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Une chaude brise d’été soufflait au ras des champs entre les meules de foin fraîchement coupé. La campagne toute entière vibrait sous la chaleur du mois d’août. Dans le potager, les légumes de saison atteignaient leur poids de forme. Mieux encore, les framboisiers arrivaient à maturité.
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Après la longue ligne droite qui monte, la dernière, il faut sortir de la route principale en prenant à droite. Un virage sec, au niveau de la ferme. Ensuite, il faut descendre le long des champs investis par des troupeaux de vaches assoupies. Puis, on arrive au village presque désert qu’il faut traverser de bout en bout. Un peu avant la sortie du hameau, il faut faire attention à la priorité de droite. Même s’il n’y a jamais personne, un jour quelqu’un pourrait débouler. On poursuit tout droit sur une centaine de mètres et là sur la gauche, derrière la grande haie, il y a la maison. Aujourd’hui, cette route me file la nausée. L’odeur pestilentielle de bétail qui embaume l’habitacle et les virages à répétition me retournent l’estomac.

 

Arrivée à destination, je me gare devant le portail. La peinture verte de la boîte aux lettres est émaillée. De son œil de cyclope qui fait office de lucarne, elle me regarde, cette vieille grange qui continue de me pourrir la vie. Je pousse le verrou rouillé et avance sur les dalles inégales. Avant d’entrer, je décide de faire un tour dans le jardin, histoire de constater les dégâts. Il m’aura fallu peu de temps. Le verdict est sans appel : tout est en friche. Sans dessus-dessous. Les arbres, autrefois plantés à la gloire de chacun des membres de notre famille, déracinés et jamais déblayés, des tas épars de vieilles branches et de feuilles mortes, des tuiles manquantes à la cabane de jardin au bois complètement délavé, de la mauvaise herbe haute comme un mioche et des taupinières en veux-tu en voilà. Un désastre…

Je reviens sur mes pas et entre dans la maison par la porte de l’ancienne écurie. Le code du cadenas est toujours le même. Au moins ça. Dans l’écurie, un spectacle inédit se joue devant moi : déclinaison de pelles et râteaux, assortiment de bottes en caoutchouc dépareillées, paniers tressés suspendus aux poutres en bois blanchies par les toiles d’araignées, boîtes à outils en tous genres laissées à l’abandon sur la planche en bois élimée de l’atelier un temps empoignée par une paire de mains solides.

Je traverse tant bien que mal, soulève l’épais rideau poussiéreux et me retrouve dans le corridor, toujours sombre et habité par le spectre inquiétant des manteaux suspendus. Je poursuis mon chemin jusqu’à la cuisine, autrefois la pièce principale où tout se jouait, séparée du corridor par une lourde porte en pin, et allume le vieux plafonnier qui éclaire l’espace de sa lumière blafarde. Je redécouvre l’interminable table à la nappe cirée à carreaux. Tiens. Je me servirais bien un verre de quelque chose pour fêter ça. J’ouvre un des placards à hauteur de tête avec une intention : si ma mémoire est bonne, devraient s’y trouver quelques bonnes bouteilles, de la gnôle principalement. À la campagne, on ne fait pas dans la dentelle. Mais puisque j’hérite partiellement de cette baraque, pourquoi ne pas se laisser tenter ? Bingo ! Eau de vie, cidre, Martini, Porto, Pastis… tout paraît déjà bien entamé mais j’ai l’embarras du choix pour étancher cette soif passagère. Mon regard s’attarde sur une bouteille sans étiquette, cachée derrière les autres. Ronde en bas, fine en haut, en verre noir. Elle ne paie pas de mine mais attire ma curiosité. Je m’en saisis et tente d’ôter le bouchon en liège en le faisant grincer entre le pouce et l’index. Après quelques secondes d’effort acharné, il cède et je porte le conteneur à mes narines.

 

*

 

Une chaude brise d’été soufflait au ras des champs entre les meules de foin fraîchement coupé. La campagne toute entière vibrait sous la chaleur du mois d’août. Dans le potager, les légumes de saison atteignaient leur poids de forme. Mieux encore, les framboisiers arrivaient à maturité. On pourrait alors cueillir leurs divines baies rouges, charnues et gorgées de soleil. Ce serait le moment.

En fin d’après-midi, on descendrait dans le jardin, à la conquête des framboises, boucles blondes au vent. On s’enfoncerait dans le potager et on tendrait le bras à travers les plants bien verts et aussi hauts que soi en se griffant aux aiguillons pour atteindre les fruits les plus murs. On décrocherait une par une les petites grappes velues. Après s’être assuré qu’aucun insecte n’était logé à l’intérieur, on les déposerait par poignées dans une passoire qu’on garderait tout près. On se mettrait à l’ouvrage avec concentration. On ne réfléchirait à rien d’autre qu’à ça. Les grillons feraient chanter l’herbe tout autour de soi mais on ne les entendrait pas vraiment. Au bout d’un moment, la sueur commencerait à mouiller la nuque. Vaincu par la tentation, il pourrait arriver de porter jusqu’à ses lèvres la pulpe rose et juteuse. La faisant d’abord rouler sur la langue, un parfum à la fois délicat et lointain, qui fait un peu penser à l’odeur du foin, s’en libérerait et envahirait la région du nez. Puis, les dents écraseraient sa chair acidulée et les graines croustilleraient en-dessous. On continuerait notre récolte, sans oublier de faire le compte. Vingt-six, vingt-sept. On ne verrait pas le temps qui passe. Vingt-huit, vingt-neuf. Ni le soleil qui descend sur la colline. Trente.

On porterait ensuite avec précaution le récipient débordant de fruits murs en dehors de cette jungle touffue. On remonterait jusqu’en haut du jardin, en faisant bien attention de ne pas poser le pied sur le monticule d’une rare taupinière. On serrerait fort avec nos doigts rosis de jus la poignée en métal lorsqu’il faudrait gravir l’étroit escalier en dalles de pierre qui serpente sous le vieux pommier biscornu, pour ne pas perdre un seul gramme de notre cueillette. On passerait le long du buisson aux abeilles, une dense haie de ronces qui bourdonne tout l’été. Après cette ascension, les dernières marches lézardées nous mèneraient jusqu’à la véranda. Les vitres auraient été laissées grandes ouvertes par cette chaleur, invitant à loisir mouches et guêpes tournoyer dans l’air avant d’être avalées par les stores de papier. On pousserait comme on peut la lourde porte d’entrée de la maison centenaire, sa précieuse récolte toujours fermement tenue entre ses mains. La porte à l’épaisse vitre opaque, derrière ses barreaux noirs, s’ouvrirait en émettant son inimitable bruit de cloche. C’est le son cristallin du carillon d’étain qui annonce chaque passage. On ferait alors quelques pas timides et déjà on ressentirait la fraîcheur de la vieille demeure comme une caresse froide sur les joues.

À l’intérieur, nos yeux devraient s’habituer rapidement à la pénombre car de lourds rideaux obscurcissant auraient été tirés pour repousser la chaleur. Sur notre gauche, une grande salle à manger avec une table et des chaises en bois s’imposerait comme un endroit propice à la convivialité. Sur notre droite, un petit salon aménagé autour de la cheminée nous inviterait à la détente, une télévision fixée dans l’alcôve du mur blanchi. Mais on avancerait tout droit en direction de l’immense cuisine, car c’est précisément là qu’elle se trouverait. Elle se tiendrait de dos, affairée à préparer le repas du soir, hachant probablement une gigantesque botte de persil frais ou quelques gros oignons blancs sur la nappe carrelée. Elle ne nous aurait pas entendu arriver à cause de la radio qui hurle dans la pièce. On avancerait tranquillement pour ne pas l’effrayer et on s’annoncerait avec fierté :

–       Regarde tout ce que j’ai cueilli !

–       Eh bien dis donc, mon petit, tu as bien travaillé. Allons mettre la passoire dans l’évier pour laver les framboises. On les mangera au dessert avec une bonne cuillerée de crème fraîche.

 

*

 

Je repose la bouteille en verre à sa place. Ah ! Dieu mais quelle horreur ! Très peu pour moi, on dirait du vinaigre. Ce doit être du vin passé de date. Le placard refermé, je me dirige hors de la cuisine pour respirer un peu d’air frais au-dehors car l’atmosphère ici est devenue oppressante. Je pousse la porte d’entrée aux barreaux noirs depuis l’intérieur, fais coulisser non sans mal les portes vitrées de la véranda et remarque au sol les cadavres d’insectes pétrifiés. Dégoûtant. Je m’assieds devant la maison sur le petit banc d’un autre âge et médite quelques instants. Cet endroit n’est définitivement plus pareil depuis le décès de grand-maman. Les murs tiennent debout mais ils craquent de solitude. La cheminée ne fume plus, ne réchauffe plus personne. Les adultes ne se rassemblent plus dans la cuisine autour de conversations animées, avinées. Les amitiés ne s’entretiennent pas, l’amour ne grandit pas. La nuit, les rêves ne se façonnent plus. Les éclats de voix enfantines ne résonnent plus dans les couloirs et les jouets ne traînent plus dans le jardin. Les sols ne sont plus battus par les grands pieds chaussés et les petits pieds nus. La maison est encore mais ses habitants ne sont plus.

 

Je n’ai plus rien à faire ici. Je vais refuser l’acte du notaire. Refuser l’héritage. Point.

 

*

 

Derrière la bouteille de verre noir, posé à plat dans le placard fermé, un bout de papier jauni. En lettres manuscrites, on pouvait lire :

 

« Recette: 400 grammes de framboises fraîches, 500 grammes de sucre en poudre, 1 litre de vin rouge, 1 verre d’eau de vie et beaucoup d’amertume

 

Pour commencer, disposez les framboises préalablement lavées dans un saladier en verre. Versez le vin rouge de votre choix sur les fruits. Couvrez bien et laissez macérer la mixture dans un endroit frais pendant trente-neuf jours et quarante nuits. Au petit matin du quarante et unième jour, sortez les framboises du liquide et placer-les dans un tamis. Enlever la moisissure et pressez avec le dos d’une cuillère en bois pour en extraire le jus. Versez ce dernier dans une belle et grande casserole. Ajoutez-y le vin de macération ainsi que la totalité du sucre en cristaux. Faites lentement chauffer à feu doux jusqu’au point d’ébullition. Puis maintenez celle-ci pendant trois minutes en remuant délicatement. Une fois le temps écoulé, éteignez le feu et laissez le jus framboise-vin-amertume refroidir complètement. Passez le mélange une nouvelle fois au tamis et ajoutez l’eau de vie. Touillez bien. Transvasez le tout dans une bouteille en verre opaque sans en mettre partout, bouchez fermement le goulot en liège et placez le tout quelque part au frais à l’abri de la lumière. Mise en garde : le vin du souvenir procure un effet secondaire irrémédiable. Une fois qu’il est revécu, il disparaît à jamais de la mémoire. »

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