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© 2022-2023 Eloïz

Mais pour l’heure, l’homme dort et ne pense pas à ce qu’il devrait ou ne devrait pas. Ses yeux cernés sont scellés. Son front, enfin déplissé. Ses cheveux lui dessinent une auréole filandreuse et irrégulière. Un saint déchu, étendu sur la pierre froide.
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Ceci est une aventure dont vous, lecteur, déciderez de la résolution. Car quelques lignes peuvent faire basculer une vie et les héros ne sont jamais à l’abri des caprices de la fortune.

 

***

 

La chapelle est petite, ronde et sombre. Il est encore tôt et seuls quelques rayons d’une lune mourante se heurtent à la coupole pourtant entièrement faite de vitraux. Les couleurs dorment dans leur prison de verre. Les murs, nus, attendent en silence. Sur l’autel, face à trois bancs de bois terne, brûle une unique chandelle. La flamme est droite et aussi ronde que la chapelle qu’elle veille, car pas le moindre souffle ne pénètre l’édifice bâtit pour résister aux plus fortes tempêtes.

Mais le ciel est apaisé, enfin, et c’est une aube claire qui s’avance. Le gardien sera heureux en ouvrant ses yeux barbouillés d’un mauvais sommeil. La pluie, le vent et la solitude ont donné un goût amer à sa retraite. Il a beaucoup douté dans la chapelle, assis à même le sol, derrière l’autel. A attendre que le soleil et le vitrail lui parlent.

Voilà des semaines qu’il tend l’oreille et s’assèche les yeux à fixer le plafond, mais l’édifice reste muet.

L’homme attaché à la chapelle, qui dort alors que le jour pointe à peine, qui ne se doute pas que le moment attendu, la cassure, est imminent, qui refuse depuis son arrivée de penser au passé qu’il a fui, l’homme endormi gémit dans son sommeil.

Un mouvement brusque d’une épaule fait se tourner son corps crispé sur la paillasse. Il s’est approprié une des alcôves qui interrompent en divers endroit la rotondité parfaite du mur. En repliant ses jambes, et s’il rentre un peu le cou, il tient entier dans la cavité. Il s’y sent bien malgré les crampes et les os meurtris. Il s’y sent à l’abri. Il sait qu’il devrait s’en inquiéter.

Mais pour l’heure, l’homme dort et ne pense pas à ce qu’il devrait ou ne devrait pas. Ses yeux cernés sont scellés. Son front, enfin déplissé. Ses cheveux lui dessinent une auréole filandreuse et irrégulière. Un saint déchu, étendu sur la pierre froide.

Ce n’est pas un saint, bien sûr. Cela fait longtemps qu’il erre sur des chemins troubles. Être un homme, c’est déjà beaucoup. Souvent, il doute même de cette identité-là.

Depuis qu’il s’est réfugié dans la chapelle, il nettoie, dépoussière, entretient. Il est devenu le Gardien du lieu. La forêt, au bas de la colline, le nourrit. La source qui s’y prélasse l’abreuve. Le fugitif caché sous sa peau solide le retient de penser.

Il ne demande rien de plus.

Ce n’est pas vrai, mais il ne s’en rend pas compte. Il n’est pas conscient des heures qu’il passe sous la voute du vitrail à guetter l’arrivée d’un changement.

Se souvenir. Tout en gardant les yeux fermés, sans s’éveiller réellement, faire un effort et se souvenir. Oublier le Gardien. Oublier le fugitif. Retrouver l’homme d’avant. Ne pas avoir peur. Ne plus reculer. L’aube s’annonce claire. La lumière ne demande qu’à entrer. Essayer. Se souvenir d’avant.

 

***

 

Avant : lorsqu’il avait un nom et une vie. Une maison, deux chats, un vélo, un travail.

Des tâches, des délais, des dossiers, des exigences, des demandes, des clients, des patrons. Puis des amis, des sorties, des films à voir, des livres à lire, des courses à faire, un corps à sculpter, un amour à trouver, des finances à contrôler. Une montagne, affamée et vorace et dotée d’un millier de pattes agiles pour le poursuivre jusque dans ses rêves.

L’homme a tenu bon, longtemps. Aucune gloire ni fierté, c’est comme ça qu’on fait. Sans le savoir, on avance malgré les crevasses et les éboulements. Le nez pointé vers le sommet, même s’il reste caché par les nuages.

Et puis, la pluie s’est mise à tomber. Normale, d’abord, comme un printemps qui secoue son manteau d’hiver. Des gouttes froides et informes tombant d’un ciel lourd. L’homme ne s’est pas inquiété. Il a le pied sûr et l’endurance de la jeunesse. Mais la pluie s’est entêtée et les chemins sont devenus glissants. Les pierriers se sont changés en ruisseaux, puis torrents, emportant tout sur leur passage. Route coupée à gauche. Sentier englouti à droite. Sol instable. Glissement de terrain. Et, toujours, partout, la pluie.

La pluie le matin, le soir, la nuit. La pluie qui martèle le toit. S’infiltre sous la porte. Poinçonne les feuilles et les fleurs du jardin. A force d’entendre la pluie, de voir la pluie, de sentir la pluie humide, froide, envahissante, l’homme a perdu pied. Et la tête a suivi. La pluie a fini par percer son crâne et cogner sur son cerveau.

Être pris au piège. Se sentir sombrer. Fuir. Tenter de fuir. Droit devant, loin, poussé par le bruit des gouttes qui jamais ne tarissent.

Hurler, courir, trébucher, s’écrouler, se relever, hurler encore, en se bouchant les oreilles, courir plus loin, perdre tout. Se perdre soi-même.

Au début de sa fuite, lorsqu’il parlait encore parfois à d’autres rescapés sous des abris de fortune, l’homme avait tenté d’expliquer. Cette pluie qui ne voulait pas s’arrêter. Ces gouttes qui le traquaient jusque sous son crâne et faisaient vibrer ses os. Son besoin impérieux, animal, d’y échapper. L’envie de se creuser une tombe plastifiée, de se crever les yeux et les oreilles et de s’y enfoncer pour trouver enfin le repos.

Les gens ne comprenaient pas. Beaucoup prenaient peur et quittaient l’abri, préférant affronter le déluge plutôt que sa folie. Certains hochaient la tête, se gardant d’émettre le moindre avis. Certains lui disaient :

– Mais, voyons, ce n’est que de la pluie ! Abondante, sûr. Mais tout de même, il n’y a pas de quoi se mettre dans un état pareil !

A tous, l’homme aurait voulu faire comprendre sa détresse, mais il abandonna et se tu. Il devint muet envers les autres hommes, gardant sa voix pour insulter ciel et terre et tenter de couvrir de ses cris les grondements de l’orage. Puis, hébété et la gorge en flamme, il se tut pour de bon.

 

Un jour, après avoir tenté de se cacher dans un hangar au toit percé, il s’avoua vaincu et s’allongea sur le béton humide. Entre les gouttes qui l’obligeaient à cligner des yeux, il regarda le ciel pour la première fois depuis longtemps. Entre les nuages amoncelés, il vit une forme gigantesque et sinueuse. Un corps luisant, peut-être recouvert d’écailles. Une tête certainement serpentine et, à son opposé, une queue effilée.

L’homme reconnu alors sans peine le vieil ennemi. Le serpent géant. Le Léviathan. La Bête. Simplement qu’au lieu de surgir du fond de l’océan, il s’apprêtait à descendre des entrailles du ciel.

C’était donc ça. La pluie préparait son attaque. Quand le monde sera recouvert d’eau, il pourra entreprendre son œuvre.

L’homme fut soulagé de comprendre qu’il n’était pas fou.

Il se releva et se remit en marche. Plus effrayé, toujours impuissant, mais un peu apaisé car conscient du monstre à combattre.

Lorsqu’il arriva devant la chapelle abandonnée, il entra sans poser de question. Depuis, sous le vitrail terne, il guette qui, du soleil ou du serpent, remportera la bataille.

 

***

 

Un matin après de nombreux autres, mais différent, car c’est une aube claire qui s’avance.

L’homme est réveillé maintenant. Il garde les yeux fermés. Il est encore un peu empêtré dans ses visions apocalyptiques. Le serpent a louvoyé toute la nuit dans ses rêves et cela fait longtemps qu’il ne sait plus où se situe la frontière de la réalité.

Couché sur la pierre, l’oreille gauche sur le sol, la droite tournée vers le ciel, il écoute.

La terre ne dit pas grand-chose. Elle déglutit avec patience l’eau tombée du ciel. Le ciel, lui, semble être à court de munitions et se tait. Seuls les vents viennent ponctuer ce dialogue silencieux. Celui produit pas l’homme, qui ne peut faire autrement que de respirer. Celui du dehors, impersonnel et universel, qui souffle aujourd’hui du Nord. Un vent frais et vigoureux qui disperse les nuages, court sur les murs et caresse le verre de la coupole.

Le gardien sent son édifice frémir de bonheur. L’aube fait place au soleil qui tend quelques rayons timides sur le vitrail. L’embrasement est immédiat et la lumière explose dans la chapelle. L’homme ouvre les yeux au moment où les couleurs se mettent à danser sur les murs blancs.

Georges est resté toute la journée à regarder les couleurs danser. Avec la lumière, son prénom lui est revenu. En se gorgeant de soleil et de chaleur, il s’est sentit renaître. Remplir peu à peu ce corps qu’il avait déserté. Regagner neurone après neurone ses pensées.

Georges, l’employé de bureau.

Georges, l’homme qui a perdu pied.

Georges, le gardien qui s’est réfugié dans la chapelle.

Il est tout cela à la fois. L’agencement et le désordre de ses vies multiples ne le gênent pas.

 

Il a retrouvé le sens du temps qui passe. Les heures s’égrènent au rythme du soleil qui traverse le ciel. Le matin, éclairé par la gauche, le vitrail a diffusé un vert tendre, moutonné d’éclats plus foncés. A midi, le bleu roi a tamisé l’ardeur des rayons. Le soir, la chapelle s’est embrasée d’un ocre profond. Les saints et les créatures étranges ont paradés sur les morceaux de ver.

Au plus fort du jour, Georges s’est reconnu en train d’embrocher sur sa lance glorieuse un serpent démesuré. Il en a éprouvé une fierté immense. Une libération aussi. Il s’est longuement applaudit et le claquement de ses mains a fait vibrer de joie la chapelle.

Quand le bruit s’est éteint, il est resté assis sur la pierre pour voir les légions de l’enfer disparaître dans un dernier flamboiement.

Après, encore, lorsque l’obscurité est venue, il a continué à admirer le vitrail. Les couleurs dormantes et le clignotement des étoiles. Il a souri doucement, s’est ébroué, a passé une main sur sa tignasse. Il a souri plus fort en pensant à la douche qu’il prendrait bientôt. Au café qu’il boirait. Aux gens à qui il raconterait. Au travail. Aux soucis. Aux joies. A son vélo. A ses chats. A la pluie. A la vie.

 

***
Chers lecteurs, le pouvoir vous revient maintenant de décider de la résolution de cette étrange aventure. Selon que vous penchez en faveur de Georges ou du Léviathan, selon votre humeur, ou juste parce que rien n’est écrit d’avance : faites votre choix.

 

***

 

Georges voit autour de lui les fragments de sa vie éparpillée. Les choses cassées, renversées et défigurées qui avaient un sens, en ont toujours un, mais plus tout à fait le même. De ces décombre, une voix surgit et demande : et maintenant ?

L’homme prend peur. Non, faux. La peur le prend.

Froide et forte au fond de son ventre. Elle lui coupe les jambes et le souffle, lui laisse à peine de quoi ne pas mourir. Elle ménage son hôte, juste ce qu’il faut pour ne pas disparaître. L’homme revoit le serpent démoniaque dans le ciel. Il le sent onduler entre ses côtes et son sifflement emplit sa poitrine. Le monstre va l’engloutir de l’intérieur. Il est perdu.

Il lève une dernière fois les yeux au ciel. Saint-Georges reste dans l’obscurité du vitrail éteint. Sa lance n’est qu’une coulée de plomb sombre et polie par les âges. Jamais elle ne terrassera son dragon.

L’homme sent la pluie revenir. Elle déborde de ses yeux et s’écrase, salée, sur le sol de la chapelle indifférente. L’homme laisse couler l’eau de son corps jusqu’à ce qu’il s’assèche totalement. Son cadavre emprisonnera pour toujours son démon pétrifié.

 

***

 

Georges voit autour de lui les fragments de sa vie éparpillée. Les choses cassées, renversées et défigurées qui avaient un sens, en ont toujours un, mais plus tout à fait le même. De ces décombre, une voix surgit et demande : et maintenant ?

Georges pense que c’est une excellente question. Il n’est pas sûr de qui l’a posée, à qui appartient la voix, si c’est un nouveau coup de folie ou une ruse du démon, mais ce n’est pas l’important. L’important c’est d’y répondre.

Il faut qu’il sorte de la chapelle, c’est une évidence. Le temps des ermites est révolu. C’est déjà étrange qu’aucun passant n’ait découvert sa présence. Maigre, hirsute et les yeux fous, Georges a de quoi inquiéter. Lorsqu’il tente d’imaginer la rencontre, il est secoué d’un rire sonore, caverneux, qui monte entre ses côtes et ouvre grand sa bouche restée scellée trop longtemps. Les éclats raisonnent et s’amplifient, font voler la poussière accumulée sur ses habits. Il répond à son rire en riant encore plus fort. C’est un vacarme assourdissant, un tonnerre de joie.

La pluie revient, déborde de ses yeux, coule, salée, sur ses joues. S’emmêle dans sa barbe. Ruisselle sur son menton.

C’est une autre pluie. Une pluie heureuse qui le lave de l’intérieur, emporte la boue, irrigue cette montagne écroulée qui a failli l’enterrer. Entre les éboulis, déjà, des herbes folles se remettent à pousser. Georges respire fort, tousse, rit encore un peu, continue à respirer. Il se calme. Il se sent bien. Il est prêt à repartir.

Avant de pousser la porte de la chapelle et de s’enfoncer dans une nuit pleine de promesse, il jette un dernier regarde au vitrail, au Saint glorieux et au dragon terrassé.

 

 

Carte: La Roue de la Fortune

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