Créé le: 01.12.2020
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Équation capillaire

Nouvelle

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Petite nouvelle sur le thème "nos racines", en période de confinement.
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Un mois sans rendez-vous chez le coiffeur et ces foutues racines se repointent.

Ce matin au petit-déjeuner, Fabrice n’a pas compati face à mon désarroi. Il m’a glissé un « ah oui, y a une couleur bizarre qui pousse sous le blond. » J’en aurais hurlé de frustration !

Heureusement, j’ai une tête à chapeau. Et avec cette pandémie et le confinement, on ne sort quasi pas.

Vivement que je puisse revoir Noémie, ma coiffeuse et meilleure amie. Elle m’a réconfortée quand je lui ai présenté la catastrophe par Skype, tout en rajoutant que la webcam leur donnait une étrange teinte mauve. Je sais qu’elle a dit ça pour redorer le blason de Fabrice. Elle m’a aussi montré sur Insta des maris qui s’improvisent coiffeurs, s’occupant méticuleusement de la couleur de leur femme.

Pas question que Fabrice s’en charge. Il manque trop de délicatesse. À la base, c’est ce qui m’a séduit chez lui, ce côté brut aux entournures. Car Fabrice est un homme, un vrai, avec toutes les options. Dans une série pour ado, il serait la vedette de l’équipe de sport.

À force de vivre constamment l’un sur l’autre, je réalise que sa présence m’agace. Mais je ne veux pas rompre en plein confinement, ce n’est pas chrétien, comme me murmure le fantôme de mon père dès que j’y songe.

Alors j’attends que tout ça soit fini. Aussi pour retrouver Noémie. Et cacher mes racines.

 

Enfin, je vais revoir Noémie. Mon cœur se réjouit. Je n’ai jamais été si longtemps éloignée de ma meilleure amie. Skype ne remplace pas un contact physique. Surtout pour lui raconter mon affreuse rupture avec Fabrice. Il a accepté sans broncher. Un « OK, ciao », ça m’aurait tout autant ébranlée. On n’était vraiment pas faits l’un pour l’autre.

À 28 ans, je ne compte que des échecs amoureux. Chaque fois je m’emballe, certaine que c’est le bon, et me retrouve invariablement avec un stéréotype de mâle idéal dont aurait pu rêver la ménagère apprivoisée des années 60. Comme si mon éducation religieuse me guidait plutôt que mon cœur.

Difficile de communiquer avec ce masque bleu en travers du visage. Mais les yeux pétillants de Noémie soulignent la joie réciproque de nous revoir. Elle a toujours dans le regard ce petit truc en plus que je ne parviens pas à définir, mais qui balaye mes soucis. Elle n’est pourtant pas de très bon conseil pour les garçons, ce n’est pas sa tasse de thé, comme on dit. Mais elle sait me réconforter.

Elle masse délicatement mon cuir chevelu pour activer le shampoing. Je me laisse aller, c’est tellement agréable. Je n’avais pas réalisé à quel point j’étais tendue.

Elle se fige et j’aperçois ses sourcils inquiets dans le miroir.

– Julie, me demande-t-elle, tu as tenté de faire une couleur ?

– Non. Il y a un problème ?

– Tes racines sont mauves et glissent sur le bleu. C’est vraiment étrange. Mais tu sais, le stress peut avoir des répercussions bizarres sur notre corps qui l’exprime comme il peut. Avec la période qu’on a traversée, plus ta rupture, ça ne m’étonne pas vraiment.

Aucune autre explication ne s’imposant, je choisis de croire ses paroles rassurantes. Noémie a toujours eu beaucoup d’influence sur moi, comme une guide privée. Elle m’a aidée à trancher entre géologie et histoire de l’art à l’uni, on a visité ensemble mon premier appartement et je n’envoie jamais un CV qu’elle n’a pas relu. On a grandi dans des maisons voisines et on a systématiquement tout partagé, sauf les petits amis. C’était plus facile de se confier à elle plutôt qu’à mes parents très stricts.

Je n’ai pas tout absorbé de mes études bibliques, le « jamais avant le mariage » en est un exemple. Par contre pas question que je me lance au premier rendez-vous, j’attends d’être sûre. Le sexe masculin m’impressionne un peu, même s’il me procure, parfois, du plaisir. Je sais que c’est parce que je n’ai toujours pas trouvé l’élu, celui qui effacera mes inhibitions. J’espère ne pas avoir à patienter encore trop longtemps, le découragement s’installe si vite.

 

Je suis retournée en catastrophe chez Noémie. La couleur n’a pas tenu, et en plus du mauve et du bleu, un duvet verdâtre sort maintenant de mon crâne, comme de la pourriture, ou de la mousse. Je suis terrorisée.

En dépit des recommandations, elle me serre dans ses bras pour me réconforter tout en avouant son ignorance. Elle me conseille de consulter un spécialiste.

 

Le docteur a analysé un prélèvement et mis en culture un échantillon. Aucune anomalie n’a été détectée.

Quand une pointe de jaune est apparue en plus des trois autres couleurs, j’ai compris. Noémie avait raison, les causes ne sont pas toujours médicales, parfois notre corps tente simplement de communiquer. Le mien s’exprime de façon singulière, mais très claire. Il m’a juste fallu du temps.

Je me précipite chez mon amie, le cœur battant. Quand j’entre dans son salon, je retire mon chapeau et mes cheveux s’éparpillent en un bel arc-en-ciel qui me chatouille le sommet des épaules.

Au-dessus du masque, je vois les yeux de Noémie pétiller avec ce petit truc en plus que je comprends, enfin.

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