé oufs pourris ichi, no ?

Le rouge monta aux joues de l’inspecteur.

– Euh, che crois qu’il s’achit de la nouvelle fragrance que Monsieur Juste feut tester…

– Ah, bah, ché loui dirait qu’il dévrait laiché tombé.

Le troisième laitier ne lui en apprit pas plus que les deux précédents, au même titre que la petite Emeline.

Après ces interrogatoires inutiles, Julius poursuivit ses investigations, interrogea le voisinage de la laiterie, et fureta dans tout le village. A son grand dam, aucun élément concret ne vint alimenter son enquête.

Pendant ce temps-là, les experts tout de blanc vêtus, firent les prélèvements des traces de freinage, prirent des photos, relevèrent les empreintes vers la porte fracturée, sur les étagères de la cave d’affinage. Les résultats allaient être communiqués à l’inspecteur dès que possible.

 

Mardi

Le lendemain, la manchette du très sérieux journal Le Matin titrait : « Un casse audacieux de meules ».

Il n’en fallut pas plus pour que la RTS soit dépêchée sur place, la SRF, ainsi que les respectueux, et d’autres un peu moins, journaux du pays.

La fromagerie de Gruyères était devenue un camp retranché où s’agglutinaient les journalistes comme des mouches sur leur repas favori. Un cordon de police maintenait l’accès au bâtiment clos.

Mais plus vite que ne pouvaient le relayer les médias, les réseaux sociaux s’emparèrent de l’information et la répandirent dans le monde entier, ce, en l’espace d’une demi-journée.

 

Mercredi

Le jour d’après, les télévisions du monde en firent leurs choux gras. CNN, BBC, FOX News, BFM TV et bien d’autres, vinrent se joindre à leurs camarades autour de la production laitière.

Dans le champ voisin, des tentes, des caravanes, munies d’antennes satellites, poussèrent tels des champignons hallucinogènes.

Et tandis que fleurissaient autour des bouses la crème des journalistes, au pays de l’Oncle Sam grondait la plus grosse pénurie qu’ait connue le pays après le choc pétrolier de 1973.

Sous l’appel des rues américaines, un « call » désagréable fut lancé par le Ministre des affaires étrangères au supérieur du supérieur du supérieur (et ainsi de suite) de Julius Aebischer, en la personne du Conseiller fédéral chargé de l’économie.

Et aussi vite que s’était écoulé l’appel entre les deux hommes politiques, que le policier fut convoqué dans le bureau de son supérieur.

On allait lui coller un enquêteur du Eff Bi Aïe, le meilleur des meilleurs, semblait-il.

Avait-il un problème avec ça ? Julius demanda s’il avait le choix. On lui répondit que non. Alors, il rétorqua que non, il n’avait pas de problème avec ça. Il souligna toutefois ses états de services et qu’un enquêteur, surtout étranger, ne ferait que retarder le déroulement de son enquête. On lui répondit que ses états de services étaient bien la raison pour laquelle ses supérieurs l’avaient choisis lui plutôt qu’un autre, et qu’ils comptaient sur lui pour éviter tout incident diplomatique avec le plus grand pays étranger consommateur de Gruyère.

– Soit, répondit-il résigné.

 

Jeudi

L’enquêteur du Eff Bi Aïe était descendu de l’avion à Genève Cointrin en costume noir, cravate noire, lunettes noires. Julius Aebischer ne pouvait pas le rater parmi les touristes en shorts et chemises d’été. Menton carré, coupe Playmobil parfaitement organisée malgré la petite brise persistante, l’homme qui se faisait appeler Fish Redlum, n’était pas là pour rigoler selon ses dires.

Le trajet du retour Genève-Gruyères, se fit dans un silence sépulcral. La glace fut brisée lorsque halluciné, l’américain découvrit la splendeur du Lavaux, et ses vignobles à flanc de coteau, dont la vue panoramique sur le lac Léman déroulait sa langue verte jusqu’aux contreforts des Alpes, au loin. La journée était radieuse.

– That’s incredible, man ! s’extasia-t-il en faisant sursauter Julius.

– Ja c’est wunderschön n’est-ce bas ?

Fish reprit aussitôt son calme, se rendant subitement compte qu’il venait de s’enthousiasmer à l’excès.

– Yeah, but chez nous, aux United States, nous avons le Gwand Canyon qui est mille fois plus impwessionnant que ce petite valley, you know.

Julius se renfrogna et prit la bretelle d’autoroute direction Gruyères.

A la sortie autoroutière de Bulle, le singinois interrogea Fish sur comment il voyait la coopération inter-polices.

– Very simple Julius, je enquête et tu écoutes, right ?

– C’est bas gagné.

– What ?

– No, nothing… maugréa-t-il dans sa barbe.

La voiture aborda la vallée de l’Intyamon et l’inspecteur du Eff Bi Aïe resta bouche bée devant la splendeur qu’offrait le village médiéval de Gruyères juché sur son promontoire, cerclé par les montagnes escarpées qui l’entouraient comme une gueule géante censée l’avaler, et auréolé par un soleil éclatant.

— Fous afez ça aux U.S.A. ? lança Julius sur le ton de l’ironie.

Fish resta un instant muet, cloué par une révélation biblique, avant de s’exclamer :

— Holy Jizeusse !

Des étoiles dansaient dans ses yeux, son visage exprimait l’illumination béate.

Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent à la fromagerie où déjà, une nuée de journalistes vinrent se coller au pare-brise du véhicule. La foule avait gonflée avec des badauds qui agitaient au-dessus de leurs têtes des pancartes où on pouvait lire des inscriptions comme : « Rendez-nous nos meules », « Gruyères libre ! », « Encore un coup des roms ! », ou encore « Le fre kothè rin, rintyè din lè trapè ! ».

Julius ralentit jusqu’à l’entrée principale où il se gara. S’extirper du véhicule sous l’assaut de la foule oppressante ne fut pas une mince affaire. De tous côtés émergèrent sous le nez des enquêteurs des micros où, au bout desquels, se tenaient un/e journaliste à l’affût du scoop qui aurait pu le/la propulser sur le même sommet que leurs confrères dans l’affaire du Watergate. Malheureusement, ni Julius, ni Fish n’étaient d’humeur loquace.

Les deux inspecteurs se faufilèrent parmi la masse et parvinrent tant bien que mal aux portes où trois gendarmes se tenaient, bras croisés sur leurs torses.

A l’intérieur, pendant que l’enquêteur du Eff Bi Aïe faisait son travail, Julius reçu un appel. C’était les experts. Ils étaient prêts à rendre leur rapport. L’inspecteur devait venir immédiatement.

En coupant la communication, le singinois surprit Fish en grande conversation avec Emeline, suspendue aux lèvres du bellâtre. Ils rigolaient et pouffaient comme de parfaits adolescents idiots.

Julius interpella l’américain à plusieurs reprises, sans succès. Finalement, il le prit par le bras.

— Fous afez fini oui ?

Un sourire niais étirait la bouche de Fish, qui ne comprit pas de suite la remarque. Devant les yeux biaiseux de son confrère, il sortit pourtant de sa torpeur.

— Qu’afez-fous dégoufert ? enchaîna Julius.

— Ah, oh, nothing. But just one question Julius, combien de camions a-t-il fallut pour twanspowte les meules ?

— Che ne sais bas…

Mais à peine l’agent avait-il posé la question que Julius se rendit compte qu’un élément essentiel de l’enquête lui avait échappé.

Comment n’y avait-il pas songé auparavant ?

Une meule pesait en moyenne trente-cinq kilos. Multiplié par environ sept milles meules, cela représentait grosso modo deux-cent cinquante tonnes. Pour transporter cette quantité, il aurait fallut six semi-remorques et une main-d’œuvre appropriée.

Il n’était pas confronté à un simple vol, mais à une bande rudement bien organisée. Une vraie association de malfaiteurs.

— Nous defons immédiatement nous rendre à Freibourg, les exberts ont des noufelles à nous fournir.

— Well go on ! rétorqua l’américain redevenu aussi placide qu’à son arrivée le matin même.

En partant, il adressa un petit clin d’œil à Emeline qui parut se liquéfier derrière sa réception. Julius, devant ce ballet ridicule, leva les yeux au plafond.

Dans les locaux de la police cantonale fribourgeoise, étaient réunis deux experts, Julius et Fish, autour de toutes une série de preuves matérielles.

Le plus jeune, au visage ponctionné d’acné juvénile et qui devait vraisemblablement encore être étudiant, selon le singinois, désigna le premier indice : le moulage d’une trace de pneu de camion.

— Le premier indice porte sur la trace d’un pneu de marque Goodyear, déjà particulièrement usé. On a remonté la piste de celui-ci, et rien qu’en Suisse romande, on dénombre environ cent cinquante points de vente, sans compter les achats sur internet. Le rayon de braquage n’étant pas suffisant pour les semi-remorques, nous avons relevés d’autres traces dans le champ à l’arrière de la fromagerie. Quant aux empreintes relevées sur la scène, seules celles des employés ont pu être corroborées, à part l’un d’eux.

Les deux enquêteurs opinèrent sans rien ajouter.

Un autre expert, plus âgé celui-là, leur mis sous le nez une photographie d’une trace de pneu.

— Encowe un pneu ? s’exclama Fish.

— Le second indice est également une trace de pneu, mais cette fois, la chose intéressante avec celle-ci, c’est sa provenance. Ce pneu n’était utilisé que pour les Opel Manta de 1986, un modèle qui ne se fait plus depuis en tous cas trente ans.

— Fous afez fait des recherches ?

— Oui, il n’en reste plus que quinze modèles comme celui-là, tous enregistrés en Valais.
Nous avons découverts des traces de peinture contre un piquet. Un rouge typique. Son propriétaire n’a pas été difficile à identifier, il s’agit d’un certain Kevin Lathion. Il réside
dans le Val-d’Herens, à Trogne pour être exact.

— C’est de l’excellent dravail, Messieurs.

— Yeah, presqu’aussi efficace qu’aux U.S.A. Well done guys ! lança Fish, pouce tendu en direction des experts.

Ceux-ci le regardèrent interloqués.

— Allons débusquer notre foleur de meules, dit Julius s’adressant à son acolyte.

— Yeah !

 

Jeudi dans la nuit de vendredi

L’assemblée se tenait dans un lieu tenu secret, dans une grotte suintante, où, plus loin, un lac souterrain se gorgeait des eaux de pluies de la surface.

A la lueur des torches, les ombres des protagonistes s’étiraient sur le sol de façon inquiétante.

Ils étaient cinq. Tous cagoulés comme certaines confréries secrètes encore en activité dans certaines régions sujettes à ségrégation.

— Comment s’présente nôtre affaire ? interrogea d’une voix gutturale un des cagoulés.

— Le chef veut qu’nous passions à la phase B d’l’opération.

— Bien, son plan s’déroule à la perfection.

— Oui.

Et tous en cœur, ils entonnèrent, sous l’éclat de quelques verres de Petite Arvine :

 

Blon-de râclette, En gou-te-let-tes,

Sous l’é-tin-celle, Quand la den-tel-le,

On l’as-saisonne, On la dit bon-ne,

Sur nos assiettes, En gou-te-let-tes,

Etc…

 

Vendredi

Le groupe « Edelweiss », l’unité d’intervention valaisanne, était venue prêter main forte aux autorités fribourgeoises, et s’était déployé autour d’un mayen à l’état délabré, aux volets clos.

Le hameau de Trogne, fiché sur un versant fortement pentu, comptait une petite cinquantaine d’habitations, entrecoupé par la route de Liez qui exécutait un lacet, séparant le haut du bas.

Pour appuyer l’opération qui allait se dérouler cent mètres plus bas, un hélicoptère faisait des cercles dans le ciel, comptant à son bord quatre agents qui descendraient en rappel au moment de l’assaut.

Tous les hommes étaient habillés de noir, munis de casques et de gilets pare-balles, pistolets aux poings.

Ils étaient sur les dents, la volonté d’en découdre se lisait sur leurs visages.

Au-dessus de leurs têtes grondait l’hélicoptère. Le temps était suspendu dans un vrombissement de pales, dont le vent couchait l’herbe haute autour du mayen.

Subitement, un homme en caleçon à pois, marcel et coupe mulet sortit du mayen, une cannette de bière à la main. Il leva les yeux au ciel et fut ébloui par le soleil. De son bras libre, il le cacha pour tenter d’apercevoir ce qui causait tout ce raffut. Il n’avait pas conscience de la force qui se déployait à quelques dizaines de mètres de lui.

Aussitôt, retentit le sifflet de Julius. C’était le signal.

Les quinze hommes se précipitèrent en direction du mayen, tandis que les quatre autres agents s’éjectèrent de l’hélico, filant au bout de leurs cordes.

Des cris furent lancés en direction d’un Kevin Lathion subitement conscient des hommes en noir qui se précipitaient sur lui. Sa bière lui échappa des mains, et aussitôt, il tenta, dans un geste désespéré, de retourner vers son habitation, alors que le premier des hommes fondait sur lui tel un rapace. Une clé de bras, et le valaisan mordit la poussière. L’agent lui hurla ses droits dans l’oreille avant de le remettre sur pieds, complètement sonné. Kevin essaya de se débattre, mais la prise était trop forte.

— Mais… lâchez-moi… vous z’avez pas l’droit ! D’abord elle est pas à moâ… croassa-t-il.

Le groupe d’intervention sortit du mayen bredouille et firent signe à l’hélico de rejoindre la base.

Les deux inspecteurs s’entretinrent légèrement à l’écart et firent le point.

Le suspect, apparemment cloîtré depuis des mois, d’après l’odeur fétide, sa PlayStation figée sur une scène du jeu Uncharted, et quelques têtes de cannabis qui traînaient sur la table du salon, ne laissaient que peu de doutes sur son profil.

Kevin était juste un paumé sans emploi, consommateur de stupéfiant et de jeux vidéo. Sa potentielle liaison avec une association de malfaiteurs s’envola aussi vite que s’était déroulée l’intervention.

Les armes furent rangées. Julius et Fish s’approchèrent du trentenaire à la coupe de mulet.

— Kefin Lathion, fous a-t-on lu fos droits ? Afez-fous combris ?

— Non, j’comprends rien. Qu’est-c’que vous m’voulez ? C’est d’l’usage abusif d’la force… j’m’insurge…

— Emmenez-le, ordonna Fish.

Soudain, le téléphone de Julius retentit. Un numéro masqué. Il décrocha. A l’autre bout du fil, une voix traînante et maquillée dit ceci :

— Si vous voulez r’voir les meules entières, suivez nos instructions.

— Qui est à l’abbareil ?

— Silence ! c’est moâ qui parle ici. Voici nos r’vendications. Nous voulons qu’le Gruyère AOP soit destitué publiqu’ment d’son label.

Julius n’en croyait pas ses oreilles mais resta silencieux, écoutant attentivement l’intonation, d’éventuels bruits, ou l’accent de son interlocuteur mystérieux.

— Vous z’avez compris ?

— Ach nein. C’est une demande insensée…

— Le Gruyère n’doit plus être app’lé AOP, sinon, les 7’000 meules s’ront fondues. Vous z’avez compris là, ou bien ?

— Il faut me laisser du tempes…

— Vous z’avez jusqu’à lundi midi.

Et la communication fut coupée.

L’interrogatoire de Kevin Lathion ne mena évidemment à aucune piste valable. Il n’avait pas d’alibi pour la nuit de dimanche à lundi, et ne s’était pas donné la peine de déclarer le vol de son Opel Manta, car depuis près de deux ans, ses assurances ne le couvraient plus suite à diverses infractions au code de la route. Selon ses dires, la voiture avait été volée plus d’un mois plus tôt. Malgré ses écarts de conduites, il restait tout même encore un suspect potentiel aux yeux du singinois et de l’américain.

Mais faute de preuves, Kevin fut relaxé.

L’après-midi même, Julius et Fish retournèrent en terres fribourgeoises, penauds. L’enquête n’avançait pas, et ils allaient devoir rendre des comptes à l’adjudant. Ils firent le point.

— Che n’ai chamais vécu une telle affaire, grogna Julius accroché au volant de sa vieille Volvo.

— Me too, c’est incwoyable ! Même aux U.S.A. nous n’avons pas des affaiwes aussi towdues.

— Quelque chose a dû nous échabber. Si nous rebrenions debuis le débute.

Le singinois réfléchit quelques instants.

— Dimanche, abrès que tout le monde ait quitté la laiterie, blusieurs camions et l’Opel Manta de Kefin Lathion folée ze sont bointés bour dérober le stock de la fromagerie. A mon afis, ils defaient être au moins une bonne fingtaine. Che n’arrive bas à imaguiner combien de tempes ça leur a bris.

— C’est impossible sans l’aide de l’intéwieuw.

Julius opina.

— Oui, che le crois aussi. Ignace m’a dit gu’il était resté quelques tempes abrès la fermeture bour discuter avec Emeline…

— Ah Emeline…, l’interrompit Fish le regard perdu dans le vague.

— Oui bon… bref ! Abrès le débart du second, Flegmon était lui aussi bartit, ne restait blus que Fernando et Juste, le chef. Et che ne sais bas bour quelle raison, mais ch’ai
comme l’imbression que le chef m’a menti.

— Ah okay, qu’est-ce qui te fait cwoiwe ça ?

— Une intuition. Tu zais, l’analyse des comptes…

Il laissa sa phrase en suspens, comme méditant sur cette remarque.

— Aux United States…

— Oh ta gueule avec les States !

— Okay, okay…

Ils n’échangèrent pas plus de paroles dans la Volvo jusqu’à leur arrivée à la fromagerie. Une fois sur place, ils constatèrent avec effroi que les environs étaient devenus pire que le véritable Woodstock.

En plus des chaînes de télé et leurs semi-remorques embourbés dans le champ voisin, des tentes s’étaient dressées, des bars à bières et plusieurs scènes avaient poussés où se produisait en ce moment même une compagnie de cor des Alpes.

Lorsque Fish descendit du véhicule, il fut saisi par la puissance des instruments et décida d’aller écouter le concert, laissant Julius se débrouiller avec l’enquête. Ce dernier fendit la foule d’un pas agacé, bousculant au passage des journalistes et des badauds.

Une fois à l’intérieur, l’odeur de lactose saisit à nouveau Julius qui serra des fesses.

Malgré toute la frénésie autour du vol de meules, la production continuait malgré tout, comme si de rien n’était. Les laitiers étaient sur le pont, s’affairant autour des cuves.

Julius emprunta le couloir destiné aux visiteurs, les parois vitrées sur les trois faces donnaient sur la salle de production. Il fit signe au chef qu’il souhaitait s’entretenir avec lui.

Dans son bureau, Juste, avait l’air plus serein qu’à leur première rencontre, ce qui surprit l’enquêteur.

– Votre enquête avance-t-elle ? interrogea le laitier.

– Qu’est-ce que fous nous afez caché, Juste ?

Pris au dépourvu, le laitier bredouilla quelques mots :

– Comment… mais rien… non, je…

– Allons, allons, Juste, zesser fotre manèche. L’entrave à une enquête criminelle peut fous conduire derrière les barreaux. Nos exberts ont ébluchés fos lifres de comptes. Ce n’est bas drès glorieux. Fous êtes dans le rouche depuis bientôt trois années consécutives. Ce fol fous arrangeait bien. Moi che bense que fous étiez au courant et que fous n’afez rien fait bour l’embêcher, en fait, fous fouliez toucher l’argent de l’assurance, n’est-ce bas ?

Le laitier était un bourrin, mais certainement pas un criminel, il avoua :

– Il y a déjà plusieurs mois, nous avons reçu des menaces pour retirer du label AOP le Gruyère. Si nous ne nous exécutions pas, l’auteur menaçait de sanctions la fromagerie. Nous y avons vu l’occasion pour l’Interprofession de toucher l’assurance et par voie de conséquence de renflouer nos caisses.

Juste semblait tout ratatiné dans son siège, sur le point de fondre en larmes.

L’enquêteur exigea de voir les lettres de menaces que le laitier extirpa d’un tiroir fermé à clé. Il lui lut ses droits et le prévint que des poursuites allaient être entreprises pour fraude, abus de confiance, et entrave à une enquête pénale.

Juste opina, décomposé.

En parcourant les missives, Julius eut subitement une idée. Il demanda au fromager de convoquer Fernando dans son bureau et de rechercher Fish, et surtout, de ne pas tenter de se soustraire à la justice, sinon…

Quelques minutes plus tard, Fernando prit place dans le bureau. Julius alla droit au but.

— Fernando, ch’ai dégoufert quelque chose de drès indéressant. Fous êtes le seul dont les embruntes n’ont bas été découfertes dans la cafe. De surcroît, fotre accent falaisan fous a trahi, malgré fos efforts pour le cacher.

— Ché né comprend pas…

— Oh que si fous gomprenez Fernando, ou defrais-che dire Chris Constant, dit CC.
Foleur notoire, petit criminel, nous sommes zur fos traces debuis blusieurs mois. Che fous ai reconnu finalement.

— Ah ma qué… yéné comprend rien à c’qué vous dites, chef, dité loui, répondit Fernando se tournant vers Juste resté bras croisés à côté de la porte.

— Z’était blutôt simple. Fos abbels, fotre foix, les refendications, l’absence de fos embruntes, fotre déguizement ridicule… Et si che fous demandait maintenant de choisir entre le Raclette et le Gruyère Chris, que choiziriez-fous ?

Et là, coup de théâtre, Fernando se leva, s’arracha la moumoutte, le mono-sourcil et la fausse moustache d’un geste de rage.

— Le Râclette évidâmment ! Jamais vous n’m’aurez vivant !

La porte s’ouvrit à la volée sur un Fish coiffé d’une kippa, et habillé en bredzon.

— Hey Julius, tu dois veniw voiw ça, it’s incredible man ! J’ai waté quelque chose ?

A cet instant, CC tenta une sortie inopinée à la surprise générale. C’était sans compter sur les réflexes d’un Fish Redlum et de son entraînement chez les Navy Seals, qui tendit un bras musculeux et fit basculer le malandrin qui exécuta une pirouette sur le carrelage.

– M’a pété l’nez s’con ! ragea Chris Constant, se tenant l’appendice sanguinolent.

 

L’histoire et les journaux retinrent ceci : une confrérie chère au Raclette AOP, menée par l’ennemi public n° 1 : CC, décida un beau jour de réaliser le casse du siècle pour destituer le Gruyère de son appelation AOP. Mal lui en prit de s’attaquer à cette institution sacrée.

Grâce au flair de l’inspecteur Julius Aebischer et de son acolyte américain, toute l’organisation « Raclette Free ! » fut démantelée, et on retrouva au sein de la confrérie un certain Kevin Lathion.

Les américains pouvaient enfin respirer.

Juste et le syndic, mis en examen pour fraude, escroquerie et obstruction, furent condamnés à des travaux d’intérêts publics, à savoir servir de guides en bredzon.

Quant à Fish, il ne repartit jamais aux States. Il s’était trouvé dans l’Intyamon une vocation d’éleveur de chèvres et fabriquait du fromage en compagnie de la jeune Emeline. Le week-end, il jouait du cor des Alpes, et était, selon les anciens « un sacré souffleur ». Obtenir leurs permis ne fut pas une mince affaire, mais après avoir sauvé l’honneur de la patrie gruérienne, l’administration fédérale avait quelque peu fermé les yeux sur les procédures.

Fish et Emeline s’aimaient, c’était l’essentiel.

Quant à Julius, il est aujourd’hui sur une autre affaire, un peu plus délicate, celle-là. L’enlèvement de la star du showbiz : Bastian Baker.

Il ne sait pas encore si elle aboutira ou non.

 

FIN

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